‹ Rome et LoretteChapitre 22 sur 50 · VITA HOMIMS MILITIA EST SUPER TERRAM · texte numérisé non relu

VITA HOMIMS MILITIA EST SUPER TERRAM

Dieu ne jugea pas bon , dans sa sagesse infinie , de m' accorder longtemps cette paix profonde que mes amis m'avaient promise, que j'avais espérée, et que je crus d'abord avoir trouvée dans la religion. Je n'en chercherai point les raisons , je risquerais de ne point les saisir. Il me suffit d'ailleurs de savoir que Dieu est souverainement juste; or je porte à cet égard, dans mon âme, une conviction qui n'a plus à souhaiter aucune lumière, et que je ne crois pas qu'aucune épreuve puisse affaiblir jamais. Mais faut-il tant chercher ! Mon cœur, mêlé de fougue et d'indolence, avait besoin du combat. Comme j'avais dormi dans l'erreur, je pouvais dormir dans la vérité, et, sous l'abri de cette foi morte, me laisser ressaisir par l'éternelle mort.

Encore échauffé de ma victoire, je vis donc tout à coup reparaître l'ennemi ; et ce fut avec une angoisse profonde qu'à ses premières atteintes je me sentis, comme autrefois, faible, lâche et chancelant. Cet ennemi, c'était tout le passé, que j'avais cru mort et disparu pour toujours. Il se montrait à mes yeux, sur l'autre bord de l'abîme vers lequel je me retournais sans cesse. Il n'était plus souillé, honteux, misérable comme au jour de ma fuite et de mon renoncement, mais revêtu de jeunesse et de gloire , tendre , plaintif

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touchant, et ine faisant mille offres de retour. Les choses que j'avais cru pouvoir impunément rejeter me disaient : Nous sommes encore là ; nous t'aimons encore. Qu'y a-t-il entre nous et ton cœur? Une parole! qu'elle soit oubliée , et reviens ; tu ne nous as point connues. Nous avons aussi notre sagesse , nous avons aussi notre durée ; tu vois que nous ne tombons pas comme la feuille de l'églantier, au premier vent qui s'élève ; tu sais que tous nos dons ne sont pas en promesses : que cherches-tu qui ne soit parmi nous?

Mais en même temps la voix tonnante des menaces divines se faisait entendre : car les séductions ne conservaient plus ce pouvoir, qu'elles avaient naguère, de me faire perdre en un instant tout le terrain que j'avais péniblement gagné ; elles ne m'entraînaient plus du cercle lumineux de la foi dans les épaisses ténèbres du doute. Partout elles me poursuivaient ; je les entendais toujours ; mais partout et toujours aussi je voyais et j'entendais Dieu. Hélas ! c'était Dieu courroucé , punissant, terrible... Je le craignais de toute ma raison; j'aimais le monde de tout mon misérable cœur !

Quand je faisais un effort, quand je me demandais ce que j'avais enfin à regretter, et pourquoi cette folie de se plaindre , de tendre les bras vers les jouets brisés et rejetés la veille, — je me disais que j'étais, en effet, insensé , mais que cela était ainsi , et que je regrettais mes ennuis, mes inquiétudes, mes douleurs ; que j'étais condamné à d'indignes attachements ; que, par un secret de colère inexorable, Dieu ne voulait me donner qu'un joug de fer, dont je me lasserais un jour, et qu'alors tout serait dit pour mon éternité.

Je me jetais au pied des autels : j'avais honte de la

tiédeur de mes prières. Mes lèpres seules, disais-je, ont prié. Je ne voulais pas comprendre que la prière de la volonté est un acte de foi et d'amour très agréable à Dieu, et dont il nous récompense plus tard en nous accordant les célestes consolations de la prière du cœur.

Il arrivait des lettres de France, où mes meilleurs amis , ignorant , comme cela est ordinaire , les choses de la religion , me plaignaient doucement d'une résolution qui leur semblait être un sacrifice irréfléchi de ma jeunesse , et qu'ils croyaient de nature à me fermer beaucoup de portes dans l'avenir. D'autres se consolaient, ne voyant ma conversion, à la vérité bien étrange pour eux , que comme une fantaisie de courte durée. Ces regrets me touchaient aux larmes , ces espérances me faisaient frémir. Je n'avais que trop lieu de croire moi-même que je ne persévérerais pas. Je prenais la plume pour répondre, j'écrivais en hâte; et quand je relisais ces pages rapides , stupéfait de la force et de F assurance des raisons que j'y avais exposées, trouvant mes actions , mes pensées même , fort au-dessous de mes paroles, je m'accusais d'hypocrisie, de mensonge, de n'être, chrétien que devant les hommes, et d'autant plus coupable devant Dieu. Puis je retombais à mes désirs, à mes regrets, à mes craintes ; mais nulle crainte n'était assez forte pour entraîner longtemps ma pensée hors du champ détestable où elle vagabondait parmi tous les fantômes de l'erreur.

