LE GUIDE
A quatorze ans , au plus fort de mon ignorance et de mon infortune, Dieu, préparant l'œuvre de sa miséricorde, m'avait envoyé un ami, ou plutôt un protecteur; car Gustave n'était ni de mon âge ni de ma condition. Mais nos existences et nos cœurs se trouvèrent bientôt si complètement mêlés , qu'il n'y eut plus de distance entre nous. C'était alors un garçon de vingt ans, très épris des lettres , des sciences , des arts , et qui avait la généreuse passion de donner ses goûts, c'est-à-dire ses plaisirs, à ceux qu'il rencontrait. J'étais, moi, dans un abandon qui l'émut. Sous prétexte de m' apprendre je ne sais plus quoi (car son esprit, affamé de savoir, touchait à tout, même au chinois), il m'apprit ce dont j'avais avant toute chose besoin : que je pouvais être aimé. Par-deesus le marché, nous nous occupions de littérature. Je lui montrais bravement mes chefs-d'œuvre; son amitié lui inspirait la patience nécessaire en ces occasions ; il me donnait des conseils ; enfin il me mit en état d'habiller vaille que vaille une idée. Du reste, véritable jeune homme.
véritable Français, et véritable Parisien de ce tempslà. S'il avait une religion, c'était celle des Scandinaves, peuple pour lequel il professait une grande tendresse. Les années et les événements s'écoulèrent sans nous désunir. Après la révolution de juillet, un concours de circonstances qui recevaient de notre affection mutuelle quelque chose de touchant , nous fit journalistes tous deux, l'un par l'autre, en quelque sorte, et l'un avec l'autre. — Comme il avait guidé mes premiers pas dans la voie de la grammaire, il me donna les premières leçons dans ce redoutable métier de la presse , auquel il était propre par la variété de ses connaissances et la promptitude de son esprit, mais qu'il exerça peu de temps. Combattant ensemble, ensemble combattus, se soutenant de la plume, se soutenant, hélas ! de l'épée, le maître et le disciple, devenus compagnons de guerre et d'aventures, pouvaient se croire attachés l'un à l'autre par ce sentiment d'amitié que le temps ne détruit pas... On ne s'aime bien qu'en Dieu : l'amitié vraiment sainte et durable est un don que Dieu fait aux chrétiens, et nous n'étions pas chrétiens.
Nous nous séparâmes, non sans regrets, non sans promesses répétées et sincères de bon souvenir. Pourtant y bientôt je sentis que l'image de cet ami si cher devenait moins resplendissante dans ma mémoire, et je commençais d'apprendre aussi de tristes choses sur mon propre cœur. Je m'étais cru les vertus dont on parle dans l'histoire ancienne ; j'avais pensé que je saurais me conduire toute ma vie en héros de roman : on perd vite ces illusions-là.
La politique me préoccupait beaucoup : j'en avais épousé les passions et les fureurs ; c'est naturel à l'igno-
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ranco. IMaiitô dans mon syslcnn'jjo ne voyais rien ll()l•^ do son horizon , borné encore par la faiblesse de mes regards. J'étais dévoué : la jeunesse a besoin de se dévouer. (Juant aux nécessités véritables de la société, quant aux bases de Tordre . aux droits et aux devoirs , inhérents par le fait au titre de citoyen , ni moi , ni la presque totalité de mes lecteurs , — ni mes adversaires, c'est une justice que j'ai à nous rendre, — n'en savions un mot. Nous étions, dans un petit chef-lieu de Gascogne , trois journalistes en dispute réglée pour peu de chose. Si je crois aujourd'hui que ma thèse était la meilleure, je le crois par des raisons qu'alors je ne soupçonnais pas, et je ne crois pas du tout que je l'aie bien défendue. De ces querelles mesquines , de ce dévouement fourvoyé, de ces passions ignorantes, j'essayais de remplir un^ âme où chaque jour mouraient les fragiles fleurs du printemps; mais plus j'allais, plus il s'y trouvait de places vides , et dans ces landes désolées germaient bien des remords.
