LE GESU
C'est le nom que porte , à Rome , la maison mère de la société de Jésus. Là réside le général de l'ordre, et l'on y voit encore, transformée en chapelle, l'humble cellule que saint Ignace habita. Mes amis avaient donné leur confiance à un religieux de cette illustre compagnie, vieillard chargé d'années et d' œuvres, dont la vertu et le savoir représentent dignement , dans la hiérarchie de l'ordre, toutes les qualités qui honorent ses membres français. Ils allaient souvent le voir, et quelquefois je les y avais accompagnés avec plaisir. Le bon père me semblait doux et vénérable, quoique je ne pensasse point avoir jamais affaire à lui. Mais ce qui me plaisait particulièrement , je le dirai , c'est un sentiment puéril : c'était la curiosité de pénétrer chez les jésuites, dont le nom m'offrait quelque chose de terrible et de mystérieux. J'étais de cette pauvre génération que les journalistes , les brochuriers et les orateurs d'une époque et d'une école qui maintenant (je le crois , du moins je l'espère) rendent le dernier soupir, ont engluée d'une si niaise ignorance. Gustave avait , il est vrai, un peu réformé mon jugement. Cependant il y restait bien des idées du Constitutionnel , qui, mêlées aux miennes, faisaient un extrême ragoût. Me voir chez les jésuites me paraissait toujours non moins étonnant que hardi. Le moyen, en effet, d'imaginer, après la belle
éducation que l'on nous donne , après ce que nous apprennent les écrivains , les professeurs , et les doctrines d'égoïste émulation qui font de la vie un champ de course et de guerre contre le prochain ; le moyen , disje, de comprendre qu'il y ait des hommes uniquement occupés de prière, de dévouement, et de qui la suprême ambition ici -bas soit d'être parfaitement pauvres , parfaitement humbles , parfaitement obéissants ! Nécessairement, pensais -je, il y a sous ces apparences quelques grands et redoutables projets, que l'on n'avoue pas. Ces folles visions commencèrent à s'effacer lorsque j'entrai dans la cellule du bon père qu'allaient voir mes amis. Hélas ! l'ancienne mansarde oii mon adolescence s'était écoulée au milieu de tant de privations, adoucies par tant de joyeuses espérances, n'était pas plus étroite ni plus indignement meublée. Enfant pauvre du plus pauvre peuple, je n'avais eu ni un lit plus dur, ni une lampe plus fumeuse, ni des chaises plus rares, ni, sauf la différence des sujets, des estampes plus grossières, collées sur la nudité du mur. Mais une lumière éblouissante pénétrait dans ma mansarde : et ici le jour semblait fuir la petite fenêtre qui lui imposait la mauvaise humeur de ses vitres noircies. Mais si j'étais pauvre , j'étais jeune ; si ma cage était aérienne, j'y chantais comme l'oiseau : et c'était ici le séjour d'un vieillard courbé par cinquante années de travail, savant, illustre, et, pour tout dire, un des flambeaux de la chrétienté. J'étais, moi, sorti de ma mansarde , et j'avais pu viser dans le monde à tous mes désirs : lui , tantôt sous un ciel et tantôt sous un autre , à travers beaucoup de persécutions et de souffrances , il n'avait trouvé, voulu, cherché, conquis, que la pau-
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vreté humble et constante où je le voyais, et dans laquelle il voulait mourir, après l'avoir, au plein soleil de ses jeunes années, choisie pour épouse, en repoussant du pied la liberté, la richesse, la gloire, qu'il pouvait conquérir aisément.
D'où venaient ces résolutions étranges? Qui avait poussé le saint vieillard à cette vie de sacrifices? Qui l'y avait retenu, qui l'y rendait content? et non pas seulement lui , mais tous ses frères , jeunes et vieux , que je voyais passer portant sur leurs visages les éclatantes marques du travail, de l'humilité, de la douceur et de la paix ! Et quels ambitieux étaient-ils donc, ne mettant pas même leurs efforts à vaincre les ambitions humaines, mais les ayant vaincues une fois pour toutes et à jamais !
Il y avait là une énigme , et , grâce au Ciel , j'en pouvais trouver le mot : l'amour de Dieu !
