AVIS AU LECTEUR
en prêchant, il se convertit. C'est la pensée que nous avons tous, et que j'exprime. Puissé-je en profiter dans la pratique, et ceux qui me liront m' accorder à cette fin le secours de leurs prières !
Malgré mon travail , et peut-être à cause de ce travail, bien des contradictions resteront dans ce livre pour lesr quelles je demande grâce au lecteur. Elles tiennent à ce parti pris de franchise et de sincérité dont je serais coupable de m'écarter. Montrant l'âme humaine, j'y fais voir du désordre : la contradiction est dans l'homme comme la logique est en Dieu.
Un critique anonyme que je remercie sans avoir l'honneur de le connaître m'a demandé, dans un article trop bienveillant publié par le journal l'Univers y de supprimer le chapitre intitulé les Amis de saint François. Il se fondait sur ce que les miracles qu'on y rapporte , et qui ne sont que de tradition, non de foi, pourraient décourager la croyance dans les âmes où elle voudrait naître. Certainement cette raison est respectable; mais, après l'avoir pesée, j'ai le regret de ne m'y rendre pas. N'ayant qu'à peine éprouvé par moi-même, autrefois, l'inconvénient qui m'est signalé , je suis moins sensible aux effets qu'il peut avoir sur autrui. Et puis enfin, s'il faut que je l'avoue, j'aurais beau m'y essayer, tout ménagement me répugne , et je ne sais point dire à demi ce que je sens tout à fait. Je crois tout dans la religion ; il m'est aisé de tout croire, et ce que je m'explique, et plus encore peut-être ce que je ne comprends pas. A l'égard des choses surnaturelles , j'use toujours , pour accepter, de la liberté que l'Église me donne, jamais pour rejeter; c'est seulement sur les nouveautés de doctrine que je me sens prudeqi jusqu'au scrupule et soupçonneux
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jusqu'à la ])rév('uli(iii. Ma csl ainsi dans uia couscit'uce, (1 sur ce point je ne puis nie sentir la moindre envie d'y rien réformer: persuadé qu'en cela Dieu uie traite encore selon ma faiblesse, et me prémunit en vue de mes nécessités. Que le plus séduisant des docteurs soit mis en suspicion par son évèque , — à l'instant je relègue sa doctrine au lazaret, m'eùt-elle plu de toutes les manières, et je l'y laisse jusqu'à ce que Rome ait prononcé ; et, si Rome l'y laisse aussi, certes je n'irai point l'y reprendre. Mais qu'une bonne femme, naïvement, me vienne raconter un miracle nouveau de la médaille miraculeuse, — je ne. ferai nulle difficulté d'en croire sa reconnaissance et sa piété ; de même que , sans aucune difficulté , sans vergogne aucune, à n'importe quel philosophe ou savant, fùt-il de toutes les académies du monde et de Paris, qui voudrait croire et qui me ferait l'honneur de me consulter, je conseillerais de porter cette chère médaille , que nous portons tous , sans nous en cacher, je pense , et de répéter encore avec nous : « Marie , conçue sans péché , priez pour nous , qui avons recours à vous î »
J'ai laissé intact le chapitre des Amis de saint François; car, pour moi, je crois aux choses dont j'y parle, comme je crois aux stigmates que portait le séraphin ; comme je crois à l'efficacité de ma prière, quand je dis en mon cœur et sans même remuer les lèvres : « Saint François , priez pour nous ! » comme je crois aux bénédictions attachées à mon chapelet , comme je crois aux indulgences attachées à mon scapulaire. — N'ayons donc point de ces timidités qui nous font retrancher , cacher mille choses , et nous priver de mille grâces! Ne les ayons ni en pratique personnelle, ni en manifestations extérieures, ni en littérature. Ne rougissons pas plus des saints
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que nous ne rougissons de Jésus-Christ ; pas plus de ce que la croyance a de doux, de simple, d'humble, que nous ne rougissons de ce qu'elle a de grand et de terrible. Mais, au contraire, dans ces temps d'indulgence, oii nous avons besoin que la religion nous donne tout en toutes choses , prenons tout ce qu'elle veut nous donner, et demandons encore ! — Gloire à Dieu ! gloire aux saints ! paix et bénédiction sur la foi et sur la bonne volonté des hommes ! Il faut croire jusqu'à mourir pour la moindre des saintes croyances ; et que la dernière parole, et que le dernier souffle, et que le dernier regard, et que le dernier frémissement du corps qui retourne à la poussière, dise encore : Je crois !