Souvent ému sur ce point, seul avec moi-même, je cherchais à pénétrer les mystères de l'homme intérieur. J'y trouvais de l'ennui; l'ennui me semblait légitimer le goût du plaisir. Mais le goût du plaisir blessait la conscience, jetait mille troubles dans l'âme, enfantait d'odieuses douleurs. Pourquoi cela? Qu'est-ce que la conscience? Je ne comprenais pas.
Je me disais : Vivons en stoïques : ce sont les mécomptes qui font la tristesse... — Tous les jeunes gens, dans l'agonie de leur grandeur, ont formé de ces résolutions : ils savent ce qu'elles durent. L'ennui était toujours là; je me retournais toujours vers les plaisirs.
Je me disais : Suivons le torrent, puisque l'homme est
ainsi fait, puisqu'il vire et roule à tout vent qui passe, étouffons dans les chants , dans les ivresses , tous ces importuns murmures : c'est la lutte qui fait le trouble et l'ennui... — Mais la conscience criait toujours.
Je concluais que l'homme était le jouet d'une puissance mauvaise et railleuse , qu'il était marié à la destinée comme à une femme acariâtre , que cette affreuse union ne se pouvait dissoudre qu'à la mort..., et, ainsi que daignait me l'exposer un vieux dignitaire avec qui je causais souvent, qu'il n'y avait de joie certaine que de bien boire et de bien manger. Je voulais le croire : par malheur, je n'étais pas, comme le vieux dignitaire, maître de m'en tenir content.
J'essayais d'étudier : je manquais d'énergie pour l'étude, et l'étude m'apportait des troubles nouveaux. Je lui demandais le dernier mot des choses ; elle ne faisait qu'ouvrir à toutes mes perplexités des routes multiples , infinies, des horizons par delà des horizons.
Je me rejetais dans la politique ; là tout me semblait clair ; je me sentais dans le vrai ; je partais d'un point , j'allais à un but : je ne m'apercevais pas que j'appelais lumière l'ignorance ou l'esprit de système qui m'empêchait de rien voir. Mais, avec l'uge, ma raison s'élevait; et un jour enfin , par cette porte encore , le doute entra dans mon esprit. Ceux qui ne pensaient point comme moi ne pouvaient pas tous avoir tort. Mes adversaires niaient chez nous des probités évidentes : ne commettais-je pas aussi cette faute? L'histoire me montrait des luttes oii tout le monde avait un peu raison, d'autres où tout le monde était presque d'accord : il y avait quelque part une vérité ; cette vérité n'était pas tout entière avec nous.
0 rêves de ma faiblesse et de mes ténèbres ! dans quels
délires vous m'avez jeté! quelles an^^oisses ne vous doLsje pas ! et cependant, que Dieu soit béni ! (JnaFid j'étais TcMifant nu, seul et affamé, la Providence veillait h me viHir, me domiait du pain, et, ui'imposant le travail, pourvoyait encore aux Jiécessités à venir de ma vie. Maintenant que mon esprit, conmne un terrain ensemencé durant Thiver, me donnait Tabondancc de sa moisson, cette même Providence, soigneuse de mon time parmi les facilités de la \ie matérielle , me tourmentait de la soif et de la faim des solides vérités.
Que n'allais-je tout de suite à Dieu ! Faut -il le dire, je pensais n'avoir rien à faire de ce côté; je me croyais de la religion. J'avais, en effet, la religion de la lyre, cette piété des rimeurs de notre temps , qui consiste à remplacer Jupiter par Jehovah, l'amour par un ange, et à faire intervenir, par une profanation détestable , le nom virginal de la Reine du ciel dans les élégies que l'on adresse aux Philis et aux Chloés. Sans nier l'existence de Dieu, je ne connaissais rien, absolument rien , de la loi chrétienne. Je lisais dans les écrits des penseurs de nos jours les plus profonds, les plus écoutés, les plus applaudis , que le christianisme avait été beau, utile, mais qu'il était mort, et je croyais très volontiers qu'en effet le christianisme était mort.
