‹ Rome et LoretteChapitre 12 sur 50 · LA VILLA DES ROSES · texte numérisé non relu

LA VILLA DES ROSES

Sur l'une des collines de Rome s'élève une habitation charmante. On l'appelle la villa Palestine , à cause de sa situation, ou la villa Millns, du nom de son propriétaire actuel : nous l'avions baptisée, nous, la villa des Roses. En rappelant ce dernier nom, je n'ai plus besohi de dire pourquoi c'était une de nos chères promenades , et pourquoi le souvenir nous en est resté si doux. Aux avantages d'un site ravissant, d'un grand nombre de belles ruines , qui sont parsemées dans un vaste enclos , et d'une foule de souvenirs, qui, je dois le dire, nous touchaient peu ( car je ne sais même pas quelles sont ces ruines -là ; mais tous les visiteurs n'ont pas cette sauvage indifférence), la villa des Roses unit l'avantage encore d'être animée du soleil, et de jouir plus tôt et plus longtemps que les autres d'un printemps embaumé. Les roses y fleurissent partout , en espaliers , en gerbes , en bosquets ; elles encadrent des parterres , tout entiers semés de violettes ou d'immenses corbeilles de résédas. En vérité , Ton ne peut remercier trop les propriétaires de ces beaux lieux, qui n'ont point Tégoïsme de les garder pour eux seuls , et qui veulent bien les ouvrir aux étrangers. 11 serait malaisé d'exprimer combien les yeux sont charmés de cette prodigalité de fleurs, et au milieu

(le (jiu'l mia^c odorant on se pronuMic , ciitrc h- ciol et la terre, ayant sous les yeux les deux Homes; et avec quel enthousiasme de tendresse mélancolique Tamour des absents, parmi tant de joie, se ranime au fond de la pensée.

« Dieu soit loué d'avoir fait la terre si belle ! m'écriai-je.

— Et qu'il soit loué d'y avoir mis tant d'amertume et de douleur ! continua Gustave ; car on s'y plairait trop.

— Hé quoi ! lui dis-je , cette paix chrétienne dont tu me vantes si souvent les douceurs t'aurait- elle abandonné ?

— Ni la paix , répondit -il , ni , grâce à Dieu , le désir d'une paix plus complète et plus sûre, dans un monde où elle me sera éternellement assurée. Je ne suis point las d'un combat que Dieu m'a donné la force de soutenir ; cependant j'aime à penser qu'il aura sa fin. Or cette grande affection que nous prenons aux choses de la vie, c'est le combat ; et Dieu, qu'on est souvent tenté de trouver trop sévère, nous y secourt de deux façons : nous donnant la joie pour nous aider à supporter la peine, mêlant la peine à la joie pour nous rappeler que notre lot éternel n'est pas sur cette terre , et que nous avons à travailler pour mériter mieux. Que pourrions -nous désirer, si le corps habitait ici-bas en paix et en gloire , et si le cœur trouvait dans les tendresses humaines (je dis les plus pures et celles que Dieu sanctifie) tout ce qu'il y souhaite et tout ce qu'il y a cherché ? Mais la fleur et l'épine sont sur la même branche ; il n'est point de chemin aisé où l'on ne rencontre enfin la fatigue, de miel qui n'ait son dégoût, de beauté qui n'ait son imperfection, de paix humaine et de contentement terrestre où ne séjournent

l'inquiétude et le désir; cela est bien, et nous devons remercier Dieu de laisser en nous ces témoignages de notre infirmité. Je n'imagine rien qui puisse faire souhaiter à un homme raisonnable cent années de vie , — même d'une vie pure , ce qui est pourtant le plus grand allégement possible au fardeau des jours ; — car, fît-on, d'une pareille vie le ciel sur la terre, ce serait le ciel sans la présence de Dieu.

— Le ciel ! m'écriai-je , quelle image vous en faitesvous donc?

