‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 18 sur 31 · W., XI · texte numérisé non relu

W., XI

' Ibid., XI, 16.

n*avait pas préservé de certaines intrigues domestiques. L'époque de Claude et de Néron n'offre pas de plus graves épisodes. Les Germains souffrent des mêmes divisions intestines qui ont déjà causé la chute de Marbod et celle d'Ârminius. C'est le moment de la ruine des Chérusques, auxquels succède la puissance des Cattes. Les Cattes eux-mêmes sont extermiûés par les Hermundures, à qui ils disputent la possession d'une saline. Il y a alors au-delà du Rhin ODe de ces périodes d'anarchie et de guerre civile qui arrachaient des cris de joie au patriotisme inquiet et jaloux d'un Tacite.

Par contre, ce sont les légions romaines de Germaoie, avec leurs auxiliaires Germains, avec les huit cohortes de Bataves cantonnés chez les Lingons, qui remplissent du bruit de leurs révoltes dans le sein de l'empire les deux premiers livres des Histoires. On se rappelle le concours qu'elles prêtèrent à Vitellius, le signal donné parla IV*' et la XXII% de haute Germanie S la marche désordonnée de toute cette armée iemi-barbare vers les Alpes et rentrée tumultueuse lans Rome, où se trouvait déjà réunie toute une milice inaccoutumée, grossie de détachements venus i'IUyrie, de Bretagne de Germanie, que Néron avait lirigés vers l'Orient en vue d'une expédition contre l'Albanie, mais' qu'il avait fait revenir d'Egypte haras-

* Histoires y 1, 55. — C'est ici un des passages qee Borghesi, Œuvres, tome IV, page 244, a corrigés en démontrant qu*il faut Lire duo et vicesima et non pas duodevicesima legio, La dix-huitième AYait été une des trois légions détruites avec Varus et non renouvelées.

ses, épuisés, mécontents, matière toute prépa: les émeutes et la guerre civile.

Du milieu de Thorrible anarchie dont Te son tour donnait l'exemple, naquit le redouta lèvement de Civilis, un des plus nobles chefs taves. Les Romains avaient mécontenté son par des levées oppressives et de cruelles insuit même, accusé de rébellion avant de Tavoir par Fonteius Capito, légat de Néron en basse nie, s'était vu, pendant la dernière année de C€ chargé déchaînes et envoyé vers l'empereur p condamné : Galba lui avait fait grâce. Irrit(5 Rome, il se déclara contre Vitellius pour Veî prétexte commode pour profiter des troubles c pire en s'y mêlant; il fît révolter ses Balaves, a se joignirent bientôt les Canninéfates et les 1 Les principaux de ceux sur lesquels il pouvait ter, réunis au fond d'un bois sacré dans un ] nocturne, s'étaient liés envers lui par de s( serments. Dès les premiers combats, engagés même à Timproviste sur le Rhin, il parut red< parce que, tout aussitôt, les auxiliaires barbi armées romaines, entraînés par son nom, fîr fection. Sur la flotte romaine du Rhin, pi centurions furent massacrés : les vingt-quat seaux furent pris ou se livrèrent eux-mêmes. ( miers succès valurent promptement à Civilis Ta des Gaules. Tacite affirme que c'était tout d'ah plan d'entraîner cette contagion de la révolte, avait médité une révolution n'allant à rieE qu'à le faire roi de ces riches et puissantes c*

illias Germanidsque intentus^ si destinata pro^ sent, validissimarum ditissimarumque natioregno imminebat \ D'ailleurs les récentes révolus légions romaines, dans les deux provinces de anie, avaient préparé cette solidarité entre la orientale et la contrée du Rhin : Tacite répète urs fois au premier livre des Annales que les res et les Lingons, voisins de ces cantonnements ires, faisaient cause commune avec les légions ennes ; huit cohortes de Bataves avaient leurs ^ers dans le pays de Langres; les légions du ivaient elles-mêmes leurs auxiliaires barbares, un ensemble de traits particuliers nous fait comprendre de quel danger Civilis put très- )tement menacer Rome, et combien les deux es commençaient à se pénétrer et même, dans 3rtaine région voisine des frontières, à se con- 5. Au reste, contre Rome elle-même se multiit les sinistres présages : le Capitole avait été lié, et les Druides répétaient que les temps t accomplis, que la puissance allait passer de re aux nations transalpines ^ pages dans lesquelles Tacite a décrit les divers its livrés par Civilis offrent, à vrai dire, uncomire direct de plusieurs chapitres du livre sur la mie. Civilis agit en véritable chef barbare. Der- ;on armée il place sa propre mère, ses sœurs, les 3s et les enfants de ses soldats, afin de s'exciter

loires, IV, 18.

ioiresy IV, 54.

