‹ Rome et LoretteChapitre 10 sur 50 · LE GRAIN DE SENEVE · texte numérisé non relu

LE GRAIN DE SENEVE

Je sais quelque part en France , au fond d'une retraite éternelle, une sainte fille à qui beaucoup d'âmes inconnues d'elle, et qui ne la connaissaient pas davantage, doivent cependant d'immenses bénédictions; et ces bénédictions lui sont payées par toutes les bonnes œuvres qu'inspirent la prière et la foi. Elles lui sont payées devant Dieu, dans le sein duquel s'amasse pour chacun le trésor des gloires futures.

Les chrétiens écouteront volontiers cette histoire.

Cette vénérable personne se nommait Eugénie. Je dis se nommait, elle est vivante encore ; c'est encore sur la terre qu'elle prie , mais cependant elle n'est plus de ce monde; elle y a laissé sa volonté, sa fortune, son nom. Toute jeune (à dix -huit ans, je crois), elle se trouva maîtresse d'elle-même et d'une belle fortune, avec un esprit fort distingué , une éducation parfaite, une grande noblesse de cœur. Elle joignait le goût du monde à tous les moyens d'y briller : et peut-être ne savait-elle pas alors combien tant de dons, qui lui promettaient une existence heureuse, exposaient en réalité son bonheur; mais elle avait un jeune frère à élever, ce fut par ce de voir que Dieu la sauva. En présence de l'orphelin mis sous sa garde, des sentiments de piété qui n'avaient

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certes pas akn-s l'iMiergio ({irils eurent plus tard, la l'oreèrent de deniaïuhu' eepeudaiit conseil à son confesseur. Quel conseil lui l'ut doniu' ? Dieu le sait. On la vit embrasser son rAle de mère avec une énergie plus qu(î maternelle ; toutes les vertus charmantes , le courage , la prévoyance, l'amour que Dieu, par un secret de sa tendresse , donne aux mères comme il leur donne du lait , cette jeune lille eut tout cela pour son frère, mais si courageusement, mais avec une profusion telle, qu'il fut visible que la volonté dirigée par la foi, soutenue par la prière , peut créer en nous les nobles instincts de la nature, et les élever à une perfection que la nature seule ne leur donne pas. Elle se levait avant le jour, afin que son frère ne partît point pour ses classes matinales sans avoir reçu ses conseils , ses embrassements , et fait sa prière à genoux près d'elle, devant le même crucifix. Elle fît pour elle-même les études de son frère , afin de lui servir de répétiteur ; elle avait si bien gagné sa confiance et sa tendresse , si bien maintenu la pureté de son àme, qu'elle pouvait encore suppléer le confesseur, comme elle suppléait les maîtres. Cela dura quelques années. Le jeune homme grandissait : la sœur voyait approcher le terme de son œuvre, et sentait en même temps se fortifier dans son grand cœur un dessein que Dieu y avait mis pour la récompenser : elle voulait quitter le monde ; mais , en quittant le monde , il fallait quitter son frère, et c'était mourir crucifiée. Le seul moyen qu'elle eût de s'adoucir un pareil sacrifice était de conserver à ce bien- aimé frère, autant que possible, les soins de ménagère qu'elle lui rendait. Elle regarda autour d'elle, autour de lui : le jeune homme ne manquait pas d'amis, et ce n'était pas ce qui la rassurait ;

pourtant elle avait une vieille servante presque aussi ancienne dans la famille qu'elle-même. Sans rien dire à personne de ses projets, elle voulut mettre cette bonne fille en état de gouverner la maison, lui apprendre à lire, à écrire, à tenir les comptes, à servir enfin d'intendant. Elle y parvint , et ce ne fut point sans travail. Mais si quelque chose manquait du côté du savoir à cette éducation tardive, il y eut compensation plus que suffisante du côté de la probité.

Le moment était venu: le frère avait fini ses études, il entrait dans le monde; et quoiqu'il fût confiant, sincère, affectueux, plein de vénération pour sa sœur, elle comprit qu'il allait lui échapper, ou par la révolte, ce qu'elle ne redoutait guère, ou par la ruse, malheur qui l'aurait plus affligée, et qu'elle voulait éviter à tout prix : elle ne pouvait plus rien que par ses prières.

Un soir, le pauvre jeune homme en rentrant chez lui ne trouva plus sa sœur ! elle avait pu l'embrasser le matin même sans pleurer, sans lui dire adieu ! sans lui laisser deviner qu'il ne la re verrait plus qu'à travers l'infranchissable grille d'un cloître ! Mais c'est à ce prix , mon Dieu ! que vous faites deb saints.

