‹ Rome et LoretteChapitre 11 sur 50 · LE DEVOIR · texte numérisé non relu

LE DEVOIR

De ce Paris d'où me venaient tant de bouffées pestilentielles, quelques bons souvenirs aussi m'arrivaient, sur les ailes de l'ange qui veille au salut des familles. J'y avais laissé deux jeunes sœurs encore enfants , mais qui n'allaient plus l'être, et dont l'avenir m'inquiétait. Je m'étais dit souvent que j'étais moins leur frère que leur père, et qu'elles m'avaient été données comme un grand devoir ; je me l'étais dit , et j'y avais peu songé : je ne songeais qu'à mes misérables désirs de chaque jour ; toute autre occupation importunait ma lâcheté. Je m'étais soumis à ce devoir, je ne l'avais point embrassé. Je voulais bien faire ce que la nécessité m'imposerait ; j'espérais en tirer quelque gloire, et me parer de mes sœurs comme d'une preuve de ma générosité : je n'y prenais pas d'autre contentement. J'attendais, sans m'occuper d'y pourvoir, des ennuis que mon égoïsme ne pouvait pas esquiver. Au milieu de beaucoup de belles protestations, voilà quel était mon cœur : s'il est devenu moins mauvais , c'est bien grâce à Dieu.

Mais depuis que j'avais quitté Paris, depuis surtout que je pensais sérieusement à mon salut , le devoir que m'imposait l'existence de mes sœurs me devenait à la

fois plus présent et plus doux. Il m'était plus aisé de prier quand je priais pour elles. Alarmé de mille dangers que j'avais trop appris à connaître, je demandais à Dieu de les maintenir dans l'innocence, et, les plaçant en quelque sorte à mes côtés, je craignais moins, entre ces deux âmes virginales, de me présenter aux regards de la Yierge Marie, dont j'invoquais en tremblant le secours. Ma foi naissante était pleine d'angoisses, et, quelque merveilleux récit que je pusse entendre de la bonté qui règne au ciel , je ne me persuadais point que les saints prient sans cesse pour les coupables, et que Dieu est pressé de pardonner. Je pensais surtout que la sainte Yierge devait me regarder avec horreur : je ne savais pas que Dieu, qui s'est réservé la justice, n'a laissé dans les saints que la pitié et l'amour.

Je priais donc pour mes sœurs, et, priant pour elles, je priais pour moi. Je m'abritais de leur pureté. Je trouvais aussi dans mon âme le germe du dogme adoré de notre Rédemption : coupable , je demandais grâce au nom de l'innocence, et je sentais poindre l'espoir. Que ne devonsnous donc pas espérer quand l'innocent lui-même élève sa voix pour le coupable ! quand l'Agneau de Dieu , se chargeant des péchés du monde, offre et donne son sang pour les efPacer !

Mais bientôt une pensée venait troubler ma prière : qu'osé-je demander à Dieu? de faire pour mes sœurs ce que je ne voulais pas moi-même faire pour lui ! Je jugeais important qu'elles fussent pures devant moi , devant le monde , et je ne m'occupais pas d'être moi-même pur devant elles , devant le monde et devant Dieu. Qui me portait donc à former ce souhait ? la crainte des jugements humains , l'empire des préjugés ! Je me trouvais

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à j^oiioux (levant un [)nijugé, toutes hîs fois que je voulais braver la 1(m du Seigneur.

Mais non, ce n'était point un préjugé ; ce ne sont point les hommes qui ont fait entrer dans la conscience universelle ce respect et cet amour que les païens euxmêmes ont ressentis pour la sainte pureté. Dieu nous a naturellement soumis au respect de tout ce qui est agréable, excellent et cher à ses yeux. C'est la pureté que je désire à mes sœurs, parce qu'elle leur vaut mieux que la richesse ; parce que, vierges et chrétiennes, elles n'ont rien à envier dans le monde , et que leur voile immaculé, comme il est une égide puissante, car c'est Dieu qui le donne , est aussi un vêtement de gloire et d'honneur, dont la splendeur n'a d'égale que là où sont les mêmes vertus.

