OCVERTDBE D UN MONDE NOUVEAU
maine; elle lui dit en langue latine, suivant l'expresse et naïve remarque de Suétone \ que son insatiable ambition devait avoir un terme, qu'il était parvenu à la fin de sa course et à la fin de sa vie. Quelques jours après, Drusus, qui s'était immédiatement résigné au retour, tomba de cheval, se blessa et mourut. Nul ne douta dans l'armée que la Germanie ne lui eût apparu elle-même pour défendre l'accès de ses solitudes et revendiquer son indépendance. Après avoir parcouru le vaste pays du Rhin à l'Elbe, après avoir construit quelques places et une ligne fortifiée qui devait s'étendre bientôt d'Âugsbourg, sur le Danube, à Cologne, sur le Rhin, les légions se retirèrent. On se contenta de découper dans la circonscription même de la Gaule Belgique, sur la rive occidentale du Rhin, deux étroits territoires qu'on décora des noms de Germanies supérieure et inférieure: on avait ainsi, au lieu de l'immense contrée qu'on avait cru conquérir, deux soi-disant provinces nouvelles, prises tout entières en réalité sur le précédent domaine de Tempire, sauf quelques points de la rive orientale du fleuve. Rome comptait-elle faire illusion de la sorte aux autres et à elle-même, ou bien n'était-ce pas l'indice d'un changement de conduite traduisant une transformation de son propre génie ?
Les Romains avaient toujours été un peuple d'esprit pratique. Le pays barbare qu'ils n'avaient pu dompter par les armes, ils s'appliquèrent à l'exploiter au profit de leur commerce. La volupté romaine fut très-ingé-
* Snétoné» Claude, ci.
Dieuse à profiter des ressources inattendues que lui offrait la région rhénane. Les matrones achetèrent avidement les chevelures dorées des femmes germaines, ou, pour teindre leurs propres cheveux, les pommades fabriquées dans le pays des Mattiaques ^ Les légions se femiliarisèrent avec le voisinage de leur ancien ennemi : Pline rapporte que sur les bords du Rhin les officiers avaient grand'peine à empêcher leurs soldats de poursuivre une espèce de canards dont la plume faisait d'excellents oreillers et le foie d'excellents pâtés". On ouvrit les mines et les carrières du Siebengebirge ' et de l'Abnoba *. Nul n'ignore enfin avec quel empressement les Romains voulurent jouir des abondantes eaux minérales qu'ils rencontraient dans le Taunus '. La contrée se couvrit de villes florissantes, dont les ruines ou de précieux débris nous rappellent aujourd'hui l'ancienne richesse. Leurs inscriptions, qui subsistent en grand nombre ', nous montrent particulièrement non pas un mélange des deux civilisations germanique et romaine, encore si inégales et si distinctes, mais déjà cependant l'admission de quelques divinités barbares en même temps que des divinités orientales
* Cétait la région de Wiesbaden. Voir Martial, Épigrammes, XIV 26, 27.
» Pline, J5r.iV.,X, 27.
' La contrée appelée dos Siebengebirge se trouve en face de Bonn.
* i4»iia/e«, XI,20;XIII,67.
* Pline, JSr.iV., XXXI, 17.
* Corpus inscripti(mum rhenanarum, par G. Brambach, in-4»
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et celtiques. L'Hercule Saxanus par exemple, qui n'est autre que le Sachsnôt, c'est-à-dire Tyr ou Zio, mentionné par une célèbre formule d'abjuration à côté de Thor et d^Odin, figure sur les tombeaux romains de la région rhénane aussi bien que Taranus et Mitbra.
C'était le présage de concessions presque involontaires et inconscientes marquant un changement dans' les idées romaines. Plus de trois siècles avant Jésus- Christ, Alexandre professait déjà qu'on devait, non pas diviser les hommes en Grecs et barbares, mais distinguer ceux qui font le bien de ceux qui commettent le mal *. L'esprit grec, sur ce point comme sur tant d'autres, devançait les temps et marquait les cimes lointaines à atteindre. La Rome impériale n'en était pas là ; toutefois son orgueil s'abaissait. Moins exclusive, moins égoïste qu'au temps de ses éclatantes victoires, elle ressentait des scrupules ; elle en venait à admettre qu'il y eût place pour l'indépendance de ces peuples étrangers, puisqu'ils ne se laissaient pas vaincre. Avec l'horizon visuel, comme il arrive d'ordinaire, l'horizon intellectuel et moral s'était agrandi. L'imagination romaine n'avait jamais été active ni féconde : on se rappelle ce proconsul dont parle Cicéron, qui, ennuyé des discussions philosophiques des Grecs et de leurs incessantes définitions du souverain
* Bi^Tiov cCvftC 9ifi9tv &pcT^ xal xaxC^ 6taipcTv TaOra, ico»oO; yàp xal Twv ^EXXvjvcdv tlvai xaxoù; xai tûv pap^dpbiv durTcCouc. C'est, dtos SimABON, I, iT, 9, Eratosthène qui juge ainsi, mais il rappelle qa'Akzandre avait répondu de la sorte, lui aussi, à ses flaltenrs.
