‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 21 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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318 ROKE ET LES BAHBARB8.

ce fleuve, il n'est pas sûr qu'on soit autorisé à faire cette distinction. Classis Amisise relicta lœvo amne peut vouloir dire seulement que la flotte de l'Ems jeta l'ancre eu face et près de la rive gauche. Il est vrai toutefois que Ptolémée nomme une 'Ajuiffwi ou 'Apiiçta, qu'on a voulu identifier avec DelfcyL Drusus, qui s'était emparé de Ttle de Burchana, en avant de l'embouchure de TEms, et qui y avait sans doute établi une station utile pour sa flotte, pouvait bien avoir voulu se procurer une autre station sur les bords mêmes du fleuve. En tout cas, Tacite n'offre qu'un seul passage où l'on puisse se demander s'il ne désig^ne pas en elTet par ce nom une station romaine au-delà du Rhin.

C'était incontestablement au sud du bassin rhénaOy vers le cours supérieur du fleuve, que la colonisation et Toccupalion romaines, admettant à la fois des éléments celtiques et germaniques, s'étaient le plus avancées. Tacite a expliqué dans sa Germanie comment se peuplèrent les « champs décumates». Ce furent d'abord des Gaulois sans feu ni lieu qui allèrent s'établir, après qu'une campagne de Drusus en eut fait fuir les Suèves Marcomans, dans cette région située entre le haut Rhin et les sources du Danube. Il y a là une sorte de triangle qui commande tout le sud-ouest de la Germanie, et qu'il importait fort aux Romains de ne pas laisser entre les mains de peuples hostiles. Quand ces Gaulois y furent entrés, Rome vint aussitôt leur offrir ou leur imposer sa protection, en échange de laquelle ils durent payer sans doute une redevance égale au dixième des produits de leur

igriculture : de là le nom de decumates ou decumani. \^ pays ne put toutefois passer pour incorporé à Tempire qu*aprës qu'il eut été entouré d'une ligne de fortifications destinée à protéger aussi le territoire occupé par les armes romaines sur la rive gauche du Rhin. Cette ligne consistait^ suivant les besoins de la défense, en fossés flanqués de remblais ou aggeres, et, par intervalles, munis de châteaux forts et de tours, en stations militaires avec murs fortifiés, etc. On appelait cette série de travaux le limes tram- ^henanus. Commencée par Tibère et Drusus, continuée par presque tous les empereurs, elle parlait de Pologne, et, en passant par Ems, la région du Taulus, Aschaffenbourg etLorch, elle venait se rejoindre L une autre ligne couvrant le haut du Danube, limes ransdanubiafiuSy et s'arrétant à Ratisbonne. Les estes de ces fortifications subsistent encore çà et là, ésignés sous les noms de Pfahlgraben, fossés fortifiés ardes pieux, Teufelsmauer^ mur du Diable, etc. *.

Voilà en avant de quelles frontières l'Empire sut *gamser les deux provinces de Germanie. On a beaulup discuté sur la quadruple question de savoir iand ces provinces avaient été instituées, quelle ait leur frontière commune, où commençait au sud

Germanie supérieure, et si les deux provinces n'adent pas une existence individuelle, ou bien si elles jpendaient en quelque chose de la province voisine, 5 la Belgique. Nous ne voulons qu'ajouter quelques

« Voir StâlÏD, Wiriembergische Geschichte, tome I, pages 14, , 80.

mots sur chacune de ces questions, afin de donner tous les principaux traits d'un tableau de la frontière I au temps où écrivait Tacite.

Il est certain que les Germanies cisrhénanes fo^ maient deux provinces séparées au commencement du règne de Néron. Tacite raconte en effet * que, Paulinus Pompeius et Lucius Vêtus y étant légats, Paulinus fit achever la digue commencée soixante-trois ans auparavant par Drusus pour contenir le Rhin, et Vêtus se proposa de creuser un cataal pour joindre la Saône et la Moselle. Les troupes romaines, embarquées sur les côtes de la Méditerranée, et remontant le Rhône et la Saône, auraient été portées par ce canal, en évitant Tembarras et la fatigue des marches, de la Moselle dans le Rhin et de là dans Tocéan. iElius Gracilis, légat de Belgique, fit avorter ce projet en effrayant Vêtus sur le danger de porter ses légions cr dans une province qui n'était pas la sienne », et de paraître briguer Taffection des Gaules, ce dont l'empereur prendrait de l'ombrage. Tel est le récit de Tacite; ses expressions « ne legiones alienœ provinciae inferret » prouvent que la Germanie où commandait Vêtus, évidemment la Germanie supérieure, voisine de la Saône, était bien une province distincte, au même litre que la Belgique. Ge texte se rapporte à l'année S8 ; c'est encore au règne de Néron que se rapporte un autre passage très-formel de Tacite, qui dit qu'avant l'époque de Vitellius, chacune des deux armées de Germanie cisrhénane restait dans les limites

* Annales, XUI, ô3.