Paris, 6 octobre 18i1 , jour de saint Bruno.
Il y avait une fois, non pas un roi et une reine, mais un ouvrier tonnelier, qui ne possédait au monde que ses outils, et qui, les portant sur son dos', l'hiver à travers la boue, l'été sous l'ardeur du soleil, s'en allait à pied de ville en ville et de campagne en campagne, fabriquant et réparant tonneaux, brocs et cuviers; s'arrêtant partout où il rencontrait de l'ouvrage, repartant aussitôt qu'il n'y en avait plus : heureux s'il emportait de quoi vivre jusqu'au terme de sa course nouvelle, mais sûr de laisser derrière lui bonne renommée, et de trouver, lorsqu'il reviendrait, bon accueil. Il se nommait François, il était né dans la Bourgogne; il ne savait pas lire; il ne connaissait que son métier, — qu'il avait appris par des efforts prodigieux d'intelligence et de courage, étant le septième ou huitième orphelin d'un cultivateur, obligé depuis sa tendre enfance de gagner sa vie au jour le jour, plus souvent appelé à donner aux siens qu'à en recevoir, n'ayant eu pour l'instruire que sa persévérante adversité. D'ailleurs garçon de force et de mine, pacifique d'esprit, ferme de cœur; en querelle seulement avec la mauvaise fortune , à laquelle il tenait tête sans sourciller; plus prompt à user de ses robustes mains pour le
travail que pour le combat, sachant toujours faire à l'aumône, sur le prix de ses sueurs, la part qu'il ne songeait point à faire au plaisir : son plaisir était la paix d'une âme innocente et la joie de ses vingt-cinq ans, qui jetaient un brave défi à toutes les rigueurs du travail et de la pauvrelé. Un jour, traversant une bourgade du Gâtinais, il vit, à la fenêtre encadrée de chèvrefeuille d'une humble maison , une belle robuste jeune fille qui travaillait en chantant; il ralentit sa marche, il tourna la tête, et ne poussa pas sa route plus loin. La fille était vertueuse autant qu'agréable; elle aimait le travail; l'honneur brillait sur son front parmi les fleurs de la santé et de la jeunesse, un sens droit et ferme réglait ses discours; les fortunes étaient égales; les cœurs allaient de pair; le mariage se fit. Riche désormais d'une bonne et fidèle compagne , le pauvre ouvrier nomade fixa sa tente aux lieux où la Providence avait permis qu'il trouvât ce trésor, persuadé que là aussi se trouverait le pain, jadis errant, de chaque jour. Un enfant naquit. Des ambitions jusqu'alors inconnues entrèrent avec lui dans la pauvre demeure ; mais le plus arrêté de tous les grands projets formés autour de son berceau fut de lui apprendre à lire, — afin, sans doute, que, quand l'âge serait venu, pour lui aussi, d'aller chercher son pain parle monde, le père et la mère, informés des vicissitudes de sa destinée, ne le perdissent pas tout à fait.
Si je suis le premier de mon nom et du nom de ma mère qui ait su lire, ou tout au moins qui ait su un peu d'orthographe, c'est probablement, après Dieu, à ce craintif instinct de l'amour paternel et de la pauvreté que je le dois.
Mon père n'arriva pas à l'accomplissement de ses vœux par le chemin qu'il avait choisi. Dieu ne voulait point refuser ses récompenses aux efforts d'une tendresse si
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^(UHM'ousi^ ; soulcmciil il so r(3servuiL le h^iiips cl hîs moyens. Le premier moyen choisi par ce bon maître, ce fut l'ndvcM'sité encore. Un négociant frustra mon père du prix (le plusieurs années de travail. Ruiné de fond en comble p.u' une perte de (luelipies centaines de francs, il quilla le pays, sur les instances de ma mère, qui avait l'ame fière et hautaine, et partit avec elle, emmenant mon fi'ère encore dans ses langes, et moi qui sortais du berceau, pour venir chercher de nouvelles ressources, mais surtout pour cacher sa misère au sein de Paris. Ce qu'ils déployèrent de résignation stoïque et d'héroïsme indomptable ne se peut décrire. Des récits d'un instant, qui se poursuivent à l'aise dans les loisirs d'un sort moins rude, embellissent jusqu'à la détresse, et la Providence, adoucissant au cœur de l'homme toutes les douleurs passées pour lui donner la force de contempler l'avenir, a formé du souvenir un arbre où fleurit l'espoir. Dans le fait, cette détresse dura six ans. Je n'en vis rien. Quand je la connus, elle avait cessé.