Longs et sombres corridors du Gesù ! dignes ministres du Seigneur qui les parcourez , occupés de pieuses pensées et de projets de sacrifices ! maison bénie , d'où s'élèvent, comme d'un encensoir toujours brûlant, des prières qui n'implorent que le travail et le martyre : oh ! combien je vous aime ! Vous n'êtes pas seuls, grâce à Dieu , ni dans Rome , ni dans le monde ; mais pour la première fois vous m'avez montré la pauvreté sainte et joyeuse, l'humilité couronnée de la seule véritable gloire, les promesses de la foi plus puissantes sur le cœur de l'homme que toutes les réalités de la vie ; et je n'ai bien compris jusqu'où le Seigneur a eu pitié du monde qu'après vous avoir connus.
Loué soit le Seigneur notre Dieu de l'éclatante lumière qui rayonne au front de ses saints, et du feu inextinguible dont il veut que la charité consume leurs cœurs !
XYII
SUH LA SCIENCE
L'opiniâtre lâcheté de mes irrésolutions, l'inertie, indigne de tout être doué d'un peu de cœur et de bon sens , dans laquelle je me plongeais pour échapper aux infatigables persécutions de la grâce, me devenaient chaque jour et à chaque instant plus insupportables. Je n'y trouvais nul repos, nul allégement même passager. Il ne suffit point de se boucher les yeux et les oreilles, lorsqu'on a une fois vu et entendu ce qui plaît ou ce qui épouvante : l'image reste en nous , plus séduisante ou plus terrible ; les échos de l'intelligence donnent un accent plus pressant ou plus sombre aux paroles qui les ont frappés, et, pour un grain de vérité qui pénètre en nous à l'aventure, bientôt germe un épi.
Mais, sans parvenir à rassurer mon âme, qui gémissait, et qui voulait être sauvée, sans espérer que j'y dusse parvenir jamais, je voulais au moins relever devant mes amis l'honneur si compromis de mon amour-propre. Je cherchais continuellement des prétextes, des sophismes, qui pussent leur faire croire à des doutes que je n avais déjà plus au moment où je les formulais ; et toujours battu sur ces doutes, je m'appliquais toujours à en imaginer de nouveaux. Que disais -je? Je ne saurais ici le rapporter, et ce n'est pas par un reste de cet amour-
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propre coupable : c'est qu'en vérité je ne m'en souviens plus. Mais vous qui luttez encore contre Dieu , tenez pour assuré que je disais tout ce que vous dites sans y mettre vous-mêmes, probablement, plus de sincérité que je n'y en mettais ; car le bon sens, la saine intelligence, le savoir, je ne dis pas le mien, qui est nul, mais le savoir le plus étendu , fournissent peu d'objections. L'orgueil, le délire des sens , le bestial attachement qui nous assujettit aux joies de la matière, voilà ce qui lutte en se cachant sous le manteau de la raison. Quel homme , en effet , osera dire franchement : — « Je ne suis rien ; je ne puis rien créer, et tout ce que je vois me prouve un Créateur. Ce Créateur a fait toutes choses , et les a faites de rien ; car si l'intelligence même de l'homme est dépourvue des facultés créatrices , et ne peut faire naître spontanément , par l'effort de sa volonté , ni un brin d'herbe ni un vermisseau , comment comprendre que la matière inintelligente se soit d'abord créée elle-même, puis qu'elle ait formé l'ordre du monde , et enfin qu'elle ait enfanté en dehors d'elle cette vie de la pensée qu'elle n'a pas ! Il y a donc un Créateur préexistant à toutes choses , que je devrais croire préexistant à lui-même., si je pouvais nier son éternité. 11 est maître de la vie, il est maître de la mort ; il n'a point commencé, il ne doit point finir ; cela est évident , et de cette évidence il m'est aisé de conclure et sa toute-puissance et sa perfection. Comme tout ce qui est sur la terre, je suis sa créature : s'il m'a fait, il me connaît ; il sait ce qui se passe dans mon cœur, il voit l'action de cette intelligence, qu'il m'a donnée ; par le don de cette intelligence , refusée aux autres créatures , il m'impose envers lui les devoirs qu'elles n'ont pas. J'ai certainement autre chose