bien, leur proposa de prendre jour pour un congrès où Ton arrêterait une solution définitive *. L'imagination romaine avait toujours vu se placer entre elle et Taspect direct de la nature le vieux panthéisme oriental, qui, créant à sa manière tout un monde, voilait ou déformait la réalité vivante. La mer agitée, c'était Neptune en courroux; dans certains tableaux de Pompéi, les rivages et les montagnes sont représentés par des personnages symboliques *. L'ouverture du monde germanique, avec ses motifs d'étonnement et de terreur, rendit ce service aux esprits romains de les ramener en face de la nature. Les dieux du vieil Olympe n'exerçaient plus là leur empire, et quant aux divinités barbares, leur action, comme leur essence même , était par trop obscure. Nous avons assisté, grâce à des témoignages directs,
* Me Athenis audirc ex Phœdro meo mcmini Gelliam liarem tuum, quum pro consule ex prœtuta îd Graeciam venisset, Athenis philosophes, qui tum eraot, in locum unum convocasse, ipsisque magnopere auctorem fuisse ut aliquando controversiarum aliquem facerent modum. Quod si essent eo animo ut nollent œtatem in litibus conterere, posse rem convenire : et simul operam suam illis esse poliicitum, si posset inter eos aliquid convenire. De Legibus, I, 20. — Saint Augustin compte dansli philosophie ancienne, d'après Yarron, jusqu'à deux cent quatrevingt-huit opinions sur le souverain bien. De Civitate Dei, XIX, 3. — L'anecdote contée par Ciccron peut bien n'être qu'une de ces fines ironies comme la Grèce abattue en forgeait à plaisir pour se venger de son vainqueur.
' Voyez sur cette personnification des 'AxTaî, Ixo::iai, Aeiiiûvtc, dans les peintures murales de Pompéi, etc., un travaU de M. Wolfgang Helbig, dans le Bheinisches Muséum de lS69f page 498.
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c*estpà-dire en relisant les pages émues des écrivains de l'antiquité, aux vives impressions que Faspect d'un monde nouveau avait fait naître ; nous avons vu combien de spectacles merveilleux ou terribles, jusque-là non soupçonnés, avaient dû remuer jusqu'en leurs profondeurs la conscience et l'intelligence des peuples classiques, déplacer pour ainsi dire Taxe de l'esprit humain, et lui montrer des chemins encore non frayés.
Cest d'ailleurs le temps où le commerce pénètre depuis la Méditerranée jusqu'en Chine et jusqu'aux Indes; Strabon a recueilli des informations jusque sur l'Afrique équatoriale ; Pline l'Ancien et lui ont repris celles de Pythéas sur la Baltique et peut-être sur le haut Nord. Mille échos arrivent des pays et des temps les plus divers : avec Lucien et Apulée commencent les récits romanesques ; avec Pline et Sénèque se montre une insatiable curiosité interrogeant la nature. C'est le temps où l'esprit antique, qu'avait déjà honoré, il est vrai, dans cette voie un Aristote, s'ouvre clairement à la doctrine de la science. « n reste beaucoup à faire, s'écrie Sénèque, et, cela accompli, il restera beaucoup à faire, et, après le travail de mille siècles, ceux qui viendront pourront ajouter encore ^ » C'est le temps où le stoïcisme, aidé de la paix romaine, a proclamé les grandes idées de patrie, d'humanité, de liberté morale et de com-
* lltiltain adhuc restât operis multumqae restabit, nec ulli uto poit mille secula praccladetur occasio aliquid^adjiciendi. \ne^ Uiire 6k.)]