Mon père et ma mère se conduisaient d'après les règles d'une probité rigide; ils élevaient à la sueur de leurs fronts quatre enfants , car après les deux garçons étaient venues deux filles; ils travaillaient sans cesse; pas de fête, pas de repos, pas de nuit, en quelque façon, pour eux; ils ne cessaient de travailler que quand l'excès des fatigues et des privations amenait une maladie : ils nourrissaient de leur sang et de leurs jours cette nombreuse famille, qui avait toujours faim; ils venaient, avec une générosité sublime, au secours de leurs parents, encore plus misérables qu'eux. Hélas ! ils remplissaient de la religion tous les devoirs, moins ceux qui consolent et qui font espérer. En nous épargnant tout ce qu'ils pouvaient nous sauver de leurs souffrances, ils ne savaient que nous dire : « Habituez-vous à la peine, vous en aurez ! »
Et pas un mol de Dieu.. Je le dis à la honte de mon temps, non à la leur : ils ne connaissaient pas Dieu. Enfants tous deux à l'époque où l'on massacrait les prêtres , ils n'en avaient point trouvé dans leurs villages pour les élever, et tout ce qu'en vieillissant ils avaient entendu dire, aux plus habiles qu'eux, de l'Église et des ministres de la religion, leur en inspirait l'horreur. Seulement, ma mère, par un reste des traditions de sa mère, voulait que j'allasse le dimanche à la messe, où elle venait elle-même aux grandes fêtes, et m'avait appris quelques bribes de VAvé Maria, que je récitais le soir au pied de mon lit.
Partageant le sort des enfants du pauvre dans ce qu'il a de plus mauvais, je n'eus point le bonheur d'aller à l'école des frères. Ma mère nourrissait contre ces bons religieux les préventions que l'on répand dans le peuple aveuglé et trahi jusqu'à ne plus comprendre la charité. D'ailleurs le conseil municipal du lieu que nous habitions avait, dans Tidiotisme de sa tyrannie subalterne, pris des mesures pour que les frères n'y vinssent pas faire concurrence à l'école mutuelle , qu'il protégeait. Je fus donc jeté dans cette infâme école mutuelle ; et il fallait tous les mois deux journées de travail de mon pauvre père (je n'y pense que la sueur au front, mon père en est mort à la peine!), il fallait deux journées de travail sacré pour payer les leçons de corruption que je recevais de mes camarades, et d'un maître qui était ivre les trois quarts du temps.
Cet élu du conseil municipal, n'ayant pas assez pour sa soif de sa classe et de son monopole, tenait encore abonnement de lecture, et nous faisait porter aux dames et aux puissants de l'endroit les romans de Paul de Kock, de Lamothe-Langon, de tous les auteurs enfin qui pouvaient plaire à des conseillers municipaux de la banlieue, en 1824, après qu'il avait fait l'éloge de ces productions
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chat'manles (c'clail son iiioL) par (l(;s circulaires [)ar nous écrites sous sa dictée. On pense si nous nous privions de lire ces beaux ouvrages en les colportant ainsi. Je n'y manquais pas pour ma part, ol il est telle de ces lectures maudites dont mon aine portera toujours les odieuses plaies. Cependant l'école était religieuse : nous avions régulièrement congé aux moindres letcs, jours où, non moins régulièrement, notre vénérable instituteur se couchait mort ivre; et Ton nous faisait le catéchisme ! Ce fut, souvenir abominable, à la suite de cet enseignement que je fis ma première communion. Que le crime en retombe sur d'autres têtes ! je n'ai pas à le porter tout entier. Ils sont heureux ceux qui marchent dans la vie sous la protection des souvenirs et des grâces de ce beau jour ! On m'enleva ce bonheur. Poussé à la table sainte par des mains ignorantes ou tout à fait impies, je m'en approchai sans savoir h quel redoutable et saint banquet je prenais part; j'en revins avec mes souillures, je n'y retournai plus. Pardonnez-moi, mon Dieu, et pardonnez-leur ! Je ne confesse que pour la gloire de vos miséricordes un crime dont vous avez daigné m'absoudre; et, tandis que je tremble devant l'immensité des faveurs que j'ai reçues avec si peu démérite, vos enfants les plus chers s'étonneront avec moi du miracle de cette clémence qui, malgré tant d'oublis, m'a voulu rappeler plus tard à la participation de vos saints mystères profanés. — Prions.