Rien autour de moi ne me disait qu'il vécût. Dans la ville que j'habitais il y avait sans doute d'honnêtes gens; il n'y avait pas un homme à ma connaissance (pas un!), ni fonctionnaire , ni professeur, ni magistrat , ni vieux ^ ni jeune, qui remplît ses devoirs religieux ; pas une mère de famille qui eût une fois parlé en ma présence, à ses enfants, de Dieu , de l'Église, ou de quoi que ce soit qui eût le moins du monde rapport à la religion. C'était cer-
tainement une société gracieuse , polie , bienveillante , spirituelle ; et , pour tout dire , elle ne me plaisait que trop; ce n'était pas une société chrétienne. Chacun s'y faisait en liberté , sans rien dire , non pas son évangile , mais son petit coran. Pauvre société, que je regrette d'accuser, et qui as nourri un serpent dans ton sein ! Puisse au moins la morsure de ce serpent te sembler amère, et quelque généreux accent sorti de tes entrailles s'élever devant Dieu pour dire que je me suis trompé !
L'évêque était un saint vieillard; j'espère qu'il prie là-haut aujourd'hui pour son diocèse : il ne manquait pas de zèle. Pourtant, dans sa ville épiscopale, il se tenait coi. Ancien émigré, il devait s'estimer heureux qu'on ne lui demandât point, ainsi que le voulaient beaucoup d'avocats populaires, de chanter la Marseillaise au prône du dimanche; et la Marseillaise n'aurait peut-être pas suffi.
J'en étais là quand je reçus une lettre de Gustave. Il m'annonçait qu'il était chrétien, ajoutant, pour se faire mieux comprendre, qu'il avait un confesseur et qu'il communiait. Ma pensée fut que quelque malheur effroyable venait sans doute de frapper mon ami. J'allai lire sa lettre à l'homme le plus éclairé que je connusse autour de moi. « Qu'en pensez-vous ? lui demandai-je. — Notre ami , me. répondit-il, est fou. »
Or Gustave ne s'était point laissé entraîner à un de ces hymnes de reconnaissance qui jaillissent du cœur des nouveaux chrétiens , comme l'eau jaillit du rocher touché par Moïse : mieux inspiré sur ce qu'il fallait me dire , il m'avait tracé avec calme un exposé clair et rapide des consolations que la religion apporte et des devoirs qu'elle prescrit. Il est fou ! Yoilà le premier
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jiigeinont que j'entendis porter sur TEvangile et sur les cœurs qu'il se soumet.
Inquiet, je lis cent vingt lieues ; je vins voir Gustave : je ne le trouvai ni malade ni fou, mais joyeux, quoique dans une situation de fortune assez pénible ; plein d'espoir, surabondant de conliance, m' aimant d'une tendresse plus vive que jamais : enfin un chrétien. Il me fit le récit de ses combats : c'étaient les miens ; il me pressa de l'imiter dans le dernier effort qui lui avait donné la victoire. Hélas ! le prix même du triomphe me fit peur. Fuyant la lumière après Tavoir entrevue, je revins plus troublé que je ne Tétais en partant. Ce quej' avais compris, sans dissiper mes doutes , y mêlait des terreurs. Aux clartés incertaines du crépuscule , nous croyons voir sur le chemin de menaçants fantômes, là où le plein éclat du soleil ne nous montrerait que des objets utiles et charmants.
