CHAPITRE SIXIÈME
De l’invasion et de la conquête de l’empire romain par les peuple* germaniques. L’École romaniste et la théorie des races : Dubos et Montesquieu.
Ce qu’il faut entendre par l’invasion. — Ses diverses phases. — Quel compte on doit faire des traités conclus entre les empereurs et les barbares. — Invasion de la Gaule par les Visigoths, les Burguudes et les Francs. — Dépossessiou légale des vaincus. — Applications diverses du wchrgeld. — Résultats de la conquête. Opinions de MM. Littré et Guérard. — Lois barbares; leur caractère personnel. — Origines germaniques de la communauté des biens, du jury, etc. L'élément germanique devait se joindre à l’héritage du génie classique et au christianisme pour la formation des sociétés modernes.
Nous avons essayé de démontrer que le grand intérêt du livre de Tacite est d’avoir saisi et décrit, au principal moment de son premier essor, la civilisation d’une race appelée à jouer bientôt un rôle important dans l’histoire. Ce rôle historique des Germains, après s’être annoncé par leur progrès intérieur, que nous ont attesté César et Tacite, s’est révélé par l’invasion, par la conquête du monde romain. S’il est vrai, comme quelques publicistes l’ont soutenu, qu’il n’y ait pas eu d’invasion ni de conquête germanique, mais seulement une juxtaposition et ensuite une
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fusion laissant subsister, sans mélange nouveau d’éléments considérables, l’ascendant continué ou transformé de l’empire, si les barbares sont entrés non pas en conquérants, mais à la prière des Romains, qui voulaient mettre à profit leurs services, si de plus, comme le pensent quelques-uns, les Germains n’ont apporté avec eux aucune idée, aucune institution, aucune influence nouvelle, le livre de Tacite n’est plus d’aucun prix, et il ne reste qu’à s’étonner soit de l’inutile attention accordée par un si grand esprit à une barbarie qui aurait été sans règle et sans avenir, soit des vaines terreurs et des fausses prédictions que d’imaginaires périls lui auraient inspirées. Rome n’a-t-elle donc fait autre chose que de transmettre ses pleins pouvoirs aux barbares, sans cesser de les dominer eux-mêmes, ou bien demeure-t-il incontestable que son héritage, quel qu’il pût être, ne suffisait plus à lui seul, et qu’une race nouvelle devait être appelée à prendre part à l’œuvre de la civilisation ? La question est d’autant plus grave que l’histoire de nos propres origines y est engagée : c’est ce qui explique la persistance et l’ardeur du débat entre deux opinions opposées, représentées par deux écoles, ayant à leur tête, la première l’abbé Dubos, et la seconde Montesquieu.
C’est une chose singulière et peut-être assez humiliante qu’entre toutes les opinions humaines les opinions historiques se montrent particulièrement variables et chancelantes. Les vérités de l’ordre métaphysique sont placées si haut qu’on ne s’étonne pas qu’à les contempler l’intelligence des hommes puisse
se troubler et avoir à se reprendre; mais il semblerait qu’en face des réalités de l’histoire, une fois acquises au domaine des souvenirs et du passé, le témoignage et le sentiment des contemporains, bientôt contrôlés, dussent suffire en se transmettant à travers les Ages. Loin de là ; ces réalités historiques, peut-être parce qu’elles sont les œuvres de notre liberté essentiellement vivante, nous apparaissent comme douées d’une sorte de vie propre qui les transforme sans cesse, pendant que d’autre part la vue de chaque observateur se modifie suivant les sentiments et les idées de son temps. On ajoute, instruit ou ému par quelque ébranlement récent, aux observations des précédents historiens, ou hien on les réfute, ou bien on redit à son insu, en partie du moins, ce qu’ils avaient fait oublier : perpétuel travail de la pensée humaine sur les œuvres humaines, travail que nous ne devons pas après tout croire stérile, qui exerce, fortifie, et sert finalement au progrès de la vérité.
Assurément c’était un homme d’esprit que l’abbé Dubos. Distingué dès sa jeunesse par M. de Torcy, il prit une part active aux négociations d’Utrecht et de Rastadt, et continua ses utiles services pendant la régence. Il se fit connaître en même temps comme historien et homme de goût. Son Histoire de la ligue de Cambrai est un ouvrage sensé ; ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1719), où il montre une réelle liberté de principes littéraires, des vues multiples et quelquefois hardies, une double connaissance de l’antiquité classique et de la renaissance peu commune de son temps, lui ont mérité un sé-
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rieux éloge de Voltaire. On pourrait lui faire honneur d’avoir, dans une brochure politique, prédit sorixante-dix ans à l’avance la sécession des colonies anglaises d’Amérique, s’il n’avait annoncé du môme coup à la Grande-Bretagne, pour une époque prochaine, de funestes destinées. Membre de l’Académie française, secrétaire perpétuel après M. Dacier, il comptait, cela est sûr, parmi les esprits actifs et éclairés de son temps. Les étrangers les plus attentifs au mouvement littéraire de la France, David Hume par exemple, prêtaient l’oreille à ses théories : il avait un des premiers affirmé l’influence des climats.
On sait de quelle réaction furent suivies les cruelles dernières années du règne de Louis XIV. La liberté des opinions se donnant carrière, on discuta bientôt avec ardeur sur l’autorité royale, sur les pouvoirs des princes ou de la noblesse, sur l’opposition des parlements et les droits des peuples. La vivacité des discussions enfantait les théories, l’esprit d’examen appelait la critique historique. Dubos ne resta pas à part; eu face du comte de Boulainvilliers *, suivant lequel, par suite de la victoire formelle des Francs en Gaule au cinquième siècle, l’institution d’une aristocratie privilégiée continuait à peser de droit sur la nation, il publia en 1734 son Histoire critique de 1 établissement de la monarchie française dans les Gaules , ouvrage considérable, intéressant, mais paradoxal, où il soutint que croire à une conquête de la
1 Histoire de l’ancien gouvernement de la France et des parlements, 1727.
Gaule par les Francs, c’était être victime d’une illusion historique. Les Francs étaient venus, disait-il, non pas en ennemis, mais en alliés, appelés par les Romains eux-mêmes, et bientôt engagés par des traités formels à les servir, comme manœuvres pour labourer leurs champs, comme soldats pour défendre leurs frontières. Pendant plus de deux siècles, les Francs avaient ainsi vécu sous la domination de l’empire, qu’ils acceptaient et dont ils devenaient les appuis. Ils recevaient des terres et conservaient leurs institutions et leurs coutumes, sans aucun détriment pour la population gallo-romaine ; leurs chefs étaient fiers de recevoir les titres et les dignités que leur conféraient les empereurs. Quand donc Rome succomba épuisée, elle fit à ces barbares une cession bien en règle, par laquelle ils lui succédèrent légalement, en laissant subsister ses institutions et ses mœurs. L’abbé Dubos, aussi bien que le comte de Boulainvilliers , prétendait plier l’histoire à ses idées préconçues. Né dans les rangs de la bourgeoisie, il érigeait, à la place d’une aristocratie jalouse, une royauté maîtresse, qu’entouraient et servaient des citoyens égaux ; diplomate habile et délié, il apercevait en plein cinquième siècle on ne sait quelles chancelleries internationales par l’œuvre desquelles toute une série de conventions et de protocoles liait entre eux les chefs barbares et les empereurs.
Montesquieu revenait alors d’Angleterre. Le spectacle des libertés britanniques ne lui avait pas fait oublier l’antique gloire de Rome, puisque précisément en 1734 il publiait ses célèbres Considérations :
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Polybe y est trop bien compris pour qu’on puisse rien conclure de l’ample développement qu’il a particulièrement donné aux causes de décadence ; mais Montesquieu méditait en même temps son Esprit des lois , qu’il ne devait publier que quatorze ans plus tard, après l’avoir préparé pendant vingt années. Scrutateur pénétrant des divers éléments qui ont constitué les sociétés modernes autant qu’admirateur sincère de l’antiquité, il fut blessé de la vue partielle que Dubos prétendait substituer à la vérité historique, et il s’en exprima vivement. « Son ouvrage séduit beaucoup de gens, disait-il, parce qu’il est écrit avec beaucoup d’art, parce qu’on y suppose éternellement ce qui est en question, parce que plus on y manque de preuves, plus on y multiplie les probabilités. Le lecteur oublie qu’il a douté pour commencer à croire; mais, quand on examine bien, on trouve un colosse immense qui a des pieds d’argile ; et c’est précisément parce que les pieds sont d’argile que le colosse est immense. Si le système de M. l’abbé Dubos avait eu de bons fondements, il n’aurait pas été obligé de faire trois mortels volumes pour le prouver : il aurait tout trouvé dans son sujet, et, sans aller chercher de toutes parts ce qui était très-loin, la raison elle-même se serait chargée de placer cette vérité dans la chaîne des autres vérités. L’histoire et nos lois lui auraient dit : Ne prenez pas tant de peine, nous rendrons témoignage de vous. »
Que le système de l’abbé Dubos eût de faibles fondements, comme le dit Montesquieu, il est facile de s’en convaincre dès ses premières pages. Reprochant
aux historiens français qui l’ont précédé et même à la plupart de nos anciens chroniqueurs d’avoir cru à l’invasion germanique, il se demande comment ils ont pu commettre une telle erreur, et, quand il en recherche les sources, il trouve que c’est uii contresens de Frédégaire qui a seul fait tout le mal 1 ! Il rencontre ensuite certains textes parlant de conventions stipulées entre l’empire et les barbares, et voilà ses pierres d’assise, voilà les pieds d’argile pour le colosse en trois volumes in-quarto. Montesquieu, lui, a considéré le problème avec une bien autre étendue de regard. Loin de s’enfermer dans Tunique question concernant la Ganle, c’est dans $on ensemble qu’il a étudié le problème avec ses conséquences multiples et lointaines. Il a cru, et presque toute notre école historique moderne avec lui, qu’au commencement de notre histoire, au début de celle de tous les États de l’Europe occidentale, on doit considérer, en y attribuant une grande importance, les effets immédiats de l’invasion. A son exemple et à sa suite, mais chacun avec sa part d’originalité, nos derniers historiens ont mis en relief le grand fait de la conquête germanique ; ils ont dit ce qu’une race nouvelle avait apporté de sentiments nouveaux, mais aussi ce qu'il y avait eu de déchirements et de souffrances dans une transformation sociale d’où la violence n’était pas exclue. Cette théorie édifiée sur la distinction entre
1 Histoire critique de l’établissement de la monarchie française, tome I er , page 16, et tome II, page 155. Il s’agit d’une phrase sur une expédition de Childéric, qui se trouve au livre II, chapitre 18, de Grégoire de Tours.
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des races diverses, entre des vainqueurs et des vaincus, a fait, nous le savons, son chemin depuis Montesquieu, et trop hardiment peut-être. L’école libérale, au commencement du siècle, a cru pouvoir y trouver des arguments politiques en vue des luttes qu’elle avait à soutenir. C’était abuser de cette théorie que de proclamer, comme faisait l’abbé Sieyès dès 1789, que le tiers était une nation par lui-même, et une nation complète, ou de répondre, comme faisait M. de Montlosier en 1814, qu’il y avait en face du tiers, sur le même sol, une autre nation complète aussi et plus ancienne et meilleure. Il est clair qu’on instituait de la sorte un dangereux antagonisme. L’extrême abus de la doctrine se produisait en 1848, sous la plume d’un publiciste tel que Proudhon, aux yeux duquel un prolétariat révolté contre la bourgeoisie était issu du sang celtique, et devait continuer la revendication en souvenir de Vercingétorix, son ancêtre, ou bien sous celle d’un écrivain telqu'Eugène Sue, lorsque, au lendemain même des journées de juin, il mêlait ensemble, dans ses intrigues romanesques, les haines de race aux excitations d’un haineux socialisme. En vain la chanson populaire, revendiquant la cause du sens commun, avait-elle conseillé l’union entre tous les enfants de la France, entre « Gaulois et Francs : » il semblait que chacun prît à tâche d’oublier l’immense et profond travail de fusion qui avait fait avec assez d’éclat pourtant la puissance et la gloire de la société française.