lui-même et de les exciter à vaincre, et pour leur faire honte s'ils viennent à plier \ N'est-ce pas là ce que Tacite nous a décrit dans sa peinture des mœurs germaniques? Ne reconnaît-on pas cette armée qui, au lieu d'être un assemblage formé par le hasard, se compose de guerriers unis par les liens du sang et de la famille ' ? Gomme les barbares d'au-delà du Rhin, les soldats de Civilis inaugurent le combat par le chant des guerriers et les hurlements des femmes, virorum cantu, feminafiimululatusonuitacies*. On retrouve ici le fameux barritus, cette clameur rauque et saccadée que les Germains faisaient entendre avant la bataille en serrant le bord du bouclier contre U bouche, pour que la voix répercutée sorttt plus forte et plus retentissante \ Dans Givilis le Germain se reconnaît encore à ce vœu de laisser croître sa chevelure jusqu'à ce qu'il ait triomphé des Romains'; et Tacite nous a dit en effet que « c'est chez plusieurs tribus un usage général de se laisser croître la barbe et les cheveux, et de ne dépouiller cet aspect sauvage qu'après s'être délié parle meurtre d'un ennemi* ». Givilis envoyait en présent ses prisonniers romains à Velléda, cette prêtresse des Bructères, qui, du fond de la tour mystérieuse où elle avait établi sa retraite, rendait ses oracles et prédisait l'avenir'. Nul mieux

« Histoires, \y, 18.

* (iermanie^ c. vin.

» Histoires, IV, 1 8.

* Germanie^ c. m.

» Histoires, Wf 61.

* Germanie, c. xxxi.

' IMd., c. Lxy.

que lui ne savait profiter contre les légions des dangers et des menaces que leur opposaient le climat et le sol de la Germanie. C'était dans les bois sacrés, à un banquet suprême, qu'il réunissait, comme Arminius, ses guerriers avant l'entrée en campagne ; c'était là qu'il allait chercher ces farouches enseignes, en forme d'oiseaux de proie ou de dragons, qui faisaient trembler les Romains eux-mêmes*. Retiré dans File des Bataves, il était habile à rompre les digues ou bien à appeler son ennemi au milieu de marais qui lui devenaient funestes. Puissant d'abord par l'alliance des Trévires, sous Classicus et Tutor, et des Liogons, sous leur chef Sabinus, il enferma deux légions dans Yetera, les réduisit à la famine et les massacra. Il songeait à raser Cologne ; mais l'adversaire que lui envoya Vespasien, Pétilius Céréalis, le battit deux fois, à Trêves et à Vétéra, et le força de traiter. Nous ignorons sa fin, le récit de Tacite pour ce qui le concerne ne nous ayant été conservé qu'en partie ; nous voyons seulement par la suite les Bataves replacés dans l'alliance romaine, à peu près aux mêmes conditions qu'auparavant.

Sous Domitien, nulle trace de lutte générale entre Rome et la Germanie, mais encore une révolte d'un légat de Germanie supérieure, Lucius Antonius Saturninus, qui se fait proclamer empereur par deux légions romaines. Il comptait sur le secours des bar-

* Depromptœ silvis lucisve ferarum imagines, Histoires^ V, 33. Cf. Germanie, c. yii. Efâgiesque et signa quœdain detracla lucis in prœlium ferunt.

bares : une crue subite du Rhin l'en priva et hâta s punition. Domitien lui-même, s étant rendu en Gaul^^ sous prétexte de faire le recensement, traversa le fleuve? à rimproviste et vint combattre les Cattes, qui habitaient la Hesse. A en croire ses flatteurs, il aurait remporté là d'importantes victoires. Martial* l'appelle summe Rheni domitor; des monnaies le représentent foulant aux pieds le dieu Rhin'; mais Tacite rabaisse cette gloire en racontant qu'à l'exemple de Caligula, Domitien fit paraître à son triomphe, au lieu de prisonniers, des esclaves d'emprunt, vêtus et coiffés à la manière des barbares. Il est certain toutefois, d'après le récit de Frontin, l'auteur des Stratagèmes, témoin de cette expédition, que Tempereur livra aux Cattes quelques combats, et fit élever, pour protéger le territoire réputé conquis, une fortification achevée dans la suite par ses successeurs. Peu de temps après cette expédition. Tacite, au chapitre xxix de sa Germanie, considère la région où elle semble avoir eu lieu, c'est-à-dire les terres dites décumates, comme une véritable enclave de l'empire.

Ce n'est pins, du reste, dans Tacite que nous aurions à chercher le récit de nouveaux épisodes. Bien qu'il ait écrit sous Trajan, il s'est arrêté à la mort de Domitien, et le temps a détruit toute la dernière partie de ses Histoires, depuis les commencements du règne de Vespasien. L'ensemble des traits que nous avons pu recueillir dans son œuvre ou autour de son

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