Chose étrange ! ces terreurs durèrent peu , les doutes mêmes cessèrent, et pourtant le plein jour n'était pas venu : c'est que j'avais méprisé la grâce. Dieu me laissa dormir un temps dans la fange de mes iniquités. Vous qui dormez dans le même lit , du même sommeil , ne vous hâtez point de me trouver heureux ; luttez contre ce sommeil funeste, sortez-en ! j'en ai porté, j'en porte encore la peine. Ce sont des plaies que je ne montre qu'à Dieu. Si je pouvais avoir des ennemis, je n'en aurais pas à qui ma haine voulût souhaiter l'horreur d'un semblable repos.
Gustave cependant priait pour moi ; il songeait aussi à mon avenir temporel, que j'avais toujours abandonné à tous les vents de la terre , et par ses soins je vins à Paris. C'était une grande chose qu'il osait là. Jamais,
au temps le plus dur de mon isolement , de ma misère , quand j'étais tout à la fois dans l'enfance, dans l'ignorance et dans l'abandon, Paris n'avait menacé de m'être si rude et si dangereux : j'allais y affronter bien d'autres précipices, y subir bien d'autres combats. J'avais vingttrois ans, je n'étais plus pauvre, je n'étais plus timide; et, sur la route, au milieu des rêveries du voyage, l'ambition m'était venue.
Je serai sincère : j'entrai dans Paris avec les idées de conquête , bien décidé à devenir ministre aussitôt qu'il se pourrait. Ce n'est pas tout à fait ma faute si je me gonflais de ces visées. Est -il un garçon de vingt ans dans la tête duquel, pourvu qu'il sache lire, nos mœurs politiques n'aient ancré de semblables projets? J'y mettais même , par suite de mes opinions constitutionnelles , une retenue que tous n'ont pas. Je ne voulais qu'être ministre : combien se seraient installés connétables, consuls ou dictateurs !
Mes premières observations ne brisèrent point ce rameau d'orgueil si soudainement poussé. Les allures de la France , à Paris , sont d'une fille perdue , prête à se donner à qui veut la prendre. Ces théâtres , ces rues où la licence déborde; ces places pabliques ornées de statues qui feraient rougir les païens ; ces noms célèbres auxquels s'attachent tant d'histoires honteuses ; ces caquets de la grande ville, où l'on échange froidement tant de honteux récits ; ces marchés de consciences , qui se font plus qu'ailleurs là où l'on dit le moins qu'ils se font ; ces incorruptibles qui sont de tant de manières, par tant de moyens et si vite corrompus ; ces railleries de toutes choses , et ce cynique langage des coulisses de l'opinion ; ces femmes d'affaires, ces littérateurs qui vivent de leurs
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scandales, qui on veulent \ivre, et qui sont contents d'en vivre; ce mépris de la réputation et cette soif de la célébrité, mère de tant d'ignominies ; ce tralic des louanges ; ces mains impures qui achètent l'honneur, et ces voix plus impures qui les distribuent ; ces forfaits de la vie privée, ces trahisons de la vie politique, dont on s'amuse ; ce bruit dont on s'enivre, cette boue dans laquelle on se complaît : c'est le triste spectacle de toutes les heures , dm'ant ces journées de Paris qui ne finissent point. Et quelles promesses ne semble-t-il pas faire à l'audace , à l'intrigue, au désir d'arriver!
Et puis il y a toujours au sein de Paris tant d'hommes d'État qui sont forcés de se laisser voir de trop près !
Toutefois je n'étais ni assez fort, ni, grâce à Dieu, assez sot , pour songer longtemps à devenir un personnage. Je n'avais point cette fermeté d'âme qui fait poursuivre un but honorable ; je n'avais point cette âpreté de convoitise qui tient lieu de courage , qui fait supporter les privations , et qui ne recule devant aucun moyen ténébreux et servile d'atteindre la proie qu'elle s'est choisie. Je renonçai au pouvoir ; j'allai où m'entraînaient d'inquiets désirs et mes vieux ennuis qui renaissaient plus pressants. Mais j'avais beau porter partout mes lèvres, je ne buvais qu'à des coupes troublées. J'étais plein de jugements sévères contre tout homme et tout nom qui passaient sous mes regards ; puis, quand j'avais donné cours à mon mépris, je baissais la tête, j'écoutais mon cœur, mon cœur plaidait pour tout ce que je venais de condamner. Je me disais avec accablement : Je ne vaux pas mieux. Hélas ! souvent, trop souvent j'ai à le dire encore. Pourtant, vous le savez, mon Dieu, ce n'est plus du même accent que je le dis.
