IX
1 Eckhel, Doctrina nuinmorum veterum, VI, 380.
œuvre n’en forme pas moins un tableau général et complet de la lutte engagée entre Rome et la Germanie pendant une première période, qui s’étend jusqu’à la fin du premier siècle après l’ère chrétienne. Cette période est close par des travaux de colonisation et de défense auxquels, dans la région rhénane, Trajan lui-même a pris une active part.
Consul dès 91 , sept ans avant de devenir empereur, Trajan avait été investi d’abord du gouvernement d’Espagne, et ensuite de celui de la haute, puis de la basse Germanie. La récente expédition de Domitien avait irrité, tout au moins agité les tribus de la région centrale du Rhin. La politique de Trajan fut de renoncer à toute attitude offensive, d’employer la prudence et de se montrer vigilant. Adopté par Nerva le 27 octobre 97, il se trouvait à Cologne quand les envoyés du sénat vinrent lui apprendre son avènement à l’empire après la mort de l’empereur, survenue le 27 janvier 98. Il était aussi nommé à un second consulat pour cette dernière année. Les cinq années qu’il commanda sur le Rhin avant d’aller à Rome revêtir le pouvoir suprême furent consacrées à prendre possession du territoire des Maltiaques 1 , sur la rive droite du fleuve, et à élever des forts.
1 C’est le pays de Wiesbaden ; Pline, H. N., XXXI, 20 : Sunt et Mattiaci in Germania fontes calidi trans Rhenum, quorum haustus triduo fervet. — Ammien Marcellin, XXIX, 4, 3 : Mattiacæ aquæ. — Dès le règne de Claude, une légion romaine avait été employée aux travaux d’une mine d’argent « in agro Mattiaco », Annales, XI, 20. Toutefois la place antique de Mattium, Annales, I, 56, correspond peut-être, non pas à cette ville, mais à quelque autre lieu située sur l'Eder.
Nous avons déjà eu occasion de nommer quelquesunesdes places précédemment fondées parles Romains, en particulier sur la rive gauche, pour défendre le passage du fleuve. Il y en avait deux principales dans la région du Rhin supérieur : c’était Vindonissa, sur l’Aar, lieu de campement de la légion XII e Claudia, de la XXI e Rapax, depuis la mort de Néron, et des cohortes rhétiques; aujourd’hui Windisch en Argovie, où se sont conservés des restes d’amphithéâtre et d’aqueduc. — C’était ensuite Augusta Rauracorum, colonisée au temps d’Auguste, aujourd’hui Kaiser- Augst près de Bâle, où se trouvent aussi les débris d’un grand amphithéâtre, d’un temple et de bains romains. Le bourg de Rheinfelden, près d’Aarau, a paru construit en partie avec les pierres de la vieille ville romaine, et Badenweiler, dans le grand-duché de Bade, offre quelques fragments de ses bains antiques. — Plus bas, la rive gauche était occupée par les Triboques, les Némètes et les Vangions, trois peuples germaniques qui, après avoir fait partie de l’armée d’Arioviste, avaient accepté la protection romaine, et remplissaient le rôle de gardiens du fleuve. Argentoratum, chez les Vangions, paraît dans Ptolémée, vers le milieu du second siècle, comme quartier de la VIII e légion. Les noms de Strateburgum et Stratisburgum, désignant cette place, paraissent dans la Notitia dignitatum et dans le Géographe de Ravenne, c’est-à-dire au plus tôt au cinquième siècle, et marquent sans doute qu’elle était alors devenue le lieu de réunion de plusieurs routes. A partir du point où il reçoit sur sa rive droite le Mein jusqu’à l’erabou-
chure de la Nahesurla rive gauche, le Rhin coule, non plus du sud au nord, mais brusquement de l’est à l’ouest, et puis de nouveau du sud au nord. Le premier des deux coudes ainsi formés par son cours est marqué, sur la rive gauche, par la place de Moguntiacum (Mayence), et le second par celle de Bingium (Bingen en Hesse-Darmstadt). Ce qu’on appelle de nos jours dans cette dernière ville la Kloppburg est certainement une ruine romaine; quanta Mayence, nous avons déjà dit qu’on pouvait la faire remonter à l’ancienne fondation de Drusus. C’était le cantonnement des légions formant l’armée supérieure de Germanie et la capitale de la province correspondante. Elle marquait le point