LES FIANÇAILLES
Le soir de ce jour-là, Adolphe allant au Gesù, je l'y accompagnai. Nous entrâmes chez le père; j'avais la tête meublée de raisonnements sur le péché originel , sur les mystères , que je voulais qui me fussent bien clairement expliqués. J'avais trouvé dans ma position, dans mes relations, dans l'intérêt de mon avenir et dans l'intérêt de mes sœurs, mille raisons péremptoires de ne point changer de vie; un pareil changement semblait trop exiger l'abandon de cette profession d'écrivain, de laquelle seule je croyais pouvoir tirer mon existence , et que je ne sentais pas compatible avec la foi chrétienne de la façon dont je l'avais exercée. Après les premiers compliments, je priai, non sans un peu d'inquiétude, Adolphe de nous laisser seuls; il s'empressa de céder à mon désir, et j'accompagnai, malgré moi, ce cher et honnête ami, tandis qu'il s'éloignait, d'un étrange regard, comme si c'eût été le monde et mon passé qui se fussent éloignés dans sa personne, pour m' abandonner à l'entrée d'une nouvelle vie. Le père, ayant fermé sur lui la porte, revint seul vers moi , et , me regardant avec un sourire dont la vénérable bonté rayonne encore dans mon cœur : (( Eh bien! me dit -il, mon enfant? — Mon père! lui dis-je,mon père! » Le cœur me manqua, mes yeux s'obs-
curcirent, ; et, hiissant mon front tomber sur mes mains : «Ah! mon père! m' écriai -je en fondant en larmes , je suis bien malheureux ! »
Le bon vieillard s'approcha, calma mon agitation par de douces paroles, me dit que l'enfant qui rentrait à la maison paternelle ne devait pleurer que de joie; et quand je fus en état de lui répondre, nous causâmes un peu. Si je lui fis, comme je me l'étais promis , des objections, elles furent courtes , et je ne me le rappelle pas ; je n'en avais plus à faire. Tout ce que je me rappelle de cet instant , c'est le sourire du saint religieux , mes larmes et mon bonheur. Je ne me confessai point pourtant ce jour-là. Le père, voulant que je pusse me préparer à un acte si sérieux, remit à m' entendre au surlendemain , et je le quittai, ayant promis de revenir, mais moins engagé par ma parole encore que par mon cœur.
Est-ce tout? Oui, grâce à Dieu; et que ceux qui trouveront que je n'ai point fait une assez belle défense soient assez heureux pour être plus vite vaincus ! Il y a des hommes que la vérité atteint du premier bond; d'autres qu'elle poursuit sur des cimes plus hautes que celles où les forces de mon esprit me permettaient de la fuir; les uns ne se rendent qu'après avoir parcouru le vaste champ de la science, et s'être égarés dans tous ses abîmes; d'autres sont pris dans la fatigue des années et des plaisirs; de nobles cœurs sont attirés par l'amour; d'autres, moins généreux (le mien est de ceux-là), sont terrassés par la crainte ; il y en a que Dieu enlace des chaînes de la douleur ; il y en a qui vont à lui dans la pompe de toutes les félicités. Tous les moyens lui sont bons : qu'il soit béni de les employer tous ! Il m'a ramené : j'ai bien assez de lui rendre grâces, et j'y emploierais
toutes les heures d'une longue vie que ce serait encore trop peu; mais j'espère bien y employer toute l'éternité.
En face de la cellule du père , dans le vaste et sombre corridor, qu'une pauvre lampe éclairait faiblement, il y avait au-dessus d'un prie -Dieu une statuette de la sainte Yierge, devant laquelle la piété des religieux entretenait une veilleuse et un bouquet d'humbles fleurs. Ce fut là que je retrouvai Adolphe à genoux. Je lui serrai silencieusement la main , et , comme il avait à parler au père , je pris sa place en l'attendant devant l'image de Marie. Bien qu'occupé de pensées et d'affections contraires , je puisai dans ma prière des consolations inaccoutumées , demandant à Dieu de me faciliter ce terrible passage, et , puisque je m'élevais à lui, de me donner la force nécessaire pour ne point retomber; lui recommandant mes parents , mes amis , sur lesquels j'étais plein d'inquiétudes , et songeant encore à des âmes qui n'auraient pas soupçonné , si elles avaient pensé à moi, qu'en ce moment-là je priais pour elles dans la maison des jésuites, devant l'image de Marie. Mais, dans ma tristesse, je commençais à plaindre ceux que j'avais connus de n'être point disposés à embrasser ces résolutions dont j'étais loin encore de m' applaudir entièrement. Sans doute le péché avait reçu une forte atteinte, je le sentais chanceler : il n'était pas vaincu. Je pouvais bien prier pour les compagnons de mes erreurs : je ne pouvais les chasser de ma mémoire , ni en effacer la peinture encore trop vive des égarements qu'ils avaient partagés. Je ne me désespérai point pourtant. Je compris que je n'avais pas le dernier mot des miséricordes divines , et qu'il fallait attendre l'absolution.
Adolphe vint me rejoindre. Nous sortîmes ensemble
ROME ET LOHETTE 157
(i Cher ami, me dit-il, priez bien la sainte Vierge ; elle peut tout sur le cœur de J)ieu. »
Nous regagnâmes silencieusement notre demeure. J'annonçai à Gustave et à Elisabeth que j'irais me confesser le vendredi saint. Les anges savent quelles actions de grâces furent ce jour-là rendues à Dieu ; et je le sais aussi, car j'ai nagé dans les torrents de délices que goûte un chrétien lorsqu'il sait qu'un de ses frères longtemps battu par Forage touche enlin le roc de la pénitence et reconquiert son éternité.
Je n'allai point le lendemain chercher mes lettres; mais, saisissant une feuille de papier à demi remplie l'avant- veille de plaintes sur un silence qui me désespérait , j'y ajoutai , le cœur gros et d!une main tremblante , quelques lignes contenant l'aveu de ma résolution et la prière de ne rien entreprendre qui vînt s'y opposer. Que Dieu me pardonne les larmes que je ne pus entièrement retenir en signant cette confession par laquelle je m'abandonnais à lui pour l'avenir, sous peine , si j'y manquais , de tomber dans le mépris du monde comme dans son courroux ! Je faisais l'acte le plus digne , et peut-être le seul acte vraiment digne qui eut encore honoré ma vie, et j'étais navré de regrets. Je me hâtai de faire porter cette lettre : je me sentais bien faible , j'étais pressé de m' engager sans retour.