Et je ne saurais dire pourquoi , mais je sentais dans mon âme une conviction profonde que le Seigneur accueillerait mes prières , lorsqu'elles s'élèveraient d'un cœur redevenu pur. Causant, en quelque sorte, avec mon Dieu, de l'avenir de ces enfants, qui n'avaient point encore quitté le paradis de leur innocence et de sa grâce, il me semblait que je pouvais faire avec lui cet arrangement, et, pour ainsi parler, ce marché : que je rentrerais dans ses lois, et qu'à ce prix il les préserverait d'en sortir.

Je n'entreprendrai pas d'exprimer avec quelle inexprimable joie je me berçais parfois de cet espoir, qui s'enracinait chaque jour au plus profond de mon cœur.

J'étais alors dans la position d'un homme qui compte bientôt terminer heureusement la plus scabreuse affaire de sa vie.

Béni soit Dieu, qui nous donne des devoirs! Le devoir

est un gardien vigilant qui nous tient sans cesse en haleine ; un sage compagnon qui nous empêche de perdre la bonne voie, ou qui nous y fait rentrer ; un phare qui brille dans la nuit du doute ; un maître rude et inflexible qui nous tourmente au sein des plaisirs. Pour le chrétien, le devoir est un champ miraculeux, qu'il féconde avec allégresse , voyant tout fleurir sous la rosée de ses sueurs , et écoutant comme la chanson d'autant de joyeux oiseaux les doux souvenirs de ses labeurs, que le Ciel a bénis.

demain! demain!

Je ne décidais rien , cependant ! Je remettais de jour en jour, d'heure en heure ; et plus d'un mois s'était passé, éclairant mes idées, dissipant mon ignorance, dissolvant mes doutes, ruinant mes objections... : chose étrange et terrible ! ne changeant rien à T incertitude de ma volonté. La conviction de l'existence dé Dieu m'avait conduit à toutes les convictions catholiques. Je ne bataillais point sur les dogmes ; ils n'offraient rien à mon esprit qu'il ne lui fut aisé d'admettre, et là oii tout ne m'était pas parfaitement clair, je comprenais du moins que je ne pouvais comprendre. Dieu, sans doute, avait bien voulu faire cette grâce à ma bonne foi. Je ne discutais pas davantage , on le croira , sur la nécessité de me résoudre enfin, et d'aller à Dieu. Mais plus les entraves qui m'arrêtaient devenaient faibles, moins je voulais les avouer, et plus je craignais moi-même de les contempler. Le péché était dans mon âme : il défendait sa proie ; il me suggérait mille ruses, mille retards. Je souhaitais sa défaite, et je redoutais autant que lui l'instant où il serait vaincu.

Ma raison était impuissante, mes meilleurs désirs avortaient, la grâce était méprisée , la crainte même ne pouvait me presser d'aiguillons assez ardents. Je ne pou-

vais vaincre que par le secours du sacrement de pénitence, et le démon, qui régnait en moi, m'inspirait pour la confession une invincible horreur.

— Hé quoi! me disais-je, aller me jeter aux pieds d'un prêtre , dérouler à ses yeux toute ma vie , et me montrer à lui , non tel que mes amis me connaissent , mais tel que je suis en effet ! arracher à l'oubli où je m'efforce de les tenir devant moi-même, tant de souvenirs amers ! dépouiller de leur manteau d'hypocrisie tant d'actions de belle apparence , mais en réalité détestables, par où j'ai usurpé l'estime des autres ! Et tout cela, pourquoi? pour prendre ensuite un engagement que je ne pourrai tenir, peut-être pour promettre de renoncer à des habitudes qui sont celles de ma vie , de vaincre des instincts qui m'ont toujours vaincu, de ne plus rechercher mille choses qu'il m'est aisé de mépriser, sans doute..., qu'il m'est impossible! hélas ! de n'aimer pas !

