‹ Rome et LoretteChapitre 17 sur 50 · PECCAVI · texte numérisé non relu

PECCAVI

J'employai le jeudi et le vendredi saints à mon examen de conscience, suivant la méthode de saint Ignace, que le père m'avait indiquée, c'est-à-dire m' aidant des lieux que j'avais habités, des emplois que j'avais remplis , des personnes que j'avais connues. Quoique je n'aie pas tenu grande place dans le monde, je pourrais ici garnir bien des pages des noms de ceux à qui j'ai pardon à demander. Si ce livre tombe sous leurs yeux , qu'ils sachent tous que je regrette amèrement de leur avoir fait tort , de les avoir ofFensés , ou de les avoir scandalisés. Qu'ils me remettent ces fautes , tant celles qu'ils connaissent que celles qu'ils ne connaissent pas; car nos ennemis et nos amis même ignorent la moitié des violations que nous commettons chaque jour contre la loi qui nous ordonne d'aimer le prochain; qu'ils me les remettent comme, depuis ce moment si cher et si solennel , je leur ai moi-même remis de grand cœur, et à mon grand soulagement , tout ce que je pouvais avoir à leur reprocher. Il est doux d'être sans haine pour qui que ce soit sur la terre, même pour les méchants.

Pour être nouvelle, cette occupation ne m'en fut pas moins facile. L'homme garde la mémoire du mal qu'il fait, mieux qu'il ne garde celle du bien, qui n'a pas

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tant à s'exercer , et mieux encore que celle de ses pauvres joies , si longtemps poursuivies , si rarement atteintes, si vite oubliées..., lorsqu'elles ne laissent pas à la conscience la souillure et le remords 1 Depuis plus d'un mois les fâcheux souvenirs du passé me persécutaient : j'en profitai. Cependant je puis dire que seulement alors, en les examinant pour m'en accuser, je commençai, d'en comprendre et la bassesse et la perversité. Quelquefois je sentais que la rougeur me montait au visage ; qui m'eut regardé en ces moments-là m'eut fait cacher mon front dans mes mains. Ceux qui voudraient ne voir dans ces récits (plus complets que je ne m'étais peut-être promis de les faire ) que la révélation d'un faible cœur fasciné par la crainte ou séduit aisément par l'amitié , si rien ne les a touchés dans tout ce qui précède et ne leur a paru digne d'entraîner une grande détermination , qu'ils considèrent ce que je leur dis maintenant. Je veux bien qu'on ne m'ait point donné de bonnes raisons, je ne tiens point à établir que j'y devais céder; l'essentiel étant pour moi d'avoir cédé, le reste m'importe peu. Mais voici un fait : je ne vis dans mon passé presque rien dont l'aveu ne dût humilier, je ne dis pas la conscience du chrétien , mais l'orgueil et l'amour-propre de l'homme. Confesser cela, c'était, n'appréciant pas bien encore ni le miracle de la clémence divine, ni le caractère divin du prêtre, aller contre tous les errements de ma vie , violenter tous mes instincts, détruire devant un homme, à l'estime duquel je tenais comme on tient à l'estime de tout homme au monde, la trame soigneusement ourdie de ma réputation. J'allais aux genoux de cet homme lui dire : « On m'a cru cette vertu, je ne l'ai point : j'ai, au

contraire, ce vice; ici j'ai paru agir avec générosité : mon action, au contraire, était lâche, perfide, pleine de convoitises, et je l'ai couronnée d'un mensonge; là j'ai trahi un ami ; et là, malgré les cris de ma conscience, la vérité. )) Et tant de choses qu'il ne convient ni d'écrire ni de laisser supposer. . . Enfin , vous qui lisez , vous êtes homme , descendez dans votre cœur : il y a tout à croire qu'il n'est ni plus mauvais ni plus souillé que le mien ; mais il renferme toujours assez de pénibles mystères pour que vous souhaitiez ardemment de n'y laisser pénétrer aucun regard. Ce secret éternel, je l'avais souhaité comme vous, avec plus de raison peut-être que vous, et aussi ardemment que vous; je le souhaitais encore. En le souhaitant, cependant, je me préparais à tout révéler; j'en frémissais de crainte, et je m'y préparais toujours; la honte et la sueur couvraient mon front, et je me décidais à ne rien cacher, à ne déguiser rien : qui donc m'y forçait? Ma parole donnée? Je trouvais dans mes souvenirs cent violations de ma parole , et ce n'était pas là ce qui me gênait le plus, en vérité. La crainte de l'enfer ? Crainte lointaine , crainte disparue devant la crainte de cette honte assurée qui m'attendait demain. Le repentir? Il était troD faible encore et bien intermittent. L'amour de Dieu? C'est à peine s'il passait à longs intervalles, pâle et languissant, dans mon âme, comme un rayon de soleil dans les jours d'orage. La foi? J'allais la mériter, je voulais l'avoir : je ne l'avais pas. Qu'était-ce donc? Hélas ! je vous le demande; car, sur mon âme, je ne le savais pas.