à faire qu'à végéter comme la plante, et qu'à vivre comme l'animal : tout m'en avertit, tout me le prouve, et j'en suis d'accord. Qu'ai-je donc à faire? je l'ignore; mais on me dit que le Créateur a institué des hommes pour m'en instruire , et ma raison comprend sans peine qu'il en doit être ainsi : la société spirituelle doit avoir sa législation et ses juges, comme la société corporelle a les siens , sans lesquels elle ne pourrait subsister. J'irai donc à ces hommes, et je leur demanderai de me faire connaître la législation qui régit les âmes... Non, je n'irai pas ! Ils me commanderaient des sacrifices auxquels je ne veux pas consentir ; ils exigeraient que j'acceptasse des croyances qui ne me sont pas parfaitement claires ; ils proposent des mystères, je prétends qu'il n'y a pas de mystères pour moi. Si je veux bien croire que Dieu a fait le monde, je ne veux pas croire qu'il ait fait quelque chose de plus ; s'il a donné à l'univers des lois toujours obéies , je ne veux pas admettre qu'il m'ait donné des lois. La législation que je cherche est en moimême, et si elle paraît insuffisante et obscure, je m'arrange de cette insuffisance et de cette obscurité. Je nierai 1# Créateur, que tout me révèle, plutôt que d'avouer son pouvoir ; ou j'avouerai son pouvoir, et je ne m'y soumettrai pas. Je préfère le despotisme du monde à l'autorité de Dieu ; j'aime mieux les joies que je puis me procurer n'importe comment, — elles me sont plus chères, toutes souillées de la boue où je vais les chercher, — que ces joies douteuses de l'espérance qu'il faudrait acheter par tant de privations. »
Yoilà ce que l'on pense. On ne le dit pas , car on est plus maître de le penser que de n'en point rougir ; et, pour ne pas le dire, on se rejette ou dans la torpeur de
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kl brute, cm dans la mauvaise foi des subtilités. Ou ne comprend ni la vie ni la mort, on ne se compreud pas soi-même, et Ton voudrait pénétrer clairement tous les secrets du ciel et de Dieu! Dieu sait tout, permet tout; pourquoi donc a-t-il permis le péché? Pourquoi nous a-t-il donné des instincts contre lesquels nous devons lutter? Pourquoi cette curiosité destinée à s'irriter contre tant de mystères? Qu'est-ce que la Trinité?... Mille questions semblables ! Et aucune réponse ne nous agrée, parce qu'au bout de toutes les solutions se présentent les devoirs que nous voulons éluder à tout prix. Quelquefois je me fâchais contre mon pauvre Gustave ; je le trouvais insupportable de prétendre avoir toujours raison. « Ce n'est pas moi, me disait-il, qui ai raison, je ne te donne point des choses que j'aie inventées; je n'y mets aucun orgueil, je n'y prétends aucun honneur. Mais je te répète les paroles de la Sagesse éternelle; et voilà pourquoi tout ce que tu peux dire est vain , ne m'ébranle point , et j'oserai ajouter, ne te satisfait point toi-même. D'ailleurs, pas plus que moi, tu n'imagines rien; tes arguments sont vieux comme l'homme et comme le péché ; tu ne te sers pas même de tous ceux que l'esprit de révolte a façonnés bien longtemps avant toi. Sous l'inspiration de l'orgueil , la science humaine s'est complu à en accroître le nombre.
— Ah ! m'écriai-je, m' emparant de ce mot comme d'un grand avantage , bienheureux es-tu que je ne sois pas savant, que je n'aie pas longtemps approfondi et fouillé ces matières ! je saurais...
— Que saurais-tu ? interrompait-il à son tour. Que les plus savants hommes, au bout de leurs plus sublimes efforts , ou sont tombés dans la folie , ou se sont préci-
pités avec amour au pied de la croix ! Quel est le champ de la science? c'est le monde. Qu'est-ce que le monde? c'est l'œuvre de Dieu. S'il y a des savants qui trouvent dans l'œuvre de Dieu des arguments contre l'existence de Dieu, cela me semble moins un prodige de science qu'un prodige de stupidité. Ils cherchent, ils analysent, ils découvrent , quoi ? — que ce qui nous paraissait simple est composé, c'est-à-dire que là où nous ne voyions qu'un miracle, il y en a cent, il y en a mille, il y en a à l'infini : que l'homme, par exemple, n'est pas un bloc de chair animé , mais un assemblage merveilleux de pièces diverses concourant au même ensemble, sous l'action d'un je ne sais quoi qui vient on ne sait comment , qui s'en va sans qu'on puisse s'y opposer, qui retourne ils ne savent où. Ils retrouvent, à des degrés différents, de mêmes lois et de mêmes complications dans tous les êtres et dans toutes les choses : l'eau est composée de tant de parties; l'air, de tant; cette substance se modifie sous l'action de cette autre : l'expérience apprend aux savants à opérer ces modifications , elle ne leur apprend pas à ne point les opérer, lorsqu'ils ont une fois placé les choses et les substances dans les circonstances où elles se modifient. Ils ne créent donc pas de lois nouvelles ; mais ils font de nouvelles applications d'une loi préexistante et de certaines forces de la nature, qui n'en existaient pas moins pour n'être pas encore connues. La science constate, applique; encore une fois elle ne crée point. Quel savant a créé, c'est-à-dire fait de rien quelque chose, ne fût-ce qu'un brin d'herbe, ne fût-ce qu'un grain de poussière? Dieu a dit : Que la lumière soit , et la lumière fut.