J'évitais Gustave ; non qu'il fût importun et censeur : je le craignais comme l'enfant malade craint le médecin. Quand je le rencontrais, je ne pouvais m'empêcher de lui conter ma peine. Il voulait alors m'instruire; ordinairement je ne voulais pas l'écouter. D'autres fois nous discutions : c'étaient de ma part des brutalités, des colères ; de la sienne, la fermeté des enseignements catholiques, exposés avec tendresse. Parfois je voulais bien être chrétien ; mais j'exigeais beaucoup de modifications dans les dogmes. Il me répondait gaiement qu'on avait refusé cela à Calvin, à Luther, à beaucoup d'autres ; qu'il ne pouvait me l'accorder. Nous nous séparions, lui affligé de mon endurcissement, moi furieux des barbaries de l'Église, et jurant que je ne serais jamais chrétien.
Cependant ces conversations m'apprenaient beaucoup de choses, dissipaient beaucoup de préjugés. Non pas, il est vrai , sur l'heure , mais au bout de quelques mois je me surprenais à défendre la religion catholique contre quelques-uns de mes anciens arguments. C'est pourquoi nous ne devons point nous décourager, mes frères, reculer devant les choses qu'il nous est ordonné de proclamer. Il faut fendre la terre avec le soc de la charrue pour y déposer le grain. Ce grain qu'elle repousse, qu'elle ensevelit dédaigneusement, qu'elle paraît oublier, germera plus tard, et sera sa richesse et sa gloire.
Soyons fermes, soyons patients aussi. Malgré mes cris et mes colères , la douceur de Gustave me touchait souvent plus que ses raisons.
Je veux vous dire encore de veiller constamment sur vous-mêmes, pour ne point scandaUser ceux que vous essayez de ramener; car jamais juge n'étudia un criminel avec plus de soin que je n'étudiais ce bon Gustave, pour
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le surprondiv eu désaccord avec ses préceptes vX me l'iiire de sa conduite uu argument contre la loi de Dieu. Attribuant au Credo le pouvoir qu'ils refusent au Seigneur, les impies alîectent volontiers de croire que la profession de foi chrétienne doit entraîner non seulement T horreur du péché, mais l'impeccabilité même ; et lorsqu'un chrétien ne leur paraît pas être sans reproche, ils se font de ses fautes une arme qu'ils tournent contre l'Evangile : <( A.h! vous êtes dévot , et vous vous emportez ! » Soyons patients : essayons de répondre à l'idée de perfection qu'on se forme de nous ; et , tout au moins , quand les impies nous regardent, tâchons de satisfaire et l'impie, et Dieu , qui nous regarde également.
A cette époque , Dieu encore m'envoya le secours de deux bons livres. Des personnes aussi éloignées de la foi qu'on peut l'être, sans que je leur eusse rien dit de mes préoccupations , dont elles auraient ri , me mirent dans les mains ces ouvrages, qu'un prêtre et qu'un confesseur n'aurait pas choisis plus à propos : c'était l'introduction à YHistoh^e de sainte Elisabeth, de M. de Montalembert, et le beau travail sur r Action du clergé dans les sociétés modernes, de M. Rubichon. Quelques articles de M. de Carné me passèrent aussi sous les yeux. Je veux remercier ici ces pieux et savants auteurs du bien qu'ils m'ont fait. M. de Montalembert au point de vue de l'histoire, M. Rubichon au point de vue de l'organisation sociale, M. de Carné sur les problèmes du temps actuel, éclairèrent puissamment mon esprit, et le forcèrent au mioins d'admirer la haute intelligence et la haute vertu de l'Église , à défaut de sa divinité, que je niais toujours. Oui, je vous voyais sage, prévoyante, courageuse, toujours forte et toujours charitable, et je vous admirais, ô Mère!
mais sans vous aimer, c'est-à-dire sans vous comprendre ; et n'est-ce pas vous outrager encore que de vous honorer ainsi ?