Ma première communion faite, j'eus à gagner ma vie. A la maison , l'appétit allait croissant , en même temps que décroissaient, usées par un rude travail, les forces de mon père. Ma plus jeune sœur marchait seule : son premier pas, rendant ma surveillance moins nécessaire, avait, par le fait, supprimé le seul emploi qu'il me fût possible de remplir au profit de la communauté. Je n'é-
tais plus qu'un consommateur inutile : il fallait songer à me donner un état.
Mais quel état choisir? Ici se présentaient des difficultés sans nombre. Le petit bourgeois a pour son fils un avenir tout trouvé : il le fera médecin ou avocat; ou , le député aidant par la force du cens électoral, il le poussera dans l'administration; il lui cédera son commerce; il lui laissera son champ; ou enfin, soit par une place de faveur dans les écoles spéciales, soit au moyen d'une pension facile à payer, l'enfant apprendra sans peine et sans privations quelque noble et lucratif métier. Mais le pauvre ouvrier chargé de famille, qui ne suffit que par miracle au besoin du moment, comment avec le salaire de chaque jour payera-t-il un apprentissage? Si faibles qu'en soient les frais, ils dépassent pour lui la limite du possible. Il cherche alors avec inquiétude, avec effroi, quelle est la profession la plus facile à apprendre pour la donner à son enfant, ou plutôt pour livrer son enfant à cette profession : car elle est presque toujours pénible, et toujours elle rapporte peu. Son expérience et sa tendresse s'unissent pour lui déchirer le cœur. Il lit dans son propre passé l'avenir du pauvre petit dont il va décider le sort; il prévoit toutes les souffrances qui vont pleuvoir sur cette jeune tête, jusque-là si insouciante et si gaie sous l'abri du dévouement paternel : la servitude d'abord , et quelle servitude! sous quels maîtres avides, grossiers, sans bonne foi, sans entrailles ! Puis, après la servitude, le travail et la gêne; puis les soucis rongeurs qu'à son tour lui coûtera le bonheur d'être père ; puis la misère enfin! Il n'y a plus de ces pieuses corporations d'artisans qui recevaient le fils après le père; protégeaient les derniers jours de l'un, les commencements de l'autre; donnaient à l'enfant des maîtres paternels, au vieil ouvrier des amis solides; et l'embrassaient, du berceau à la tombe, dans
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une confraternité qui ne veillait pas moins sur l'honnêteté de son cœur que sur les besoins de sa vie.
Le soir donc, au coin de l'àtre où fumait un avare lison, Ton tenait conseil; et, comme le petit Poucet, j'écoutais en feignant de dormir. « Que ferons-nous de lui ? disait mon père. — Eh ! mon Dieu , reprenait sa femme , un malheureux ! et elle essuyait une larme. — Il serait bon horloger, continuait le digne homme. — L'apprentissage, reprenait-elle, coûte cher. — Ébéniste? — C'est trop long! — Maçon? — C'est trop pénible! — Cordonnier? — C'est trop sale ! »
Puis les rôles changeaient. — Ma mère faisait les propositions, mon père objectait. « Plaçons -le chez notn; tailleur, disait ma mère; c'est un ami, il en aura soin, et ne nous prendra pas grand'chose. — Bah! s'écriait mon père; tailleur ! un métier de femme et d'estropié ! — Eh bien! mettons -le chez un épicier. — Un état de bête! D'ailleurs, il ne pourra jamais acheter un fonds. — Tenez! François, reprenait alors ma mère, c'est grand dommage que nous ne puissions pas le pousser dans l'éducation : il aime la lecture, il deviendrait jurisconsulte. »
Me voir jurisconsulte, c'était la suprême ambition de ma mère, et l'idéal des grandeurs qu'elle rêvait pour moi : pour elle par conséquent.
«Jurisconsulte! faisait mon père surpris, qu'est-ce que c'est que cela ?
— Jurisconsulte, reprenait -elle, c'est comme notaire, mais plus fort.
