‹ Rome et les barbaresChapitre 10 sur 18 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

s XXXIII, 81 .

«t le mot et la phrase de Tacite. Les uns veulent lire « a victo ob metum », au lieu de « a victore ob metum » ; ils pensent que ce sont les Gaulois vaincus qui, dans leur frayeur, ont appelé leurs ennemis d’un nom celtique, gaim , cri, les crieurs; ou bien de ger , près, les voisins. Suivant d’autres, le mot Germani serait d’origine tudesque, et signifierait die Wehrmànner, les hommes de guerre, les guerriers redoutables. Ainsi se seraient appelés eux-mêmes les premiers envahisseurs, pour effrayer les Gaulois, et le surnom se serait étendu à toutes les tribus, se substituant au nom national et traditionnel qui les désignait comme la race de Tuisco ou Tuisto, les Teutons. Cette explication, bien qu’on ne puisse prétendre qu’elle soit hors de doute, paraît en tous cas préférable à celle qui prend le mot germani dans son sens latin, et suivant laquelle ce seraient les Romains qui , au premier aspect des soldats d’Arioviste, auraient nommé ces ennemis les vrais barbares, par opposition aux Gaulois, moins redoutables *.

Si le nom par lequel on désignait ces peuples au temps de Tacite lui paraissait relativement moderne, il n’en était pas de même pour la date de leur arrivée en Germanie. 11 les disait autochthones; c’est-à-dire qu’en réalité leur immigration était d’une date assez ancienne pour qu’il n’en eût recueilli aucune sorte de souvenir. Quand il suppose qu’on n’aurait pu venir en Germanie, dans les temps primitifs, que par mer,

' Cette opinion est soutenue par Ad. Iloltzmann dans son livre Kellen und Germanen, 1855, et dans son Commentaire de la Germanie de Tacite, 1873.

il n’est pas d’accord sans doute avec la réalité historique. Certaines traditions conservées dans Jornandès et Paul Uiacre représentent, il est vrai, une immigration de Scandinavie en Allemagne par la Baltique ; mais d’autres documents du Nord, mieux d’accord avec l’ensemble général des vestiges historiques, appuient l’opinion plus vraisemblable qui fait venir les Germains par les plaines orientales de l’Europe, pour se répandre ensuite au sud et au nord. Il est dit, par exemple, au commencement de VYngUnga Saga, qu’en Asie, dans sa capitale d’Asgord, régnait Odin : quand les Romains commencèrent de pénétrer sur le continent asiatique, il fit retraite au nord, puis à l’ouest; il envahit d’abord le Gardariki, c’est-à-dire la Russie, puis la Saxe, c’est-à-dire l’Allemagne, où il partagea ses États entre ses fils ; de là, il passa dans l’île de Fionie, puis à Sigtuna en Suède. L’introduction de l’Edda de Snorre donne un récit analogue, qui contient assurément plusieurs traits réellement historiques.

Ce que Tacite lui-même a recueilli de primitives légendes germaniques est confirmé quelquefois singulièrement par les monuments de l’ancienne littérature ou de la religion Scandinave. Ils chantent, dit-il, le dieu Tuisco, né de la Terre, et son fils Mann, père de leur nation. Ils donnent à Mann trois fils, lesquels ont transmis leurs noms aux trois tribus principales, aux Ingévones, qui sont les plus voisins de l’océan, aux Herminones, qui sont au centre du pays, et aux Istévones. Or Pline, dans son Histoire naturelle , donne aussi le premier de ces trois noms, et les ma-

nuscrits, au lieu d ’ Ingævtmes , donnent Ingvæones, peut-être avec raison , car l’éponyme est ici sans doute Ingu ou Ingvo : la mythologie du Nord désigne ainsi un fils d’Odin qui donne naissance à une famille royale et à tout un peuple, les Ynglings. Les descendants du second fils de Mann doivent s’appeler les Herminones, et non pas, comme le disent certains manuscrits et Pomponius Mêla \ les Hermiones. On reconnaît en effet le même nom qui se retrouve dans l’ancienne langue tudesque : Irmin diot, Irrnin sûl, le peuple, la colonne du grand dieu. Le troisième nom, celui des Istévones, paraît plus difficile à identifier avec quelque nom Scandinave, et l’on ne voit pas assez comment s’autorise la conjecture de Jacques Grimm, qui veut lire Iscævones, et retrouver dans ce nom de peuple le vieux mot Askr (en allemand esche, frêne), qui servirait à rattacher ici le souvenir de ce poëme de l’Edda 8 où le premier homme est créé du tronc d’un arbre. L’authenticité du trait légendaire recueilli par Tacite est encore démontrée par la persistance de ces trois noms dans plusieurs monuments ultérieurs. Un manuscrit du couvent de Saint-Gall par exemple 1 * 3 contient, dans une bizarre énumération de peuples dont les noms sont étrangement altérés,

1 III, fin du chapitre 3.

5 La Voluspa, 17, 7.

3 Manuscrit sur parchemin de 193 pages, relié en bois, intitulé « Leges Alamannorum » , coté n° 732. Notre citation est à la page 154. Cf. Graff, Althochd. Sprachschatz,\, 191 . Perl/.,’ Monum. German., VIII, 314. Mémoires de l’Académie de Berlin, 1862, pages 532-538.

les lignes suivantes, écrites au septième siècle, suivant M. Müllenhoff : « Très fuerunt fratres unde sunt gentes, Erminus, Inguo et Istio. Frater eorum Erminus genuit Gothos, etc. » Dans un autre manuscrit du moyen âge 1 * 3 on lit : « Muljus rex très filios habuit quorum nomina hæc sunt : Armen, Tingus, Ostjus. Armen genuit Gothos, etc. » Ailleurs s les trois noms deviennent Hessitio, Armeno, Negue. Pline l’Ancien 8 avait déjà donné, disions-nous, dans sa généalogie des peuples germains, les noms mentionnés par Tacite; mais les variantes des documents ultérieurs paraissent démontrer que ce n’est pas la relation des deux écrivains latins qui a servi de source commune; peut-être de pareilles traditions se trouvaient-elles transmises par ces chants nationaux des barbares qui leur servaient comme d’annales historiques.