Assurément ce sont là des excès, mais si arbitraires et si dénués de saine raison qu’on n’en saurait ren-
dre responsables Montesquieu et notre école historique moderne. N’en serait- ce pas un aussi que de ressusciter le système de l’abbé Dubos, de le dépasser même, de nier l’invasion germanique, comme on l’a fait, et de déclarer en outre que l’arrivée des Germains dans l’empire a été ou bien un fait indifférent, inaperçu, absolument stérile et sans conséquence pour l’avenir, ou bien un vrai fléau, une mise en péril de tous progrès et de toute civilisation? Voilà en tout cas deux groupes d’opinions très-diverses en présence : avec l’abbé Dubos, l’école que nous pouvons appeler romaniste , parce qu’elle ne voit guère dans le travail de la civilisation ultérieure, à moins de se retrancher sur les effets inexpliqués de ce qu’on appelle la force des circonstances, que la transformation de l’élément romain sous l’influence du christianisme; avec Montesquieu tous ceux qui croient qu’à ces deux éléments de la société moderne il en faut ajouter un troisième, apport direct et conséquence immédiate de l’invasion. Des deux côtés des noms éminents : d’une part Augustin Thierry, sans cesse préoccupé, par esprit de libérale équité, de la distinction des races, et M. Guizot, également éloigné des extrêmes ; d’autre part des savants tels que Sis— mondi, M. Guérard, le subtil commentateur du Polyptyque d'Irminon, et M. Littré, l’auteur des Études sur tes barbares. Le système romaniste, appuyé jusque dans notre temps par d’importants suffrages, renouvelé avec ardeur et talent ’, doit contenir une
1 Voir particulièrement l’élude de M. Fustel de Coulanges, in-
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notable part de vérité; nous croyons toutefois qu’à le prendre dans toute sa rigueur il risquerait de mutiler l’histoire de nos origines. Recherchons en quelle mesure il est permis d’affirmer qu’il y a bien eu au commencement du moyen âge une double sorte d’invasion germanique et une véritable conquête, et voyons s’il n’est pas vrai que certains traits intimes et profonds, persistant jusque dans nos sociétés modernes, relèvent d’une autre influence que celle du génie romain ou du christianisme, et remontent en réalité jusqu’à cette conquête même.
S’il est permis à la critique moderne de mettre en question l’invasion et la conquête germaniques, les contemporains, eux, n’en doutaient pas : les principaux d’entre eux voyaient fort bien le fléau dont ils souffraient. Am mien Marcellin nous montre à la fois le progrès de la corruption dans la société romaine, celui de la discipline et de l’audace chez les barbares du Rhin. Saint Jérôme ne trouve la matière de ses prédictions sinistres sur la fin d’un monde condamné et maudit que dans le spectacle d’une barbarie païenne de toutes parts envahissante et victorieuse. Quand Salvien plaide la thèse d’une régénération possible des vaincus, s’ils veulent se convertir à certains exemples des vainqueurs, qui sont à son avis les uns, et qui sont les autres? Plus impitoyable, saint Augustin montre le fléau de Dieu venant châtier des crimes irrémissibles. De la part de ces grands témoins,
sérée dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1872 : l’Invasion germanique au cinquième siècle.
la vue de l’avenir et l’interprétation du présent sont à quelques égards diverses, mais égales et pareilles sont leur impression de terreur religieuse, leur exaltation de foi patriotique, leur anxiété, comme à la vue de quelque grande révolution à la fois politique et morale, s’accomplissant par la loi de la guerre. Les Pères du désert, eux, quand ils aspirent à sauver, en se retirant du monde, le dépôt de la foi, ne font autre chose sinon d’attester qu’ils ne croient plus avoir rien à attendre de cette Rome, accablée sous les coups des barbares et sous le poids de ses propres fautes. Ce ne sont pas seulement quelques esprits supérieurs qui distinguent et signalent un grand danger : il a été pressenti, et, ce semble, annoncé à l’avance, soit par la voix populaire, soit par d’obscurs chrétiens. Dès la fin du premier siècle, le bruit courait dans l’empire, grâce aux prédictions des Druides, qu’en un jour prochain Rome perdrait la puissance, et que la domination passerait aux nations cisalpines*. Au milieu du troisième siècle, un poète chrétien d’Afrique, Commodianus, auteur d’un poème qui n’a été publié qu’il y a peu d’années, prédisait que les Goths passeraient le Danube sous un certain chef Apolion, prendraient et châtieraient Rome païenne, mais épargneraient les chrétiens LLes principaux chefs barbares diront eux-mêmes qu’une voix secrète les
1 Tacite, Histoires, IV, 54.
1 Voyez Bunsen, Hippolytus and his âge, 2 e édition, tome II, page 348. Le poème de Commodianus a été publié dans le Spicilegium Solesmense d’après le manuscrit conservé à Middle Hill. Voici le passage du chapitre 37 qui contient la prédiction. Les
Di aitized bv Go ogI
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poussait contre Rome, et les peuples les appelleront les fléaux de Dieu.
L’invasion et la conquête, ainsi prévues et proclamées, sont d’autant moins méconnaissables qu’elles occupent une large place dans l’espace et dans le temps. Nul n’a jamais cru ni enseigné que l’invasion germanique ait surpris le monde romain comme une subite avalanche. Une série de quatre ou cinq siècles, que dis-je ? une série de dix siècles, depuis l’apparition des Cimbres jusqu’aux ravages des Northmans, jusqu’aux croisades, qui continuent à certains égards un mouvement si vaste, d’innombrables infiltrations amenant la barbarie, tantôt humble et docile, tantôt indisciplinable et perfide, jusqu’au centre de la société organisée de l’empire, et y créant mille nouveaux foyers, — outre cela des coups de violence, de grandes migrations de tribus qui, avec femmes et enfants, venaient occuper, parla force au besoin, des provinces romaines tout entières, et y dépouiller, soit brutalement, soit avec une apparence de légalité, les posses-
Goths venaient de faire une apparition dans la Thrace; l’empereur Décius venait de succomber contre eux en Mésie, l’an 251.
Ecce januam puisât et jam cognoscitur ense Qui eito trajiciet, f.elhis irrumpentibus, amnem.
Rex Apolio erit cuin ipsis noinine dirus Qui persecutionem dissipet sancloruin in armis Permit ad Romain cum multa millia genlis Deeretoque Dci captivât ex parte subaclos Multi senatorum tuncenim caplivi deflebunt El Deum cœlorum blasphémant a barbaro victi.
1 1 i tatnen gentiles pascunt christianos ubique Quos magis ut fratres requirunt gaudio pleni.
Nam luxuriosos et idola vana colentes Persequuntur cnim et senatum sub jugo mittunt.
seurs, — il a fallu ces phases diverses, réparties sur un si long temps, pour voir s’accomplir dans toutes ses parties une évolution historique qui a été en réalité profondément complexe et ne saurait être demeurée inféconde.
La première et la principale cause qui rendait l’invasion inévitable a été l’irrémédiable affaiblissement de l’empire. César, en passant deux fois de sa personne sur la rive droite du Rhin, avait désigné de ce côté à ses successeurs l’espoir anticipé d’une nouvelle conquête, et Auguste en effet, après les expéditions hardies de ses deux beaux-fils, Drusus et Tibère, avait cru réduire tout le pays jusqu’à l’Elbe : le désastre de Varus était venu le convaincre de son erreur. Comme compensation de n’avoir pu s’assurer audelà du Rhin une autre province, Rome forma dès . lors, nous l’avons vu, sur le sol même de la Gaule et sur la rive occidentale du fleuve, deux prétendues provinces de Germanie, en y comprenant tout au plus quelque étroit territoire de la rive doite, bientôt muni d’une ligne continue de fortifications. C’était marquer aux yeux de tous qu’après avoir pratiqué jusqu’alors une politique offensive à l’égard de ses voisins, elle ne prétendait plus, instruite par ses revers, qu’à une attitude purement défensive. Ces fortifications purent servir à prolonger sa défense, mais elles n’empêchèrent finalement ni le retour des incursions énnemies, ni les rapports d’autre sorte avec les barbares. Entre populations voisines, quoique différentes par le degré de civilisation et la race, -il ne se peut en aucun temps qu’il y ait uniquement et à toutes les heures des rap-
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ports hostiles. Peu à peu des rapprochements s’opèrent, un certain équilibre, au moins dans la région intermédiaire, s’établit; des relations commencent, premiers liens facilement rompus par la guerre, renoués plus facilement encore après le départ des combattants. Des Germains étaient venus s’établir sur la rive gauche du Rhin, des Gallo-Romains avaient occupé plusieurs points de la rive droite. Les inévitables rapports de chaque jour appelèrent le commerce et les échanges. Ce qui nous a été conservé d’inscriptions parmi les ruines des villes romaines construites dans la région du Rhin témoigne de quelle activité commune ces riches contrées devinrent l’occasion et le foyer. Il sembla que l’énergie et la vie, qui allaient abandonner les provinces intérieures, se réfugiassent en se multipliant aux extrémités de la Gaule. Tacite nous dit formellement que les Marcomans et les Hermundures jouissaient du jus commercii avec l’empire*. Ceux-ci avaient la permission de venir faire le commerce, non-seulement sur les rives du Danube, mais jusque dans ce que Tacite appelle la florissante colonie de la province rhétienne (probablement Augsbourg); ils passaient le fleuve et entraient, sans être soumis à la surveillance ordinaire. Quant aux premiers, lorsqu’on pénétra jusque dans leur ville royale, on y trouva des vivandiers et des marchands romains que le négoce y avait attirés, que l’espoir du gain y retenait, et qui avaient fini par oublier Rome au fond de la Germanie. Les conventions commerciales avec les
1 Annales, II, 62. Germanie, chap. xu.
barbares s’étaient ensuite multipliées, non sans de prudentes réserves et de sévères précautions, en assignant aux Germains certains marchés voisins de la frontière que les centurions surveilleraient, et en multipliant les monopoles et les interdictions contre la sortie d’un certain nombre de produits fabriqués ou naturels. Cela n’avait pas empêché'les échanges d’être fort actifs, principalement sur les bords du Rhin.
Les Romains y venaient demander aux barbares le chanvre et les sapins du Taunus, que des compagnies d’armateurs ou nautœ dirigeaient par flottage vers les arsenaux maritimes établis dans l’île des Bataves. Ils achetaient le bétail, les pelleteries, quelquefois le blé, et surtout un certain nombre de denrées très-recherchées par le luxe et la sensualité de l’époque impériale 1 . 11 y avait un fabricant de manteaux de guerre dans 1 importante colonie de Sumlocène, un fabricant de pourpre à Augsbourg. Rome exploitait les carrières du Siebengebirge, d’où viennent les pierres à inscriptions que nous recueillons si soigneusement aujourd’hui dans les villes du Rhin. Nul doute qu’elle n’ait mis également à profit les salines, que les barbares eux-mêmes n’avaient pas négligées 2 . Le monument romain qui subsiste de nos jours à Igel, près de Trêves, et dont Goethe admirait les intéressantes sculptures, montre quelle était la richesse de quelques-
1 Voir Pline. Histoire naturelle, VIII, 56, etc. — Voir la fin de notre chapitre premier.
4 Tacite. Annales, XIII, 57.
de l’invasion germanique. 349
unes des familles romaines établies dans cette région *. Les Germains de leur côté venaient acheter les produits de l’industrie occidentale, les étoffes, les ustensiles, les armes. Le Mercure des marchés, Mercurius nundinator, présidait à ces mutuels échanges ; autour de lui se rangeait (nous en jugeons par les inscriptions) la foule des divinités étrangères, asiatiques, égyptiennes, celtiques, romaines ou grecques, tant ces frontières de l’empire étaient devenues le centre d’une vie active, le rendez-vous de toutes les nationalités.