— Ma pauvre Marianne, disait -il doucement, tu es folle. Est-ce qu'on a jamais vu des enfants d'ouvriers comme nous devenir notaires?
— Pourquoi pas? Napoléon était caporal, il est bien devenu empereur !
— Oh ! caporal , je crois bien que l'enfant pourra l'être, et j'en ai plus de peur que d'envie. Mais ce n'est pas une raison pour qu'il passe empereur ou jurisconsulte.
— Il faut pourtant bien arrêter quelque chose. Le voilà grand; dans son intérêt, nous ne pouvons pas le garder à rien faire; il s'adonnerait à la paresse, et il en souffrirait plus que nous. D'autant que ça mange et que ça use pour deux. Vous avez beau travailler, mon pauvre homme, nous n'y résisterions pas. De jour en jour j'ai plus de peine à joindre les deux bouts.
— Que ferons-nous donc ? »
Et les recherches, les doutes, les angoisses recommençaient. Ah! philosophes, hommes d'État et amis du peuple, combien peu, dans les mansardes, on s'aperçoit des belles choses que vous croyez faire , et des belles choses que vous promettez! Allez donc voir quel joug de fer y fait peser l'égoïsme que vous avez institué dans la société; allez y apprendre quels abominables mensonges sont toutes vos œuvres ; et sachez une bonne fois que, si vous ne cherchez à rendre les hommes meilleurs et plus charitables, vous n'arriverez jamais à les rendre moins malheureux. Mon père et ma mère ne voyaient partout que des cœurs durs et fermés; ils n'avaient point d'espérance. Mais, résignés comme des sauvages, ils n'accusaient ni Dieu ni les hommes; ils croyaient qu'ainsi avaient été toujours et partout le monde et la vie!...
Au milieu de ces incertitudes, une maladie de mon père vint tout précipiter. Il fallait absolument vivre. Des amis qui le savaient me cherchèrent une place; il ne s'agissait déjà plus d'apprendre un métier. Vingt francs par mois me furent offerts dans une étude; on m'y plaça. Informée de ce que j'aurais à faire, ma mère y vit un commencement pour devenir jurisconsulte : c'était un
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l)icii pclil. coinMiencoiuciil. Mais la niaiii du Scignciii' (Jirigeait cela.
J'allai demeurer hors de la maison paternelle : j'avais treize ans.
Abandonné dans le monde, sans guide, sans conseils, sans amis, pour ainsi dire sans maître, à treize ans, sans Dieu ! 0 destinée amère ! Je rencontrai de bons cœurs; on ne manqua pour moi ni de générosité ni d'indulgence; mais personne ne s'occupa de mon âme, personne ne me fît boire à la source sacrée du devoir. Les rues de Paris faisaient l'éducation de mon intelligence; les propos de quelques jeunes gens au milieu desquels j'avais à vivre , celle de mon cœur. Hors un , qui vint trop tard et s'en alla trop tôt, ils n'imaginaient point qu'il y eûtquelque retenueà s'imposer devant l'enfance. C'étaient d'honnêtes jeunes gens; mais ils sortaient du collège, ils faisaient leur droit, et, selon la mode du temps, ils étaient libéraux. Ceux qui m'aimaient le plus me menaient au spectacle, ceux qui me trouvaient de l'intelligence me prêtaient des livres, et je continuais par moi-même, en pleine liberté, les études que j'avais si bien commencées sur M. Paul de Kock et sur M. Lamothe-Langon. Au moins, dans la pauvre maison de mon père, on disait parfois : « Que Dieu ait pitié de nous ! » Mais maintenant je n'entendais plus que des impiétés railleuses ; là le Constitutionnel et le Courrier français étaient encore prophètes; là personne, si ce n'est moi peut-être, ne manquait de pain , et quand, dans ma misère, dans mon isolement, dans ma servitude, j'avais tant besoin de savoir une prière, c'était le blasphème que l'on m'apprenait, le blasphème que je voyais partout, que j'entendais dans tous les discours, que je lisais dans tous les livres, que j'admirais dans tous les spectacles où s'arrêtaient mes yeux. Ni en bas, ni en haut de l'échelle, autour de
moi , ni au-dessus de moi , je ne voyais rien qui m'enseignât à prier. En prenant de l'âge, je ne découvrais dans la vie que d'injustes oppressions; que des distances iniques et injurieuses; qu'un hasard de naissance, heureux pour d'autres, insupportable pour moi; hasard qu'il m'était permis de forcer sans doute, mais enfin que je ne pouvais forcer qu'avec mon seul concours, ce qui rendait permis tous les moyens. Voilà le peuple tel qu'on le fait, voilà le cannibale que l'on affame, et que l'on dégage de tout scrupule en l'abandonnant à l'aiguillon de ses besoins ! Je plains ceux que la bête féroce dévorera ; mais , sous les souvenirs de mon passé , ce n'est pas elle que je puis accuser; non, en vérité , je ne le puis.