Ainsi, vous ne pourrez le dire ; et, hormis le chrétien, qui le dira? car toute science , toute philosophie et toute sagesse humaine sont impuissantes à donner de si hautes

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solutions. Ce qui me poussait malgré tout, ce qui suppléait à la crainte, au repentir, à l'amour, à la foi, c'était la grâce de Dieu. Grâce pure, entière et gratuite, qui n'était méritée par rien , rien au monde, pas même par un peu de bonne volonté ; car, en cherchant bien dans mon âme , je n'y trouvais peut-être que le faible désir de vouloir. L'angoisse profonde dont j'étais, la veille encore, si cruellement tourmenté, avait elle-même disparu..., comme il arrive souvent des maux corporels, qui disparaissent au moment d'y appliquer le remède terrible qui doit les guérir, et à l'efficacité duquel d'ailleurs on ne croit pas./

Enfin le moment arriva ; c'était le soir. Je ne pouvais aller seul au Gesù, connaissant mal encore les rues de Rome, et ne parlant pas l'italien; je n'y pouvais pas aller seul, craignant qu'au moment de franchir cette porte redoutable je ne vinsse à reculer, saisi d'une insurmontable terreur. Gustave devait m' accompagner. (( Eh bien ! me dit-il , partons. » Pauvre Gustave ! il me parut cruel , et je lui en voulus de ce mot plus que je ne saurais dire. Nous partîmes cependant , et sur le chemin je ne pensais pas que j'allais à la régénération spirituelle, à l'éternelle jeunesse de l'innocence, de l'espoir et de l'amour. Mais, dis-je tristement, c'en est donc fait, hélas ! et voilà qu'au milieu de ma force, au seuil de mon avenir, tout à coup, par la porte des humiliations, j'entre dans la vieillesse du corps et du cœur! Je fuirai désormais les chemins encore fleuris de mon printemps, je n'obéirai plus aux doux caprices de ma liberté, je limiterai mon intelhgence et mes sens , je craindrai de voir, je craindrai d'entendre , je craindrai de penser, et d'aimer!... J'oubliais que j'avais maudit cette liberté ;

que dans tous ces chemins mes pieds s'étaient blessés aux cailloux, mes mains s'étaient déchirées aux épines ; que mon intelligence , \olant dans les ténèbres , s'y était heurtée sans cesse à mille problèmes affreux , y avait défailli devant mille terreurs ; que ma pensée était bornée par la nuit , que mon cœur était outré du mensonge et de la bassesse de ses attachements ; j'oubliais toutes mes douleurs et toutes les promesses naguère si claires de la reUgion. 0 mon Dieu , qui fera bien voir de quelle étreinte désespérée l'homme s'identifie à son péché? de quelles illusions folles il est le jouet et la victime? par combien de hens le démon le saisit, par combien de ruses il l'égaré? Qui dira cela, Seigneur, afin que, marquant l'étendue de tant de faiblesse et de misère, on ait au moins quelque petite mesure de votre puissance et de votre bonté?

Cet ouragan d'angoisses et de regrets furieux ne s'apaisa pas tout à fait quand nous fûmes dans la cellule du père et en sa présence. Mais je m'y sentis plus ferme , comme sur une hauteur que la mer ne saurait submerger, quelque grand que fût son effort. Je regardai le cher compagnon qui m' avait mené dans cet abri, sans pouvoir encore lui pardonner d'avoir, je le croyais, suscité ces tempêtes. « Va-t'en, » lui dis-je avec une secrète colère. Il sourit ; et , au milieu de tant de préoccupations poignantes, je ne pus m' empêcher de sourire moi-même du volontiers empressé dont il accueillit cette invitation. Lorsqu'il fut parti , je regardai le père : mes yeux devaient exprimer l'incertitude où j'étais encore dans ce moment suprême. « Mettez-vous à genoux, » me dit -il avec la calme dignité d'un juge.