Le commerce est une force ; entre les mains d’un peuple énergique, il peut préparer et accomplir à moitié la conquête. Rome le pratiquait encore avec un apparent succès au temps des Antonins, alors que l’extrême Orient, le pays des Sères et l’Inde envoyaient leurs marchandises vers le port de Pouzzoles, où se rencontraient les navires du monde connu. Pourquoi, dans cette autre sorte de lutte, Rome ne trouva-t-elle pas les moyens de réparer ses premiers échecs en face de la Germanie, et d’obtenir, comme il lui était ar-* rivé plus d’une fois en d’autres temps, des soumissions volontaires se traduisant tôt ou tard par des acquisitions de territoire? L’explication en est simple : elle n’avait plus de vraie force que la majesté de son passé glorieux. Rome avait commis une grande faute, dont les résultats se sont montrés dès les premiers temps de l’empire. La conquête de l’Orient, celle de
1 V. Schmidt, Baudenkmale der rœmischen Période und des MUtelalters in Trier und der Umgebung. Trier, 1845, in-4".
l’Égypte, lui avaient valu une affluence considérable de métaux précieux. Au lendemain de la soumission de la Macédoine, elle s’était trouvée si riche qu’elle avait affranchi ses citoyens de l’impôt de la capitation; plus tard, l'abondant trésor de Cléopâtre avait permis à Octave de larges et dangereuses distributions aux soldats et au peuple. Rome avait donc cru pouvoir se passer désormais d’un actif développement du travail libre et de la production. D'une part, elle avait demandé à tout l’Orient ses plus précieux produits ; de l’autre, elle avait abdiqué presque tout travail entre les mains des esclaves. C’était tarir les sources de la fortune nationale dans le même temps où les métaux précieux étaient, Pline l’Ancien en témoigne *, reconquis par l’Inde, grâce à un commerce sans aucune réciprocité. Rome avait commis la faute d’un riche prodigue qui épuise son trésor; elle avait fait la même fatale méprise que l’Espagne du dix-septième siècle, à qui les lingots des Indes occidentales paraissaient devoir tenir lieu d’agriculture et d’industrie. Rome prolongea et aggrava son erreur. Après s’être reposée sur le travail servile, elle prit, en présence de la dépopulation et de la stérilité du sol, un parti désespéré : ce fut d’appeler ellemême les barbares, qu’elle n’avait pu vaincre, et de recruter parmi leurs tribus des laboureurs et des soldats. Ces Germains ne se montrèrent d’abord ni assez nombreux ni assez fidèles au souvenir de leur nationalité pour devenir redoutables. Bientôt cependant
* Pline, Histoire naturelle, VI, 2G; XII, 41.
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ce qui n’avait été d’abord qu’accidentel ou passager devint permanent, avec de plus graves conséquences : le nombre et l’importance s’augmentèrent des groupes barbares qui, soit vaincus et se livrant à discrétion, dediticii , soit à titre de fédérés, soit comme lètes ou soldats des frontières, entrèrent dans l’empire 1 . La multitude de ceux qu’on appelait les dediticii , dispersés par toutes les provinces avec leurs familles *, était destinée par Rome à être noyée dans la condition de ce qu’on appelait le colonat, classe considérable formée peu à peu de la dégénérescence de la population libre et du progrès de la population servile, et dont la condition, intermédiaire entre l’esclavage et la liberté, correspondait à la servitude de la glèbe. Ils ne devaient pas quitter la terre qui leur était assignée, sous peine de devenir esclaves. Ils pouvaient être vendus avec elle, non sans elle. Le domaine se trouvait-il, par vente, divisé entre plusieurs propriétaires, on devait répartir les colons de manière à ne pas séparer les familles; car ces colons, s’ils n’avaient pas le droit de connu biam avec les provinciaux romains, contractaient entre eux des mariages valables, ce qui était refusé aux esclaves; mais leurs enfants héritaient forcément de la condition paternelle. En général c’était, à la vérité, pour les proprié-
' Voir Y Essai sur la condition des barbares établis dans l’empire romain au quatrième siècle, par M. Léotard , un volume in-8, Franck, 1873.
1 Suétone dit de Tibère, chap. ix : « Germanico bello quadraginta millia dediticiorum trajecit in Galliam juxtaquc ripam Rheni sedibus adsignatis conlocavit. »
taires un avantage d’avoir de tels colons en vue des travaux de l'agriculture; aussi le gouvernement romain réserva-t-il d’abord pour les terres du fisc et surtout les terres incultes ceux des barbares qu’il destinait à cette condition, sauf à en concéder plus tard aux villes pour leurs communaux, aux particuliers pour leurs domaines. Les charges du colon étaient, indépendamment de cette servitude héréditaire de la glèbe, le service militaire, qui seul pouvait l’éloigner, une redevance fixe, acquittée d’ordinaire en nature, et enfin la capitation, tributum capitis, puisqu’il n’était pas esclave. Le Germain, dans cet état, se distinguait du gros de la population en ce qu’il était considéré comme peregrinus, privé comme tel des principaux droits civils, exclu des fonctions publiques.
Autre était la condition des barbares alliés de l’empire, fœderati , socii. Ceux-là n’étaient pas des vaincus subissant les dernières conditions de leurs vainqueurs. Ils avaient traité plus ou moins librement, quelquefois en stipulant des conditions expresses. On voit, par exemple, dans Ammien Marcellin 1 que, lorsque la jalousie défiante de Constance relègue en Orient le césar Julien, celui-ci recommande de ne pas mécontenter les barbares qui servent sous ses ordres : on s’est engagé, dit-il, à ne pas les faire sortir de Gaule. Les fœderati ne sont pas soumis aux levées militaires pour le service régulier, et fournissent seulement des auxilia temporaires. Les uns servent sans recevoir de terres, et se mettent à la solde soit de
1 Livre XX, cliap. 4.
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Rome, soit des chefs barbares : les Hérules ont longtemps figuré de la sorte dans les armées de l’un et de l’autre empire sans demander un établissement fixe. Mais le plus grand nombre obtiennent des terres du gouvernement impérial, et y vivent avec leurs familles en y conservant leurs chefs et leurs coutumes indigènes. Comme ils sont des alliés, socii , et non des étrangers, peregrini, ils jouissent du double droit de commercium et de connubium, c’est-à-dire qu’ils peuvent légalement faire des transactions et contracter mariage en-deçà des frontières. Du reste, selon les habitudes romaines, à la suite des années de service militaire, la tabula honestæ missionis, c’est-à*-dire le congé dans les meilleures conditions, confère avec le jus civitatis le jus connubii. De la sorte beaucoup de barbares entrés au service de l’empire deviennent citoyens et voient leur mariage antérieur devenir légal. Comme les soldats, les auxiliaires alliés ne subissent nul impôt, ni capitation, ni taxe foncière. Avec si peu de charges et tant d’avantages, on conçoit que les groupes de fœderati s’étendirent et s’augmentèrent, et devinrent promptement de petits États dans l’État.
Une troisième condition, intermédiaire entre les dediticii et les fœderati , était celle qu’on désignait par le nom de læti. A partir du temps d’Alexandre Sévère, Rome avait pris le parti de confier entièrement à ses vétérans, pour les cultiver et les défendre, les provinces riveraines des deux grands fleuves qui lui servaient de limites, milites limitanei , limitanei agri. Bientôt, les légionnaires n’étant plus sans doute assez
nombreux pour les besoins multipliés de l’empire, on leur avait adjoint des barbares, à qui on avait confié, sous les mêmes conditions, une partie de ces terres frontières, désignées dès lors par le nom de terrœ læticœ. Les avis sont fort partagés sur le sens et l’origine du mot læti: c’est probablement la forme latine d’un mot germanique, lid ou led, signifiant des troupes auxiliaires 1 . La Notitia dignitatum adjoint à ce mot des noms de peuples gaulois, mais il n’en est pas moins certain que ces garnisons étaient purement germaniques, et ces indications désignent seulement dans quelles contrées de la Gaule les garnisons étaient cantonnées.
Il y en avait principalement, disions-nous, dans les provinces frontières pour la garde du limes et des castella. Ils devaient entretenir le bon état des fortifications, interdire l’entrée dans l’empire, et se plier d’ailleurs au même service que les vétérans, auxquels ils étaient adjoints. Les terres concédées leur appartenaient, mais ils ne pouvaient les transmettre qu’à des Lètes, et leurs fils héritaient de leur condition. Ils étaient personnellement libres et ne supportaient pas
1 L’abbé Dubos veut que ce nom désigne des barbares joyeux (læti) d’ètre les sujets de l’empire. C’est là une explication trop naïvement conforme au système du subtil abbé pour n’être pas fort suspecte. Voir son Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules, tome I, page 104, de l’édition in-quarto. On peut consulter sur les lètes un chapitre de M. Ch. Giraud, dans son Essai sur l'histoire du droit français au moyen âge, dont un bon juge, M. Roth, Geschichte des Beneficialwesens, page 46, a dit qu’il épuise la matière : Eine sehr erschœpfende Darstell ung.
1)E L’INVASION GERMANIQUE. 355
d'impôts ; ils paraissent avoir joui du droit de connubium, et la loi de 370, qui leur interdit le mariage avec les filles des provinciaux, loi purement temporaire, témoigne seulement de la crainte que finit par inspirer la présence de ces nombreux corps étrangers. Disposés par groupes de même origine, ils avaient pour præfecti des chefs de leur nationalité, et ils conservaient tout au moins les traditions de leur droit privé.
C’étaient là, à n’en pas douter, autant d’envahissements successifs des barbares dans l’empire. Rome pouvait y opposer jadis une cohésion politique et une force d’absorption qui triomphaient aisément d’une barbarie encore confuse et peu disciplinée; mais l’énergie romaine s’était depuis lors amoindrie, tandis que la Germanie, instruite par la lutte, s’était en quelque mesure organisée à l’intérieur, de manière à ne plus envoyer au dehors que des éléments résistants ou moins prompts à se dissoudre. Ces premières et lentes § iufiltrations étaient bien le commencement de la conquête : l’ennemi prenait position au centre de la place, s’apprêtant à donner la main aux prochains agresseurs. A la veille même de la grande invasion de 406, l’évêque Synésius, adressant ses doléances à l’empereur d’Orient, jetait dans son Discours sur la royauté un vrai cri d’alarme : « La garde de la patrie et des lois appartient, disait-il, à ceux qui ont intérêt à les défendre. Ce sont là les chiens dont parle Platon, prédestinés à la garde du troupeau. Que. si le berger mêle les loups à ses chiens , il aura beau, les prendre jeunes et chercher à les apprivoiser, mal?-
heur à lui ! Dès que les louveteaux auront senti la faiblesse ou la lâcheté des chiens , ils les étrangleront, et avec eux le pasteur et le troupeau... Lorsqu’on songe à ce que peut entreprendre dans un moment de péril pour l’État une jeunesse étrangère, nombreuse, formée par d’autres lois que nous, ayant d’autres idées, d’autres coutumes, il faut avoir perdu toute prévoyance pour ne pas trembler. La pierre de Sisyphe est suspendue par un fil sur nos têtes. Que le moindre espoir de succès se présente à eux, nous verrons quelles arrière-pensées nourrissent en secret nos défenseurs d’aujourd’hui... Les barbares sont tout, qu’on les éloigne de partout ! Que les magistratures leur soient fermées et surtout la dignité sénatoriale, ce comble des honneurs romains... Quoi I il n’y a pas une seule de nos familles où quelque Goth ne soit homme de service ! Dans nos villes le maçon, le porteur d’eau, le portefaix, sont des Goths!... » Voilà certes une curieuse page et un vivant tableau. Nous reconnaissons à cette propagande envahissante, à cette domesticité perfide, la première phase de l’invasion germanique : l’abbé Dubos a eu raison de mettre en lumière les relations pacifiques entre Romains et barbares, et l’on doit, pour avoir une juste idée de l’ensemble, y insister; mais il en faut comprendre le sens et en suivre les conséquences inévitables : il faut observer les efforts multipliés des empereurs pour contenir les groupes établis en-deçà des frontières, quand par exemple, dépassant les limites assignées, ces groupes empiètent sans scrupule autour d’eux sur le domaine public
DE L'iKVASION GERMANIQUE.
ou les propriétés particulières. Cette période de l’invasion en suppose et en amène évidemment un autre, qui est de conquête ouverte et souvent violente.
