LEFEBVRE DE BEHAINE
Qui n aurait ete emu,comme je le fus moimeme, en recevant la benediction tombee des
levres tie ce vieillard auguste accable et grand! par le malheur? II me semblait que son amc tenclre et mystique venait a nous , qu elle s assocjait a nos douleurs patriotiques, et nous relevait par le noble exemple de sa douceur et de sa fermete. Je me faisais cette illusion, que par ma deference et ma sincerite j avais peut-etre contribue , quoique dans une bien faible mesure , a diminuer 1 amertume de ses epreuves, et j etais plus que recompense dc mes efforts en apprcnant ainsi qu il n y etait pas insensible. J avais combattu son pouvoir de souverain temporel :
j avais toujours environne de mes respects le chef de 1 Eglise. J acquittais envers lui uno dette sacree , et je restais consequent avec moimeme en veillant avec sollicitudc sur le sort du Pontife venere qui a mes yeux avait recouvre toute sa grandeur morale en perdant sa couronne. Mais au moment ou M. Thicrs allait prendre la direction supreme de nos affaires , je ne voulais ni encourager ni souffrir dcs entreprises qui m auraient eloigne de ma ligne de conduite , et je recommandais a nos agents la vigi lance la plus minuticuse sur tout ce qui dans les desseins ou les intrigues des autres puissances pouvait nous en faire devier. J avais des raisons de croirc que quelques partisans trop xrlrs du Saint-
Siege ne demandaient qu a nous entrainer. Us repetaient partout que la majorite cle 1 Assemblee etait acquise a la cause du pouvoir temporel. Us annoncaient que la France allait devenir le centre d une action europeenne vigoureuse a laquelle 1 Italie ne pouvait register. Mon devoir etait de couper court a ces menees, et j y etais d autant plus autorise quele Saint-Pere les desapprouvait.
H Les amis de la France, m ecrivait M. de Behaine Ie25fevrier, et ils sont certainement nombreux au Vatican, nombreux et chaque jour de plus en plus fermes dans [ expression de leurs sympathies, desireraient tres-vivement, pour le Saint-Siege comme pour nous, que la Republique francaise conservat pour elle seule les benefices de la sollicitude plus ou moins devouee qu elle ^jugerait a propos de temoigner au Pape, et telle est la raison qui a porte le cardinal Anto- H nelli a m exprimer le souhait dont je vous ai fait part. Je crois pouvoir vous assurer qu en me temoignant le desir que 1 Assemblee nationale vote des remerciments au Saint-Pere pour sa tentative de mediation aupres de la Prusse , le cardinal Antonelli ne songe nullement a nous compromettre, mais uniquementa nous demander un gage public de Fattachement de la France
ET LA RtfPUBLJQUE FRANCAISE. 69
" aux interets du Saint-Pere et a 1 independance du gouvernement spirituel de 1 Kglise.
Le Saint-Pere acceptait mon programme : ce n etait pas le moment de 1 abandonner ou de 1 affaiblir. Je tenais au contraire a le preciser par de loyales declarations. Mais nous etions a ces heures terril)les ou chaque minute fait naitre un peril et commande une resolution. Apres la signature du traite des preliminaires de paix, M. Thiers etait parti pour Bordeaux pour rendre compte a 1 Assemblee de notre cruel, mais necessaire sacrifice. J etais reste a Paris pour y pourvoir aux mille difficultes de la situation. Je devais attendre le retour du president; je tenais neanmoins a ce qu il n y eut aucune incertitude dans 1 esprit dc M. de Behaine. Lc l er mars je lui envoyai ce telegramme :
Je recois votre depeche confidentielle du " 25 fevrier. J en approuve toutes les idees et vous remercie du zele eclaire que vous apporte/ a prevenir de fausses demarches. M. Thiers etant encore a Bordeaux, je ne puis prendre un > parti. II sera conforme a la reserve que vous conseillez avec tant de sagesse.
Excellentes dispositions pour la personne du Pape, maintien discret et ferme dc la polilicjuc que j ai toujours servie. Pour ma part, je n en pratiquerai pas d autre. INIais avant que nous
ayons pu nous reconnaitre un pen mieux , il est utile vis-a-vis du cardinal Antonelli de ne toucher, nieme indirectement, aucune de ces questions.