Ce sont aussi, bien entendu, entre les peuples germains, les plus redoutés déjà par leurs précédentes invasions que Tacite connaît davantage. Il compte avant tout lesSuèves, que César a dû combattre sur le Rhin, et qui ne sont pas moins redoutables à la fin du premier siècle, quand, du centre même de la Germanie, ils servent d’appui ou de réserve aux tribus les plus voisines de la frontière occidentale, et, sous la conduite habile d’un chef tel que Marbod,

1 Manuscrit de la Cava. Cf. Holtzmaun, Commentaire sur la Germanie de Tacite, page 101.

1 Dans Nennius, Histora Brilonum, chapitre 17.

3 Pline, H. N., IV, 99.

s'organisent en un vaste royaume à la discipline toute romaine. L’histoire de la lutte déjà soutenue par Rome lui a également appris ce que valent les Chérusques si un chef tel qu’Arminius se met à leur tête. Tacite a fort bien distingué deux choses, d’abord que ces tribus barbares savaient fort bien se liguer entre elles pour être plus puissantes en face de Rome, et en second lieu que leurs agressions contre l’Empire ne cesseraient plus. L’histoire retrouve plus tard, en effet, dans la suite des invasions, les mêmes peuples qu’il a signalés au premier siècle ; les noms changent pour quelques-uns, parce que les ligues temporaires sont devenues des confédérations permanentes où les groupes se sont subordonnés; mais les principales tribus subsistent. Déjà Tacite nous avait dit des Suèves qu’ils formaient en Germanie une grande association dont les députés se rendaient à certaines époques solennelles dans le bois sacré des Semnons. Ce sont les mêmes barbares qui reparaîtront au quatrième et au cinquième siècle pour prendre part aux invasions, soit sous le nom de Suèves, soit avec une dénomination disant par elle-même leur puissance, fruit d’une association considérable, celle d’Alamans, c’est-à-dire « tous les hommes » . Quant aux Chérusques, avec les Chauques et d’autres petits peuples, ils se réuniront aux Saxons, confondus au temps de Tacite en Holstein avec les Cimbres, mais déjà distingués par Ptolémée. De leur côté, les Bructères, les Cattes, les Chamaves les Ampsivariens, les Sicam-

1 Table de Peutinger : Chamavi qui et Franci.

bres, les Angrivariens, les Chasuares 1 2 , tous peuples nommés par Tacite, formeront aussi au quatrième siècle la vaste et célèbre confédération des Francs 3 . Tacite ne peut connaître encore ce dernier nom, qui paraît pour la première fois au milieu du troisième siècle.

Il serait intéressant de constater que l’auteur de la Germanie ait connu les Goths ; mais il est fort douteux qu’on puisse identifier avec ce grand peuple les Gothones par lui mentionnés à l’embouchure de la Vistule, et nous avons dit plus haut que la thèse de Jacques Grimm, soutenant l’identité de ce nom avec celui des Gètes qui habitaient encore à la fin du premier siècle les bords du bas Danube, n’avait pu prévaloir. Les Goths proprement dits paraissent établis sur les côtes septentrionales du Pont-Euxin au commencement du troisième siècle, et, lorsqu’ils approchent du bas Danube, plusieurs écrivains, comme Jornandès lui-même, leur historien national, les désignent improprement par ce nom de Getæ. On n’en peut rien conclure quant à une affinité quelconque entre l’une et l’autre nation.

En résumé, ce n’est qu’au point de vue de la guerre, à vrai dire, que Tacite a observé les Germains, c’està-dire avec la pénible mémoire des luttes que Rome

1 Voir pour ces premiers peuples Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours, II, 9.

5 Ammien Marcellin, XX, 10.

3 Eumène, Paneg., VI, 5 : Diversæ Francorum gentes. — Nazarius, Paneg. , IX, 18 : Innumeræ gentes ad bellum coaclæ collativam vim comparant.

avait déjà soutenues contre eux, et avec l’attristante prévision de celles qu’elle aurait à subir encore. Il a fait acte de patriote avant de se montrer grand historien. Tout en profitant, pour observer, d’un moment où les forces ranimées de l’empire et quelques échanges pacifiques suspendaient les hostilités et assuraient une sorte de trêve, il ne s’y est pas trompé, il n’a pas conçu d’illusions. Il semble qu’en écrivant après sa Germanie le récit des guerres précédentes, il ait voulu confirmer et contrôler ses propres assertions par les témoignages historiques, montrer par le détail précis et réel l’identité, la persistance, le progrès de ces peuples, et ‘affirmer de nouveau par ce qu’ils avaient été déjà ce qu’ils devraient être un jour. Il n’en est que plus étonnant que cette vive préoccupation, toujours présente, lui ait laissé le calme d’esprit et de vue nécessaire pour une enquête à la fois si étendue, si profonde et si impartiale.

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