C’est ici qu’on oppose les traités conclus entre les barbares et la cour romaine. En effet, à la veille de presque tout établissement germanique dans l’intérieur de l’empire, les textes contemporains mentionnent une sorte d’accord ou même une cession impériale faite, suivant les apparences, en bonne forme et du meilleur gré du monde. Le malheur est que, dans la réalité, ces alliances, dès le commencement de la lutte, sont prodiguées d’un côté, violées de l’autre avec une aisance égale, et qu’au lendemain de ces bénévoles cessions de territoire plus ou moins authentiques, les mêmes récits nous montrent presque toujours les barbares procédant à une dépossession des Romains. Prenons garde d’être dupes d’un mot par lequel les écrivains désignaient simplement l’effort peu efficace des empereurs pour mettre la main sur ceux des chefs barbares qu’ils avaient le plus à redouter. Arminius, le héros de la Germanie, avait, lui aussi, son fœdus avec Rome, — il est appelé dans Tacite violator fœderis ’ ; croit-on qu’il pouvait' s’agir d’un acte diplomatique bien sérieux? Pense-ton qu’on retrouvera quelque jour sur une plaque de bronze les articles de ce traité avec les signatures et les ratifications? Il y a une scène (précisément elle ouvre la période des grandes invasions et de la conquête proprement dite) qui montre bien ce qu’étaient
1 Annales, I, 53.
ces traités. Elle a été parfois interprétée trop exclusivement, croyons-nous, dans le sens de la thèse romaniste; il suffit de la lire dans l’historien contemporain qui nous l’a transmise, en prenant soin de la commenter lui-même, pour en avoir une impression assez différente et sans doute plus juste : il s’agit de l’entrée des Goths dans l’empire en 375.
Chassés de leurs demeures par les Huns, ces barbares se présentent en foule sur la rive gauche du bas Danube et demandent à être admis dans l’empire, s’offrant, bien entendu, comme faisaient déjà les Cimbres, à cultiver les terres qu’on leur concéderait et à servir en auxiliaires. Quand leurs messagers vinrent trouver l’empereur, dit Ammien Marcellin 1 , les courtisans applaudirent; ils exaltèrent à l’envi le bonheur du prince, à qui la fortune apportait des recrues inopinément et des extrémités du monde. Vite il fallait un bon traité. L’incorporation de ces étrangers dans l’armée romaine allait la rendre invincible ; le tribut que les provinces devaient en soldats, converti en argent, augmenterait indéfiniment les ressources du trésor; l’empire y gagnerait sécurité et richesse*. L’empereur Valens conclut donc avec
1 Livre XXXI, chap. 4.
3 Ailleurs encore Ammien Marcellin exprime les mêmes sentiments à propos d’une pareille concession de l’empire à une autre tribu barbare: On allait en finir, disaient les courtisans , avec toute guerre extérieure; l’empire gagnait un accroissement de population considérable, un fertile recrutement, et aussi un soulagement pour les provinces, « toujours pressées, ajoute l’historien, de racheter à prix d’or l’impôt du sang, transaction trop souventpréjudiciable à la chose publique; — aurumgratanterpro-
DE L INVASION GERMANIQUE
les chefs des Goths une convention stipulant l’admission des barbares, une distribution de vivres aussitôt après la traversée, et la concession de terres en Thrace. On dépêcha aussitôt de nombreux agents pour faire opérer le passage; on se donna beaucoup de peine pour que nul de ces destructeurs de l’empire, c’est Ammien qui parle, ne restât sur l’autre hord, fût-il atteint de maladie mortelle, navabatur opéra diügens ne qui romanam rem ever surus derelinqueretur, vel quassatus morbo lethali. Jour et nuit, en vertu de l’ordre impérial, ces Goths redoutables, truculenta plebs, entassés sur des barques, des radeaux, des troncs d'arbre creusés, furent transportés en-deçà du Danube. La presse était si grande que plus d’un périt dans les flots. Tant d’empressement et de labeur pour introduire le fléau et la ruine du monde romain 1 Jta turbido instantium studio orbis romani pernicies ducebatur! A-t-on assez remarqué ces expressions d’ Ammien Marcellin? Voilà, il faut en convenir, un narrateur romain beaucoup moins romaniste que l’abbé Dubos. Il ne semble pas compter pour beaucoup le traité conclu avec les Goths; lui qui est mort vers 390, c’est-à-dire avant que l’invasion ne fût consommée, il prévoit fort bien la chute de l’empire, et ne conserve aucune illusion. On ne saurait dire, après l’avoir lu, que les contemporains n’aient pas eu l’idée d’une conquête : ce serait d’ailleurs oublier le langage constant des Pères de l’église, les témoignages de l’émotion populaire, les singulières prédictions par
vinciales corporibus dabunt, quæ spes rem romanam aliquoties adgravavit. »
où elle se traduisait, les pressentiments enfin des chefs barbares eux-mêmes. Pour ce qui est des Goths, on sait ce qui suivit. Une fois le Danube franchi, la cupidité des fonctionnaires impériaux irrita les immigrants, qui se révoltèrent; en même temps, leur traité avec l’empereur ne les avait pas empêchés d’appeler de nouvelles tribus auxquelles le passage avait été précédemment refusé. Il fallut que l’empereur Valens marchât avec son armée contre ses alliés d’un jour, si promptement rebelles. Il les rencontra près d’Andrinople et subit une entière défaite, qu’Ammien Marcellin place au-dessus du désastre de Cannes. Valens blessé s’était réfugié dans une cabane : ils l’entourèrent de paille et dp bois, et la brûlèrent avec tous ceux qu’elle contenait'. Ce que devinrent les provinces romaines ainsi occupées, Jornandès nous le dit assez clairement : « Les Goths ne furent plus là des étrangers ni des fugitifs, mais en citoyens et en maîtres ils commandèrent aux possesseurs de terres. Us tinrent sous leur autorité, suo jure , toutes les provinces septentrionales jusqu’au Danube... Us s’établirent comme ils l’eussent fait sur
1 On peut voir dans Ammien Marcellin, XIX, xi, un autre exemple de pareille révolte suivant immédiatement un accord ou traité conclu entre l’empereur et une tribu barbare des bords du Danube. — Les Vandales aussi accepteront des conventions et feront des promesses : on peut citer deux traités formels, en 435 et 442. entre eux et l’empereur. Ces traités leur assignaient une partie seulement de la province d’Afrique. On n’en voit pas moins clairement par les deux récits de l’rocope et de Victor, évéque de Vita, qu’ils n’observèrent dans leur prise de possession aucune règle, et dépouillèrent sans pitié les habitants.
DE L’iNVASlON GERMANIQUE. 3t)l
leur sol natal 1 . » De pareils témoignages sont formels: il est évident qu’il s’agit d’une prise de possession, d’une conquête véritable au lendemain d’un semblant de traité. On retrouvera, il est vrai, les Visigoths établis en des cantonnements assignés par l’empire; ils se conduiront quelquefois en dociles auxiliaires; leur chef Alaric tiendra beaucoup à obtenir le titre de maître des milices; tout cela prouvera seulement que l’empire en détresse se prêtait de lui-même à l’invasion, et que certains chefs barbares savaient fort bien trouver dans ces dispositions un moyen de succès.
On verrait se représenter presque pour chaque province de l’Occident le même aspect que nous a offert l’entrée des Goths dans la Mésie, car l’invasion et la conquête ont procédé, peu s’en faut, partout de la même manière, suivant les traits généraux que nous venons de signaler. Une longue période d’infiltration a précédé; non-seulement sur toute la ligne des frontières intérieures, mais au centre des provinces romaines, elle a multiplié les groupes de barbares, d’abord isolés et dociles, très-portés plus tard à l’indépendance, à l’usurpation, à la révolte. Une seconde période a couvert ses violences du prétexte perpétuel de conventions que les historiens contemporains nous
1 « Cceperunt Gothi jam non utadvenæ et peregrini, sedutcives «t domini possessoribus imperare, totasque partes septentrionales usque ad Danubium suo jure tenere... Thraciam Daciamque ripensem, tanquam sologenitali positi, cceperunt incolere. « Jornandès, De Getarum sive Gothorum origine et rebus gestis, chap. XXVI, à la fin.
attestent, il est vrai, qui ont pu quelquefois profiter à l’empire, mais qui n’avaient plus de réelle importance depuis qu’il était hors d’état de les faire respecter. Enfin la dépossession des vaincus, tantôt restreinte et légale, tantôt brutale et étendue, est venue confirmer et sceller le fait de la conquête. Voyons ces traits se vérifier dans la Gaule romaine parmi tout un ensemble de circonstances particulières qui ne sauraient les effacer.
Par sa situation géographique et par ses ressources infinies, la Gaule était devenue pour Rome la clé de voûte de l’empire, au moins dans l’Occident. Sans elle, la Grande-Bretagne n’obéissait plus, l’Espagne et jusqu’à l’Italie n’avaient plus de protection. Avec elle au contraire, l’empire acquérait un équilibre et une solidité que ses ennemis ne pourraient entamer tant qu’il ne cesserait pas de se défendre et de se protéger lui-même. Pourtant l’esprit d’indépendance et de changement qui avait toujours animé les Gaulois, et que les fautes du gouvernement romain excitèrent, prépara de ce côté longtemps à l’avance les voies à la conquête. La Gaule a été souvent représentée comme la plus docile et la plus dévouée des provinces romaines. Les villes, il est vrai, s’y sont promptement modelées sur la capitale de l’empire; elles ont eu, comme elle, de splendides monuments, de savantes écoles, de brillants rhéteurs. Les negotiatores italiens venaient y faire fortune et y créaient sans doute, pour un temps, des sources jusqu’alors inconnues de fortune publique et privée*. Mais les campagnes semblent
1 Cicéron, Pro Fonleio, chap. iv.
DE L’iNVASlON GERMANIQUE. 303
«'avoir eu qu’une faible parta cette prospérité factice. Rome les avait négligées, elle les avait' abandonnées «n proie à l’insuffisante culture des latifundia C’était préparer insciemment un refuge pour ce vieux •sentiment gaulois d’indépendance qui avait survécu à la conquête de César. Écoutez déjà Cicéron dans le Pro Fonteio. Après qu’il a mis à part les Marseillais fidèles et la colonie de Narbonne, quelle défiance et quel mépris des Gaulois 1 « Doutez-vous, Romains, que ces peuples ne soient au fond du cœur et ne se montrent au dehors les ennemis de notre nom? Voyezles parcourir le forum la tête haute et avec un air de triomphe : ils voudraient nous épouvanter des sons horribles de leur barbare langage*. » L’histoire des rapports entre l’empire et la Gaule offre, de la part de celle-ci, des séries presque continues de tentatives d’affranchissement. Au temps d’Auguste même, Drusus avait dû profiter de la fête religieuse célébrée chaque année auprès de Lyon pour ramener à l’obéissance un certain nombre de chefs déjà fort aliénés, et prévenir une révolte imminente 3 . Deux Gaulois, Florus et Sa- ■crovir, purent lever contre Tibère une armée de 40,000 hommes, et Florus faisait dès lors remarquer à ses complices, en leur vantant l’occasion, que les légions n’avaient plus de force réelle que celle des
* Peut-être y a-t-il une preuve de cette prédominance des villes en Gaule dans la circonstance que beaucoup de noms de peuples y ont liai par ne plus désigner que les villes: Redones, Rennes, Æturiges, Bourges, Parisil, etc. ?