— Mais aucune image, reprit-il ; car je ne pense pas que le chrétien puisse embellir assez tout ce que ses yeux peuvent contempler sur la terre pour arriver à se former une idée imparfaite des splendeurs que le Seigneur habite , et qui sont à la mesure de sa grandeur et de sa puissance infinies. Le ciel est le séjour de Dieu ; l'âme fidèle y sera près de lui, à jamais dans sa grâce impérissable , dans son amour éternel ; elle y sera dans la compagnie de la sainte Yierge , des anges et de tous les saints ; elle ne craindra plus la chute ; ses plus nobles désirs seront satisfaits ; elle occupera un rang dont elle sera contente : c'en est assez sans doute , et cette espérance , cette certitude est suffisante pour nous faire prendre en patience toute peine qui nous est infligée ici-bas, en mépris tout plaisir que la volonté de Dieu nous y refuse. Mais Dieu est si bon, qu'il n'a pas borné ses soins à nous promettre l'entrée au séjour de sa gloire, et à nous révéler des saintes félicités qu'il nous y réserve tout ce que peut en comprendre la faiblesse de notre esprit. Il nous avertit à chaque pas , en toute joie, en toute chose, que la terre est un lieu d'épreuve et d'attente ; et , pour éviter que nous ne nous attachions

HOMK K'Y lAmUTlE IIO

à noUv exil, sa providence nous y impose d'inexorahlos déboires , nous y fait porter des désirs que rien ne peut combler, ou du moins qui ne sont comblés que par la ferme espérance qu'il établit en nous. Que de fois j'en ai murmuré ! combien J'apprends maintenant chaque jour à l'en bénir ! »

J'écoutais ces paroles , et toutes les autres bonnes paroles que l'on me disait, en cherchant à leur fermer mon cœur. Je ne pouvais les oublier, et je voulais penser comme si je ne les avais point entendues ; mais parce qu'elles pénétraient , comme le coin dans le chêne , dans ma volonté rebelle, plus je faisais de résistance, plus solidement elles tenaient. Quelle chose, en effet, ne devient pas pour l'intelligence chrétienne preuve et très grande preuve de la bonté de Dieu ?. Acceptons avec reconnaissance les douceurs de la vie , bénissons-en les amertumes.

Un saint François, dans sa sublime candeur, pouvait remercier Dieu d'avoir fait des fleurs si belles ; car, au milieu de leurs parfums , son âme , détachée de tout , s'élevait au saint désir de la mort ; mais pour nous, convives toujours affamés des désirs de la terre , c'est le piquant de l'épine qui rend la couronne de roses pesante à nos fronts, et qui nous fait désirer l'impérissable diadème que nous porterons à de plus saints banquets.

0 fleurs qui parfumiez ces beaux jardins où j'errais en causant du ciel et de mon âme , cœur à cœur avec un si agréable et si sûr ami! Doux était le spectacle, et l'entretien, et l'heure ; le soleil d'avril échauffait l'air embaumé, mille oiseaux chantaient dans l'espace , et Rome élevait jusqu'à nous l'éloquente voix de ses deux royautés. Mais des voix plus joyeuses que la voix des oiseaux, mais des

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cris plus éloquents que la voix de Rome, éclataient en mon âme , éblouie par instants d'un adorable espoir ; et pénétré, ravi, sentant en moi toute ma jeunesse, toute mon intelligence, tout mon avenir, je disais à ce vieil ami dont je serrais la main fidèle : Une existence n'a pas deux fois de pareils moments !

Et cependant, lorsqu'au retour j'aperçus de loin, sous un ciel brumeux, sur un triste rivage, la pauvre maison où m'attendait ma mère, et quand je reconnus ma mère elle-même , qui venait sur le seuil contempler cette route à laquelle depuis si longtemps elle redemandait son fils, ô fleurs , ô spectacles ravissants , ô belles heures de ma vie , combien vous fûtes oubliés ! 0 pâles allégresses de la chair, tout entières effacées par une seule de ces larmes jaillies de mon cœur.

Pourtant, mon Dieu, ce n'était là encore qu'une joie de la terre ; et cette mère , si tendre et tant aimée, n'est enfin que la mère de mon sang, de ma misère et de mon péché : que sera-ce donc, et que sera le souvenir de toute chose heureuse en ce monde , lorsque je reviendrai non plus à la maison de boue de mes parents mortels , non plus au berceau de cette vie pleine d'offenses , mais au palais de ma sainte origine et de vos impérissables splendeurs ; mais à Marie , la mère de votre amour ; mais à Jésus , qui a tant souffert pour me racheter ; mais à vous de toute éternité , mon père , et père de mon éternité ! Gloire à vous ! à vous seul honneur, bénédiction et louanges dans les siècles des siècles ! Amen.

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