J'avais dix-sept ans quand je vis les médiocres enfants de la bourgeoisie qui m'entouraient s'applaudir d'avoir démoli l'autel et le trône; j'avais dix-huit ans quand je vis la bête féroce abattre les croix : déjà mes anciens compagnons se félicitaient moins; mais j'applaudissais à mon tour. Eux ni moi ne pensions à voir dans la croix le signe du salut, le signe de la liberté, les deux bras divins étendus pour proléger le monde; mais, comme le pouvoir d'alors, ils contemplaient avec une inquiétude lâche cet acte d'affreuse audace. Tout ce qui tombait excitait leurs craintes , ils avaient quelque part une demeure. Tout ce qui tombait excitait ma joie : je me voyais condamné à n'habiter partout que la poudre des grands chemins, et déjà je disais des choses qui allaient les épouvanter. J'avais raison dans ma joie sauvage: la place que je cherchais m'était préparée.
Débordés aussitôt que vainqueurs, et se voyant près d'être écrasés par l'édifice qui croulait sous leurs coups, les bourgeois effarés appelèrent de toutes parts au secours, ils fondèrent partout des journaux pour combattre
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la libei'li' d»* la presse, dont ils s'étaient servis pour dé- \orer une dynastie, et cpii les dévorait. N'ayant sans doute ni assez de tête ni assez de cœur pour se défendre eux-nienies, ils prirent des journalistes où ils en purent trouver : il leur fallut accepter des enfants comme défenseurs de l'étrange ordre social qu'ils venaient d'établii-. Oui, ces ogres d'une monarchie et d'une religion se laissèrent en plus d'un lieu guider par des enfants, dans le pêle-mêle qui suivit leur triomphe. Du reste, attaquants, attaqués se valaient bien: la justice divine fut impitoyable dans le jeu vengeur qu'elle fit de tout cela. Pour moi, j'avais eu la foi de mes besoins, j'eus aisément celle de mes intérêts. Sans autre préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la résistance; j'aurais été tout aussi volontiers du mouvement, et même plus volontiers. C'est un aveu dont je ne refuse pas l'ignominie; je veux bien publier que c'est la religion seule qui m'a fait comprendre le véritable honneur, et qui m'a rétabli dans ma dignité. Je dirai encore que j'ai peu d'estime pour ce que l'on appelle une conviction. Toute conviction, à moins qu'elle ne soit religieuse, — et, dans ce cas, la conviction s'appelle certitude, ou bien la religion n'est pas une religion ; — toute conviction qui n'est pas religieuse est le sophisme spécieux de la passion , de l'entêtement et de l'intérêt. On peut être, il est vrai, de bonne foi sous l'empire de ce sophisme : il y a dans presque toutes les maisons de fous un individu qui, de bonne foi, croit être le soleil.
Dans la nouvelle société où je me trouvais, il était donc grandement question de foudroyer l'anarchie, de consolider l'ordre, de rétablir les saines doctrines. Je fréquentais les plus excellents pères de famille du monde, les plus sages propriétaires, les plus honorables citoyens: ils avaient un dieu : c'était l'Ordre public; ils me sup-
pliaient de le bien défendre; ils y contribuaient euxmêmes, quelques-uns avec autant de dévouement que de courage, le grand nombre sans s'exposer. Et moi, de très grand cœur, avec beaucoup de conviction (car, chose particulière, on a toujours la conviction que l'on veut avoir), je défendais l'Ordre, qui était aussi mon dieu, et qui avait vraiment d'assez tristes adversaires pour qu'on le défendît avec plaisir; je rétablissais les saines doctrines, que je ne connaissais pas; je foudroyais bien fort l'anarchie, quelquefois même je m'opposais aux « empiétements du clergé », ce que l'on n'eût pas été fâché de me voir plus souvent entreprendre; mais bientôt (mon bon sens mérite cet éloge) j'y sentis de la répugnance. L'estime que j'avais pour mon parti ne m'empêchait pas de remarquer beaucoup de différence entre nous et le clergé.