Par un dernier trait charmant de bonne grâce et de connaissance du cœur humain , Eugénie avait pourvu à consoler son frère, autant qu'il pourrait être consolé. Elle lui connaissait un ami, plus éloigné peut-être qu'aucun autre des croyances religieuses , mais dont l'esprit et la vivacité d'imagination exerçaient une grande influence sur tous ceux qui le fréquentaient ; elle lui écrivit : (( On va mal juger de la résolution que j'ai prise; on (( dira que j'abandonne mon frère. Je sais que je ne l'ace bandonne pas ; en me retirant je sais que je lui laisse

<( nioii pour protecteur; je \w douter pas q\w tu \h\ «( le comproinies , et c'est toi ([ue je choisis pour me « défendre auprès de ceux qui m'accuseront. » Ainsi intéressé, malgré les penchants de son esprit, à lajustitier, ce jeune homme s'y employa de toutes ses forces : et, comme s'il avait agi de son propre mouvement, Dieu lui en a su gré.

Yoilà donc Eugénie dans le cloître , et son frère tout seul au milieu de la vie. Il se désespéra d'abord; elle s'y était bien attendue , elle avait prié pour qu'il se consolât; il menaça bientôt de se trop consoler, il parut tout prêt de s'abandonner aux séductions qui l'entouraient; mais elle s'était offerte en sacrifice pour qu'il ne succombât point , et le Seigneur, en effet , ne le laissa point succomber. Dans tous les projets, dans tous les délires qui persécutent un pauvre cœur à vingt ans ; au sein de cette libre fréquentation du monde qui fait perdre le goût de la prière, qui crée mille affaires plus importantes aux yeux de la passion que la grande affaire du salut, toujours l'image de sa sœur, pure et pénitente, de sa sœur agenouillée pour lui , durant les nuits d'hiver, sur les dalles d'une chapelle, le retenait, et des bords de l'abîme le ramenait aux pieds de Dieu. Ce qu'il aurait fait de mal peut-être si elle avait pu le savoir, il ne le faisait point parce qu'elle devait l'ignorer. — Quoi ! pensait-il, elle priera, et je mépriserai la grâce de ses prières ! j'irai la voir, et ce ne sera cependant plus moi qu'elle verra ! je laisserai son noble cœur aimer un cœur souillé ! elle mourra pleine de confiance , et , au jour du jugement, quand je paraîtrai devant Dieu, elle entendra publier mes fautes et me verra condamner ! Mais ces belles résolutions passaient , et le monde était

toujours là ; tous les jours il se relevait, mais il se relevait moins fort. « Ya, lui dit un jour sa sœur, tu ne t'en sauveras point, mon enfant, si tu ne renouvelles en entier, parla retraite et la méditation, cette âme que l'air du monde a rendue languissante et que l'approche du péril a blessée. Pour quelques instants au moins, enfermetoi loin de tes amis, seul avec Dieu. » Il ne le voulait pas. « Eh bien ! dit-elle , si tu le refuses à Dieu , fais-le pour moi. » Il aUa donc frapper à la porte d'un couvent. — Je vais, pensait-il avec tristesse, bien m' ennuyer pendant huit jours. Mais Dieu l'attendait où sa sœur l'avait conduit, et voulait s'emparer d'une âme que lui présentaient de si persévérantes prières. La retraite produisit son miracle accoutumé , parce qu'il n'est point de cœur lâche et fourvoyé qui ne s'élève en présence de Dieu à un mouvement de repentir, et point de repentir sincère qui ne soit comblé de bénédictions. Au bout de huit jours, la tâche d'Eugénie était terminée : Thomme qu'elle avait voulu former était accompli ; l'arbre fragile qu'elle avait cultivé allait donner des fruits au monde. Son frère sortit de retraite avec cette ferveur d'apôtre qui augmente à mesure qu'elle s'exerce, et qui, craintive d'abord , double à chaque instant de courage , élargit son action , et bientôt ne connaît plus rien de difficile qu'elle n'ose entreprendre pour le salut des âmes et pour la gloire de Dieu. Il commença d'aimer ses amis comme il faut les aimer : lui passant à peine, comme une faiblesse, sa foi, qui la veille était tiède encore, ils vivaient eux-mêmes dans l'oubli , dans le dédain de la religion ; mais le temps des railleries était passé pour eux , comme pour lui le temps du doute et de la tiédeur ; il leur parla doucement , mais sans cesse, de leur âme et de l'éternité; il les pressa,

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il les persécutîi, surtout le plus revùche d'entre eux..., (•(» même jeune lionnne à qui sa sœur s'était adressée pour la défondre, et qui ne s'en souvenait plus guère. Par la grâce de Dieu, qui se souvient de toutes choses, ce difficile adversaire fut néanmoins conquis, et tout aussitôt animé d'une foi et d'un zèle dont nul autre qu'un chrétien n'aurait prévu la soudaine et durable ardeur. Les voilà tous deux au travail.