Et le 10 mars :
J ai recu hier votre telegramme ainsi que vos rapports, que j ai lus avecle plus grand interet. Je persiste a considerer le statu quo comme la seule politique raisonnable. Du reste, j arreterai definitivement notre resolution quand M. Thiers sera revenu pres de nous, ce qui aura lieu d ici a tres-peu de jours.
Le 12 mars M. Thiers rentrait a Paris, et apres avoir confere avec lui, j adressai a M. de Behaine une depeche detaillee pour lui exposer mes vues et lui tracer sa lignc de conduite. Au poste que j occupe, lui disais-je, je n ai pas plus a dissimuler mcs opinions personnelles qu a les imposer. J ai 1 honneur d etre le ininistre de la France, c est de sa volonte que je dois m inspirer. .I ai trop longtemps et trop publiquement combattu le pouvoir temporel du Saint-Siege pour qu on ne sache pas que j ai etc et que je demeure son adversaire convaincu. INlais je reconnais que cette opinion, an moment ou je la soutenais, n etait pas celle de la majorite de mes concitoyens. Je reconnais encore qu elle n est pas a 1 heure actuelle celle du presi-
dent du conseil, et, bien qu elle n ait pas eu 1 occasion de la manifester, celle de la majorite de I Assemblee, a 1 autorite souveraine de laquelle je dois le premier me soumettre. Toutefois, trescertain qu en prineipe M. Thiers et I Assemblee considerent le pouvoir temporel comme necessaire a 1 independancc du Saint-Siege, je le suis beaucoup moms qu ils voulussent 1 imposer aux Ttaliens par la force des armes francaises, et je le -suis tout a fait que, dans 1 etat actuel du pays, ils se refuseraient absolument a toute entreprise , a toute manoeuvre ay ant pour but le retablissemient du pouvoir temporel aujourd hui renverse. Ma regie de conduite et la votre sont done toutes tracees. Nous n avons point a nous oceuper du pouvoir temporel; nous le considerons comme hors de cause. Nous devons nous abstenir de faire <quoi que ce soit centre lui on pour lui. Mais cette reserve , qui est pour nous une obligation imperieuse, ne brise pas les liens qui nous unissent a la papaute. Elle rcpresente dans le monde une tradition puissante et vencree ; elle couvre de son egide sacive les croyances de la grande ma jorite de notre nation; nos interets et les siens s unissent dans de vastes et nombreuses contrees ; enfin, depouille de son autorite materielle, le Souverain Pontife est a nos yeux la personnification
de la foi religieuse; et si trop longtemps ses predecesseurs out nie la liberte de conscience, s il la me lui-meme, entraine par tin mouvement fatal qui par sa temerite meme marque la fin d un systeme tlevenu irrealisable, il n en est pas moins conduit par le malheur a chercher un refuge dans ce dogme clivin par lequel il est convert, alors meme qu il le meconnait. C est la son setil recours centre la force , et son droit a le faire respecter a son profit est d autant plus eclatant que sa faiblesse materielle est plus grande. Ici commence pour nous un role nouveau plus eleve que celui que nous avons joue jusqu a present dans le monde et auquel 1 honneur nous commande de ne pas nous soustrairc : le role de protecteurs de la personne et de I mdependance spirituelle clu Saint-Fere. Nous devons 1 affirmer hautement et ne negliger aucun moyen de le rendre efficace. En agissant ainsi nous obeirons a un devoir dc conscience, nous donnerons au Pape la seule satisfaction qu il soit en notre pouvoir de lui offrir, et il nous en saura gre ; nous rassurerons et nous contiendrons 1 Italie, dont 1 interet se confond en cela avec le notre.
Tel est le resume des instructions que j expediai a M. cle Beliaine, et 1 occasion de les mettre en pratique clans la partie qui concerne 1 inde-
pendance religicuse du Saint-Pere ne tarda pas malheureusemcnt a se presenter. Une depeclio datee deRome, du 11 mars, mefaisaitsavoirdans les termes suivants qu une agression ioqualifiable avait etc commise centre des fideles reunis dans une eglise.