Savoir, intelligence, raison : choses vaines sans l'obéissance'et l'amour! Pour y voir plus clair, je ne m'en conduisais pas mieux. Je repoussais l'enseignement de cette Église qui m' apparaissait surnaturelle en ses œuvres, et, parce que je le repoussais , la magnificence de tant de force , la merveille de tant de choses accomplies, de tant d'ennemis vaincus , ne m'apprenaient à remplir aucun devoir et ne m'aidaient à vaincre aucune passion.
Et j'étais toujours dans le combat ; j'avais toujours sur le cœur l' arrière-garde d'un plaisir empoisonné. Mécontent et sombre au fond de toutes les ivresses, rongé de soucis dans le sein de l'abondance, tantôt je voulais atout prix agrandir ma fortune, tantôt je regrettais amèrement ma misère passée. J'étais honteux des brèches faites à ma conscience; j'étais las des débris d'honnêteté qui restaient.
Je n'avais plus du tout de foi politique. Une année de polémique avait brisé , broyé , pulvérisé des convictions qui ne reposaient sur aucune base stable dans le passé, que je ne voyais aboutir à rien dans l'avenir. Sous l'action continuelle des railleries et des mauvais exemples , le vernis de frêle morale qui les enveloppait s'était dissous.
De tant d'hommes politiques autrefois vénérés, je n'en estimais plus que deux. Je les aimais pour eux-mêmes , pour ce que je leur voyais de probité , de courage , pour ce qu'ils souffraient d'injures ; quant à leur pensée, elle n'avait plus d'échos dans ma pensée.
Seul avec moi-même, je ne pouvais réunir, ni en poli-
li(Hi(', ni (Ml morale, doux idées ([ui ne fussent, en dosacecn'd , et (Mitro les([uelles je ne i no sentisse indillV'i'ont. .I(^ perdais W sens du juste et de riinnnèto, je perdais jusqu'à la volonté du e()nd)at, jus(ju'au désii* do la force.
Et je no me donnais pas deux mois pour n'ôtre plus qu'un de ces condottieri de la plume qui vont d'un camp dans l'autre pour vendre moins encore leur bravoure que leur inactivité.
Illusions de ma jeunesse, généreux désirs et généreuse fierté de mon âme , orgueil de l'honneur, orgueil du devoir, dévouement, amitié, amour, tout était souillé, tout expirait, tout allait être anéanti.
J'avais jeté vers le ciel ma dernière plainte , et je consentais à tout. Ma situation n'était plus la fatigue, c'était le râle ; l'état où j'allais tomber n'était plus le sommeil , mais la mort.
Certes Dieu m'a sauvé, et m'a bien sauvé! il m'a pris au fond de l'abîme et m'a emporté entre ses bras. Je ne pouvais plus me sauver moi-même.
Je ne sais quelle pensée me mena chez Gustave. Je le vis entouré de cartes , de paquets , d'objets de toutes sortes se préparant à partir pour un long voyage.
« Viens avec moi, dit-il ; sors de Paris, sors de la France ; emploie une année à courir le monde ; peut-être tu t'en trouveras bien. » Jamais pareil projet ne m'était venu ; je n'avais pas les moyens de faire ce voyage ; par mille raisons c'était une folie.
Huit jours après, cependant, j'avais quitté Paris, et, le cœur déjà plus léger, je courais sur la route de Marseille. Je croyais aller à Constantinople : j'allais plus loin. J'allais à Rome, j'allais au baptême !