xUnsi le mystère est partout , jusque dans la vertu qui
fait que la plus vile des substances, sous l'action de telle autre substance, également vulgaire et méprisable, change de couleur, se dissout ou s'anéantit. Qui a voulu, réglé tout cela de toute éternité? Qui a déposé dans les substances les plus contraires ces vertus mystérieuses, par où elles s'unissent et se confondent jusqu'à engendrer d'autres substances et des agents nouveaux , par où elles se combattent jusqu'à s'entre-détruire? Si quelque savant prétend me prouver que c'est le hasard, ou que la nature elle-même Fa ainsi réglé dans ses desseins , je ne suis pas grand clerc, mais je me fais fort de prouver, devant toutes les académies du monde , que ce savant-là est un sot.
Ce qui ne milite pas contre l'idée de Dieu dans l'ordre matériel se trouvera-t-il dans l'ordre moral? Et après que l'homme a fatigué son intelligence à constater partout dans le monde la trace d'une volonté créatrice souverainement sage, toute -puissante, infinie en miracles; au lieu de reconnaître dans cette intelligence même le chef-d'œuvre du grand ouvrier qu'elle admire , y verra-t-il ou quelque chose qui l'égale, ou quelque chose qui le nie? S'il prétend cela, il ne le prétend que pour lui-même ; cette monstrueuse impertinence émeut de pitié mon intelligence , à moi , qui tressaille de joie sous les regards paternels de mon Créateur, et qui par là donne un démenti formidable à tous les savants possibles et à tout ce que la science pourra jamais inventer contre la foi.
Mais la science tombe rarement dans cette abjection , de nier Dieu; auquel cas le savant n'est plus un savant, mais un catalogue, et, si je puis m' exprimer ainsi, une sorte d'armoire où sont renfermés des livres et des col-
lections. La science est plus adroite et plus orgueilleuse : elle admet Dieu , et tourne ses efforts à combattre l'Église. Dieu, pour elle, est bien un créateur toutpuissant, un législateur très sage, qui a fait toutes choses dans un ordre et dans une régularité admirables, sauf la société humaine, à laquelle il n'a donné ni législation , ni juges , ni instituteurs , car tout cela c'est l'Église et tout ce qu'elle a mission d'enseigner. En sorte que , si nous en croyons cette science , si vaste et si profonde, l'intelligence de l'homme est véritablement le seul mal qu'il y ait sur la terre, puisque, poussée par de mauvais instincts et les dirigeant à son tour, elle possède avec la haine de l'ordre le pouvoir de s'en écarter, avec l'amour du mal le pouvoir de l'accomphr ; ce qui ne se remarque en aucune, du reste, des choses créées , que l'on voit toutes assujetties à des lois dont elles ne se départent pas : les astres donnant leur lumière, la terre sa végétation, les arbres leurs fruits, les brebis leurs toisons, l'air et l'eau faisant les offices auxquels on sait les employer, et jusqu'aux plantes vénéneuses et aux bêtes malfaisantes continuant de payer fidèlement à l'homme leurs tributs dont il peut tirer profit. Cette loi, qui est la seule raison d'être du monde, fhomme ne l'a pas reçue, et, sans doute, il l'attend encore après des milliers d'années de souffrances; mais il fattend en vain. Le moyen, en effet, de croire qu'il la recevra ! 11 continuera donc de souffrir, abandonné à son insuffisante sagesse , qui s'agite, depuis que les siècles ont une mémoire , sans avoir pu trouver parmi les flots mouvants de tant de doctrines folles , désespérantes , dégradantes , la terre ferme où elle doit s'établir en paix. ' Il existe bien, il est vrai, une société qui s'intitule