Des scenes de desordre d nn caractere assez grave, m ecrivait M. de Behaine, ont eu lieu hier et aujourd hui devant le Gesii. J ai constate de mes propres yeux, ce que le journal gouvernemental reconnait lui-meme, que ces troubles ont etc provoques par des liberaux qui attendaient les fideles an sortir du sermon. La situation devient de plus en plus facheuse, les autorites gouvernementales de tons les degres ayant incontestablement des complaisances pour les auteurs de ces agitations. II me semble bien necessaire que vous parliez de cct etat de choses a M. Nigra.
J ecrivis sur-le-champ au ministre d ltalie, qui cut 1 obligeance de vcnir sans retard me donner des explications. II croyait ce mal exagere. Des predications imprudentcs auraicnt ete la cause de ce mouvement, blfimable a tons egards. II UK; promit que les coupables seraient punis et que ces scenes ne se renouvelleraient plus.
Avant cette visite, j avais envoye a M. de Be-
Imine le tele-gramme suivant, qui ne pent laisser aucun doute sur la disposition de mon esprit et sur mes intentions :
Paris, 17 mars 1871, onze heures du matin.
Exprimez, je vons prie, au cardinal Anto- " nelli, et priez-le de le repeter au Saint-Pere, que jc suis aussi afflige qu indigne des atteintes portees a la liberte du culte par les scenes de desordre organisees centre 1 eglise de Gesii. Je vais voir M. Nigra pour m en plaindre energiquern ent et lui demander d agir de suite aupres de son gouvernement pour reprimer et prevenir de semblables mefaits. Dites bien au cardinal > qu autant je suis hostile a toute demarche qui pourrait faire supposer que nous voulons encourager les esperances des defenseurs du pouvoir temporel, autant je suis pret a m associer a toute action qui aurait pour but la protection de 1 independance spirituelle du Saint-Pere. Au reste, je vous ai adresse sur ce sujet une longue " depeche qui arrivera peu apres ce telegramme. Je vais en causer avec M. Thiers, et il serait possible que nous jugeassions utile 1 envoi d un " ambassadeur pour agir dans le sens que je vous aiindique. Donnez-moi aussi les renseignements
n les plus exacts sur les convents menaces, pour que je reclame a Florence.
n JULES FAVRE.
J avais, en effet, propose a. M. Thiers, qui m avait completement approuve, cle nommer un ambassadeur a Rome. ,T y voyais un double avantage. Honorer le Saint-Pere en accreditant pres de lui un representant du rang le plus eleve, maintcnir 1 Italic en lui prouvant que le desir sin cere de conserver avec elle unc etroite amitie ne nous faisait pas cependant nous arreter a ses susceptibilites, lorsqu elles nous paraissaicnt injustes on cxagerees. Quelques-uns de ses lionimes politiques et presque tons ses journaux s etaient passionnes a proposdecette question, et nous inenacaient de toutes leurs colercs si nous sortions du statu quo. A. les entendre , 1 envoi d un ambassadeur au Vatican etait une insulte et un defi jete a i ltalie, un pas significatif dans la voie de Fintervention en favcur du pouvoir temporel. Du reste, on ne pouvait attendre autre chose de M. Thiers <"t d une assemblee ultramontaine. Le cabinet de Florence etait averti, et 1 alliance prussienne, ton jours tenue en reserve par ces patriotes intelligents, devait etre la garantie de la Peninsulc et la punition de la France.
Ce qui pouvait dormer quelque signification a tout cc tapage, c etait certainement 1 attitude clu parti clerical remain et le langage de ses journaux. Avec une maladresse tres-familiere aux devouements excessifs, les personnages importants de cette coterie appelaient Farrivee d un ambassadeur francais comme celle d un liberateur.
C etait la reconnaissance du pontificat avec tous ses elements de souverainete , la protestation contre les violences du gouvernement subalpin, la promesse discrete, mais formelle, d une restauration prochaine.