Ll riK n.NTfSE IIO.MK Kl LES (,FH.MALN<. ^J 1

de sa province \ Mais nous pouvons reinonltT plus

haut. Tacite* mentionne L. Apronius, propréteur de

. la basse Germanie, qui fait venir des troupes de la

. province supérieure : « L. Apronius, inferioris Ger-

^ maniae proprœtor, vexilla... e superiore Germania accivit. » Nul doute, on le voit, que les deux Germanies

^ ne fussent dès lors distinctes. Plus anciennement -^ encore, des légats de Germanie sont désignés soit par

^^ le mot legatij soit' par des expressions qui paraissent synonymes; Visellius Varron est dit « inferioris Ger-

^1 maniœ legatus » pour Tannée 21 '; Lentulus Getulicus, vers Tannée 28, « superioris Germanise legiones curabat \ » Bien plus Tacite, rendant compte, pour la première année du règne de Tibère, de Tétat de i la frontière rhénane au début de la révolte des légions,

; s'exprime ainsi * : « Duo apud ripam Rheni exercitus erant : cui nomen superiori sub G. Silio legato; inferiorem A. Gœcina curabat. » La question est de savoir si le mot exercitus peut passer pour désigner

[ ici une province. Or, dans le premier des passages de Tacite que nous venons de citer, le double commandement de Pompeius et de Vêtus est désigné par ces mots : « exercitui praeerant d ; une intéressante inscriptioD*, restituée par M. Léon Renier, et qui se rapporte au règne de Vespasien, alors qu'il y avait certainement deux provinces de Germanie, nous

1 JSris^oirei, I» 61.

> AnnaUs, IV, 73.

* Annales, HT, 41, « Annales, VI, 30, & Annales, l, 31.

montre le légat de la province supérieure, Gn. Pin»rius Cornélius Glemens, désigné simplement par ces mots : (( Legatus pro prsBtore exercitus germanici superioris*». Prendre le commandement d'une arméi s'appelait, dès le temps de la république, prendre h direction d'une ce province ». Le vieux mot vinciaou provincia désignait l'autorité revêtue par le haut fonctionnaire romain en dehors de la ville, sur quelque portion du territoire vaincu *. S*îl BufQsait au temps de Néron et de Vespasien d'employer ces expressions pour désigner le chef de Tune ou de l'autre province de Germanie, peut-on raisonner par analogie, estimer que les mêmes mots aient eu en des époques différentes le même sens, et croire que la Germanie formait une province dès avant l'ère chrétienne, parce que Sentlus Saturninus, après son gouvernement de Syrie, est envoyé en Germanie comme légat a legatus Augusti in Germania ' » , et parce que Velleius dit aussi de son successeur Varus : <( Is quum exercitui qui erat in Germania prœesset ^ » ? Est-ce la résolu-

' Revue archéologique, XVI* année, page 358. — Cf. Orelli- Ilcnzen, â25C>, 5^27. L*inscription 6501 du même recueil cite an •< proprœtor Germaniœ superioris et exercitus in ea. »

' Festus, édition d*OtfriedMûller (1839), pp. 226, 379. Mommsen, Handbuch der rcsnUsehen Alterthiimer, Mœmisches StaaiS' recht, 1871, page 80; Die Rechtsfrage, pages 1-14. Tacite distingue les deux mots exercitus et provincia dans le passage que nous avons cité tout-à-l'heure : «i Exercitus linibus proviocitrum discernebantur. > Histoires, I, 5t.

^ Dion l'appelle ô tyjc repitavCa; âp;((ov.

* n, 105, 117. Florus dit, avant de raconter la défaite de Varus : Difiicilius est provincias obtinere quam facere.