muns devoirs. C'est le temps enfin où, avec les esprits, les âmes vont s'ouvrir à la vraie lumière, gr&ce au christianisme. II n'a pas pu être d'un inutile concours à ce principal moment de l'histoire que la barharie germanique se révélât alors, et que fût soulevé en ce temps même un coin du voile qui couvrait le Cosmos. Ainsi se rapprochaient à leur insu, mais non jusqu'à se confondre jamais, deux génies profondément distincts. Le génie classique, résumant la civilisation de rOrient et de la Grèce , s'est nourri de presque toute la sève indo-européenne. Il a eu pour privil^es la conception et la diffusion des idées générales. Ces idées, il les a traduites, en morale et en philosophie, par des systèmes élevés ayant pour bases une intelligence théorique de la communauté des droits et des devoirs et une vue spiritualiste de la nature ; en politique, par des ébauches savantes d'administration centralisée, qui n'ont toutefois jamais atteint la pratique ni la doctrine du gouvernement représentatif tel que Ta compris l'esprit moderne. Elles l'ont conduit à une claire perception et à une expression parfaite du beau dans les arts plastiques, parce qu'elles lui révélaient un type idéal* Elles lui ont inspiré en môme temps l'élégance et la précision littéraires : l'enseignement rhétorique, phénomène très-considérable et d'une grande portée dans l'histoire de la pensée grecque ou romaine, n'a été que la prédication constante, jamais interrompue, de ces idées générales, faites pour une propagande au service de laquelle nul peuple n'a montré plus d'esprit et d'invention que les Grecs> et nul plus de ferme raison que les Romains, créa-
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teurs du droit écrit. Par elle le génie classique a dominé tout l'ancien monde et règne en partie sur le inonde moderne, domination légitime , qui doit cependant tenir compte de certains éléments nouveaux. Le génie germanique se montrera déjà dans Tacite par quelques-uns de ses traits particuliers. Le plus saillant est sa tendance à l'individualisme : ce n'est pas le lieu d'insister sur un sujet que nous retrouverons en parlant des institutions barbares. Tacite marquera ce premier trait d'une manière inté/essante en disant la répugnance des Germains pour les irilles, leur goût pour les habitations éparses, selon que les invitait la lisière d'une forêt, ou le bord d'un lac, ou le voisinage d'une source agréable. Ce n'est plus ici l'unique besoin d'isolement qui se manifeste, c'est un sens de la nature peut-être plus direct, et l'habitude d'un commerce plus intime avec elle. Il fout saisir dans toute sa portée la précieuse indication de riùstorien romain, sa vue à la fois ingénieuse et profonde. Le monde classique reposait sur la cité , que constituaient dès le premier jour en Grèce et à Rome les mêmes éléments, c'est-à-dire le temple, la forteresse et le groupe des chefs de gentes réunis sur un haut lieu, Acropole, Palatin ou Gapitole. De son bAton recourbé l'augure étrusque a tracé et découpé dans les cieux une figure à quatre angles droits, que, par la vertu de son art, il abaisse sur la terre, et qui y inscrira au nom des dieux les limites sacrées de la ville future. Le fondateur ou premier roi vient ensuite, qui, du soc de sa charrue, creuse le fossé de la Roma quadrata, d'où sortiront Vagger et le mur;
le mur s*étendra ensuite, par une fiction religieuse et légale, quand les frontières de l'État se reculeront par la conquête. L*État, dès l'origine, est là tout formé : il enveloppe, réunit et condense toutes les forces. Combien donc est différente dès sa première ébauche la société germanique, mieux faite, ce semble^ pour la fédération que pour une centralisation sociale et politique ! Le seul groupe naturel de la famille v sert de base fondamentale : encore les liens en sont-ils peu étroitement serrés. Le besoin de la défense commune ou de la commune attaque , avec le dévouement de l'homme à l'homme et la solidarité de péril, tels sont les causes de rapprochement entre les pères de famille pendant la guerre ; la délibération sur les intérêts de tous les réunit pendant la paix, avec une entière égalité de droits. De l'assemblée générale ils retournent à leurs habitations séparées, à leur vie solitaire, moins fréquemment en commerce avec les hommes qu'avec la nature. Lorsque, au dixhuitième siècle, les philosophes disciples de Rousseau, et la mode à leur suite, soutiendront contre les jardins français le parti des jardins anglais, jaloux d'imiter les prairies et les bois, et de se confondre avec tout le paysage d*alentour, ce sera le curieux témoignage d'une diversité de génies survivant chez un peuple de double formation, comme est la France, et reparaissant après des siècles jusque dans les appréciations du goût, jusque dans les délicatesses et les caprices d'une civilisation raffinée.
Un second trait principal auquel se reconnaîtra le primitif génie germanique, trait cette fois encore