Gustave suivait avec une tendre inquiétude mes combats intérieurs : cette science du cœur humain que donne à tout chrétien le vigilant examen de son propre cœur lui permettait d'en saisir les péripéties renaissantes ; la charité lui inspirait d'user de ses droits de vieil ami, pour m' offrir discrètement les avis que mon orgueil et ma confusion ne voulaient plus demander. Quelques mots suffisaient pour donner passage au torrent de mes angoisses, et certes il n'aurait pas eu grand' chose à faire pour recevoir en entier ces aveux que je craignais de porter à l'oreille d'un confesseur. Tant c'est encore un besoin naturel et impérieux que celui de s'accuser et de gémir, de jeter hors de l'âme ce fardeau d'iniquités qui l'oppresse , pour y faire plus large place aux nobles sen-

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timeiits ! Mais (iuslavc inc disait : (( (la ii'ost point à moi qu'il faut conter ta vie ; Dieu ue te demande de faire ces aveux qu'à ceux qui ont le pouvoir de t' absoudre, l^our moi, je ne pourrais te plaindre davantage : j'y risquerais peut-être de t' aimer moins. Le démon nous suggère le désir de ces confidences , dont il espère double profit, et par le scandale qui peut en résulter, et par la funeste habitude que l'on y prend de parler de ses fautes sans les laver et sans en éprouver de repentir ; mais en même temps il sait nous inspirer l'horreur de la confession, parce que la confession est accompagnée des grâces célestes , en assez grande abondance pour que nous puissions triompher de lui. Tu ne comprends point cela? Explique autrement ce penchant étrange à révéler tes secrets à un homme qui peut les trahir, plutôt qu'au prêtre, qui doit les emporter dans la tombe, et qui probablement en a entendu de beaucoup plus effroyables : car de plus vieux et de plus grands pécheurs que toi se sont convertis , et ont obtenu le pardon.

« Crois -moi, prends Dieu à ton secours; mets cette forte garnison dans ton cœur, cerné par tant d'ennemis irrités de n'y phis pénétrer sans obstacle. Tu as essayé de beaucoup de choses pour obtenir la paix et triompher de toi-même, et tout a été en vain ; mais tu n'as pas essayé des moyens que la rehgion vient t' offrir ; essayes -en. Voilà dix-huit cents ans qu'ils réussissent dans le monde ; ils m'ont réussi à moi-même, car c'est une page de mon histoire que je hs dans tes tristesses. Ils seront tout-puissants pour toi , comme ils l'ont été toujours pour tout homme de bonne volonté. Paix aux hommes de bonne volonté ! voilà ce que les anges chantaient dans la nuit de Bethléhem.

(( Quant à persévérer, ne t'inquiète point : outre un miracle de la grâce , que tu ne peux bien comprendre qu'après l'avoir éprouvé, l'Église sait retenir ses enfants lorsqu'une fois ils se sont jetés dans ses bras. Par une foule de pratiques confiantes et douces, qu'elle nous enseigne, qu'elle multiplie, et à chacune desquelles elle attache quelque secourable faveur, nous prenons une si chère coutume de garder la pensée du ciel et de nos devoirs, que bientôt nous n'imaginons plus qu'on puisse l'oublier. Tu vivras tous les jours sous la protection de tes prières du matin, tu t'endormiras sous les ailes de ton bon ange ; dans toutes les actions de ta vie, un mot, le moindre objet, la plus futile et la plus inapparente des choses, suffiront pour éveiller en toi des sentiments de confiance, d'amour et de repentir, que Dieu se chargera de faire fructifier ; tu marcheras dans ses promesses et dans ses menaces, qui sont saintes aussi et secourables ; et si tu tombes, il te relèvera. Ce que je te dis là, j'en suis sûr : Dieu l'a fait , non pas une fois , mais cent fois, et mille fois par jour pour moi-même, et tu n'es pas d'un moindre prix devant son amour. Tu ne peux le savoir, il est vrai, comme je le sais ; tes yeux ne sont pas tout émerveillés et tout éblouis de ces continuels miracles ; Dieu en met l'adorable spectacle au prix d'un acte de foi et d'obéissance , que tu t'obstines encore à lui refuser, tu restes au pied d'un mur qui te cache les merveilles et les fruits de TÉden. Franchis ce mur comme tant d'autres l'ont franchi : tu verras, comme ils ont vu. comme je vois.