LUITE ENTHE ROME ET LES GERMAINS. 323

ion de réduire en province romaine ce qu'on avait léjà vaincu de la Germanie , est-ce l'introduction du droit et de l'impôt romains, signes ordinaires de la réduction en province, qui ont causé la révolte des barbares et le désastre de Varus en l'an 9 ap. J.-C? Comme nous savons que c'est dans le pays au-delà du Rhin que Varus commit ses imprudences et rencontra sa ruine, nous devons penser qu'il ne s'agissait pas cette fois, directement au moins, du territoire en deçà du fleuve. Il est probable, en résumé, qu'après avoir été d'abord, à la fin du règne d'Auguste, de simples commandements militaires, les deux Germanies ne reçurent une entière organisation qu'au commencement du règne de Tibère; mais, en tout cas, les deux armées sont distinctes dès l'année 14 au plus tard, et chacune des deux Germanies a son légat, nous Tavons vu, dès les années 21 et 28 \

Un texte de Tacite nous a nommé un propréteur de la basse, et une inscription nous a désigné un propréteur de la haute Germanie. Donc ces deux provinces étaient réservées à l'empereur, comme toutes les provinces situées sur des frontières toujours menacées ; leurs légats étaient consulaires, et par là supérieurs aux légats des provinces sénatoriales. Indépendantes quant à l'administration militaire, elles étaient sans nul doute réunies à la province de Bel- S[ique pour l'administration financière, car nous n'avons pas une seule inscription désignant un procura-

■ Voir sur cette difficile question quelques pages utiles de if. MommseD dans les Comptes rendus de la Société royale de Saxe, auncc 1802, pages 231 sq.

leur d'une des deux Germanies ni des deux ensemble, mais nous en avons un assez grand nombre nommant des « procuratores Belgicaî et duarum Gerraaniarum \ »

La frontière commune entre les deux provinces était, selon Ptolémée, qui écrivait au milieu du second siècle, la rivière Obrinca; mais quelle était cette rivière? Ritter, Bœcking et d'autres érudits admettent que c'était la Moselle; ce ne pouvait être en tout cas que la basse Moselle, car la partie supérieure de cette rivière appartenait à la province de Belgique. D'autres ont pensé que l'Obrinca est le petit cours d'eau nommé Vinxtbach, affluent occidental du Rhin, près de Brohl, un peu au nord d'Andemach et de Goblentz. Ce qui a suggéré cette conjecture, c'est qu'on a trouvé en 1810, sur les bords de ce cours d'eau, une pierre-frontière, comme il y en avait beaucoup en Gaule. Cette pierre, conservée aujourd'hui à Bruxelles, dans le Musée royal d'antiquités et d'armes, porte l'inscription suivante : finibvs a^

r.EMO LOCI ET J.O.M.MIUT.LEG.XXX V . V . M . MASSIAE- NIVS SECV.NDVS ET L.AVRELIVS DOSSO V.S.L.M. '. C'était

donc une formule d'adoration vouée par deux soldats de la légion XXX^ Ulpia victrix aux divinités de la frontière, au génie du lieu et à Jupiter. Le mot

' Spon, Antiquités de la ville de Lyon, édition de M. Léon Renier, page 163. — Cf. Ernest Desjardins, la TMe de PetUinger, page 69, etc.

' Brambach, Corpus inscriptionum rhenanarum, 1 867, n^ 649. — Cf. Watterich, DieGermanen des Rheins, IhrKampfmit Rom, 1872, pages 5 et 6.

Vmxi et le mot Brenk, qui survivent aujourd'hui L attachés à deux points de ces localités, ent paru re- ^ produire le mot romain FineSy et le nom du cours d'eau, Obrinca. En tout cas, si Ptolémée ne fait commencer la Germanie supérieure qu'à Worms chez . les Vangions *, Tacite place évidemment Mayence dans cette uiéme province*, et, comme depuis Mayence jusqu'au confluent de la Moselle la rive gauche du fleuve est partout escarpée et n'offre pour une fron- : tière, ce semble, aucune ouverture qui puisse servir d'attache, il faut dès lors ne chercher la limite des deux provinces, au nord de Mayence, qu'en l'un ou lautre de ces deux points d'ailleurs très-peu éloignés l'un de l'autre, l'embouchure de la Moselle ou celle du Vinxtbach. — Les textes sont encore plus obscurs sur la question de savoir où commence vers le sud la Germanie supérieure, soit aux sources mêmes du Rhin, soit aux lieux où la chaîne du Jura s'infléchit vers le fleuve, en excluant les Helvètes de la province, ^ en y comprenant les Rauraques et les Séquanais orien- * taux.

