‹ Rome et LoretteChapitre 24 sur 50 · A MON FRERE · texte numérisé non relu

A MON FRERE

En voyage, la pensée abrège le chemin, et la marche repose de la pensée. Marchons, reposons -nous, allons de Rome à Naples ; n'ayons plus de pensées que celles qui pendent aux buissons et aux ruines.; égrenons sans y songer ce collier disparate des idées du rêve et de la causerie, qui se forme de fruits sauvages , de cailloux , de grains de sable, et de perles quelquefois. Quel stoïque a passé sur le bord des prés, et n'y a pas fait son bouquet d'herbes fleuries? Partons donc; cueillons le bluet, le cyclamen et l'anémone ; ne méprisons ni l'humble pavot , ni le réséda sans parure , ni la marguerite sans parfum, ni le liseron qui fleurit sous la poussière. Pour sainte Catherine de Sienne, dans la plus dédaignée de ces fleurs il y avait une prière qu'elle lisait en pleurant ; peut-être en trouverons-nous une qui descende de celles auxquelles a parlé saint François.

Yoici donc des notes de voyageur, anciennement écrites , et rapides comme les courses que l'on fait en un temps où tout pèlerin s'essouffle plutôt qu'il ne se fatigue; mais la pensée chrétienne, au moins, n'en est pas tout à fait absente. Toutefois , lecteur qui m'avez suivi jusqu'à présent , vous savez ce qu'on fait de ces

bouquets formés sur la route : lorsque l'on arrive , on trouve souvent qu'il n'était pas nécessaire de les cueillir , on les jette sur le seuil, et l'on n'y pense plus. Bien ou mal travaillées , il est des pages dans ce livre où je vous supplie de vous arrêter ; je ne vous offre qu'avec hésitation celles qui vont suivre , comme le vain amusement d'un intermède qui devrait à coup sûr être meilleur , et peut-être qui devrait n'être pas. Je fais des livres , en vérité, et j'en gémis. Pourquoi suis -je occupé d'autre chose que de l'humble travail de mes mains? Pourquoi tant de voix habiles , qui pourraient nous réduire à l'admiration et au silence , en louant Dieu dans la double splendeur du sentiment et du langage , se taisent -elles , ou ne font-elles entendre que des hymnes au génie du mal, loin des autels délaissés du vrai Dieu?

Albano. — Une charmante ville , au milieu des montagnes et des bois , près d'un beau lac qui s'est formé dans le cratère des volcans éteints , mais trop connue , et , si l'on veut me pardonner de le dire, trop malpropre aussi. Ces poétiques villages d'Italie sont encadrés de fleurs et de fumiers. Pourquoi les peintres italiens, élevés dans ce pêle-mêle de basse- cour, ont-ils rempli leurs toiles de vastes portiques, de nobles fleurs, de riches seigneurs chantant sous les beaux arbres , de grandes dames , de saints et de dieux , tandis que les peintres flamands , vivant dans le pays le plus nettoyé du monde , ont une prédilection marquée pour les étables, les ivrognes et les cabarets? Le Flamand, grand ami de la matière, recherche la propreté comme un élément de bien-être matériel , et ne rêve , pour compléter sa vie , que pipes

Naples,

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bien chargées , (|iui tavernes bien chaudes où la bière est servie en abondance par des lilles joui'llues; ses yeux contemplent avec ravissement les monceaux de légumes , le gibier mort, la casserole luisante où cuira le repas. L'Italien, au contraire , sobre comme un anachorète, et trouvant aisément le peu dont il a besoin , vit sans s'inquiéter de ce qui l'entoure, marche sans regarder où il met les pieds , l'œil perdu dans le monde aérien de ses belles imaginations. La grande poésie a tracé elle-même sa vivante image , en faisant d'Homère , le chantre des dieux et des héros, un pauvre vieillard aveugle et enguenillé.