Je dois rendre cette justice a M. le commandeur Nigra, qu il ne s effraya nullement de ce vacarme , et qu il ne cessa de mettre au service des vrais interets de son pays cet esprit conciliant et fin, ce bon sens parfait et cette exquise courtoisie qui font de lui un des diplomates les plus distingues de notre temps. Tenu par moi au courant de mes projets, il y fit quelques objections, mais ne tarda pas a les accepter, confiant dans les as surances que je lui donnai avec une entiere sincerite. Du reste , envers lui comme envers les representants des autres puissances, je n aijamais employe d autre methode et je m en suis toujours bien trouve. Elle a cette titilite rare, qu en la mettant en pratique on ne laisse rien derriere
soi. Et la plupart du, temps il est plus opportun d eclairer le chemin qu on a parcotiru, que cdui sur lequel on s engage. J abordai tres-nettement avec lui les difficulty s de la question qui, a un point de vuc plus serieux que celui que je viens d indiquer, preoccupait beaucoup les puissances catholiques.
La plupart d entrc clles songeaient a supprimer la legation qu elles entretenaient pres du Saint- Pere, au moment ou le transfert de la capitale les forcerait a envoyer a Rome leurs representants pres le cabinet italien. Cette combinaison s etaitelle presentee spontanement a leur esprit? Leur avait-elle ete suggeree par le gouvernement italien ? Je serais assez dispose a accueillir cette derniere version ; car des le 21 septembre , avant meme que les troupes royales eussent fait leur entree par la porte Pia, le commissaire civil qui accompagnait le general Gadorna 1 avait recommandee a M. de Behaine. Avec le temps, lui avait-il dit, les niemes agents seraient accredites a la fois pres clu Pape et pres du roi. Les journaux semi-officiels soutenaient la meme these. Us assuraient qu avant de partir pour Versailles, M. le comte d Arnim avait annonce an Saint-Pere qu il serait remplace dans ses fonctions par M. Brassier de Saint-Simon, reunissant la double qualite d cn-
voye pres du Saint-Siege et pres du roi d ltalie. Us ajoutaient que 1 Autriche suivrait 1 exemple de la Prusse , et qu une determination analogue etait adoptee en principe par 1 Angleterre, 1 Espagne et le Portugal, de telle faeon que dans un avenir assez rapproche , il n y aurait plus qu une setile representation residant a Rome aupres des deux souverains, un attache ecclesiastique etant specialement charge de trailer avec le Pape les questions religieuses.
Toutes ces assertions n avaient d autre raison d etre que le desir secret du cabinet italien d absorber a son profit Faction diplomatique qui allait se concentrer a Rome. Pour ma part, j avais vivement combattu ces projets. J attachais un grand prix a maintenir dans toute leur etendue officielle les relations que nous entretenions avec le Saint- Siege, et pour rien au monde je n aurais accepte une representation ecclesiastique, qui echappait a notre controle et nous exposait a des conflits religieux. Je me trouvai sur ce point en parfait ac cord avec le cardinal Antonelli, car voici en quels termes il faisait connaitre son opinion a M. de Behaine , qui me la transmettait par sa depeche du 21 mars :
J ai entretenu le cardinal Antonelli de ces bruits de journaux. II m a d abord declare
que M. d Arnim, qui n a pas meme vu Ic Pape avant de se rendre a Versailles, n avait jamais > aborde la question de son remplacement eventuel par le ministre de Prusse pres du roi d ltalie. Quant a 1 Autriche, il n y a pas un mot de vrai dans ce que racontent les journaux. J ai rappele au cardinal ce qu il m avait dit naguere de 1 esprit dans lequcl le Pape envisageait 1 eventualite dont il s agit, et lui ai demande si ses dispositions restaient les memes. Le cardinal m a repondu qu il ne pouvait que me repeter ce qu il m avait dit anterieurement, a savoir, que jamais un agent accredite pres du roi d ltalie ne serait admis au meme titre au Vatican.
Le cardinal n a pas ajoute, mais je crois de- M voir insister sur ce point, que le Saint-Sirge ne serait rien moins que charme de voir les gouvernements etrangers adopter 1 idee de se faire representer pres du Pape par des agents ecclesiastiques. De toutes les combinaisons entre lesquelles il faudra avant pen faire un choix, cellela serait sans contredit la plus nuisible aux interets politiques et meme spirituels que les agents etrangers ont mission de sauvegarder ;i Rome. II suffit, pour s en rendre compte, de se rappeler les graves divisions qui se sont manifestees dans le corps des eveques , au point de