extrême d’une route commençant à Milan, et touchait aussi à la route de Trêves à Strasbourg. Son musée actuel d’antiquités, sous l’habile direction deM. Lindenschmit, réunit un très-grand nombre de débris romains, et l’on voit encore, dans l’enceinte réservée à la citadelle, la massive construction qui fut sans doute jadis le monument élevé à la gloire de Drusus par ses soldats aussitôt après sa mort. Depuis Bingen, le Rhin, resserré par le Taunus, coule dans un lit très-étroit entre des rives élevées et pittoresques, jusque vers l’embouchure de la Moselle, où ses rives s’abaissent. Les Romains n’avaient pas négligé ce dernier point, très-important; ils l’avaient fortifié sous le nom de Confluentes (Coblentz). On rencontrait ensuite Antunnacum, chez les Ubiens, sur la route entre Coblentz et Bonn. C’est cette ville qui, dans le Géographe de Raven ne, s’appelle Anternacha, et devient au moyen âge Ander-
nach, avec sa grosse tour romaine où s’amarrent les bateaux. Tout près de là César jeta son célèbre pont du Rhin 1 . Drusus construisit le sien un peu plus bas, à Bonn, place mentionnée souvent dans Tacite, importante situation, et, à cause de cela, lieu de campement d’une légion romaine. C’est au sujet de cette ville qu'il y a dans Florus un passage fort difficile à expliquer. Drusus, dit-il, fit élever sur la rive du Rhin plus de cinquante châteaux forts; il réunit par un ou plusieurs ponts Bonn et Gesonia, et protégea toutes ces places par des flottes*. Qu’était-ce que que cette Gesonia réunie de la sorte à Bonn? On ne retrouve absolument aucune trace romaine sur la rive droite du Rhin en face de ce lieu et, de fait, le fleuve est là trop large pour qu’on admette aisément une telle entreprise. Aussi a-t-on proposé diverses leçons pour expliquer le Gesoniam cum que donnent les manuscrits. Enfin M. Lersch* a vu ingénieusement, quoique avec trop de hardiesse peut-être, dans le nom transmis par les copistes une corruption du vieux mot Verona ou Berona, désignant une sorte de faubourg situé jadis au sud-ouest de Bonn, et séparé de la ville par des fossés pleins d’eau, que Drusus, dans
1 Guerre des Gaules, IV, 17, 18.
1 Florus emploie (IV, 12) le pluriel pontibus, mais ce pourrait être pour signifier les diverses arcades d’un seul pont. Voir dans la correspondance familière de Cicéron les deux lettres de Plancus, X, 18, 23.
J On trouvera dans les premiers volumes des Annales de la Société des amis de Vantiquité dans le pays rhénan plusieurs mémoires de MM. Lersch, Dûntzer, Osann, sur cette question.
une vue de sécurité militaire, aura rendus franchissables.
Cologne, de laquelle paraît avoir relevé tout le territoire des Ubiens était la métropole de la Germanie inférieure. Dotée du jus italicum, elle avait bientôt prospéré, et des monuments importants, surtout un temple de Mars, succédant peut-être à un temple barbare, s’y étaient élevés. Un peu plus bas se trouvait Novesium, souvent nommée dans les Histoires de Tacite, place forte du pays des Ubiens, sur la route de Cologne à Vétéra, sans doute la ville actuelle de Neuss, tout près de Düsseldorf. Gelduba venait ensuite, peutêtre Gelb aujourd’hui; le fort élevé en ce lieu appartenait encore au pays des Ubiens. Quant à la fameuse ville d’Asciburgium, fondée, suivant la tradition, par Ulysse, et où se voyait un autel consacré parce héros, portant encore son nom et celui de son père Laërte (Tacite nous a conservé au troisième chapitre de sa Germanie ces mythiques souvenirs), on croit en retrouver l’emplacement dans le village actuel d’Asburg, voisin de Mors, en face de l’embouchure de la Ruhr : on a trouvé du moins en ce lieu un certain nombre de débris antiques. La table de Peutinger marque très-précisément, entre Gelduba et Vétéra, une Asciburgia qui doit correspondre à la ville mentionnée par Tacite ; d’autre part Ptolémée * et le Géographe de Ravenne placent une ville du même nom sur la rive droite du fleuve, probablement au lieu où
1 Germanie, c. xxviu. Ubii, quanquam romania colonia esse meruerint.
* II, h, 27.