Yelletri. — On a exécuté aujourd'hui à Velletri deux bandits des marais Pontins , et l'on vend au peuple de petites feuilles contenant le récit du fait. J'y vois que les suppliciés étaient condamnés depuis deux ans. Dans les États romains on n'exécute guère une sentence de mort qu'après avoir ramené le coupable à des sentiments religieux, ou perdu entièrement l'espoir de le convertir. C'est le seul reste possible aujourd'hui de cette loi , généralement établie dans la chrétienté , au moyen âge , qui ne permettait pas de condamner un homme à la peine de mort s'il ne faisait préalablement l'aveu du crime dont il était accusé. Étrange loi! qui révèle à elle seule ce que pourrait être une société catholique , et qui fait envisager sous un singulier jour les progrès de la civilisation. — Nulle part autant que dans les États de l'Église on ne respecte cette parcelle divine que renferme encore l'âme déchue. On punit parce qu'il faut punir ; mais avant tout on veut absoudre et sauver. — Les deux têtes seront placées derrière les petites grilles disposées à cet effet au-dessus de la principale porte de

la ville. Ce mémento n'est pas sans nécessité sur la lisière des marais Pontins.

Nous sommes ici chez les Volsques. Velletri occupe la place de l'ancienne Velitrœ, fîère ville, qui résista quatre siècles aux efforts des Romains. On ne pense jamais, lorsqu'on parcourt l'histoire romaine , que les rivales de Rome l'avoisinaient de si près, et que, pour se représenter ces luttes éternellement célèbres , il faut s'imaginer Versailles guerroyant contre Corbeil , Saint-Germain ou même Saint-Cloud. Coriole était quelque part dans ces plaines désertes , et nous avons ce matin passé, sans nous en apercevoir, sur la poussière et l'herbe qui recouvrent la capitale du Latium , Alba-Longa, illustrée par Pierre Corneille, de Rouen, dans les Gaules. Que de sang fut répandu sur cette terre où nous sommes ! mais aussi que de beaux vers elle inspira! Tout enfant des nations civiHsées qui la parcourt maintenant s'y rappelle à chaque pas les études de sa jeunesse , les héros de ses premières admirations, les combats de ses pères , les grands poètes de son pays. Il n'est point de lourd esprit qui n'y rêve , et de tête folle qui n'y reçoive quelque impression sérieuse du choc de ces noms retentissants. La destinée de Rome, fantôme toujours présent et partout mystérieux, se lève sans cesse devant la pensée, et sans la fatiguer l'écrase. Voyez, Rome subjugue le Latium, elle subjugue les Volsques, les Étrusques, elle subjugue Carthage , rien ne lui résiste , elle subjugue le monde, et c'est alors qu'elle est vaincue. 0 miracle! c'est alors aussi qu'elle triomphe, et que Dieu, comme s'il voulait montrer ce qu'il peut faire, assied la puissance inébranlable du Verbe sur les débris humiliés du glaive qui a vaincu l'univers.

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Il ost porniis sans doute de chercher par (juel secret de l'oree et de sagesse, introduit dans sa constitution, Rome anti({ue a domine les populations plus poissantes qu'elle qui Tenvironnaient, puis enfin le monde. Mais, auxix° siècle de l'ère chrétienne, s'ohstiner encore à découvrir ce secret merveilleux dans une combinaison humaine quelconque..., cela me semble héroïque, je l'avoue, et jo considère comme moins braves les honnêtes gens qui courent après le cercle carré.

CisTERNA. — Les histoires de coupé et d'intérieur s'assombrissent beaucoup. Avant-hier une voiture a été arrêtée et dévalisée. Elle avait une escorte napolitaine ; mais les gendarmes ont pensé qu'une résistance imprudente exposerait les voyageurs. « Que voulez-vous faire contre la force? » disaient -ils. Et ils se réjouissaient beaucoup que personne n'eût été blessé. — Bons cœurs ! — Du reste , les voleurs ont tout enlevé.

J'ai des compagnons dont ces légendes allongent la^ mine. Pourquoi s'inquiéter? N'entendons-nous pas, tous les jours et partout , raconter des choses semblables ? Qu'est-ce que cela prouve? Savons -nous, pour ce qui nous concerne particulièrement , si les chances vraies d'accident ou de mort ne sont pas partout les mêmes? A tout prendre, j'aimerais mieux voyager à minuit dans les marais Pontins que d'aller à la même heure rêver au clair de lune sur l'esplanade des Invalides. Combien de gens qui se sont fait exempter du service militaire ont été tués d'un coup de fusil dans les rues de Paris ? Vouscraignez de voyager en diligence , et un omnibus ou un badigeonneur vous tombe sur la tête tandis que vous regardez à votre montre ; quelle heure il est. J'approuve assez ce que me disait un bon moine, « que le seul dan-.

ger étant de mal mourir, il ne haïssait pas de se trouver dans des circonstances périlleuses, parce qu'alors il mettait naturellement plus de soin à se tenir prêt ». C'est précisément par ce sentiment qu'un chrétien, après avoir fait ce qu'il devait faire, se résigne d'avance à toutes les fortunes, sans être fataliste comme un Turc ou comme un Parisien.