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l'I^giiso ratlioli(jiio : ollo dure sous su forme actuelle depuis dix-huit cents ans, avec les mômes croyances et les mêmes préceptes ; et , par une suite non interrompue de faits extraordinaires , qu'on dit appuyés sur les plus clairs témoignages, elle prétend établir son point de départ à ce berceau formé par les beaux ombrages de l'Éden, où le premier homme fut fait du limon de la terre, mais aussi des mains, du souffle et à l'image de Dieu. Cette société , cette Église , prétend garder le dépôt des traditions antiques , confirmées et modifiées par de nouvelles lois reçues de Dieu même ; elle prétend avoir la connaissance de Dieu et de Fhomme; elle présente , elle offre , elle va porter à tous les hommes une doctrine en dehors de laquelle nulle autre doctrine n'a pu s'élever sans se dissoudre à l'instant , comme un corps que la vie abandonne, et qui n'est bientôt plus qu'une pourriture où se remuent et s'entre -dévorent des insectes hideux. Dans cette Église et pour cette doctrine ont souffert et sont morts d'innombrables quantités de martyrs, ont travaillé d'innombrables quantités de puissants génies ; elle a certainement fait les plus grandes choses qui se soient faites ; elle a certainement eu pour enfants humbles et fidèles les plus grands hommes en toute espèce de savoir ; elle a été sans cesse attaquée par tous les moyens et de toutes les manières , et jusqu'à présent elle a toujours vaincu; et jamais elle n'a demandé d'autre prix de son triomphe que le droit d'éclairer ses ennemis , de leur pardonner, et de les aimer encore lorsqu'ils ne veulent ni de ses lumières ni de son pardon. Aux esprits entravés de doutes, elle promet des certitudes et des miracles ; aux cœurs troublés, la paix; aux cœurs vides, l'amour; à l'intelli-
gence déroutée , une règle ; à ces victimes de leurs passions désespérées de ne pouvoir les vaincre , une loi qui les dominera; à ces âmes honnêtes mais faibles qui se sont souillées et qui gémissent de leurs souillures, une eau régénératrice, sous les inépuisables flots de laquelle reparaîtra dans sa blancheur première l'honneur de leur pureté ; elle promet la joie aux malheureux , la rédemption aux captifs , le pardon aux coupables ; à tous , aux plus engouffrés dans les ténèbres , aux plus avant perdus dans l'abîme des douleurs, elle promet de les assouvir de lumière et d'espérance, et tout ce qu'elle promet, des millions et des millions d'hommes, aujourd'hui comme dans tous les siècles passés , élèvent la voix sur toute la surface de la terre pour affirmer qu'elle le donne pleinement, qu'ils le savent bien, qu'ils le savent pour l'avoir reçu d'elle et conservé par ses soins.
Or, lorsque l'on s'avise de dire cela aux savants, les uns n'ont point encore entendu parler de cette ÉgUse catholique, ou n'ont pas jugé qu'il fallut s'en informer plus au long , étant occupés à façonner un système bien autrement vaste et important que le sien; les autres, questionnés sur ses prétentions, ont trouvé dans quelque bibliothèque quelque bouquin où elles sont contestées : ils s'en tiennent là. Il y en a qui font gravement au miracle permanent de son existence des querelles de grammaire, et qui assurent que tout vient d'un mot hébreu mal traduit autrefois. 11 y en a qui veulent démontrer par la physique , la chimie et l'histoire naturelle, que la religion catholique pèche par la base, parce qu'un miracle est, suivant eux , impossible à Celui qui a fait cette belle et puissante nature, où tout est
mirarlo..., jusqu'à leur abrutissement! Et d'autres, par l'histoire, entreprennent d'établir que les saints, les papes, les évoques, le sacerdoce entier dans la majestueuse suite des âges chrétiens, n'ont été qu'une succession de fourbes, de faussaires , de tyrans, d'impudiques ou de niais : en sorte que Dieu n'a jamais tant permis de crimes et d'aussi noirs qu'aux hommes qui les ont accomplis en son nom. Quant à s'expliquer comment quelque chose de si puissant est sorti de tant de sources infâmes, comment des faussaires et des niais ont trompé si longtemps et trompent encore le genre humain, c'est à quoi ils renoncent. Là encore se trouve le mystère , le mystère inexorable devant lequel il faut absolument s'abaisser, partout où l'homme n'adore pas avec un respectueux amour la marque du doigt de Dieu.