4 Pro Fonteio, chap. x«v.
3 Dio, livre LIV, page 563. ^
auxiliaires barbares qu’on leur adjoignait, nihil validum in exercîtibus nisi qnod externum Claude fit entrer au sénat, il est vrai, les nobles de la Gaule chevelue, mais il persécuta le druidisme, et son successeur Néron eut à combattre le Gaulois Vindex. Pendant l’année de l’anarchie, quand se succédèrent si rapidement Galba, Othon, Vitellius, quand Rome trembla de l’incendie du Capitole, ce fut un oracle attribué aux Druides qui déclara que les temps de Rome étaient accomplis. Le rival d’Othon fut proclamé, non-seulement par ses légions de Germanie, mais aussi par les gouverneurs gaulois de la Belgique et de la Lugdunaise : la coalition avec les Germains était dorénavant l’élément principal et redoutable de ces insurrections contre Rome. Lorsque, sous Vespasien, à la voix de Velléda, le Batave Civilis soulevait les tribus du nord, il avait pour complices deux Trévires et un Lingon, et leur double mot d’ordre était: indépendance germanique, empire gaulois. La Gaule fut, à la vérité, prospère et tranquille pendant la période antonine, mais des trente usurpateurs qui, au milieu du troisième siècle, ruinèrent la paix publique, neuf venaient de la Gaule. Elle soutint contre Probus des prétendants tels que ce grossier Proculus qui, se disant d’origine franque, exerçait le brigandage comme les Francs et recherchait leur alliance. Elle appuya Carausius et Allectus, qui se rendirent indépendants en Grande-Bretagne et y portèrent, au temps de Dioclétien, la pourpre pendant près de dix
1 Annales, III, 40.
DE L’iNVASION GERMANIQUE. 3ti5
années. Carausius était lui-même né en Gaule; il s’était distingué d’abord par ses fidèles services, soit contre les Bagaudes, soit contre les Francs et les Saxons. Puis, menacé d’une disgrâce, il avait fait comme tant d’autres de ces chefs barbares enrôlés au service de Rome : il avait tourné contre elle, en prétendant s’imposer comme empereur, les armes qu’elle lui avait confiées. Pendant toute la seconde moitié du quatrième siècle, la Gaule lutta, d’abord contre les fils de Constantin, en mettant à sa tête des Germains, tels que le Franc Magnence et le Franc Silvanus, puis contre Gratien et Valentinien II, avec les usurpateurs Maxime et Eugène. Le cinquième siècle offrirait une pareille suite d’entreprises gauloises contre une Rome déjà presque abattue, soit lorsqu’un aventurier dont la fortune était de porter le grand nom de Constantin, après s’être fait proclamer empereur par les légions de la Grande-Bretagne, vint fixer sa résidence à Arles, et se fit accepter un instant comme collègue par le fils du grand Théodose, soit quand deux nobles gaulois, deux frères, Jovin et Sébastien, prirent, eux aussi, la pourpre avec l’appui d’un roi burgunde, soit enfin lors du règne éphémère de Flavius Avitus, proclamé à Toulouse, dans le palais d’un roi goth, et relégué quatorze mois plus tard dans un couvent par un général romain, né Suève, petit-fils d’un roi visigoth, et dont la volonté faisait et défaisait les débiles empereurs.
Du reste ce sont, aux quatrième et cinquième siècles, des parties entières de la Gaule qui se déta-
3t»(> HOME ET LES BARBARES.
client de l’empire, en même temps qu’une permanente révolte des paysans atteste l’excès de la dissolution intérieure. A l’ancienne et perpétuelle cause d’insurrection populaire qu’offraient depuis si longtemps les ravages de la détestable fiscalité impériale, était venu s’ajouter le contraste de l’indépendance dont jouissaient, au milieu même de la Gaule, les nombreux corps suèves, vandales, francs, que Rome y avait jadis établis à titre de Lètes, et qui y étaient devenus insensiblement possesseurs et maîtres. Le soulèvement des Bagaudes agita la Gaule durant plus d'un siècle, sans cesse renaissant avec des alternatives inouïes de succès et de revers. On vit ces paysans assiéger une grande ville comme Autun pendant sept mois, et la piller finalement. L’insurrection, au commencement du cinquième siècle , couvrit une grande partie de la Gaule et de l’Espagne. L’antique esprit national, que la conquête romaine n’avait pu détruire, renaissait et réagissait avec énergie. Cette agitation conduisit des peuples entiers à se détacher et à rompre ouvertement avec l’empire. Rome ellemême, dans sa détresse, retirant ses légions, Rome évacuant la Grande-Bretagne et une partie des Gaules, les cités abandonnées s’organisèrent chacune à part, créèrent des milices, et, retrouvant peut-être encore quelques-unes de leurs traditions indigènes, non entièrement effacées, se donnèrent un gouvernement, une administration locale. Un édit d’Honorius en date du 18 avril 418, qui convoquait à Arles une assemblée annuelle composée de fonctionnaires, mais aussi d’un certain nombre des plus riches proprié-
DE l’invasion GERMANIQUE. 367
taires 1 , fut peut-être une concession à l’esprit de liberté et un retour vers les anciennes franchises gauloises : on se rappelle ce que dit Tacite du rôle de l’assemblée de Reims pendant la guerre de Givilis 3 . Nous ignorons si les empereurs tentèrent de pareils efforts pour retenir le reste des Gaules, mais en tout cas il n’était plus temps. A l’exemple de la Grande-Bretagne, plusieurs contrées gauloises s’étaient affranchies. Voici ce que nous apprend Zosime 3 à ce sujet. Voyant la faiblesse où étaient tombés les empereurs, dit-il, les peuples barbares d’au-delà du Rhin conçurent l’audacieuse pensée d’envahir chacun la province de l’empire qu’il souhaitait de piller. Leurs déprédations causèrent des maux sans nombre. Elles obligèrent d’un côté les habitants de la Grande-Bretagne à secouer l’obéissance de l’empire et à ne plus reconnaître l’autorité de ses magistrats. D’un autre côté, l’exemple des Bretons fut suivi par les peuples du tractus armoriais et par ceux de quelques autres provinces des Gaules, qui chassèrent les fonctionnaires impériaux, se mirent en liberté, et constituèrent chez eux une sorte de gouvernement républicain \ La chronique de Prosper dit en outre, à l’année 409 : « Dans ce temps l’autorité qu’avait l’empire sur la Grande-Bretagne fut entièrement perdue à cause du mauvais
( Les sept provinces étaient la Viennoise, les Alpes maritimes, les deux Narbonnaises, la Novempopulanie et les deux Aquitaines. 7 Histoires, IV, 67.
3 L’historien byzantin Zosime était avocat du fisc sous Honorius et Théodose II, au commencement du cinquième siècle.
‘ Zosime, livre VI, chapitres.
état des affaires romaines. » Ce dernier passage nous donne la date du soulèvement des Gaules, puisqu’il suivit immédiatement, selon Zosime, celui de la Grande-Bretagne. La province d’Armorique comprenait tout le littoral nord-ouest de la Gaule : c’était donc une portion très -considérable du territoire gaulois qui ne devait plus compter dans l’empire: elle était perdue pour Rome à jamais, car, après avoir maintenu son indépendance plus de trois quarts de siècle (quatre-vingt-sept ans), elle ne devait faire sa soumission qu’à Clovis, au lendemain de son baptême.
D’autre part la Gaule, aussi bien que les autres provinces, reçut de bonne heure des Germains vaincus ou volontairement soumis. On les y acceptait comme ailleurs à titre d’auxiliaires, de lètes ou de colons. Déjà, à la suite des Teutons et des Cimbres, une tribu de même origine, les Aduatiques, s’établit entre la Meuse et l’Escaut; à la suite d’Arioviste, jusqu’à trois tribus occupent le pays d’Alsace. Quatre cents cavaliers germains viennent aider Jules César contre Vercingétorix; il les aura encore avec lui au passage du Rubicon et à Pharsale, et ce sera l’origine de cette garde tudesque des empereurs qu’on verra se mêler aux émeutes de Rome dès le temps de Vitellius, et qui se perpétuera dans Byzance jusqu’au temps des croisades parles célèbres Véringues. Agrippa, le ministre d’Auguste, avait transporté des milliers de Bataves dans la Gaule belgique, et depuis, suivant son exemple, les Romains introduisirent, nous l’avons vu, des groupes nombreux de barbares
de l’invasion germanique.
dans l’intérieur de la Gaule. Les Francs aussi pénètrent dès le troisième siècle. La Nolilia dignitatum , cette sorte d’almanach impérial dressé vers 400, les montre établis' à titre de lètes dans la Gaule occidentale et sur les rives du Rhin, dont la garde leur est confiée : ce n’est pas par eux, c’est par d’autres peuples d’origine également germanique que la Gaule romaine verra les premiers royaumes barbares se former sur son territoire.
Ainsi préparées, l’invasion et l’occupation germaniques de la Gaule se sont accomplies de trois côtés et par trois peuples différents au lendemain de la grande invasion de 406. Les Visigoths arrivent en 412, par le sud-est. Ils viennent d’Italie, où, sous leur grand chef Alaric, ils ont pris Rome, ce qui est déjà significatif. Ataulf, son successeur, fait passer les Alpes à cette multitude de soldats, de femmes et d’enfants. Narbonne, puis Toulouse et Bordeaux sont forcées d’ouvrir leurs portes. Il est vrai que, presque aussitôt, en 414, sur l’invitation du gouvernement impérial, ils s’en vont en Espagne reprendre les provinces romaines que les Alains et les Vandales, après avoir forcé la ligne du Rhin et traversé en courant toute la Gaule, venaient de lui enlever. Les empereurs donnaient très-volontiers ainsi à des chefs barbares la mission d’aller reconquérir les territoires que d’autres barbares avaient usurpés. Ges chefs, s’ils revenaient vainqueurs, déclaraient, pour peu qu’on les en pressât, n’avoir triomphé qu’au nom de l’empire. Chacun y trouvait son compte , à des titres divers : cela servait la vanité des uns et la cupidité des autres. Quand les
Goths sont de retour en Gaule, cinq ans après, Honorius leur donne en récompense un vaste pays, la seconde Aquitaine, depuis Toulouse en suivant les rives de la Garonne jusqu’à la mer 1 . Voilà, il est vrai, des concessions formelles; mais il ne faut pas croire que les barbares se contentent longtemps de ce qui leur a été assigné; leur royaume comprend bientôt, avec l’Espagne entière, toute la Gaule au sud de la Loire : l’Auvergne est cédée à leur roi Euric par l’empereur Julius Nepos en 475 s . Dira-t-on, en rappelant cette mission en Espagne et cette double concession impériale, qu’il n’y a pas eu conquête au sud de la Loire de la part des Goths? Les contemporains eux-mêmes répondront. Sidoine Apollinaire ne s’élève pas seulement comme évêque de Clermont contre des ennemis ariens et persécuteurs, il parle aussi comme citoyen
* Ce fut le patrice romain Constance qui fut chargé de cette né' gociation : « Gothi, per Constantinum ad Gallias revocati, sedes in Aquitanicaa Tolosa usque ad Oceanum acceperunt. » Chronique d’Idace, ad annurn 419. — « Constantius patricius pacem firmat cum Vallia, data eidem ad inhahitandum secunda Aquitania et quibusdam civitatibus contiuium provinciarum. «Chronique de Prosper d’Aquitaine, ad annum. — « Exinde barbari cum Honorio fœdus percusserunt et Placidiam sororem et Altaluin ei tradiderunt, cum prius ipsi annonasab imperatore et quamdam Galbai partem ad agros excolendos accepisseut. » Histoire ecclésiastique de Philostorge, livre XII : extrait conservé par Pbolius. Voir le recueil de dom Bouquet, Rerum gallicarum et francicarum scriptores, tome I, page 601.