La pensée a parfois d'étranges rencontres. Ce moine me rappelle que Cisterna était jadis la station romaine de Très Tabomœ. Tu vas voir pourquoi. Un jour, un centurion de la légion Auguste , conduisant quelques prisonniers de Judée qui en avaient appelé au tribunal de César, s'arrêta là, aux Trois -Loges, où le plus important des captifs confiés à sa garde était attendu par des amis venus de Rome à sa rencontre jusqu'en ce lieu. Ce prisonnier était déjà accompagné d'un certain nombre de gens de Pouzzoles, chez lesquels il avait débarqué , et qui lui témoignaient tous une tendre vénération. Les deux troupes s'accueillirent avec une politesse cordiale et simple, et on les vit, après avoir fait des signes étranges, lever les mains au ciel en prononçant un nom mystérieux. Les gens de Très Tabeimœ, surpris d'un tel spectacle , questionnèrent le centurion, y Celui-ci , vieux soldat aux graves discours , leur raconta sur le prisonnier qu'il conduisait à César des détails qui les étonnèrent grandement. Au sein d'une tempête qui dura quinze jours , cet homme avait annoncé que le vaisseau serait perdu , mais que les passagers ne périraient point, et ainsi était -il arrivé. Mordu par une vipère, il n'en avait reçu aucun mal. Il lisait dans l'avenir, et sa parole , qui prédisait les événements futurs , guérissait aussi des malades qui semblaient déjà la proie

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do l;i mort. — Est-ce donc un l)i(Mi ? s'écrieront h ces mots les auditeurs du centurion. Mais celui-ci , tombant dans une riîvcrie profonde, leur montra de la main le groupe attentif formé autour de son prisonnier, et se coutenta de répondre : (( Tous ceux-là sont les disciples de Jésus de Nazareth , que beaucoup appellent le Fils de Dieu. » Or le prisonuier du centurion, c'était Paul, apôtre des gentils, Paul qui, après avoir été, pour la foi qu'il persécutait naguère, poursuivi à Damas, chassé d'Antioche , lapidé en Lycaonie , captif et déchiré à coups de fouet en Macédoine , couvert de moqueries par les philosophes d'Athènes, calomnié à Corinthe, persécuté dansÉphèse, jeté dans les cachots de Jérusalem, venait, pour cette même foi, souffrir à Rome la prison et la mort. — Et voilà pourquoi, en songeant à ce bon moine qui ne craignait point de mourir, pourvu qu'il mourût bien, je me suis souvenu que Cisterna occupe l'emplacement de Très Tabernas.

Torre-de'-Tre-Ponti. — Une longue, immense, éternelle avenue de superbes arbres sur quadruple rangée , formant double et triple berceau ; un ciel vraiment d'azur, un soleil éblouissant ; de chaque côté, de grasses prairies , oii ruminent majestueusement de magnifiques troupeaux ; plus loin , des buffles sauvages ; un horizon de montagnes rocheuses , qui écorchent au passage les flancs de pourpre et d'or des nuées ; encore plus de printemps dans l'air que sous les yeux ; nous sommes au beau milieu des terribles marais Pontins. C'est la fièvre en grosses bottes qui galope devant nous sous la forme d'un postillon ; cette femme en guenilles qui nous tend la main, c'est Y aria pessima , sa sœur ou sa mère.