Et j'étais riche. Hélas! en déduisant ce qu'il donnait aux pauvres inconnus de moi comme je l'étais d'eux, j'avais plus d'appointements que mon évêque, sur les maigres chevaux duquel plus d'un de mes honnêtes gens trouvait à gloser. Je possédais ce que j'avais cru naguère en vain rêver toute ma vie; j'étais entré dans un monde que ma pauvre mère trouvait bien beau ; j'avais fait moimême la brèche par où j'y étais entré; les égaux de mes supérieurs de la veille n'étaient plus auprès de moi que de petites gens. Tant de ruines faites de tous côtés paraissaient me grandir. Ces vainqueurs, ces maîtres de la société par la grâce d'un impôt de deux cents francs, ne comprenant ni qu'ils s'étaient donné des maîtres, ni quels maîtres ils s'étaient donnés, s'extasiaient sur ce qu'ils appelaient ma fortune, et disaient que c'était un temps heureux celui où avec du talent ( ce sont eux qui parlent, et qui parlent de ce qu'ils ne connaissent pas) on arrivait si vite à l'influence, à la fortune, à la considé-
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ration, ,1e no savais que répondre, je ne pouvais (juc penser comme eux, el pourtant je soupirais en silence. Oui, sans doute, ils m'avaient fait la voie belle, ils me l'ont faite plus belle que pour eux-mêmes, qui marchent, qui roulent, qui courent et (]ui arrivent sans avoir besoin de ce véhicule du talent, qu'ils voulaient bien m'altribuer. Mais leurs dons magnifiques me laissaient le cœur vide. Ahl je le sais maintenant, pourquoi j'ai tant souffert! Que ne peuvent-ils me reprendre ces vains avantages, et rendre à tous mes frères les pauvres ce qu'ils avaient jadis, ce qui leur a été enlevé, ce qu'il me faudra déplorer toute ma vie de n'avoir pas eu plus tôt : la connaissance de Dieu, ce pain de chaque jour; l'amour de Dieu , ce repos de toutes les heures; la prière enfin, cette espérance de tous les instants, cette inépuisable richesse, ce secours infaillible! C'est là le trésor du pauvre; c'est là l'égalité; c'est là l'ordre, la fortune, la joie! C'est là tout ce qu'il lui faut, et tout ce que votre Charte (que je ne méprise point d'ailleurs) ne donnera jamais ! Si, grâce à une éducation chrétienne, véritable apanage que la société doit à tout homme naissant en pays chrétien, il y avait eu pour moi un seul souvenir d'innocence, de candeur et de foi dans le son des cloches du dimanche..., combien je vous en serais plus reconnaissant, ô bourgeois! que de la place que vous m'avez prétendu faire, ~ et que vous ne faites en réalité qu'à ceux qui sauraient mieux se la faire sans vous !
Mais je n'en étais point à ces solutions , à ces lumières, j'avais du chemin avant d'y arriver: j'avais à poursuivre dans toutes les obscurités de ma raison , de mon éducation et de mon cœur, ces deux choses que l'homme cherche sans cesse et qu'il ne peut trouver qu'en Dieu : une certitude, un amour; ou plutôt, croyant les chercher, j'allais les fuir longtemps.
Comment la vérité m'a-t-elle enfin saisi? C'est ce que je voudrais exposer dans ce livre : non par un puéril désir de parler de moi, mais parce que beaucoup d'amis, beaucoup d'esprits inquiets, beaucoup de cœurs tourmentés comme je le fus, me l'ont demandé au nom toutpuissant de mes croyances et de ma tendresse pour eux. — Nous voyons bien, m'ont-ils dit, que vous êtes parvenu à la foi. On ne peut méconnaître, dans ce que vous avez écrit, un accent de croyance et d'amour. Mais de votre état au nôtre la distance est grande; et, pour bien comprendre où vous êtes, nous avons besoin de savoir par où vous avez passé.
