L ANNIVERSAIRE
J'interromps ces récits, tracés d'une main rapide durant les loisirs que me fait la nuit ; j'écoute l'heure qui sonne. Un jour finit, un jour commence ; mais pour moi, cet instant a quelque chose de plus solennel : c'est une année qui finit, c'est une année qui commence. Vingtsept ans se sont accomplis depuis que ma mère m'enfanta dans les douleurs , et que , bienheureuse malgré ces douleurs , elle déposa son premier baiser maternel sur le front de son premier -né. J'ai besoin de mettre sous la protection du Ciel, qui m'a montré tant d'amour, cette année nouvelle dont il m'accorde de voir le commencement : je le prie de la rendre moins stérile en oeuvres de piété que ne l'ont été ses devancières, ces années maintenant enfouies , insaisissables , perdues ; perdues avec toutes les grâces et toutes les occasions de mérite que Dieu y avait attachées ; disparues avec tant de misérables rêves qui formaient , il n'y a que deux jours encore , mes projets d'avenir ; envolées sans retour avec un grand poids d'actions condamnables, que je pouvais ne pas commettre , et qui vont m' attendre au tribunal de Dieu pour m' être reprochées au jour du jugement, et pour me confondre à jamais, si je ne profite en hâte des instants , peut-être bien courts , que
la clémence divine me laisse encore, afin que j'expie, afin que j'atténue par mon repentir, et surtout par des actions meilleures , le terrible compte que tôt ou tard je rendrai ! Je demande à ceux qui liront ces pages , maintenant que je vis , ou quand je serai mort, d'être assez charitables pour donner à mon âme le secours d'une prière ; et surtout je les engage à faire eux-mêmes ce que je fais en ce moment, à examiner leur vie, à demander grâce pour l'avenir. Quels qu'ils soient, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, leurs années passeront comme ont passé les miennes ; bonheur, malheur passeront comme souvent mon bonheur et mes peines ont passé ; et leur vie ensuite finira comme la mienne doit finir : il n'en restera rien , que le bien et le mal dont Dieu fait là-haut la balance. Mais , poussière et brin d'herbe, je puis cependant élever une voix qui rassure mes frères ; car je suis pour moi-même et pour les autres , dans ma misère et mon infirmité , un grand exemple des miséricordes infinies de Dieu. J'ai marché dans beaucoup de sentiers douloureux et obscurs; j'ai été bien pauvre, bien faible, bien seul; cependant j'ai senti toujours sa providence à la portée de ma main ; il a toujours mis sur les buissons de la route assez de graines pour me nourrir. J'ai suivi longtemps des voies funestes, mais quand j'ai crié vers lui il m'en a retiré ; je me suis trouvé sans abri, et c'est alors que j'ai connu sa bonté souverame, et qu'il m'a chaudement revêtu des rayons de son soleil ; enfin j'ai eu le malheur de placer ailleurs qu'en lui mes espérances , et , c'est le miracle de tendresse dont je dois le plus le bénir, il m'a bientôt fait voir combien sont vains, trompeurs et fragiles, tous ces palais de chi-
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mi'i'i^s {)[[ nous chorclions à nous n'IuiJiiM', coidmk^ si son amour no suflisait pas. Oli ! (juo {\o soins visibles pour uno si misérable créature! Oh! (jue de longanimité pour un cœur si souvent ingrat ! que de patience à me répéter sans cesse ce que je devais apprendre, ce que je ne voulais pas savoir! Que d'abîmes dont je n'ai pu sonder répouvantable profondeur qu'après les avoir miraculeusement franchis ! Quand je contemple ce grand nombre de mes jours écoulés, rassemblés tous dans un seul souvenir, je vois une providence inépuisable en amour, qui en a dirigé tous les événements pour mon boidieur présent et pour mon salut éternel , comme si elle n'avait eu à s'occuper que de moi dans le monde , et comme si le monde entier n'avait été créé que pour moi ; et j'acquiers la certitude claire et palpable que Dieu, de toute éternité, a, en efTet, daigné s'occuper de moi, pauvre atome, et daigné s'en occuper constamment , tandis que j'ai passé de longues années sans jamais songer à lui, et que maintenant encore j'y songe si peu.