« De quoi s'agit-il, après tout ? de dire à Dieu ce qu'il sait déjà. Car si son oreille peut entendre tes péchés , nul doute que son œil peut les voir, que sa mémoire

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peut s'en ressoiiviMiir. Son^c donc à ce (jiio serait, la coiiibssion si clic n'ctait qu'une invention purement humaine: combien elle serait niaise, inutile, funeste, impraticable et pour le pénitent et pour le confesseur ! Songe ensuite au miracle de son universalité, de sa durée, de ses effets simplement visibles, et cherche encore à ne plus entendre le cri du simple bon sens, qui en proclame la divinité ! Or, que signifient les mots et les idées, qu'est-ce que la raison, si nous nions qu'il y ait toute sagesse et toute puissance là où nous sommes forcés d'avouer qu'il y a divinité? Nous portons en nous une source maudite de toutes les fautes : c'est l'orgueil qui pousse l'homme à s'instituer seul juge de la légitimité de ses actions. Mais l'homme est juge et partie : il est donc mauvais juge, juge lâche et' corruptible, et tu le sais bien ! Rarement il se condamne , plus rarement il s'impose une peine lorsqu'il s'est condamné ; presque jamais il n'exécute sur lui cette peine insuffisante , qu'il prononce sans lumière, qu'il n'a pas le droit de prononcer, qu'il prononce non par humilité, mais par orgueil, et pour l'accomplissement de laquelle lui manquent et la force des grâces divines et le secours de sa propre volonté. De là cette succession non interrompue d'erreurs, de fautes, de crimes qui le déconcerte, qui le décourage , étouffe ses regrets , fatigue la grâce , et le jette enfin dans un endurcissement où , perdant la conscience du bien et du mal , il ne comprend plus rien à lui-même, renonce au combat, s'accepte mauvais , gâte par d'égoïstes calculs même les bonnes actions qu'on lui voit entreprendre, et s'applaudit de sa malice, — jusqu'au moment fatal de son réveil dans l'autre vie , quand la justice impérissable qu'il a méconnue le frappe pour

l'éternité de remords éternellement inutiles. Que faire à cela! Cet enchaînement déplorable de fautes, chaque jour plus grandes et chaque jour plus aisément commises, c'est l'ordre de la nature abandonnée à ses propres efforts ; et l'on ne comprendrait pas même que Dieu, qui nous a formés si fragiles, en fit l'objet de ses punitions , s'il ne nous avait donné de quoi vaincre nos faiblesses, et mis quelque part, à notre portée, des guides pour nous éclairer, des remèdes spirituels pour nous guérir, des cordiaux pour nous fortifier. La confession est tout cela ! C'est l'orgueil qui te tue , et tu vois, par le sentiment d'humiliation dont la confession t'épouvante, combien elle combat et asservit l'orgueil. Tu vas aux pieds du ministre de Dieu comme l'enfant à son père ; tu lui dis : J'ai péché. Dieu le sait bien, que tu as péché ; mais , par le fait de ton aveu , tu reconnais un autre juge que toi-même, et tu lui demandes grâce ; c'est là ce qu'il veut de toi. Or ce juge est légitime et tout - puissant ; il t'impose une pénitence légitime, et, moyennant l'humble accomplissement de cette pénitence, qui consomme la défaite de l'orgueil, il te fait remise entière des peines éternelles jusqu'alors encourues.! Ce n'est pas tout : ce juge que tu es allé chercher, tu l'appelles ton père, et c'est un père, en effet, que tu trouves en lui. Dieu, qui t'a conduit à ses pieds par l'impulsion d'une grâce immense, lui inspire, dans la profusion de ses miséricordes , une connaissance de ton âme et de tes besoins spirituels que toi-même tu n'as pas si entière; ses avis, dictés par l'Esprit- Saint, te remplissent de consolation et de courage ; Dieu , que tu ne sens que par tes troubles , se fait sentir alors par la paix, l'allégresse et la délivrance, et la sainte assurance