• Telle était, vers le temps de Tacite, la frontière rhénane; les rapports de commerce, nous l'avons dit, commençaient de mélanger les populations de cette contrée, et y créaient des villes prospères. Mais on comprend que l'historien romain , avec le souvenir

« Ptolémée, \\, 6.

' Histoires^ IV, 15 et 19 : Batavorum cohortes Magontiaci ageotes... spreto Flacco, inferiorem Germaniam petivere. — Ibid.fVf, 59 : Tutor... qaantum militam apud superiorem Rheni ripam in eadem verbaadigit, occUis Magontiaci tribanis...

de toute la longue lutte que nous venons de rappeler, continuait à considérer ces barbares comme de. mortels ennemis pour l'empire. A leurs premier»' conquêtes sur la Gaule se rattachaient pour lui rorigîne même et le sens de leur nom. a Ce nom est nouveau, dit-il, et d'adjonction récente. Ceux de ces peuples qui les premiers traversèrent le Rhin et battirent les Gaulois furent alors appelés Germains. Ce nom, particulier d'abord à une tribu, prévalut peu à peu au lieu de celui de la nation, de sorte que, pris d'abord par les vainqueurs comme un titre inspirant la crainte, puis adopté par tous, il devint général. » Une observation confirme tout d'abord cette opinion de Tacite que le nom des Germains ne remonte pas à une haute antiquité : c'est qu'il ne se trouve pas en effet avant César. Il paraît, à la vérité, dans les Fastes capitolins, pour Tan de Rome 531 (222 avant J.-C); mais ces Fastes n'ont été composés que vers la fin du règne d'Auguste, d'après de vieux documents authentiques sans doute, non toutefois sans que les anciennes dénominations géographiques aient pu y être modifiées suivant les nouvelles données officielles. Cieéron emploie ce nom pour la première fois dans sa harangue sur les provinces consulaires* en Tan 56, puis au sénat dans le discours prononcé contre Pison' en Tannée 55, c'est-à-dire deux et trois ans après le commencement de la guerre des Gaules. Quel en est le sens? On a expliqué de vingt manières différentes

> XHI, 33.

' XXXUI, 81.

t le mot et ]a phrase de Tacite. Les uns veulent lFC « a victo ob metum », au lieu de « a victore ob netum » ; ils pensent que ce sont les Gaulois vaincus [ui, dans leur frayeur, ont appelé leurs ennemis d*uQ lom celtique, gaim^ cri, les crieurs; ou bien de ger^ près, les voisins. Suivant d'autres, le mot Germant serait d'origine tudesque, et signifierait die Wehrmàn-' ner, les hommes de guerre, les guerriers redoutables. .\însi se seraient appelés eux-mêmes les premiers envahisseurs, pour effrayer les Gaulois, et le surnom se serait étendu à toutes les tribus, se substituant au nom national et traditionnel qui les désignait comme la race de Tuisco ou Tuisto, les Teutons. Cette explication, bien qu'on ne puisse prétendre qu'elle soit bors de doute, paraît en tous cas préférable à celle qui prend le mot germant dans son sens latin, et suivant laquelle ce seraient les Romains qui , au premier ispect des soldats d'Arioviste, auraient nommé ces mnemis les vrais barbares, par opposition aux Gauois, moins redoutables \

Si le nom par lequel on désignait ces peuples au temps de Tacite lui paraissait relativement moderne, 1 n'en était pas de même pour la date de leur arrivée în Germanie. 11 les disait autochthones ; c'est-à-dire ]u'en réalité leur immigration était d'une date assez mcienne pour qu'il n'en eût recueilli aucune sorte de ^uvenir. Quand il suppose qu'on n'aurait pu venir 3n Germanie, dans les temps primitifs, que par mer,

1 Cette opioioD est soutenue par Ad. Holtzmann dans son livre Kelteti und Germanen, 1855, et dans son Commentaire de la Germanie de Tacite, 1873.

il n'est pas d'accord sans doute avec la réalité historique. Certaines traditions conservées dans Jornandài'J et Paul Diacre représentent, il est vrai, une immigraf^ tion de Scandinavie en Allemagne par la Baltique; mais d'autres documents du Nord, mieux d'accord avec l'ensemble général des vestiges historiques, appuient l'opinion plus vraisemblable qui fait venir les Germains par les plaines orientales de l'Europe, pour se répandre ensuite au sud et au nord. Il est dit, par exemple, au commencement de VYnglin-' ga Saga, qu'en Asie, dans sa capitale d'Asgord, régnait Odin : quand les Romains commencèrent de pénétrer sur le continent asiatique, il fit retraite au nord, puis à l'ouest; il envahit d'abord le Gardariki, c'est-à-dire la Russie, puis la Saxe, c'est-à-dire l'Allemagne, où il partagea ses États entre ses fils ; de là, il passa dans l'Ile de Fionie, puis à Sigtuna en Suède. L'introduction de TEdda de Snorre donne un récit analogue^ qui contient assurément plusieurs traits réellement historiques.