J'ai cherché comment je pourrais les satisfaire. En y songeant, il m'a paru d'abord assez difficile de peindre cette longue suite de faits, de pensées, de sentiments, qui se mêlent, qui s'engendrent, pour aboutir d'un abîme orageux de ténèbres et d'incertitudes aux tranquilles splendeurs de la foi. Puis enfin , laissant de côté toute préoccupation personnelle, me fiant à ce désir chrétien d'être utile, si ordinairement agréable au Seigneur, j'ai résolu de tout conter naïvement: les faits, les désirs, les tentatives, les avortements, les résolutions, les triomphes, comme je me les rappelle ; de donner, en un mot, le commencement de l'histoire intellectuelle dont j'avais pensé ne devoir écrire que la fin. Ce sera, je l'espère, moins la peinture d'un individu que la peinture d'une âme telle qu'il y en a un grand nombre en ce temps. Mon goût, le goût du public, eût été que je laissasse entièrement de côté l'individu; mais j'avais besoin d'un fil conducteur de cette exploration de confuses pensées. Avec les ailes de la science et du génie, on vole, on plane, on se soutient dans le monde aérien des idées : je n'ai point ces ailes ; il me faut un guide et un bâton. Voilà pourquoi j'ai dit ce que j'étais, d'où je venais,
INTHODI'CTION 25
par quels mauvais cluMiiiiis de la vie temporelle il m'a fallu passeï"; quels secours j'ai trouvés dans le monde, et comment, malgré des faveurs et des facilités d'existence que je ne pouvais espérer, je demandais encore à ce monde prodigue je ne savais quels biens qu'il ne me donnait plus. Je continuerai de môme, ne sachant pas autrement ni mieux faire. Et comme c'est en Italie que successivement me sont venus les fermes désirs, la foi, la pratique, les habitudes chrétiennes, au récit des faits et des pensées, je mêlerai encore parfois la peinture des lieux que ces événements, si simples, mais si grands pour moi , m'ont rendus chers , et dont le souvenir me représente toujours l'image, comme le parfum rappelle la fleur.
Puisse le travail n'être pas trop au-dessous du dessein ! J'ai tout ensemble à louer Dieu, à encourager mes frères par le spectacle de ses bontés envers un pauvre et ignorant pécheur, montrer comment il a fait d'une âme déroutée, incertaine, aux trois quarts perdue, une âme éclairée, souvent heureuse, sûre de son but, instruite de sa destinée. J'ai à dire par quelles voies adorables il a mis dans cette âme , en proie à beaucoup de troubles et de haines, parce qu'elle renfermait beaucoup d'erreurs, des intentions plus droites , un ferme et vrai sentiment de la dignité humaine, des affections épurées, des volontés meilleures, et autant d'espérances inébranlables qu'elle ressentait naguère de misérables convoitises et d'envieux désespoirs.
Hélas ! la force me manquera. Je sens que j'exprime mal ce que je pense : mon esprit va plus loin que ce froid langage; il y a dans mon cœur une certitude éclatante, un désir d'aimer Dieu, une adoration de sa puissance, une reconnaissance de son amour, dont mes vaines paroles ne donnent pas l'idée. A peine si, d'un crayon inex-
périmenté, j'ébauche quelques traits du tableau plein de vie, plein d'éclat, que je contemple avec ravissement.
Je voudrais, en terminant ces préliminaires, qu'il me fût permis d'excuser auprès du public un travail que je juge moi-même si imparfait : c'est que je ne dispose que de loisirs rares et interrompus. Ce n'est pas comme l'oiseau que je chante, mais comme le laboureur, en creusant mon sillon, l'esprit troublé de soins divers, la main à la charrue. Ferais-je mieux si j'avais plus de temps? Je l'ignore, je sais seulement que j'essayerais. J'essayerais pour deux raisons : la première, par respect pour les matières que je traite; la seconde, par respect pour mes lecteurs. Forcé d'agir autrement, ne pouvant polir mon langage, et cependant poussé par un instinct irrésistible à élever la voix, je m'en remets à Dieu sur la hâte et la grossièreté de mes hymnes en son honneur; je le prie de les accepter comme le bruissement de la feuille et le cri du grillon. Je demande à ceux qui me liront de ne m'écouter que comme on écoute en passant dans la plaine le chant rustique des travailleurs , ou tout au plus comme un ami, qui vient sans prétention, sans dogmatisme et sans gêne, causer le soir au coin du foyer.
Paris, 25 janvier 1841 , fête de la Conversion de saint Paul.
ROME i:t lorette