Oui, de toute éternité. Dieu a daigné s'occuper de moi : voilà ce que m'apprend chaque jour et chaque instant de ma vie. Est-ce sans raison qu'il m'a fait naître où je suis né , plutôt qu'ailleurs ? qu'il m'a conduit par mille aventures si profondes en utiles enseignements ? qu'il m'a fait rencontrer, par un enchaînement de circonstances qui, se tenant toutes, remontent jusqu'à l'infini , tant de bonnes âmes , tant de généreux amis , qui ont travaillé à soutenir ma vie, à éclairer mon cœur, après qu'ils eurent eux-mêmes, par une suite d'autres circonstances également multipliées , également incalculables et merveilleuses, reçu la lumière qu'ils devaient
me communiquer? Est-il, dans l'histoire du monde, un seul événement , grand ou petit , que je puisse assurer avoir été étranger ou indifférent à ce tendre dessein que Dieu semble s'être formé de mon bonheur et de mon salut? Il existe des hommes sur terre que je n'ai vus qu'une fois , qui ne m'ont dit qu'une parole en passant , que je n'entendrai plus, que je ne reverrai plus, car depuis ils sont morts ; mais cette parole a été pour moi l'occasion d'une bonne pensée, d'une bonne résolution ; elle m'a fait éviter une faute qui en aurait engendré mille autres peut-être. D'où viennent - ils ? N'est-ce pas Dieu qui les envoyait ? Il y a des écrivains morts depuis plus de mille ans , dont je n'ai lu qu'une page ; mais cette page m'a consolé dans un moment pénible. En la leur inspirant , Dieu ne songeait-il pas à ce moment de tristesse et d'abandon où j'aurais besoin, pour me consoler, d'un ami discret , qui toucherait aux plus secrètes plaies de mon âme sans que cependant je lui en eusse rien confié ? Qui donc a élevé sur les chemins ces croix qui ont arraché à mes distractions tant de prières ? Qui donc, pour réjouir mes yeux et mon cœur, a semé dans les champs tant de fleurs charmantes? Qui donc m'a conduit par la main , à travers des routes étranges et inouïes, auprès des âmes pleines de charité qui dès qu'elles m'ont vu m'ont donné le verre d'eau, le vêtement, le secours? et qui donc avait mis dans ces âmes cette abondante charité? C'est mon Dieu, c'est mon père. C'est lui qui, bien avant que j'eusse vu le jour, disposait sur mon passage tant d'abris bienfaisants, tant de voix consolantes , tant d'arbres chargés de fruits et chargés encore de fleurs ; et tant de cœurs pour m'aimer, que je connais déjà ; et tant d'autres que je ne
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ooiinais pas cncoro, que je roiicontrerai plus tard, selon mes besoins. Il songeait à moi , quand les aïeux de; nie,s aïeux dormaient encore dans le sein de leur mère ; il y songeait dès l'origine des tenqjs , comme maintenant il songe à ceux qui viendront à la lin des temps mômes , continuant par nos actions présentes , en vue de ces derniers-nés des hommes, l'œuvre de miséricorde qu'il prépare de toute éternité pour les humains. Oh ! chose solennelle ! pensée qui confond l'esprit et le frappe do vertiges dans les hauteurs sublimes oii elle le fait monter, de se dire et de savoir que nous , misérables créatures, nous ne faisons pas une action si vaine et si petite, qui ne soit pourtant un moyen dont Dieu daignera se servir durant toute l'existence du monde , et qui n'ait son influence sur les destinées futures dé tant d'hommes à naître , et peut-être de tant de nations qui ne sont pas encore formées !