s’élève aujourd’hui Duisburg. Il est possible qu’une même dénomination sé soit appliquée à deux localités différentes, séparées seulement par le fleuve. Ce nom se retrouve du reste une autre fois encore dans Ptolémée 1 , pour désigner, au centre même de l’Allemagne, un groupe montagneux probablement identique avec le Riesengebirge ; on sait que le souvenir des voyages errants d’Ulysse, comme celui des Argonautes, avait laissé de nombreuses traces dans les vallées ou sur les bords des grands fleuves qui avaient servi de voies aux primitifs essors de la découverte, du commerce et de la civilisation. — Nous connaissons, par ce que nous avons résumé des récits de Tacite , Vetera castra. C’était le lieu de campement de deux légions, la V e Macédonique, la XXP Rapax jusqu’à la mort de Néron, et plus tard la XXX Vlpia Victrix. On a cru retrouver quelques restes du pont qu’y avait jeté sur le Rhin Germanicus; Trajan aussi s’en servit comme d’un utile point statégique. Arenacum, ville des Bataves, est citée dans les Histoires de Tacite, qui y place la légion X * Gemina 3 ; c’est aujourd’hui Arnhem, selon Cluvier, ou Clèves, ou, selon d’Anville, le village nommé Aert. Elle était située en tous cas à la tête de l’île des Bataves. — A partir de là, le Rhin se partageait en deux branches principales, celle qui, conservant le nom du fleuve, passait par Trajectum et Lugdunum ou Leyde, et celle qui, sous le nom de Vahalis, allait par Noviomagus se
< u, il.
1 Histoires, V, 20.
joindre à la Meuse et se jeter dans la Mer germanique par le Hélium ostium. Noviomagus ou Noviomagi, aujourd’hui Nimègue, n’est pas cité dans Tacite ; mais les inscriptions qui y ont été trouvées ne laissent pas douter que la légion X a Gemina n’y ait été cantonnée après la guerre de Civilis *. — Tacite a nommé encore plusieurs oppida des Bataves qu’on voit occupés à certains moments par les troupes romaines : Vada, G ri n nés, Batavodurum ; il serait difficile d’identifier ces places avec quelque certitude.
Pour ce qui est de la rive droite du Rhin, nous avons marqué aussi les principaux postes que, depuis Drusus, les Romains y avaient fondés et entretenus. Aliso, aujourd’hui sans doute Elsen, près de Paderborn, occupait le premier rang parmi ces stations avancées. Artaunum, aujourd’hui Salburg, dans le Taunus, est sans doute, avons-nous dit, indiqué par allusion dans Tacite avant d’être nommé dans Ptolémée. Nous avons parlé des Longs-Ponts construits par les légions dans les endroits marécageux, soit au travers de ce qu’on appelle encore de nos jours le marais de Burtange, sur la frontière orientale de la Hollande, soit en Westphalie, sur la rive nord de la Lippe. On a cru enfin pouvoir distinguer dans le récit de Tacite, au second livre des Annales 2 , une place nommée Amisia, sur les bords de l’Ems, et sous la protection de laquelle Drusus aurait placé sa flotte ; mais comme le même nom désigne aussi précisément
1 Voir dans V Encyclopédie de Pauly l’article Legio, tome IV, page 890.
ce fleuve, il n’est pas sûr qu’on soit autorisé à faire cette distinction. Classis Amisiæ relicta lœvo amne peut vouloir dire seulement que la flotte de l’Ems jeta l’ancre en face et près de la rive gauche. Il est vrai toutefois que Ptolémée nomme une ’Ap.eict« ou ’ÀfAicta, qu’on a voulu identifier avec Delfzyl. Drusus, qui s’était emparé de l’île de Burchana, en avant de l’embouchure de l’Ems, et qui y avait sans doute établi une station utile pour sa flotte, pouvait bien avoir voulu se procurer une autre station sur les bords mêmes du fleuve. En tout cas, Tacite n’offre qu’un seul passage où l’on puisse se demander s’il ne désigne pas en effet par ce nom une station romaine au-delà du Rhin.