Les marais Pontins parlent encore bien haut de la

ville éternelle. Lorsque les fondateurs de Rome établirent leur repaire au centre des confédérations étrusque et latine, dans l'espace laissé vide par peur du mauvais air, et se constituèrent en peuple sous le gouvernement de deux aventuriers ; en ce temps-là, lorsque Rome n'avait pas encore creusé le misérable fossé qui devait marquer à la fois ses premières limites et son premier fratricide , les marais Pontins , assainis par de merveilleux ouvrages , étaient loin de présenter le spectacle qu'ils offrent aujourd'hui ; vingt villes florissaient où ne s'élève plus maintenant un seul village ; vingt villes enrichies par toute la civilisation des racés étrusques, vingt villes pleines de marbres, de temples, de colonnes, de trésors ; vingt villes dont il n'est pas resté debout pierre sur pierre , dont le nom même s'est perdu ! Rome détruisit tout, et ne daigna qu'à peine compter le nombre de ses victimes ; elle crut que ce nombre insolent suffirait à sa gloire , et ne voulut point laisser à la postérité un plus long souvenir des vaincus. Parcourez maintenant ces espaces où s'élevaient, il y a trois mille ans, tant de riches cités , où les peuples , arrivés aux hmites de la civilisation, érigeaient de magnifiques statues à leurs orateurs, devenus, comme chez nous, les chefs du gouvernement ; où les artistes perfectionnaient leur travail par la science , et produisaient des œuvres dont les débris attestent des connaissances que nous n'avons point surpassées ; partout le silence y règne ; la poussière des arbres tombés de vieillesse a fertiUsé ce sol couvert d'ombrages séculaires ; la main de l'homme n'y paraît plus , et les bêtes fauves habitent en paix les retraites qu'y forme une végétation indisciplinée. Là les lianes puissantes des forêts du nouveau monde grimpent

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i\\\ faîto dos érables, pendent en festons flottants, s'allongent en gnirlandes immenses, se joignent et se miMent en ôpais berceanx ; les plantes des tropiques y donnent des fleurs eharmantes ; les herbes s'y élèvent à de prodigieuses hauteurs, et la chaleur du climat, fécondant cette terre opulente , y entretient une verdure éternelle. Fécondité stérile , étalage de richesses perdues , que r homme contemple avec terreur et regret ! L'ombre de ces feuillages , le parfum de ces fleurs , les rayons de -ce soleil , tout cela donne la mort. Le voyageur, traversant à la hâte cet Éden funeste, rencontre parfois un pâtre aux traits basanés, aux vêtements en haillons, aux membres grêles , dont le front jeune encore porte le sceau d'une destruction prochaine : c'est l'habitant des marais Pontins , le gardien des troupeaux sauvages qui broutent dans ces savanes empestées. Ordinairement, avant de se résigner à leur métier terrible , les pâtres des marais Pontins ont rompu avec la société par de mauvaises actions , et la société les laisse se précipiter dans ce vaste tombeau, sachant bien comme eux-mêmes qu'ils n'en sortiront pas. L'impression que produit leur aspect est effroyable et profonde : on dirait l'ombre de quelque instigateur des cruautés autrefois commises en ces lieux, condamné à errer sans abri, sans compagnons, sans espérance, éternellement misérable et solitaire sur la terre qu'il a lui-même dépeuplée à jamais.

Toutefois les marais Pontins , longtemps entièrement abandonnés à la peste , ne sont pas tout à fait incultes aujourd'hui. Sixte Y et Pie YI, à force de travaux, de dépenses, de soins, à force de génie et de volonté, sont parvenus à rendre, sinon salubres, au moins cultivables, certaines parties de ces vastes déserts. On a souvent con-

quis des provinces avec moins de courage et d'efforts. Mais Sixte V, dont on retrouve la main partout dans les États de l'Église, et Pie YI, étaient des souverains d'une rude trempe, et des hommes comme il s'en rencontre rarement. Sixte Y fît serpenter dans les marais un canal hardi ; Pie YI y lança comme une flèche , sur les traces perdues de la voie x^ppienne , la belle route que l'on parcourt aujourd'hui, affrontant et diminuant des difficultés devant lesquelles avaient reculé les vieux Romains euxmêmes, qui ne se décourageaient pas aisément. Grâce à ces pontifes, de belles prairies et de vastes champs de blé viennent parfois reposer les yeux du passant. Mais c'est là tout ce que l'homme peut faire : il ensemence, il récolte en toute hâte ; cette terre vengeresse ne lui permet pas de l'habiter. Quoi qu'il fasse, l'homme ici n'a plus d'empire : l'ancien territoire des tribus étrusques est désormais le partage d'une confédération bien autrement durable , la confédération des brins d'herbe , qui ne bâtit point de murailles , qui ne fait point de lois , qui n'a point d'adorateurs , et qu'on ne détruit pas.