Voilà ce que la science a façonné contre l'Église, qu'elle nie, pour qu'à sa suite la brutale ignorance nie effrontément Dieu lui-même; mais cette science, c'est la science impie , et par là même impuissante , bornée , stérile. Ses zélateurs ne sont pas entrés dans le sein de cette Église qu'ils accusent, ou dont ils contestent le pouvoir, ils n'ont pas essayé, par la pratique des devoirs qu'elle impose, de constater sur eux-mêmes l'inefficacité des secours qu'elle promet ; ils n'ont opposé à ses doctrines que des dénégations puériles ; et aucune des institutions essayées sous leur influence n'a obtenu de Dieu ce miracle de la durée et de l'unité, que l'Église présente au monde, et qui les confond.
N'est-il cependant que cette science-là? Tout ce qui compulse les vieilles annales, tout ce qui fouille, sonde, interroge l'homme et la nature, est-il à ce point contraire à l'Église , à la divinité de son institution , à la sagesse
sainte de sa conduite, à la probité de ses croyances, à la sublimité de ses enseignements? Tu le sais, et je n'ai point à te citer ici des noms qui sont sur tes lèvres aussi bien que dans nos cœurs. Pour un rêveur imbécile, qui ne comprend rien lui-même à ses propres livres lorsqu'il les relit après deux ans ; pour un poète qui trouve des raisons dans les hasards de la rime ; pour un bibliothécaire usé sur son fauteuil ; pour un chimiste aveuglé par la loupe avec laquelle il regarde un peu de fange, — combien d'hommes et combien de légions de grands hommes, dans tous les pays, dans tous les temps, dans toutes les sciences, ont vengé l'Église, et prouvé par leur amour fihal, encore plus que par leurs travaux, la vérité de toutes ses paroles, la sainteté de tous ses dogmes, la déraison ou la turpitude de tous ses ennemis î . . .
Écoute : il est dur et pénible à mon amitié de rendre ton aveuglement moins excusable en t' offrant les moyens de le dissiper; mais comme enfin mes sollicitations et mes avis peuvent aussi te décider à faire ce que tu dois faire pour te sauver, et que Dieu nous ordonne de le publier partout, je ne me tairai point. Encore une fois, je te déclare que l'Église a les paroles de vie , et je te presse d'aller les lui demander, comme j'y étais allé moi-même, afin que tu connaisses Dieu et que tu l'aimes , comme je l'aime et comme je le connais. Mille dangers peuvent se présenter dans le voyage que nous devons entreprendre; j'y craindrais trop pour ta vie, si j'y craignais pour ton âme. Ya trouver un prêtre ; tu peux avoir des doutes que tu ne voudrais pas me proposer, et d'autres auxquels je saurais mal répondre ; je ne puis te faire comprendre ce miracle du pardon que tu n'as point à me demander, et que je n'ai point à te donner; le prêtre y suffira, c'est
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son œuvre ot son droit. Nons parlions tont à riionrc d'une loi de la nature par laquelle certaines substances mises en contact se modifient, s'épurent, changent de forme et de couleur: la même loi se retrouve dans l'ordre spirituel ; elle y est tout aussi infaillible , et Dieu a permis qu'elle y soit pleinement expliquée. Le prêtre a des mots sacrés qui transforment l'âme coupable mais pénitente, qui détruisent en elle le mal et souvent jusqu'au germe du mal, qui la font blanche et radieuse, de souillée et de noire qu'elle était : je le sais , je te le répète , par moi-même. Essaies-en au moins ; après , nous verrons ! Donne cette consolation à ce bon Adolphe et à moi , qui t'aimons à un degré que tu ne peux comprendre et que tu ne peux sentir ; rassure-nous sur ton âme, pour laquelle nous tremblons toujours. »
Il me serrait la main; sa voix était émue. La pensée de ce grand voyage et de l'éternité, qui pouvait commencer sitôt, troublait mon cœur. « Eh bien! lui dis -je, j'irai voir le père ***, le te le promets. »
Je n'avais pas lâché ce mot, que j'aurais voulu le retenir. c( Tu me comprends , ajoutai-je , je n'irai pas me confesser : j'irai seulement causer avec le prêtre et lui soumettre mes objections.
— Bien entendu, » me répondit -il, sans pouvoir cacher sa joie.
Yoilà, pensais-je avec regret, comme je suis toujours dupe de mon bon cœur. Mais ils ne me tiennent pas encore.
Et je lïle dirigeais vers la porte, tout en ruminant et classant dans mon esprit la foule des doutes qui me revenaient, aussi nombreux, aussi pressants que si jamais un argument solide en faveur de la foi ne m'avait été donné.
Je demandais mes lettres, il n'y en avait toujours pas.