1 11 faut lire dans les Récits de l'histoire romaine au cinquième siècle : derniers temps de l'empire d’Occident d'Amédée Thierry, pages 226-234 de la 4* édition, le très-curieux détail de cette conquête de l'Auvergne parle roi Euric.
DE L’iNVASION GERMANIQUE. 371
de l’empire quand il se plaint, dans une de ses lettres de ce que les barbares ont envahi son territoire et l’ont conquis par les armes. « C’est le triste sort de notre Auvergne, dit-il, d’êlre ouverte à leur irruption. Nous excitons particulièrement leur haine en ce que nous sommes le dernier obstacle qui les empêche de s’étendre jusqu’aux rives de la Loire; leur farouche ambition dévore à l’avance l’importune barrière. » Jornandès ne s’y trompe pas davantage quand il dit que le roi Euric, voyant l’instabilité des empereurs de Rome, prétendit s’emparer de la Gaule et la tenir de son plein droit, crebram mutationeni romanorum principum cernens, Gallias suo jure nisus est occupare*, ou bien lorsqu’il ajoute peu après 8 : «Le roi Euric fut tué dans la dix-neuvième année de son règne; il possédait de son plein droit, jure proprio , l’Espagne et la Gaule. » Salvien n’est pas d’un autre sentiment alors que, s’élevant contre les vices et la corruption des habitants de l’Aquitaine, il leur montre qu’ils ne doivent pas s’étonner si Dieu a transporté leurs terres entre les mains des barbares et si un grand nombre d’entre eux est privé de patrie 1 . Il ne s’agit pas ici de déclamation : ces expressions des contemporains n’auraient offert absolument aucun sens, s’il n’y avait eu qu’une juxtaposition de peuples par suite des traités au lieu d’une conquête.
> Livre Vil, lettre l r *.
5 Jornandès, chap. xlv.
J Ibid., chap. xlvii.
4 « Et miramur si terræ velAquitanorum vel nostrorum omnium a Deo barbaris datas sunt! Salvien, » livre VII, chap. 6.
La partie orientale de la Gaule fut occupée par les Burgundes 1 . Quelques témoignages contemporains les représentent, il est vrai, comme ayant été d’humeur pacifique *, il n’est pas douteux qu’ils n’aient eu, eux aussi, des conventions avec l’empire, et leurs rois portaient à l’envi les titres romains de maître de la cavalerie, de comte et de patrice. L’un d’eux, Sigismond, écrivait encore au sixième siècle à l’empereur Anastase, par l’intermédiaire d’Avitus, évêque de Vienne* : « Le dévouement qui a toujours lié mes ancêtres à votre personne et à celle de vos prédécesseurs fait que, de toutes nos dignités, la première à nos yeux et la plus éclatante est celle que votre majesté nous a conférée avec- le titre de maître de la milice ; mes aïeux ont toujours attaché plus de prix à ce qu’ils ont reçu des empereurs romains qu’à ce qu’ils recueillaient de l’héritage de leurs pères ; de sorte que, bien que nous paraissions commander à notre peuple, nous ne nous regardons en réalité que comme vos soldats. » D’autre part cependant c’est le peuple des Nibelungen ; Ammien Marcellin les dit très-re-
1 Geschichte der Burgunden bis su ihrer Einverleibung ins frünkische Reich, par Hermann Deriohsweiler, Munster, 1863, 1 vol. in-8. — Das Burgnndisch-romanisch Kônigreich von 443 bis 532. Eine Reichs-und Rechtsgeschichtliche Untersuchung , par M. Binding, professeur à Bâle, Leipzig, tome I er , 1866, in-8. — Deux intéressantes recensions de cet important travail ont en outre paru: l» dans les Gôttingische gelehrte Anzeigen, par M. Georg Kauffmann, 3 février 1869, page 161; 2° dans i’Historische Zeitschrift deM. de Sybel, tome I or de l’année 1869 : étude de M. Boretius.
1 Aviti Viennensis epistola XXIII. «
DE L INVASION GERMANIQUE
doutables, et, selon Jornandès, ils ravagèrent pendant plusieurs années les provinces frontières. Il fallait bien qu’ils fussent tout au moins gênants, puisqu’Aétius dut marcher contre eux avant de les avoir pour alliés à Chûlons. Le gouvernement impérial leur concéda des terres en Savoie, nous dit-on ; mais y restèrent-ils paisiblement enfermés? Non certes, ils s’étendirent fort au-delà, et le royaume burgunde comprit bientôt tout le pays de Genève, Besançon, Lyon et Vienne, que les empereurs apparemment ne leur avaient pas donné. Volontiers du reste on leur aurait offert une nouvelle concession pour qu’ils prissent moitié moins.
Nous avons, ce semble, pour nous convaincre que les Visigotlis et les Burgundes se sont établis au sud et à l’est de la Gaule par une véritable conquête, une sorte de preuve décisive dans leurs lois, qui nous sont restées. Ces lois attestent une dépossession légale du sol, exercée en certaine proportion contre les Romains vaincus. Voici par exemple comment s’exprime la loi des Visigoths dans un de ses articles, intitulé Du partage des terres entre le Goth et le Romain : «Que nul ne porte atteinte d’aucune façon au partage des terres labourables et des bois entre le Goth et le Romain, là où il sera prouvé que ce partage a été fait. Que le Romain ne revendique ou ne réclame pour lui rien des deux parts qui reviennent au Goth ; que le Goth, de son côté, ne revendique et n’usurpe rien du tiers qui appartient au Romain, à moins qu’il n’en doive quelque chose à notre libéralité. Les partages faits par les parents ou les voisins, que les
descendants les respectent » Un autre article de la môme loi veille encore à ce que le tiers du Romain ne puisse être usurpé. Or quel autre sens peut-on attribuer à cette expression, divisio terrarum, que celui du partage des terres? Et comment le mot tertia signifierait-il ici autre chose que la troisième partie du domaine divisé? On a dit que les barbares, loin de déposséder les Romains, n’auraient fait, au grand plaisir de ceux-ci, que s’établir en métayers sur leurs terres, en leur remettant chaque année une portion des fruits, le tiers suivant la loi des Visigoths. Nous cherchons en vain des textes et quelque vraisemblance historique dont puisse s’autoriser cette opinion. Qu’on veuille se reporter au texte principal de la loi, que nous avons cité tout îi l’heure. S’il s’agissait de fermage ou de métayage, le législateur dirait-il : le partage des terres, divisio terrarum facta , divisio facta de portione terrarum? Il parlerait du pacte, du contrat concernant les fruits. Défendrait-il au Goth d’usurper le tiers appartenant au Romain? Il lui interdirait seulement de retenir cette redevance du tiers des fruits dont on croit qu’il serait redevable.
1 De divisione terrarum inter Gothum et Romanum. Divisio inter Gothum et Romanum facta de portione terrarum sive silvarum nulla ratione turbetur, si tamen probatur celebrata divisio. Nec de duabus partibus Gothi aliquid sibi Romanus præsumat autvindicet: aut de tertia Romani Gothus sibi aliquid audeat usurpare aut vindicare, nisi quod de nostra forsitan ei fuerit largitate donatum. Sed quod a parentibus vel vicinis divisum est, posteritas immutare non tentet. Loi des Visigoths, livre X, tit. 1 er , § 8. Voir le tome l", page 0 1 8 , de Walter, Corpus juris germanici antiqui.
DE L’iNVASION GERMANIQUE. 375
Le Goth, rais en possession comme métayer de tout le domaine qu’il doit cultiver, n’aurait pas à en usurper un tiers, ou du moins ce serait en ne ne payant pas qu’il commettrait une sorte d’usurpation, et la loi le ferait entendre.
Les traits particuliers viennent à l’appui. Nous venons de voir le roi barbare réservant à sa propre libéralité le droit de disposer, au profit d’un Goth, môme de ce tiers unique destiné au Romain ; or Sidoine Apollinaire, dans sa correspondance, signale plus d’un exemple de ces grâces ou de ces refus arbitraires. Lampride, rhéteur bordelais, a recouvré son domaine par la seule faveur du roi Euric. Sidoine 1 l’en félicite en rappelant Virgile, victime, lui aussi, d’une violente spoliation que répara une faveur princière :
Tu jam, o Tityre, rura post recepta,
Myrtos inter et platanona pervagalus Puisas barbyton.
Lampride pouvait répondre par des sentiments de condoléance aux félicitations de son ami. En effet Sidoine, par suite de la mort de sa belle-mère, avait dû entrer en possession d’un petit héritage, d’un de ces tiers que les Goths étaient tenus de respecter. En vain s’était-il rendu à Bordeaux pour invoquer la faveur d’Euric; le roi, occupé, dit-il, de répondre à l’univers soumis, n’avait pas eu le temps d’écouter sa prière. En vain, pour hâter la conclusion, offrait-il de
1 Livre VIH, lettre 9.
sacrifier la moitié de ce tiers ; il ne put rien obtenir'. C’étaient en effet des vaincus, ces grands personnages de Rome ou de la Gaule ; c’était un vaincu, ce Paulin de Pella, riche propriétaire bordelais, qui, dans son petit poëme de Y Eucharisticum, contemporain de la conquête, nous a transmis ses gémissements. S’il ne reçut pas tout d’abord quelque hôte barbare sur son cher domaine *, ce fut pour le voir exposé davantage encore au pillage des soldats. La malencontreuse dignité de comte des largesses sacrées qu’Attale, cette ombre d’empereur, lui avait conférée en un tel moment, ne servit qu’à le désigner aux spoliations. Il avait quelques biens en Épire, comme autrefois Atticus, l’ami de Cicéron, et il aurait pu s’y retirer; mais, l’amour du pays le retenant, il s’en alla vieillir à Marseille dans l’abandon et la pauvreté.
Il ne faut pas dire ni que la loi que nous venons de citer consacre seulement un état de choses fort postérieur à l’établissement des barbares dans la Gaule méridionale, ni que cet état de choses ait découlé naturellement de circonstances tout autres qu’une conquête, c’est-à-dire de cette condition d’auxiliaires et d’alliés qu’avaient les Germains auprès de Rome, et qui leur valait, comme aux autres légionnaires dans
1 Necdum quicquam de hæreditate socruali, vel in usum tertiæ sub pretio medietatis obtinui.
1 Peut-être était-il du grand nombre de ceux que les lois impériales exemptaient du lourd impôt des logements militaires- Paulin de Pella écrit son poëme vers 480. On trouvera le texte de l’ Eucharisticum, avec la traduction de M. Corpet, dans la collection Panckoucke, 1849.
DE L’iNVASION GERMANIQUE- 377
leurs quartiers, outre Yannona, des établissements sur les terres des possesseurs romains. D’une part en effet le code des Visigoths, rédigé pendant la seconde moitié du septième siècle, a conservé d’anciennes dispositions qui remontent jusqu’au premier établissement de ces barbares en Gaule, et qui montrent dès cette époque ce partage obligé des terres Il y a par exemple un article qui déclare que, si quelque Gallo- Romain, « avant l’arrivée des Goths », a aliéné quelque portion de son domaine par vente, donation ou partage, le nouveau possesseur barbare n’aura pas le droit de réclamer cette portion aliénée. D’autre part, s’il est vrai que les Goths étaient entrés dans l'empire en qualité d’alliés, fœderati, et qu’ils avaient pu réclamer à ce titre des vivres et des terres, s’il est vrai, comme nous l’atteste une loi d’Arcadius et d’Honorius de l’an 398 insérée au code théodosien, que les soldats romains en quartiers avaient à leur disposition, chez tout propriétaire de la contrée occupée, le tiers du domaine *, cependant il y avait encore deux grandes différences entre ces dispositions et le partage que nous atteste la loi des Visigoths. La pre-
1 Ut si aliqua pars de aliquo loco tempore Romanorum remota est, ita persistât, si quandoque ante adventum Gothorum de alicujus fundi jure remotum est. Loi des Visigoths, X, 3, 5.