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(le la viotoiiv en de iiomt'aiiv (.'oiiihats. Si la nuit se lait encore, qu'importe l;i nuit? Tu as un ^uide fidèle. Si l'orage éclate avec des redoublements de fureur, tu ne vois l'étendue des dangers que pour louer, dans l'ivresse et la sécurité inouïe de ton amour, la graudeur souveraine du Dieu dont la bonté te défend, te préserve et te sauve. Te voilà dans ce vaisseau de Pascal , battu de vagues et de tempêtes, que l'équipage, assuré de ton salut, ne voit point sans plaisir. Ne me dis pas que j'exagère , c'est un droit que tu n'as point. J'ai pleinement porté le poids de tes incertitudes ; tu n'as pas fait encore ce que j'ai fait pour en être délivré.

(( Permets-moi de te donner un exemple vulgaire , et certes bien au-dessous des choses dont nous parlons ; mais Dieu nous a environnés d'analogies dont notre intelligence peut aider sa faiblesse , comme le voyageur s'aide d'un bâton pour marcher. Supposons donc que tu es atteint d'une fièvre qui résiste à tous les efforts de la science : je te dis que j'ai souffert du môme mal, et que je m'en suis guéri par l'usage d'une certaine poudre qu'il est aisé de se procurer partout. Dis-moi après cela que tu ne peux me croire, que tu ne comprends pas que le sulfate de quinine guérisse la fièvre, lorsqu'une foule de remèdes également employés ne la guérissent pas. Tant que tu n'auras pas usé du moyen que je t'indique , mes raisonnements pourront ne pas prouver grand' chose ; mais les tiens ne prouveront rien. Seulement , je continuerai de me bien porter, tu continueras de souffrir.

« Tu es pauvre , nu , misérable , jeté aux destins comme un enfant sans famille ; toutes les ronces du chemin t'ont déchiré , faisant de ton corps une seule et douloureuse plaie ; personne n'a répondu aux besoins de

ton cœur ; ton esprit traîne péniblement d'effroyables problèmes ; tu n'as bu qu'à des sources amères , et tu n'as mordu qu'à des fruits pleins de cendre ; le souffle de ta poitrine est un long cri d'épouvante et de désespoir, tu vis avec l'horreur du passé , du présent et de l'avenir : c'est ainsi que j'ai longtemps vécu. Mais près de moi, sur ce chemin périlleux oij je me lamentais jusqu'à mourir, on m'a fait voir tout à coup une maison magnifique, à la porte de laquelle on m'a dit de frapper. Hé quoi ! couvert de haillons et de souillures , plus misérable que le ver et plus abandonné, que je demande Feutrée de ce royal séjour î Oui , frappez au nom même de votre infortune , au nom de votre abandon , de vos plaies et de vos souillures ; car là réside votre frère et votre sauveur, là sont vos frères et vos amis, impatients de vous recevoir et de vous secourir. Et comme j'hésitais encore , la porte s'est ouverte ; les serviteurs de la maison, s' avançant au nom de leur maître, m'ont supplié d'entrer, m' assurant qu'on ne me renverrait point et que je serais guéri. J'hésitais toujours : alors le fils du maître, aussi puissant que le maître et maître lui-même, est venu : il m'a dit que non seulement je pourrais entrer, mais que c'était mon droit inaliénable, et qu'il me l'avait acquis lui-même, par amour pour moi, au prix de son sang et de ses douleurs ; que maintenant son Père et mon Dieu, jadis irrité , me voulait pardonner, m'ouvrait ses bras, et qu'en m'y jetant je serais guéri. Il me persuadait , et cependant je voulus fuir ; il me suivit , me pressa de douces paroles, et, par la connaissance qu'il me donna de mes maux , me convainquit enfin que lui seul pouvait être assez puissant et m' aimer assez pour les guérir. Je m'abandonnai à lui ; je le suivis dans la