Et au milieu de tout cela, dans cette chaîne immense et serrée , oii l'on est à la fois un anneau imperceptible et indispensable, dans cet édifice infini, où tout homme peut se considérer comme étant la clef de voûte et comme n'étant rien; pressé, retenu de tous côtés, se sentant libre pourtant, sentir qu'on l'a toujours été, qu'on l'est encore, qu'on le sera ! avoir de cette liberté suprême autant de preuves intimes qu'on a commis d'actions bonnes ou mauvaises ! vivre dans le miracle de l'union et de l'accord de la prédestination et de la liberté ! le contempler, le contempler comme on contemple le soleil, d'un œil ébloui et qui, à force de voir, ne voit plus ! Quelle incommensurable idée de la dignité de l'homme, de la tendresse, et, si l'on peut parler ainsi, de la délicatesse de l'amour de Dieu! Il veut être aimé librement, il veut
qu'on sache pourquoi on Faime. La prédestination, c'est la constance de ses bienfaits ; la liberté, c'est la raison et l'intelligence; l'accord, c'est la clémence et le pardon, c'est le sang de Jésus , qui , au moindre cri de repentir, tombe sur le péché, le dissout, l'anéantit, et sans cesse remplace par des œuvres de grâce qui sauveront le monde la multitude des œuvres de mal qui le perdraient... 0 mon cœur ! arrête ici , sois humble , tais-toi ! que veux-tu expliquer? est-ce toi qui t'épouvanteras d'un mystère? Ya , nourris-toi des fruits que ce soleil fait mûrir, et ne demande pas d'autres témoignages de sa vertu. Ce que tu comprends , tous les cœurs chrétiens le comprennent , aucune langue ne l'expliquera. Prie pour ceux qui s'obstinent orgueilleusement dans les ténèbres à nier ce que tu vois bien ; et si Dieu , touché par tes prières , leur inspire autant d'humilité , ils en sauront bientôt autant que toi-même, et plus que n'en peuvent apprendre toutes les analogies.
Mes frères qui vous refusez à Dieu , c'est pour vous que j'ose élever la voix, malgré tant de motifs qui m'imposeraient le silence si je n'écoutais que ma force et les conseils de l'égoïste raison ; c'est pour vous que je vous parle de moi-même avec cet abandon, sur lequel on se méprendra peut-être et qu'il peut paraître juste de condamner. Mais j'obéis à des entraînements plus forts que moi. Vainement, avant d'écrire, je me marque des limites que je ne franchirai pas ; quelque chose me soulève, m'emporte ; je ne puis plus m' arrêter ; et, tout étonné moi-même de m' entendre, je me demande si c'est moi qui viens de parler ainsi ; car jamais je n'ai prévu que je dirais ces choses, et tout à l'heure elles n'étaient pas dans mon esprit. Les voilà partout : je
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me croirais coupjihlo h prosent de no pas les diro. Ponscz ce que vous voudrez , mais c'est que je vous aime.
Priez pour moi si je vous suis utile ; priez plus ardemment encore si j'ai le malheur de vous scandaliser. Je n'ai point de mauvaise intention : j'ai regardé ma vie ; c'est la vôtre ; souvent je l'ai crue amère , elle est cependant pleine de bénédictions ; qui que vous soyez , c'est votre vie. Tout y a passé vite, et beaucoup de temps y fut mal employé : hélas ! n'est-ce pas encore votre vie ? Enfin j'ai demandé à Dieu de pardonner le passé : plus ou moins, qui n'a pas cette demande à lui faire? Je lui ai demandé sm*tout de protéger l'avenir; de multiplier dans mes jours l'occasion des bonnes œuvres ; de me faire vivre pour effacer le mal , pour mériter, pour l'aimer, pour le servir, pour être son enfant soumis' et fidèle , pour rendre à mes frères le bien qu'il m'a fait. Par l'ardeur des vœux que nous faisons ensemble, que ce soit ma vie ! 0 mes frères , que ce soit notre vie !