Ce que Tacite lui-même a recueilli de primitives légendes germaniques est confirmé quelquefois singulièrement par les monuments de l'ancienne littérature ou de la religion Scandinave. Us chantent, dit-il, le dieu Tuisco, né de la Terre, et son fils Mann, père de leur nation. Us donnent à Maon trois fils^ lesquels ont transmis leurs noms aux trois tribus principales, aux Ingévones, qui sont les plus voisins de l'océan, aux Herminones, qui sont au centre du pays, et aux Istévones. Or Pline, dans son Histoire naturelle^ donne aussi le premier de ces trois noms, et les ma-

nuscrits, au lieu d'Ingœvones, donnent Ingvseones, fMt-ôtreavec raison, car Téponyme est ici sans doute Iligu ou Ingvo : la mythologie du Nord désigne ainsi un fils d'Odin qui donne naissance à une famille loyale et à tout un peuple, les Ynglings. Les descendants du second fils de Mann doivent s'appeler les Herminones, et non pas, comme le disent certains manuscrits et Pomponius Mêla *, les Hermiones. On reconnaît en effet le même nom qui se retrouve dans l'ancienne langue tudesque : Irmin diot, Irmin sûl, le peuple, la colonne du grand dieu. Le troisième nom, celui des Istévones, parait plus difficile à identifier avec quelque nom Scandinave , et l'on ne voit pas assez comment s'autorise la conjecture de Jacques Grimm, qui veut lire Iscsevones, et retrouver dans ce nom de peuple le vieux mot Askr (en allemand esche, frêne), qui servirait à rattacher ici le souvenir de ce poëme de TEdda * où le premier homme est créé du tronc d'un arbre. L'authenticité du trait légendaire recueilli par Tacite est encore démontrée par la persistance de ces trois noms dans plusieurs monuments ultérieurs. Un manuscrit du couvent de Saint-Gall par exemple ' contient, dans une bizarre énumération de peuples dont les noms sont étrangement altérés,

' III, fin du chapitre 3.

» La Voluspa, 17, 7.

3 Manuscrit sur parchemin de 193 pages, relié en bois, intitulé «Leges Alamannorum », coté n» 732. Notre citation est à la page 154. Cf. Cîraff, Althockd, Sprachschatz,!, 497. Pertz/Afowtim. Qerman,, VUI, 314. Mémoires de V Académie de Berlin, 1862, pages 532-538.

les lignes suivantes^ écrites au septième siècle, suivant M. MûUenhoff : « Très fuerunt fratres unde sunt gentes, Erminus, Inguo et Istio. Frater eoruia Erminus genuit Gothos, etc. » Dans un autre manuscrit du moyen âge * on lit : « Muljus rex très filios habuit quorum nomina ha^c sunt : Armen, Tingus, Ostjus. Armen genuit Gothos, etc. » Ailleurs Mes trois noms deviennent Hessitio, Armeno, Negue. Pline TAncien ' avait déjà donné, disions-nous, dans sa généalogie des peuples germains, les noms mentionnés par Tacite; mais les variantes des documents ultérieurs paraissent démontrer que ce n'est pas la relation des deux écrivains latins qui a servi de source commune; peut-être de pareilles traditions se trouvaient-elles transmises par ces chants nationaux des barbares qui leur servaient comme d'annales historiques.

Ce sont aussi, bien entendu, entre les peuples germains, les plus redoutés déjà par leurs précédentes invasions que Tacite connaît davantage. Il compte avant tout lesSuèves, que César a dû combattre sur le Rhin, et qui ne sont pas moins redoutables à la fin du premier siècle, quand, du centre même de la Germanie, ils servent d'appui ou de réserve aux tribus les plus voisines de la frontière occidentale, et, sous la conduite habile d'un chef tel que Marbod,

* Manuscrit de la Gava. Cf. Holtxmann, Commentaire sur la Germanie de Tacite, page lOl.