Je me mis à genoux , et je me confessai. Oh ! combien

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les pnUros doivent admirer la miséricorde du Seigneur l Mais aussi comment, au spectacle contiimel de son indulgence, ne seraient-ils pas doux et indulgents?

Je me levai , le cœur bercé d'une joie sérieuse et paisible ; non pas délivré encore, mais allégé ; non pas absous, mais béni. En retrouvant Gustave dans le corridor, en prière à cette môme place où j'avais vu Adolphe, et où , comme lui , il était resté les mains levées vers Marie durant le combat , si je ne lui dis point que j'étais heureux, je pus du moins lui dire que j'étais satisfait. Pour lui, ce qu'il éprouvait, ce n'était pas de la joie, ce n'était pas du bonheur : c'était de l'ivresse. Il venait de servir à conquérir une âme , il avait sftuvé son ami. Il me demandait de prier pour lui à mon tour, pour ses enfants , pour sa femme, pour tous ceux qu'il aimait. Sa vivacité d'imagination lui faisait former mille projets de pieux travaux ; son cœur reconnaissant se répandait en bénédictions ferventes. Je ne lui répondais pas ; je n'avais presque plus ni pensées ni sensations. Brisée de fatigue, mon âme s'endormait délicieusement.

Un fait qui survint le lendemain ou le surlendemain troubla soudainement ce repos réparateur, et me prouva combien je tenais encore au passé, mais en même temps combien aussi j'étais déjà plus fort contre ses séductions. Adolphe étant allé à la poste , en était revenu dans une étrange perplexité : on lui avait remis pour moi plusieurs lettres arrivées à Rome déjà depuis longtemps, ainsi que nous le vîmes par les timbres , et que la négligence des employés avait égarées , comme il arrive souvent. Supposant bien que c'étaient là ces malheureuses lettres si impatiemment attendues ; craignant leur effet sur moi , et redoutant que je ne me misse à soupçonner une super-

chérie , Adolphe et Gustave tinrent conseil. La décision fut qu'on me donnerait les lettres, en priant Dieu qu'il n'en résultât rien de mauvais. Adolphe me les présenta donc, sans mot dire, le pauvre garçon, mais avec un air consterné dont je ris encore aujourd'hui. Sur le moment je ne pensais point à rire. Un coup d'oeil jeté sur l'adresse m'apprit ce qu'elles contenaient. Ah! mon Dieu ! quelle tentation de m'en emparer, d'aller dans quelque coin les lire, les reUre cent fois ! Quels regrets de ce qu'elles n'étaient pas arrivées deux jours plus tôt, et comme je sentis bien que je n'avais pas versé toutes mes larmes, et que tout ce que j'avais cru briser la veille n'était pas détruit encore ! Mais vous eûtes pitié de moi , vous me donnâtes un peu de courage dont j'avais besoin. — Jette tout de suite ces lettres au feu , me criait mon bon ange. C'était ce qu'il fallait faire. Dieu se serait plu à récompenser cette ferme résolution; je ne pus m'y décider, et je transigeai. Hélas ! funeste habitude : car tout sacrifice doit être généreusement consenti, et devient plus difficile à mesure qu'on remet à l'accomplir. <( Va, dis-je à Gustave en faisant un grand effort , je ne veux point lire ces lettres à présent. Porte-les au père, dis-lui qu'il les ouvre..., qu'il les brûle..., ou qu'il les garde pour me les donner lorsqu'il lui plaira. »

Je les ai lues, ces lettres, mais plus tard, lorsque, plein de confiance dans la force des sacrements qui rendent au chrétien sa gloire et son courage, on ne craignit plus le léger combat qu'elles me feraient livrer. Sans doute je bénis Dieu qu'elles ne soient pas arrivées avant le jour où je pris envers lui un engagement solennel ; sans doute j'aurais mieux fait de les brûler sans les lire lorsqu'elles m' arrivèrent. Mais que contenaient -elles

enfin ? Ce qu'il fallait , il y a pou de jours , pour faire pencher la balance en faveur do l'enfer ; ce qu'il fallait, maintenant pour que mon àme , fière et ravie du lumineux espace ouvert à son essor, pût oublier à jamais, dans la nuit du dédain suprême , les plus redoutables ennemis qu'elle avait cru devoir redouter. Gloire à Dieu!

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