1 In qualibet vel nos ipsi urbe fuerimus, vel hi qui nobis militant commorentur, omni tam mensorum quam etiam hospitum iniquitate suinmota, duas dominus propriæ domus, tertia hospiti deputata, ea tenus intrepidus ac securus possideat portiones, ut in très domus divisa partes primant eligendi dominus habeat facultatem, secundam hospes quam voluerit exsequatur, tertia domino reüuquenda. — Code Théodosien, livre VU, titre vm, loi 5.
mière différence, c’est que le barbare recevait les deux tiers et non pas le tiers du domaine; la seconde (et celle-ci est capitale), c’est qu’il s’y établissait en propriétaire, par une spoliation légale qui caractérise à elle seule une réelle conquête, quelques tempéraments qui soient survenus d’ailleurs.
Sur ce point important de la dépossession du sol, la loi burgunde paraît également précise. Rédigée une trentaine d’années après la conquête, elle nous permet d’en apprécier le mode et les premiers résultats. Le titre 54 par exemple nous instruit d’un partage attribuant à une partie des Burgundes un tiers des esclaves et deux tiers des terres cultivables, pris évidemment sur les domaines particuliers, car autrement il ne serait pas question de fractions telles que ces deux tiers. Un certain nombre de Burgundes avaient reçu tout d’abord du roi, sur les terres fiscales ou terres publiques, des lots suffisants, et on leur avait donc interdit de prétendre à être compris en outre dans le partage des domaines privés. Leur cupidité ayant méprisé cette défense, la loi intervient, et le titre 54 a pour objet de les forcer à rendre ce qu’ils ont usurpé : « Quiconque, ayant reçu de notre libéralité des esclaves et des terres, aura pris en outre, contre notre défense, quelques parties des terres d’un hôte romain, devra les restituer sans délai, afin que la sécurité soit rendue à ceux auxquels il a été fait tort, hue usque contemptis 1 . »
1 De his qui tertiam mancipiorum, et duas terrarum partes contra interdictum publicum præsumpserint. — Licet eodern tempore quo popuius noster mancipiorum tertiam et duas terra-
DE L INVASION GERMANIQUE
Le roi qui porte la parole dans ce titre 54, et qui s’adresse à ses comtes chargés de l’exécution de la loi, fait allusion à des rois ses prédécesseurs et ses parents. Il se réfère à une ordonnance qu’il a rendue jadis, dans le même temps, dit-il, où s’est fait le partage légal. Nous pouvons en conclure que le partage, définitif ne s’est pas fait tout d’abord, mais seulement sous un règne important, qui ne peut être que celui de Gondebaud, vers 470. Il aura fait rédiger les conditions du partage, afin de protéger ses sujets romains contre la cupidité et la violence des vainqueurs. Nonseulement le Romain est en partie dépossédé, mais la loi fait de visibles efforts pour conserver dans la famille burgunde le lot acquis par le fait de la conquête. C’était par exemple chez ce peuple une coutume devenue nationale que le père de famille partageât en portions égales, de son vivant même, sa fortune avec ses fils, probablement en se réservant moitié du tout 1 .
rum partes accepit, ejusmodi a nobis fuerit emissa præceptio ut quicumque agrum cum mancipiis, seu pareutum nostrorum sivc largitaie nostra percepernt, nec mancipiorum tertiam, nec duas terrarum partes ex co loco in quo ei hospitalitas fuerat delegata requireret : tamen quia complûtes comperimus immemores periculi sui, eo quia ea quæ præcepta fuerant excessissent , necesse est ut præsens auctoritas ad instar mansuræ legis emissa et præsumptores coerceat, et hue usque contemptis remedium debitæ securitatis attribuât. Jtibemus igitur ut quidquid hi qui agris et mancipiis nostra munificentia potiuntur, de hospitum suorum terris contra interdictum publicum præsumpsisse docentur, sine dilatione restituant.
' Titre Ll, § l. Quamiibet hæc in populo nostro antiquitus fuerint observata ut pater cum tiliis propriam substantiam æquo jure divideret. etc.
380 ROME El LES BARBARES.
Une loi ultérieure survient et permet au père de disposer comme il l’entend de sa fortune, patrimoine et acquêts; mais elle excepte formellement de cette libre disposition le lot de la conquête, soi's ou terra sortis titulo acquisita, qui doit continuer à être transmis, selon la tradition, à ses héritiers de son vivant U C’est l’ancien principe de la permanence et de la solidarité de la famille germanique qui reparaît.. Le Burgunde qui n’avait pas encore partagé avec ses fils ne pouvait pas aliéner son lot. S’il mourait après ce partage sans avoir disposé de ce qui lui restait et sans laisser de fils d’un second mariage, naturellement la terre qu’il laissait allait échoir aux fils déjà dotés : elle revenait exclusivement aux fils d’un second mariage s’il y en avait. Si le fils doté mourait sans descendance et sans avoir disposé, cette portion retournait au père, mais seulement en usufruit, pour échoir après la mort du père aux autres fils. Si dans l’intervalle un de ceux-ci mourait en laissant des fils, ils obtenaient de la propriété de leur oncle la portion qui aurait échu à leur père s’il eût vécu. Un Burgunde commettait-il un de ces crimes que le code national châtiait avec une sévérité toute barbare, attestant son impuissance, volait-il, par exemple, des chevaux ou du bétail, il était puni de mort, ses fils au-dessus de quatorze ans étaient réduits en esclavage et sa femme aussi, à moins quelle ne l’eût dénoncé aussitôt ; mais ses autres fils âgés de moins de quatorze ans pouvaient revendiquer la
1 Titre I, §. Ut patri, etiam antequam dividat, de commuai facultate et de labore suo cuilibet donare liceat, absque terra sortis titulo acquisita, de qua prioris legis ordo servabitur.
DE L’iNVASION GERMANIQUE. 381
fortune de leur père. Ainsi s’appliquait encore, même à propos de l’homme qu’on regardait comme criminel, le double principe que nous voyons affirmé par toutes ces dispositions, suivant lequel les sortes sont possédées en propre et doivent, autant que cela se concilie avec le droit entier de propriété, se maintenir et se transmettre dans la descendance mâle. La loi est si jalouse de sauvegarder la propriété nouvellement acquise, et de fixer ainsi le barbare à sa nouvelle patrie, qu’elle s’efforce de le lier à cette propriété en restreignant le plus possible son droit d’aliénation. C’est le sens du titre 84 : « Ayant été informé qu’un certain nombre de nos sujets burgundes sont trop empressés à se défaire de leurs lots, nous avons cru devoir ordonner par la présente loi que nul ne pourra vendre sa terre s’il ne possède ailleurs un autre lot ou d’autres terres »
L’article 2 de ce même titre 84 a été compris d’une façon qui nous semble arbitraire. On a dit : le Burgunde, hôte héréditaire sur son lot, mais non propriétaire, avait le droit de vendre sa jouissance ; seulement il ne pouvait la vendre qu’à l’ancien propriétaire romain. — Comment faire concorder une telle interprétation avec le texte de la loi, que voici : « Hoc etiam interdiction, ut quisque habens alibi ter ram, vendendinecessilatem habct, in comparando, quam Burgundio venalem habet, mdlus extraneus
* Quia cognovimus Burgundiones sortes suas nimia facilitate distrahere, hoc præsenti lege credidimus statuendum ut uulli vendere terrain suam liceat, nisi illi qui alio loco sortem aut possessiones habet.
Romano hospiti prœponatur, nec extraneo per quodlibet arqumentum terram liceat comparare. » Il faut y ajouter le troisième article : « Obsei'vandum tamen, ut de illo ipse hospes suus comparet , quem alibi terram habere constiterit. » Certes on n’est jamais bien assuré de comprendre jusque dans le détail ce latin barbare; mais, quant au sens général, il ne paraît pas obscur : « Nous voulons, lorsqu’un Burgunde aura la nécessité de vendre, y étant autorisé comme possédant ailleurs une autre terre, que nul étranger ne soit préféré à l’hôte romain en vue de l’achat; qu’il soit interdit à l’étranger d’acheter une terre burgunde sous quelque prétexte que ce soit. — Le mieux serait que le Burgunde autorisé à vendre, parce qu’il possède ailleurs une autre terre, trouvât pour acquéreur sou propre hôte romain. » La principale difficulté dans l’article 2 porte sur le mot exlrarieus ; mais comment pourrait-il signifier autre chose qu’un étranger, comme serait ici un Visigoth ou un Franc? On ne peut pas supposer que le Romain soit forcé de se porter acquéreur du bien que veut vendre le Burgunde : rien n’autoriserait, ni la vraisemblance ni le texte de la loi, une pareille conjecture. Or, si ce n’est pas nécessairement un Romain qui achète, il reste que ce soit un Burgunde, et la loi ne peut donc pas exclure celui-ci. Elle dit seulement, en premier lieu, qu’il faut préférer comme acheteur à tout homme qui n’est pas membre ou sujet du royaume un Romain, et bien entendu, cela va sans dire, un Burgunde aussi. Elle ajoute, en enchérissant, une interdiction totale contre l’étranger, et un vœu pour que, dans le cas où
DE L’INVASION GERMANIQUE. 383
cela sera possible, le lot du Burgunde mis en vente rencontre comme acquéreur le même hôte romain du domaine duquel ce lot aura été primitivement détaché. C’est une sorte de privilège de premier acquéreur stipulé en faveur du propriétaire romain, qui rentrerait ainsi dans ses premières limites.
Deux mots encore avant de quitter la loi burgunde. On a cru trouver dans le titre 55 une nouvelle preuve de la situation subordonnée qui aurait été faite au Burgunde. Il était si peu propriétaire, pense-t-on, que la loi lui interdisait d’intervenir en justice dans les procès dont les terres appelées sortes pouvaient être l’objet ; les débats relatifs au droit de propriété sur les terres quœ hospitalitatis jure a barbaris possidentur ne regardaient que les Romains et passaient par-dessus la tête des hôtes burgundes. Le sens du titre 55, qui règle ce point, nous paraît très-différent. « Toutes les fois qu’il y aura un procès de limites entre deux Romains à propos de Jots possédés par des barbares, que ceux-ci n’y interviennent pas, mais qu’ils attendent la fin du débat, après lequel le Romain qui aura obtenu gain de cause devra trouver accord auprès de son hôte au sujet de la parcelle contestée 1 . » Quoi d’étonnant que le Burgunde soit tenu à part d’un procès entre deux Romains, et qui doit se plaider conformément aux règles du droit ro-
1 Quotiens de agrorum finibusqui hospitalitatis jure a barbaris possidentur inter duos Romanos fuerit mota contentio, hospiteseorum non socientur litigio, sed Romanos in judicio contendentes expectent, ut cujus barbari hospes evicerit, cum ipso postmodum de re obtenta habeat rationem.
main, auxquelles la propriété foncière reste soumise, comme on le voit par d’autres articles du code barbare? Un Romain accuse par exemple son voisin romain d’avoir fait comprendre dans le lot de son hôte burgunde des parcelles de terre qui ne lui appartenaient pas. Cela intéresse certainement le Burgunde; mais le législateur a pu craindre qu’il n’abusât en pareil cas de sa puissance, et, à cause de cette puissance même, il pourra bien, sans être beaucoup lésé, attendre et subir le jugement des tribunaux de droit romain. Outre qu’il n’entendrait rien à ces formules, il faut toujours, en de telles contestations sur les lirfiites, faire la preuve en remontant à ce qu’était le cadastre avant la venue des barbares : c’est au Romain seul qu’il est possible d’entreprendre ces enquêtes et de recueillir ces informations. On protège utilement ce dernier, saus nuire vraiment au Burgunde, si l’on réserve aux anciens habitants l’exercice de leur juridiction spéciale en fait de propriété foncière. Du reste qu’un Burgunde muni, non pas d’une terre enlevée à un propriétaire romain, mais de terres fiscales, ait lui aussi, un procès comme défenseur ou comme demandeur, à propos des limites de son domaine, il doit accepter qu’on lui applique le droit romain, mais la loi lui reconnaît expressément la faculté de poursuivre lui-même Rien n’autorise donc, ce semble, à penser que ces
1 Sane si exejusdem agri finibus, quem barbarus ex integro cum mancipiis publica largitione perceperit, fuerit contentio generata, licebit ei, seu pulsatus fuerit, seu ipse pulsaverit, romano jure conteudere. Titre 55, §2.
ue l’invasion germanique. 385
dispositions du code burgunde infirment le droit de propriété attaché à la possession des sortes. La conclusion contraire serait plus vraisemblable. La loi des Ostrogoths tend à protéger de même les Romains, en interdisant l’intervention dans leurs procès, non pas aux barbares nouveau-venus, mais à tous les puissants, quelle que soit leur nationalité.