PoRTELLA. — C'est l'cndroit sinistre : — le chemin s'enfonce dans un fourré de broussailles, entre les rochers et la mer ; les maisons s'éloignent , la nuit s'avance ; vraiment la place est aisée aux mauvais coups. L'aspect des lieux suscite à l'un de nous une réminiscence assassine : d'une voix dolente, il déclame les vers, hélas ! trop célèbres :

Voyez sur cette roche Ce brave à l'œil fier et hardi...

Hâtons-nous de dire : Et cœtera !

Deux poètes seulement , en France , ont parlé de l'Italie avec un sentiment poétique et vrai. Dans ses bal-

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ladcs , M. Casimir Dolavigno dépeint, los doiiros hahitiides de la vio, los gracieux paysages, tes chants sur la montagne, les promenades sur l'eau, les superstitions parfois un peu sensuelles, et cette vague mélancolie qu'inspirent les ruines couvertes de grands noms à demi disparus. Dans le Piaiito , au contraire, M. Auguste lîarbier exprime d'une manière élevée et parfois sublime tout le côté sévère, douloureux même, de l'Italie. Ces deux profils de la même figure ressemblent parfaitement à foriginal, et diffèrent entre eux du tout au tout. M. Casimir Delavigne chante en s' accompagnant de la mandoline napolitaine ; M. Auguste Barbier dessine avec un crayon austère , ramassé dans les cloîtres du Campo-Saiito. L'écueil de fun est Falféterie, celui de l'autre est la rudesse ; les beaux vers , -la belle couleur, sont les mérites de tous les deux.

Cependant que ces poètes , illustres par la conscience autant que par l'éclat de leur talent, me permettent de le dire avec tout le respect que je professe pour eux : ils n'ont pas vu l'Italie en face ; ils ne l'ont pas sondée à fâme. De cette femme étrange, qui sourit et pleure ; de cette reine au long veuvage , qui couvre de diamants sa robe en lambeaux , et qui porte des fleurs sur son voile de deuil, — ils n'ont vu que le costume, ils n'ont pas senti le cœur. Le cœur de l'Italie, c'est la foi catholique ; c'est par là qu'elle est grande dans le passé , belle et touchante encore , pleine d'avenir enfin. Ses plus riches monuments , ses plus grands hommes , ses plus nobles souvenirs, ses plus doux usages, ses plus sûres espérances, tout cela c'est sa foi ! cette foi qui lui a donné Grégoire YII, Innocent ITI, Thomas d'Aquin, François d'Assise, Giotto, Jean de Pise, Arnolphe Lapo, Ra-

phaël, Michel -Ange, Bellarmin, Muratori, Dante, Pétrarque, Morgagni, Allegri, Pergolèse , et tant d'autres dont les noms rayonnent au sommet de toutes les gloires de l'esprit humain ; cette foi, qui a défendu et maintenu la nationalité italienne contre les efforts du monde entier ; cette foi qui nourrit le pauvre sans le mettre en prison ; qui fait du peuple italien le plus sobre , le plus décent , et , malgré sa misère ,, le plus gai des peuples ; qui le conserve intelligent et honnête , à travers des vicissitudes politiques trop faibles pour Tabrutir ; qui le tient prêt à de grandes choses dont le jour viendra. Yous riez en passant devant tant de madones qui bordent les chemins ; vous regardez de haut les humbles moines, qui marchent pieds nus dans la poussière ! Ah ! plutôt incUnez-vous : ces madones, ces moines sont, je le répète, les forteresses et les soldats de la nationalité. Yoilà ce qu'il aurait fallu voir, voilà ce qu'il aurait fallu chanter ; voilà tout un côté , vierge encore , des poésies de la terre italienne ; beaux champs remplis de germes , moisson immense de riants détails et de fortes pensées , faisceau dispersé de chants sublimes, épopée qui attend son poète î \

MoLA Di Gaeta (royaume de Naples). — Chose étrange ! on ne nous a ni tués, ni volés, ni arrêtés ; pas l'ombre d'une escopette. Nous étions pourtant bien disposés à ne faire résistance aucune. Faut-il croire qu'il n'y a pas de brigands sur la route de Terracine? Non, mais il faut croire qu'il y en a beaucoup moins qu'on ne dit, et que la police est mieux faite en ces parages déserts qu'on ne le pense généralement. Les voyageurs accréditent beaucoup de contes ; il est sage de s'en méfier. Et vraiment, comment un touriste ayant franchi cette route, la seule suspecte, consentirait-il à n'y avoir couru aucun danger?.

