‹ Rome et LoretteChapitre 23 sur 50 · DOUTES. OBEISSANCE · texte numérisé non relu

DOUTES. OBEISSANCE

Un mot me fut dit sur je ne sais quelle pensée captieuse, contraire à l'enseignement de l'Église, et de laquelle pourtant je m'étais fort entêté : « Cela est une idée de Luther. » Ce mot me fit peur. Depuis quelque temps j'étais obsédé du fantôme de Luther. Presque toujours, quand je m'abandonnais à mon sentiment, aux séductions de mon esprit, aux séductions de mon cœur, quand j'essayais de concilier les entraînements d'une nature encore trop rebelle avec les prescriptions inflexibles de la loi, j'arrivais aux conséquences luthériennes, j'arrivais à l'abîme, et le vieil homme reprenait le dessus. Ce résultat soudain m'inspirait d'autant plus d'effroi, que j'y avais été conduit par une suite d'idées qui me semblaient irréprochables , que je trouvais chrétiennes , que je trouvais sévères, dans l'austérité et dans la foi desquelles je m'étais complu, jusqu'à l'inexplicable issue qui se révélait tout à coup. Alors je me rappelais les commencements de Luther, sa pleine ferveur, ses jours et ses nuits passés dans l'oraison, dans les larmes, et cette foi ardente , et cet amour pour Dieu , et ces terreurs sur son salut, et cette conscience scrupuleuse, caractères que l'on retrouve dans la piété des saints. Rapprochant ces commencements de leur dénouement sinistre, et me retrouvant si souvent moi-même sur la pente fatale où tant de dévotion s'était misérablement

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perdue , je m'écriais avec angoisse : Qui donc sera sauvé?

L'habitude do la vie chrétienne m'a délivré de ces épouvantes , et m'a donné la clef d'une énigme sous le poids de laquelle mon âme a gémi longtemps.

Luther, aux jours radieux de son innocence, priant, pleurant et veillant dans sa chaste cellule , présente avec le reste de sa vie un contraste inquiétant et terrible; mais quand la révolte arrive , et que le moine en délire écrit ses propositions, tout l'homme est expliqué. Il donne pour articles de foi les divagations d'une intelligence oii l'orgueil, après un long combat, fait triompher la chair en lutte avec l'esprit. Aussi longtemps que la chair est seule , l'esprit maintient la victoire incertaine , ou plutôt garde le dessus; des que Forgueil s'en mêle , tout est consommé. Le catholique méditant en face de sa conscience les formules insolemment décrétées par Luther et assailli de lumières, et croit souvent écouter sa propre confession. Là se retrouve tout ce qu'une raison malade invente pour se tranquilliser et pour se désespérer ; tout ce que l'on imagine pour satisfaire en paix l'impétueuse voix des passions; tout ce que l'on redoute, lorsqu'un rayon de foi venant éclairer ce chaos effroyable, on reste atterré devant l'immensité des faiblesses humaines, et tenté de croire que, marqué d'une prédestination fatale, on ferait pour résister d'inutiles efforts. L'âme éperdue se prend à mille sophismes suggérés par l'enfer : tantôt , que la foi suffit pour être sauvé; que Dieu est mort pour tous les hommes, et qu'ainsi l'homme, suffisamment justifié, ne pèche plus; tantôt, au contraire que l'homme pèche toujours ; que ses meilleures actions , les plus chastes , les plus humbles , sont cependant infâmes , et que ,

malgré tout, il ne parviendra point au port de la bienheureuse éternité.

C'est, en effet, ce qu'il est aisé de croire. Dans les orages de la vie, la justice divine use de ces punitions, permet que ces tentations dures éprouvent la présomptueuse humanité. En quête de solutions pour déguiser ce qu'il trouve d'amertume à l'obéissance, et pour esquiver la nécessité du sacrifice, l'homme se fait une divinité de sa raison, dont il espère de lâches secours. Mais Dieu tout aussitôt met en pièces l'idole fragile; et, jouet d'une ivresse fatale, l'esprit déraisonne , chancelle , tombe dans la boue de toutes les absurdités. Se berçant d'espérances et de terreurs également déplorables , — ou il se dit que le ciel lui appartient , quoiqu'il commette des crimes , — ou il croit qu'il sera perdu malgré toutes ses bonnes résolutions , confessant par là , simplement , que la tyrannie de son orgueil et de ses vices lui impose le dogme de la fatalité.

Oui , ces doutes sont fréquents : ils viennent à beaucoup d'âmes, et même des âmes fidèles en sont parfois troublées. Mais ces âmes fidèles les portent au tribunal de la pénitence ; elles y reçoivent l'ordre de les mépriser : elles les méprisent; ils s'en vont. Luther a du recevoir le même enseignement de son confesseur. Par orgueil, il n'a point voulu rester en paix, et c'est peut-être pour s'être cru obstinément coupable qu'il l'est devenu.

La raison est comme le vin de l'intelligence humaine. Il y a une mesure où elle fortifie ; passé cette mesure , elle tue. Il n'en est pas ainsi de la foi ; l'excès n'en est pas à craindre : l'excès de la foi, c'est la juste mesure de la raison, puisque c'est la complète obéissance aux ordres de la Sagesse même , aux ordres de Dieu.

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