Est-il vrai, en dernière analyse, que le lot du Burgunde ne fût rien qu’une terre reçue en fermage, et grevée d’une redevance d’un tiers des fruits, tertio.? Est-il vrai qu’en bien des cas le propriétaire romain se trouvait incapable, quinze années durant, soit de se faire payer cette redevance, soit d’expulser un si fâcheux fermier, et qu’il en résultait par prescription un entier dégrèvement pour le lot barbare, ce qui, par parenthèse, ressemblerait singulièrement à une vraie dépossession, suite et indice d’une conquête? — Nous croyons, cette fois encore, qu’il faut interpréter autrement le titre 79, d’où l’on a cru pouvoir tirer ces conclusions : « Si quelqu’un de notre peuple a engagé un fermier barbare pour lui confier son domaine, si volontairement il l’a délégué pour habiter sur sa terre, et que celui-ci ait possédé cette terre pendant une durée de quinze années sans payer la redevance, la terre doit rester au pouvoir de ce dernier, et celui qui la lui a confiée n’a plus rien à y prétendre » Qui parle de Romain ici ? Ce sont, croyons-
* Jam pridem a nobis [fuitj ordinatum ut si quis in populo nostro barbaræ natiouis personam ut in re sua consisteret invitasset, acsiei terram ad habitandum voluntariusdeputasset, eamque per annos quindecim sine tertiis habuisset , in potestate ejus
nous, les mots populus noster , et non pas les mots barbarœ nationis persona qui, dans ces lignes, désignent spécialement le Burgunde. La loi dispose que, si un Burgunde a choisi un fermier barbare, c’est-àdire Burgunde ou Visigoth ou Alaman, et si, pendant quinze années, il ne peut exiger et obtenir de lui la redevance, ce fermier deviendra le propriétaire de droit comme il l’était déjà de fait. Cela signifie sans doute que la loi veut pouvoir atteindre le vrai propriétaire, quand il s’agira des charges publiques, et prévenir les fins de non-recevoir. Est-il bien sûr d’ailleurs qu’il faille entendre sous ces mots sua res et terra le lot de la conquête, et ne peuvent-ils pas signifier une propriété d’autre provenance?
Nous avons dû insister sur ces textes de la loi burgunde, parce que l’interprétation qu’on en a faite a fourni au système qui rejette le fait de la conquête germanique plusieurs de ses principaux arguments. Voyons ces arguments s’appliquer à ce qui regarde les Francs dans les Gaules. Il y a eu de ce côté de tout autres circonstances, mais de principaux traits toujours les mêmes, qu’on ne saurait effacer. Retrouverons-nous dans l’établissement des tribus franques les mêmes traits de conquête que nous ont offerts les établissements des Visigothset des Burgundes? Serace avec le plein gré du gouvernement impérial qu’après avoir fait pendant un temps leur devoir comme alliés et gardiens de la frontière rhénane, les Francs se joindront eux-mêmes aux envahisseurs et s’avan-
permaneret, neque exinde quidquam sibi ille qui dederit, sciât esse reddendum
UE l’invasion GERMANIQUE. 387
ceront d'étape en étape? S’établiront-ils pacifiquement en Gaule? Prendront-ils pour eux, par un partage légal, comme les Burgundes et les Visigoths, une certaine portion des terres? Il s'agit du commencement de notre propre histoire et d’un aspect particulier de la question générale concernant l’invasion du cinquième siècle.
Il faut absolument distinguer entre les diverses régions de la Gaule par eux successivement occupées : ces régions n’offraient pas toutes les mêmes conditions politiques; les Francs ne les abordaient pas en d’égales dispositions, elles ne reçurent pas d’eux un traitement uniforme. Quant au nord-est, dont ils s’emparèrent dans une première période de leurs envahissements, comment pourrait-on douter que l’occupation franque y ait apparu comme une conquête oppressive et violente? Le nom des Francs apparaît pour la première fois vers 240, et déjà Aurélien leur livre, des combats sanglants, que rappelle la chanson militaire Mille Francos semel occidimus... Mille , mille , mille Persas quærimus ' . Probus (276- 282) doit les expulser de la Gaule, dont ils se sont presque emparés : Galliœ omnes a Germants posses-
sœ Quum per omnes Gallias securi vagarentur.. *.
Illes poursuit au-delà du Rhin; mais il doit se contenter d’ajouter quelque nouveau mur à la ligne de fortification commencée dès le temps de Tibère, et qui joint désormais, de Cologne à Ratisbonne, le
1 Histoire Auguste, Aurélien, chap. vu.
* Histoire Auguste, Probus, chap. xm.
Rhin et le Danube. Un certain nombre de ces captifs ayant été transportés aux extrémités du monde romain, sur les côtes de la mer Noire, ils se saisissent de quelques navires, s’engagent sur la Méditerranée, prennent Syracuse au passage, traversent le détroit et rentrent dans leur patrie, par l’Atlantique et la mer du Nord 1 : plus hardis encore que ces Usipiens déserteurs de l’armée d’Agricola, qui montèrent trois chaloupes, errèrent sans pilotes et bientôt sans vivres, firent ainsi le tour de la Bretagne, et échouèrent enfin là où ils voulaient aller *. C’était déjà, à quelques siècles de distance, le même sang de hardis pirates qui devait susciter plus tard les navigateurs northmans. La lutte incessante recommence après Probus. Constance Chlore passe vingt années à combattre les Francs. Constantin livre aux bêtes dans le cirque de Trêves deux de leurs chefs, contre lesquels, dit un contemporain, les insultes des spectateurs s’acharnent, en forme de vengeance, aussi cruellement que les morsures des bêtes féroces. Julien, son neveu, les bat après qu’ils ont brûlé quarante-cinq villes dans la région du Rhin et tout dévasté jusqu’à la Meuse. Il a surtout affaire aux Francs Saliens, qui se sont établis hardiment sur le sol romain, en Toxandrie, c’est-à-dire de la Meuse à l’Escaut, ansos in romano solo apud Toxiandricim locvm habitacula sibi ftgere prælicenter \
Est-ce que ce n’est pas là déjà l’invasion? Est-ce que ce n’est pas le commencement de la conquête?
1 Eumcne, Panégyrique de Constantin , chap. xvm.
* Tacite, Agricola, xxvm.
5 Ammien Marcellin, XVII, 8.
DE L’iNVASION GERMANIQUE. 389
Que peut opposer le système de Dubos à la brutale simplicité des faits? Cela n’empêche pas d’ailleurs que Julien n’ait traité avec certaines tribus des Francs et n’ait tâché de les opposer, en achetant leur concours, au reste des envahisseurs. Il faut lire dans le chroniqueur byzantin Zosime 1 le curieux récit de l’habile tactique par laquelle il savait se servir des barbares contre les barbares. Il y avait un Germain j Charietto, renommé pour sa grande taille et sa force prodigieuse, et redouté pour ses actes de brigandage; las d’une telle vie sans doute, il vint s’établira Trêves. Témoin, dans cette grande ville, des maux qu’y produisaient des incursions auxquelles hier encore il prenait part, il résolut de s’y opposer désormais et de les punir. Gomme les pillards d’au-delà du Rhin se partageaient en petites troupes pour accomplir leurs dévastations pendant la nuit, et se réfugiaient le jour au fond des bois voisins de la frontière, où les soldats romains n’osaient pénétrer pour les atteindre, Charietto réunit quelques braves, se glissa dans ces bois, et, répandant autour de lui la terreur, fit de nombreux prisonniers auxquels invariablement il coupait la tête. Il envoyait ces trophées à Julien^ qui les lui payait un bon prix. Bientôt même Julien parvint à lui recruter, parmi les Francs Saliens, une petite armée. Les fuyards qui échappaient à Charietto tombaient dans les troupes régulières, échelonnées sur la lisière des bois. Julien parvint de la sorte à procurer quelque sécurité au nord-est de la Gaule, et Charietto fut admis avec un
1 Livre III, chap. 6.
grade assez élevé dans l’armée romaine. Voilà au vif l’histoire de ces temps, voilà ce qu’était la lutte sur les frontières, et souvent aussi dans l’intérieur, le long des fleuves infestés de pirates, et aux environs des cantonnements barbares. Julien confia aux Francs le passage du Rhin, et ils firent assez bonne garde en effet pendant quelque temps; on les vit, durant le dernier tiers du quatrième siècle, seconder les armées qui revendiquaient l’intégrité de l’empire. Ils prenaient à la conservation de l’édifice une part désormais intéressée; bientôt ils se joignaient eux-mêmes au mouvement de la conquête, s’avançant par sûres étapes, et laissant derrière eux les traces pour longtemps visibles de leur occupation ou de leur passage. L’évêque saint Waast, en l’année 500, ne trouve pas de chrétiens dans Arras. Du pays de Gand et de celui de Tournai il est dit, dans la vie de saint Amand, qu’au milieu du septième siècle les anciens habitants y avaient abandonné le culte du vrai Dieu pour adorer les arbres et les pierres’. Les dernières traces du paganisme ne disparurent du Drabant et de la région des Ardennes qu’au milieu du huitième siècle. Or l’effacement ou le retard du christianisme dans cette région de la Gaule, couverte jadis de florissantes villes’ romaines, et devenue au temps des Antonins le centre d’un riche commerce avec la Germanie, ne peut qu’avoir coïncidé avec une sorte d’anéantissement de l’ancienne population, et quelle autre cause y pourrait-on deviner que l’occupation franque? On lit dans les Vies
‘ V. Roth, Geschlchte des Beneflcialwesens , pages 65 et 66.
DE D’iNVASION GERMANIQUE. 391
des saints que, maîtres de Tournai, les Francs ordonnèrent à tous les chrétiens d’en sortir et leur confisquèrent tous leurs biens. Glodion, lorsqu’il prit Cambrai, fit tuer tous les Romains qu’il y rencontra*. Sidoine gémit dans ses lettres* de ce que la langue latine ait disparu des contrées belge et rhénane. Une parente de Salvien qui habitait Cologne, une matrone romaine, comme on disait encore, réduite en captivité, en vint à une telle misère qu’elle dut, pour subsister, s’engager comme servante auprès des femmes de ces barbares. Les témoignages analogues seraient aisément multipliés à l’infini. C’est qu’il s'était agi de très-bonne heure ici pour les Francs d’un établissement définitif et non plus seulement d’expéditions temporaires. Leur long séjour sur la rive occidentale comme gardiens du fleuve les avait mis en état d’éloigner toute résistance sérieuse du gouvernement impérial ou des populations mêmes.
Le nord de la Gaule acquis aux Francs, l’est aux Burgundes et le sud aux Visigoths, il restait encore au centre une Gaule romaine. Faut-il croire que, lorsque nos premiers Mérovingiens s’avançaient en maîtres jusqu’à la Somme, et les petits rois des autres tribus franques jusque dans l’ouest, jusqu’au Mans, tout cela fût conforme à la politique impériale, et rie lui parût offrir que de fidèles alliés? Les textes ne le permettent pas 1 * 3 . La chancellerie romaine pouvait bien
1 Gesta Francorum, chapitre 5. Grégoirede Tours dit seulement Romanos proterit, livre II, chapitre 10 .