La pleine confiance est fille de l'amour. N'aimant point Dieu , je croyais qu'il ne m'aimait pas ; et comme j'étais inquiet sur mon salut, j'étais inquiet sur ma destinée temporelle , à laquelle jusqu'alors j'avais songé si peu., Puis, quand je m'étais bien troublé l'esprit à ce

sujet : Hélas ! disais-je, j'attends moins de Dieu que je n'attendais autrefois du hasard ! La honte de cette méfiance était encore une main d'angoisse qui me serrait le cœur. Mon Dieu , que j'ai souffert !

Plongé dans une morne tristesse, je me montrais sauvage avec mes amis ; et , comme moi , ils ne semblaient recueillir de ma conversion que des fruits amers. Adolphe s'en effrayait; Gustave, qui me connaissait plus à fond, et qui n'avait pas été sans éprouver lui-même quelque chose de semblable, augurait mieux de l'avenir ; il disait qu'un chrétien ne se fait pas en un jour. Mot bien vrai, que j'ai entendu répéter depuis par un pieux éveque. Non, un chrétien n'est pas l'œuvre d'un jour..., mais l'œuvre de toute une vie. .

Je ne trouvais d'allégement qu'au tribunal de la pénitence. Dieu m'avait prévenu d'une grande grâce, sensible entre toutes celles dont il m'entourait , et que je ne pouvais apprécier que plus tard : j'avais une confiance d'enfant dans la parole du confesseur. Et comment aurais-je pu faire pour douter, lorsque je n'entendais pas un mot qui ne fût rayonnant d'évidence, qui ne démontrât clairement ma fohe, mon injustice, et qui ne m'indiquât des moyens de repos et de sécurité que je reconnaissais infaillibles aussi souvent que je voulais les employer ?

Enfin, après un mois environ de cette lutte intérieure , je parvins à me rassurer. Les images du passé reparurent moins fréquemment : je m'habituai à les considérer d'un œil plus ferme. On m'avait dit d'implorer, par l'intercession de la sainte Yierge, le don de persévérance ; je l'avais fait ; nous avions même résolu, Gustave et moi , d'accomplir dans ce but le pèlerinage

de Lorette , et peu à peu je finis par ne plus craindre de retomber entièrement et pour jamais. L'Église enseigne à ses enfants de douces et faciles prières, qu'ils prennent l'habitude de prononcer dans toutes les occasions : j'appris ces prières, et les fantômes ne tinrent pas devant leur miraculeux pouvoir. La paix vint, et sur cet arbre de la foi, que l'orage avait fortifié dans mon cœur, l'espérance et l'amour, comme des oiseaux divins , commencèrent à chanter. Au milieu de beaucoup de troubles encore, de beaucoup de reproches que j'avais à me faire, de beaucoup d'imprudences où je laissais mon esprit s'égarer, je sentais mes pensées s'agrandir ; la foi me donnait la clef d'une foule de choses obscures : j'attendais avec de saints contentements les difficultés que le titre de chrétien pourrait susciter dans ma vie ; je me reposais sur la bonté de Dieu du soin de quelques chères existences attachées à la mienne ; dans mes prières je lui demandais de faire des chrétiens de tous ces amis , pour qui je ne lui demandais naguère que de douteuses joies et de périssables trésors.

Et je sus enfin que je n'étais pas converti , mais que je devais commencer à me convertir, et que, par la miséricorde de Dieu, j'avais le pouvoir d'y travailler, partout, toujours !

Yoilà comment je suis devenu chrétien. Dieu m'y a aidé plus que je ne puis dire ; mais il n'est pas nécessaire de tout exposer. Ce serait d'ailleurs l'impossible, — et qui voudra bien examiner son cœur et sa vie n'y trouvera pas la trace de moins de prodiges que la bonté céleste n'en a fait pour moi. Dieu a tenu ses promesses , et plus que ses promesses ; car l'homme n'est

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pas fidcMe (\ ses ongagoments , et le» pardon va plus loin qu'il n'est permis de l'espérer. Si nous n'avons pas icibas des satisfactions plus durables, c'est que nous y aimons trop ce qui n'a point de durée : si nous nous meurtrissons, c'est que nous allons toujours sur les chemins où la chute est facile. Mais ne perdons pas pour cela confiance : le combat c'est le mérite ; et la chute même est une victoire , lorsque , repentant et soumis , l'homme en profite pour mieux reconnaître sa faiblesse, pour mieux aimer qu'auparavant Celui en qui réside seul toute force, toute sagesse et tout amour.

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