C’était incontestablement au sud du bassin rhénan, vers le cours supérieur du fleuve, que la colonisation et l’occupation romaines, admettant à la fois des éléments celtiques et germaniques, s’étaient le plus avancées. Tacite a expliqué daus sa Germanie comment se peuplèrent les « champs décumates». Ce furent d’abord des Gaulois sans feu ni lieu qui allèrent s’établir, après qu’une campagne de Drusus en eut fait fuir les Suèves Marcomans, dans cette région située entre le haut Rhin et les sources du Danube. Il y a là une sorte de triangle qui commande tout le sud-ouest de la Germanie, et qu’il importait fort aux Romains de ne pas laisser entre les mains de peuples hostiles. Quand ces Gaulois y furent entrés, Rome vint aussitôt leur offrir ou leur imposer sa protection, en échange de laquelle ils durent payer sans doute une redevance égale au dixième des produits de leur
agriculture : de là le nom de decumates ou decumani. Le pays ne put toutefois passer pour incorporé à l’empire qu’après qu’il eut été entouré d’une ligne de fortifications destinée à protéger aussi le territoire occupé par les armes romaines sur la rive gauche du Rhin. Cette ligne consistait, suivant les besoins de la défense, en fossés flanqués de remblais ou aggeres , et, par intervalles, munis de châteaux forts et de tours, en stations militaires avec murs fortifiés, etc. On appelait cette série de travaux le limes trans ~ rhenanus. Commencée par Tibère et Drusus, continuée par presque tous les empereurs, elle parfait de Cologne, et, en passant par Ems, la région du Taunus, Aschaffenbourg etLoreh, elle venait se rejoindre à une autre ligne couvrant le haut du Danube, limes transdanubianus, et s’arrêtant à Ratisbonne. Les restes de ces fortifications subsistent encore çà et là, désignés sous les nomsd ePfahlgraben, fossés fortifiés par des pieux, T eufelsmauer , mur du Diable, etc. *.
Voilà en avant de quelles frontières l’Empire sut organiser les deux provinces de Germanie. On a beaucoup discuté sur la quadruple question de savoir quand ces provinces avaient été instituées, quelle était leur frontière commune, où commençait au sud la Gerhianie supérieure, et si les deux provinces n’avaient pas une existence individuelle, ou bien si elles dépendaient en quelque chose de la province voisine, de la Belgique. Nous ne voulons qu’ajouter quelques
* Voir Stâlio, Wirtembergische Geschichte, tome I, pages 14, 61, 80.
mots sur chacune de ces questions, afin de donner tous les principaux traits d’un tableau de la frontière au temps où écrivait Tacite.
Il est certain que les Germanies cisrhénanes formaient deux provinces séparées au commencement du règne de Néron. Tacite raconte en effet 1 que, Paulinus Pompeius et Lucius Vêtus y étant légats, Paulinus fit achever la digue commencée soixante-trois ans auparavant par Drusus pour contenir le Rhin, et Vêtus se proposa de creuser un canal pour joindre la Saône et la Moselle. Les troupes romaines, embarquées sur les côtes de la Méditerranée, et remontant le Rhône et la Saône, auraient été portées par ce canal, en évitant l’embarras et la fatigue des marches, de la Moselle dans le Rhin et de là dans l’océan. Ælius Gracilis, légat de Belgique, fit avorter ce projet en effrayant Vêtus sur le danger de porter ses légions « dans une province qui n’était pas la sienne », et de paraître briguer l’affection des Gaules, ce dont l’empereur prendrait de l’ombrage. Tel est le récit de Tacite; ses expressions « ne legiones alienæ provinciæ inferret » prouvent que la Germanie où commandait Vêtus, évidemment la Germanie supérieure, voisine de la Saône, était bien une province distincte, au même titre que la Belgique. Ce texte se rapporte à l’année 08; c’est encore au règne de Néron que se rapporte un autre passage très- formel de Tacite, qui dit qu’avant l’époque de Vitellius, chacune des deux armées de Germanie cisrhénane restait dans les limites
1 Annales, XIII, 53 .
de sa province \ Mais nous pouvons remonter plus haut. Tacite* mentionne L. Apronius, propréteur de la basse Germanie, qui fait venir des troupes de la province supérieure : « L. Apronius, inferioris Germaniæ proprætor, vexilla’... e superiore Germania accivit. » Nul doute, on le voit, que les deux Germanies ne fussent dès lors distinctes. Plus anciennement encore, des légats de Germanie sont désignés soit par le mot legati , soit par des expressions qui paraissent synonymes; Visellius Varron est dit « inferioris Germanise legatus » pour l’année 21 1 * 3 ; Lentulus Getulicus, vers l’année 28, « superioris Germaniælegiones curabat 4 5 * . » Bien plus Tacite, rendant compte, pour la première année du règne de Tibère, de l’état de la frontière rhénane au début de la révolte des légions, s’exprime ainsi 8 : « Duo apud ripam Rheni exercitus erant : cui nomen superiori sub G. Silio legato; inferiorem A. Gæcina curabat. » La question est de savoir si le mot exercitus peut passer pour désigner ici une province. Or, dans le premier des passages de Tacite que nous venons de citer, le double commandement de Pompeius et de Vêtus est désigné par ces mots : « exercitui præerant » ; une intéressante inscription, restituée par M. Léon Renier, et qui se rapporte au règne de Vespasien, alors qu’il y avait certainement deux provinces de Germanie, nous
1 Histoires , I, 51.
’ Annales , IV, 73.