Ils se fortifièrent bientôt d'un troisième : une jeune âme si poétique et si tendre, quelle était, pour ainsi dire , à la merci du premier combat qui lui serait livré ; mais si bonne et si pure, que Dieu se hâta de la donner au bien. Celui-là encore fut rempli d'un grand zèle et d'une ferme foi. Comme ses amis, comme ses frères, il •publia les louanges du Seigneur, et se mit à chercher aussi , avec de douces paroles , les pauvres brebis égarées. Ils en trouvèrent : hélas! ce ne sont pas les cœurs souffrants , ce ne sont pas les âmes en peine qu'il est difficile de trouver ! mais Dieu donne à ceux qui le connaissent des solutions pour tous les problèmes, des consolations pour toutes les douleurs ; et , moins souvent qu'on ne le croirait, le chrétien éprouve l'horrible affliction de rencontrer ces cœurs durement punis , où la bonne semence tombe et ne germe pas. Chacun donc ramena les siens , et ces nouveaux venus , à leur tour, eurent la consolation d'en ramener d'autres, qui se donnèrent aussi pleinement au service de la foi. Enfin , il n'y a pas quinze ans que la sainte fille dont nous parlons est dans son monastère , — il y a bien moins de temps encore que son frère , cédant à ses instances , est allé dans la retraite puiser les bénédictions célestes , — et déjà l'on ne saurait plus dire jusqu'où s'étendent les

rameaux de ce seul germe qu'Eugénie a laissé dans le monde en le quittant. Ce n'est pas sans doute que le nombre de ceux qu'il a plu à Dieu de se rattacher par ce moyen soit immense ; cependant déjà ils ne se peuvent plus compter, et presque tous, grâce au Ciel, sont des jeunes gens. Ils ont été conquis sur le monde, qui semblait les posséder pour toujours ; ils ont supprimé le tribut de ruines , de scandales , qu'ils pouvaient longtemps encore , par leurs actions , par leurs œuvres , par leurs passions , par leurs désordres , payer à l'enfer : longtemps, au contraire, on peut espérer qu'ils travailleront à l'édification du prochain ; car jusqu'ici nous ne sachions pas qu'un seul ait chancelé, ou soit tombé sans se relever. Nous en connaissons plusieurs qui , tournant toutes les forces de leur âme vers un but bien différentde celui qu'ils avaient ju^u' alors cherché, peintres, ont consacré leurs pinceaux à la Reine du ciel, écrivains, ont jeté aux flammes des travaux commencés avec amour, mais commencés dans l'ignorance ou la haine de Dieu. Il en est déjà qui élèvent saintement une jeune famille ; d'autres qui sont devenus les apôtres heureux de leur tribu ; et de plus heureux qui se sont endormis dans le Seigneur. Mon cher Amédée se rattache à cette tige , et déjà il a fait avec modestie un précieux travail , où l'histoire de notre France se déroule aux vives et nouvelles clartés de l'Église et de la foi ; aussi en est Emile, ce doux frère de mon cœur, à qui j'ai le premier parlé de Dieu, qui m'a consolé dans la tristesse, et qui a revêtu de pieuses images cette chapelle où il me semble que je ne prierai jamais sans être exaucé. Pierre, Yalentin et Antoine, qui vivent loin de nous sur la terre, mais qui nous donnent la main dans le sacré cœur de Jésus , en

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sont encore ; et Ton dirait que Dieu ne les a lait paraître un instant aux lieux où nous sommes que pour allumer dans leurs âmes ce feu sacré dont ils vont maintenant , je l'espère, échauffer d'autres âmes. Et combien que je ne connais pas tiennent à ce même rameau , et ne le sauront jamais ! Ainsi Dieu répand sa vérité sainte ; ainsi ce feu de la foi ne peut mourir ; et, ne se trouvât-il plus que dans un seul cœur, Dieu ferait en un instant, de ce seul cœur, un brasier suffisant pour enflammer le monde. Vous connaissez des plantes dont la graine a des ailes ; et, quand la saison est venue, le moindre vent suffit pour que ces graines s'envolent au loin , et là où elles tombent naît une plante, qui ne tarde pas à produire d'autres graines ailées. Mais nul arbre, sur la terre, ne donne des semences plus abondantes qu'une âme éprise d'amour pour Dieu, et nulles semences n'ont d'aussi puissantes ailes et ne poussent des germes aussi vivaces. C'est pourquoi ne vous découragez point, et ne dites jamais que vous demeurez stériles ; mettez -vous seulement au service de Dieu , Dieu se servira de vous ; et , dans votre pauvreté de mérites, vous pourrez mériter longtemps, par les œuvres de ceux qu'une de vos actions, qu'une de vos paroles auront touchés. Voyez cette sainte fille : elle s'y est employée comme il faut s'employer aux devoirs que Dieu nous impose, de toute sa force et toujours : elle n'a agi en apparence que sur son frère ; — mais Dieu , qui se plaît à bénir toute volonté humaine conforme à ses éternels desseins , prolonge , en effet, jusque dans l'éternité le succès de ce plan humblement formé dans un cœur mortel. Di/grairi de sénevé est sorti un grand arbre , où les iisé%x d^ cieux viennent chanter. Agissons donc ! ne MpjisS^^t^^^i^s

pas d'être chrétiens pour nous seuls. Ayons pitié de tant d'âmes qui n'attendent peut-être que nos instances pour se donner à Dieu. Ayons pitié de nous-mêmes : car si nous voyons ce que Dieu peut faire par notre moyen, ne devons-nous pas trembler de lui refuser ce concours ? et ne serons-nous point punis si nous le forçons en quelque sorte à le demander à d'autres que nous?

Par-dessus toutes choses , obéissance , amour et gloire à Dieu.

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