* Dans Nennius, ffistora Briionum, chapitre 17. » Pline, H. N., IV, 99.

LUTTE ENTRE ROME ET LES GERMAINS. 33 i

sorganisent en un vaste royaume h la discipline toute romaine. L'histoire de la lutte déjà soutenue par Rome lui a également appris ce que valent les Ghérusques si un chef tel qu Arminius se met à leur tète. Tacite a fort bien distingué deux choses, d'abord que ces tribus barbares savaient fort bien se liguer entre elles pour être plus puissantes en face de Rome, et en second lieu que leurs agressions contre TEmpire ne cesseraient plus. L'histoire retrouve plus tard, en effet, dans la suite des invasions, les mêmes peuples qu'il a signalés au premier siècle ; les noms changent pour quelques-uns, parce que les ligues temporaires sont devenues des confédérations permanentes )ù les groupes se sont subordonnés; mais les princi- >ales tribus subsistent. Déjà Tacite nous avait dit des îuèves qu'ils formaient en Germanie une grande association dont les députés se rendaient à certaines époques solennelles dans le bois sacré des Semnons. Ce sont les mêmes barbares qui reparaîtront au quajpième et au cinquième siècle pour prendre part aux nvasions, soit sous le nom de Suèves, soit avec une lénomination disant par elle-même leur puissance, Tuii d'une association considérable, celle d'Âlamans, î'est-à-dire « tous les hommes » . Quant aux Chérus- }uea, avec les Chauques et d'autres petits peuples, ils ;e réuniront aux Saxons, confondus au temps de Tacite en Holstein avec les Cimbres, mais déjà distingués par Ptolémée. De leur côté, les Bructères, les uattes, les Chamaves \ les Âmpsivariens, les Sicam-

> Table de Peutinger : Chamavi qui et Franci.

bres, les Ângrivariens, \ les Ghasuares % tous peu-* pies nommés par Tacite, formeront aussi au quatrième siècle la vaste et célèbre confédération des Francs \ Tacite ne peut connaître encore ce dernier nom, qui parait pour la première fois au milieu du troisième siècle.

Il serait intéressant de constater que l'auteur delà Germanie ait connu les Goths; mais il est fort douteux qu*on puisse identifier avec ce grand peuple les Gothones par lui mentionnés à Tembouchure de la Vistule, et nous avons dit plus haut que la thèse de Jacques Grimm, soutenant l'identité de ce nom avec celui des Gètes qui habitaient encore à la fin du premier siècle les bords du bas Danube, n'avait pu prévaloir. Les Goths proprement dits paraissent établis sur les côtes septentrionales du Pont-Euxin au commencement du troisième siècle, et, lorsqu'ils approchent du bas. Danube, plusieurs écrivains, comme Jornandès lui-même, leur historien national, les désignent improprement par ce nom de Getœ. On n'en peut rien conclure quant à une affinité quelconque entre l'une et l'autre nation.

En résumé, ce n'est qu'au point de vue de la guerre, à vrai dire, que Tacite a observé les Germains, c'està-dire avec la pénible mémoire des luttes que Rome

* Voir pour ces premiers peuples Suipice Alexandre dans Grégoire de Tours, H, 9.

' Ammien MarceUin, XX» 10.

^ Eumène, Paneg., VI, S : Divers» Francorum gentes. — Nazarius, Paneg.^ IX, 18 : Innumerie gentes ad beUum coactae collaiivam vim comparant.

ayait déjà soutenues contre eux, et avec rattristante prévision de celles qu'elle aurait à subir encore. Il a fait acte de patriote avant de se montrer grand historien. Tout en profitant, pour observer, d'un moment où les forces ranimées de Tempire et quelques échanges pacifiques suspendaient les hostilités et assuraient une sorte de trêve, il ne s'y est pas trompé, il n'a pas conçu d'illusions. Il seiable qu'en écrivant après sa Germanie le récit des guerres précédentes, il ait voulu confirmer et contrôler ses propres assertions par les témoignages historiques, montrer par le détail précis et réel l'identité, la persistance, le progrès de ces peuples, et affirmer de nouveau par ce qu'ils avaient été déjà ce qu'ils devraient être un jour. Il n'en est que plus étonnant que cette vive préoccupation^ toujours présente, lui ait laissé le calme d'esprit et de vue nécessaire pour une enquête à la fois si étendue, si profonde et si impartiale.

334 KOBfE ET LES BARBARES.

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