3 Annales, III, 41,
4 Annales, VI, 30,
5 Annales, I, 3i. ;
montre le légat de la province supérieure, Cn. Pinarius Cornélius Clemens, désigné simplement par ces mots : « Legatus pro prætore exercitus germanici superioris 1 2 » . Prendre le commandement dune armée s’appelait , dès le temps de la république, prendre la direction d’une « province ». Le vieux mot vincia ou provincia désignait 1 autorité revêtue par le haut fonctionnaire romain en dehors de la ville, sur quelque portion du territoire vaincu *. S’il suffisait au temps de Nérouet de Vespasien d’employer ces expressions pour désigner le chef de 1 une ou de 1 autre piovince de Germanie, peut-on raisonner par analogie, estimer que les mêmes mots aient eu en des époques différentes le même sens, et croire que la Germanie formait une province des avant 1ère chrétienne, parce que Sentius Satu minus, après son gouvernement de Syrie, est envoyé en Germanie comme légat «legatus Augusti in Germania 3 », et parce que Velleius dit aussi de son successeur Varus : « Is quum exercitui qui erat in Germania præesset 4 » ? Est-ce la résol u-
1 Revue archéologique, XVI e année, page 358. — Cf. Orelli- Ilenzen, 5256, 5427. L’inscription 6501 du même recueil cite un .. proprætor Germaniæ superioris et exercitus in ea. *
2 Festus, édition d’Otfried Mùller (1839), pp. 226, 379. Mommsen, Handbuch der rœmischen Alterthümer. Rœmisches Staatsrecht, 1871, page 80; Die Rechtsfrage, pages 1-14. Tacite distingue les deux mots exercitus et provincia dans le passage que nous avons cité tout-à-l’heure : « Exercitus linibus provinciarum discernebantur. » Histoires, 1,51.
3 Dion l’appelle à -rî)î repgavlaç âpxiov.
4 II, 105, 117 . Florus dit, avant de raconter la défaite de Varus : Difticilius est provinciasobtinerequam facere.
tion de réduire en province romaine ce qu’on avait déjà vaincu de la Germanie, est-ce l’introduction du droit et de l’impôt romains, signes ordinaires de la réduction en province, qui ont causé la révolte des barbares et le désastre de Varus en l’an 9 ap. J. -G.? Comme nous savons que c’est dans le pays au-delà du Rhin que Varus commit ses imprudences et rencontra sa ruine, nous devons penser qu’il ne s’agissait pas cette fois, directement au moins, du territoire en deçà du fleuve. Il est probable, en résumé, qu’après avoir été d’abord, à la fin du règne d’Auguste, de simples commandements militaires, les deux Germâmes ne reçurent une entière organisation qu’au commencement du règne de Tibère; mais, en tout cas, les deux armées sont distinctes dès l’année 14 au plus tard, et chacune des deux Germanies a son légat, nous l’avons vu, dès les années 21 et 28 *.
Un texte de Tacite nous a nommé un propréteur de la basse, et une inscription nous a désigné un propréteur de la haute Germanie. Donc ces deux provinces étaient réservées à l’empereur, comme toutes les provinces situées sur des frontières toujours menacées ; leurs légats étaient consulaires, et par là supérieurs aux légats des provinces sénatoriales. Indépendantes quant à l’administration militaire, elles étaient sans nul doute réunies à la province de Belgique pour l’administration financière, car nous n’avons pas une seule inscription désignant un procura-
1 Voir sur cette difficile question quelques pages utiles de M. Mommsen dans les Comptes rendus de la Société royale de Saxe, auuée 1852, pages 231 sq.