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(li^meurc de son Pcre; j'y lus sjilué du doux nom d(i lils, et jo sentis quavec ce titre de gloire j'entrais en possession d'une autre vie. Des mains sacrées effacèrent mes souillures, pansèrent mes plaies pour m'en faire rougir, me présentèrent une nourriture divine qui me ranima, éclairèrent mon esprit des flots d'une lumière qui 'n'y laissa point d'ombre. Tant de bonté m'enseigna promptement T amour, tant de miracles m'eurent bientôt revêtu de confiance; et, guéri de mes plaies comme il m'avait été promis, plein de foi, enivré du saint bonheur de la reconnaissance, heureux de ma dignité reconquise, tranquille sous tant de protection, ravi parmi tant de clartés, je marche libre de mes vieilles entraves, unissant mon allégresse aux cantiques joyeux de cette nature si morne naguère ; et là où je succombais sans cesse , aujourd'hui, par la force de Dieu, qui m'a sauvé et qui me sauve, je ne chancelle même plus. :Et toi qui te lamentes et qui doutes, les serviteurs de Jésus t'avertissent; Jésus lui-même te presse, et tu le sais bien, de le suivre où je l'ai suivi, dans sa maison, dans son Église : tu n'en as point contemplé les merveilles ; mais aussi tu n'en as point franchi les portes. Moi , j'y suis entré , je te dis que ces merveilles y sont et que je les y ai vues. »

Je ne pouvais point répondre , et je ne voulais pas agir. Je demandais du temps : je île savais pas cette chose et cette autre, que je prétendais nécessaire d'apprendre ; je ne me sentais pas si troublé ni si malheureux qu'on croyait, ni si pressé d'entrer; et Dieu ne faisait point ce miracle en ma faveur; Dieu avait été patient jusqu'alors : il m'accorderait bien encore quelque délai.

« Es-tu donc plus avancé qu'hier? continuait Gustave. Si tu savais, quand l'heure est venue, comme on regrette

de ne l'avoir point hâtée autant qu'on le pouvait , au lieu de l'avoir retardée opiniâtrement ! Songe que chaque jour accroît le nombre de ces fautes, dont la foule t'épouvante déjà jusqu'à t'inspirer de n'en faire jamais l'aveu. Ce que tu ne sais pas aujourd'hui, tu ne le sauras jamais ; peut-être même oublieras-tu, dans la nuit de ton endurcissement, que tu es un pécheur, et que Dieu t'a fait de sa tendresse un droit au pardon. Parce que Dieu t'a donné du temps , tu crois qu'il t'en donnera ! mais le temps que tu dois passer sur la terre est mesuré! la limite en est irrévocable, et c'est ce soir peut-être que tu vas l'atteindre. Ne dis donc pas que tu es jeune, que tu n'as point achevé ton bel âge, et que tu veux jouir de ta fraîche saison : ni toi ni moi ne pouvons prétendre que tu ne portes pas déjà devant Dieu les marques de la vieillesse. Tu es un vieillard, si tu dois mourir demain. »

Cette pensée de la mort me glaçait ; car je ne suis point entré dans le sanctuaire comme un noble enfant du Seigneur, par la porte radieuse de l'amour, mais en esclave , et rampant sous les voûtes de la crainte , avec tout le troupeau des cœurs abaissés. Cependant je ne pouvais me décider encore , et mon pauvre Gustave gardait comme moi le silence, craignant, s'il me poussait davantage, de m'irriter, ainsi qu'il était arrivé souvent.

Et tandis qu'avec Adolphe il demandait pieusement au Seigneur de me secourir, moi je faisais à l'enfer mes vœux misérables : je cherchais à me fortifier par mes plus mauvais souvenirs ; j'espérais de quelque événement le surcroît de courage dont j'avais besoin pour échapper à Dieu. Dans ce but j'allais tous les jours de-

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iniuidiM' à la poste dos lettres de Paris, sur lesquelles je comptais beaucoup, et qui devaient (5tre de nature à me rejeter tout à fait parmi ce que je craignais tant d'abandoiuier. Ces malheureuses lettres n'arrivaient point. Tous les jours on me répondait froidement qu il n'y avait rien en mon nom , et je me perdais en conjectures sur ce retard inexplicable. Puis, quand je m'étais longuement abandonné à la colère, aux soupçons, aux inquiétudes , je me disais : Si mes lettres n'arrivent pas demain, je n'hésite plus. Et le lendemain je remettais au lendemain encore , quoique les lettres ne fussent pas arrivées.

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