teur d’une des deux Germanies ni des deux ensemble, mais nous en avons un assez grand nombre nommant des « procuratores Belgicæ et duarum Germaniarum \ »
La frontière commune entre les deux provinces était, selon Ptolémée, qui écrivait au milieu du second siècle, la rivière Obrinca; mais quelle était cette rivière? Ritter, Bœcking et d’autres érudits admettent que c’était la Moselle ; ce ne pouvait être en tout cas que la basse Moselle, car la partie supérieure de cette rivière appartenait à la province de Belgique. D’autres ont pensé que l’Obrinca est le petit cours d’eau nommé Vinxtbach, affluent occidental du Rhin, près de Brohl, un peu au nord d’Andernach et de Coblentz. Ce qui a suggéré cette conjecture, c’est qu’on a trouvé en 1810 , sur les bords de ce cours d’eau, une pierre-frontière, comme il y en avait beaucoup en Gaule. Cette pierre, conservée aujourd’hui à Bruxelles, dans le Musée royal d’antiquités et d’armes, porte l’inscription suivante : finibvs et
GEN IO LOCI ET J. 0 . M . MILIT . LEG . XXX V . V . M . MASSIAE- NIVS SEC VN D VS ET L . AVREL1VS DOSSO V . S . L . M . 1 2 . C’était
donc une formule d’adoration vouée par deux soldats de la légion XXX a Ulpia victrix aux divinités de la frontière, au génie du lieu et à Jupiter. Le mot
1 Spon, Antiquités de la ville de Lyon , édition de M. Léon Renier, page 163. — Cf. Ernest Desjardins, la Table de Peutinger, page 69, etc.
J Brambach, Corpus inscriptionum rhenanarum , 1867, n° 649. — Cf. Watterich, Die Germanen des Rheins, IhrKampf mit Rom, 1872, pages 5 et 6.
Vinxt et le mot Brenk, qui survivent aujourd’hui attachés à deux points de ces localités, ont paru reproduire le mot romain Fines , et le nom du cours d’eau, Obrinca. En tout cas, si Ptolémée ne fait commencer la Germanie supérieure qu’à Worms chez les Yangions ', Tacite place évidemment Mayence dans cette môme province *, et, comme depuis Mayence jusqu’au confluent de la Moselle la rive gauche du fleuve est partout escarpée et n’offre pour une frontière, ce semble, aucune ouverture qui puisse servir d’attache, il faut dès lors ne chercher la limite des deux provinces, au nord de Mayence, qu’en l’un ou l’autre de ces deux points d’ailleurs très-peu éloignés l’un de l’autre, l’embouchure de la Moselle ou celle du Vinxtbach. — Les textes sont encore plus obscurs sur la question de savoir où commence vers le sud la Germanie supérieure, soit aux sources mômes du Rhin, soit aux lieux où la chaîne du Jura s’infléchit vers le fleuve, en excluant les Helvètes de la province, en y comprenant les Rauraques et les Séquanais orientaux.
Telle était, vers le temps de Tacite, la frontière rhénane ; les rapports de commerce, nous l’avons dit, commençaient de mélanger les populations de cette contrée, et y créaient des villes prospères. Mais on comprend que l’historien romain , avec le souvenir
1 Ptolémée, II, 6.
, 1 * 3 Histoires, IV, 15 et 19 : Batavorum cohortes Magontiaci agentes... spreto Flacco, inferiorem Germaniam petivere. — Ibid., IV, 59 : Tutor... quantum militum apud superiorem Rheni
ripam in eadem verba adigit, occisis Magontiaci tribunis...
de toute la longue lutte que nous venons de rappeler, continuait à considérer ces barbares comme de mortels ennemis pour l’empire. A leurs premières conquêtes sur la Gaule se rattachaient pour lui l’origine même et le sens de leur nom. « Ce nom est nouveau, dit-il, et d’adjonction récente. Ceux de ces peuples qui les premiers traversèrent le Rhin et battirent les Gaulois furent alors appelés Germains. Ce nom, particulier d’abord à une tribu, prévalut peu à peu au lieu de celui de la nation, de sorte que, pris d’abord par les vainqueurs comme un titre inspirant la crainte, puis adopté par tous, il devint général. » Une observation confirme tout d’abord cette opinion de Tacite que le nom des Germains ne remonte pas à une haute antiquité : c’est qu’il ne se trouve pas en effet avant César. Il paraît, à la vérité, dans les Fastes capitolins, pour l’an de Rome 33 1 (222 avant J. -C.); mais ces Fastes n’ont été composés que vers la fin du règne d’Auguste, d’après de vieux documents authentiques sans doute, non toutefois sans que les anciennes dénominations géographiques aient pu y être modifiées suivant les nouvelles données officielles. Cicéron emploie ce nom pour la première fois dans sa harangue sur les provinces consulaires 1 en l’an 36, puis au sénat dans le discours prononcé contre Pison 2 en l’année 33, c’est-à-dire deux et trois ans après le commencement de la guerre des Gaules. Quel en est le sens? On a expliqué de vingt manières différentes