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IVauhiM'^v où nous voici ost un vasto pillais , avec do hautos salles peintes à frescpie, de larg^es balcons, des armoiries sous le portail d'entrée, un grand jardin, où nous pouvons, en levant la main, cueillir les oranges comme on cueille les pommes en Normandie ; de très beaux restes de constructions romaines, et la mer pour clôture... Cette splendide villa compte, à ce qu'on assure, parmi ses anciens propriétaires Marcus TuUius Cicero ; mais

Du Vésuve à la voie Appienne Il n'est débris, villa qui n'appartienne A Cicéron i.

Quoi qu'il en soit, le possesseur actuel, ne pouvant plus, à ce qu'il paraît, fournir à son entretien, l'a philosophiquement transformée en une très bonne locanda, dont il touche d'excellents revenus.

Nous avoisinions ici les rives du Liris, où les écrevisses abondent, et dont le gourmand Apicius préférait les locustes cà celles mêmes de Smyrne et de l'j^frique. A quelques lieues se trouve Arpino, l'ancien Arpinum, où naquirent Cicéron et Marins , et non loin de laquelle tous deux, après tant d'années glorieuses, finirent si malheureusement. Un fait assez rare dans l'histoire se rattache au nom de cette ville : au xv° siècle elle fut sauvée du pillage par un pape, qui intercéda pour elle en mémoire de ses illustres enfants Marins et Cicéron. Ce fut ce même pape. Pie II (Jlneas-Silvius), qui définit la loi : une intelligence sans passion.

Mais à quelles petites choses vais-je m'arrêter, quand la voiture m'emporte à travers les plus beaux chemins du monde , entre des haies de lilas , de chèvrefeuille et de jasmin ; quand la mer chante à ma droite , quand les

* C. Delavigne.

orangers et les aloès se dressent sur la côte, quand la violette fleurit à mes pieds ! . . . Il faut que je cite ici quelques lignes d'une ancienne description :

« Tout ce pays est couvert d'orangers et de citronniers « toujours chargés de fruits ; ce qui fait que toute cette « étendue de terrain, qui va jusqu'à Cayette, paraît « comme un parterre doré et odoriférant, que l'on pource rait en quelque sorte nommer un véritable paradis « terrestre. En effet, on ne saurait rien voir d'aussi « charmant, et il n'y a pas de promenade ou d'allée, « pour bien entendue et ordonnée qu'elle puisse être, (( qui approche de la beauté de ce chemin, qui a, à la (( droite, la vue de la mer, et à la gauche celle de (( plaines à perte de vue , toutes couvertes de fleurs et « de fruits , et arrosées de petits ruisseaux dont le m\xv- « mure ne flatte pas moins l'oreille du voyageur que « les fleurs flattent l'odorat. » Que c'est joU ! que cela porte bien sa date et vous exhale bien son odeur de 1740 ! Ailleurs, le même livre, qui s'appelle d'une façon toute naïve les Délices de l'Italie, dit qu'autour de Piperno les narcisses et les lis croissent sans artifices ; et il raconte qu'aux environs de Terracine « on voit encore, (( de côté et d'autre , des ruines de palais , de maisons , « de plaisance , et des sépulcres des plus considérables « de l'empire romain ; car, pour le dire en passant, « c'était une chose fort en usage parmi eux de se faire « enterrer le long des grands chemins. » Ne dirait-on pas les impressions de voyage d'une femme de chambre, mais d'une femme de chambre de ce temps-là, d'un temps où tout le monde avait en France un certain instinct de style et de politesse, une certaine littérature naturelle , qui se remarque en tout ce qu'on faisait ?

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Ouvrez n'iinporto qiirl imprima, iMiiiporte quoi livro de la grande époque qui eomineuce à Pascal et finit aux encyclopédistes , — que ce soit un formulaire de cuisine, un alnianach, un mémoire d'avocat consultant, un article de gazette , — vous y trouverez je ne sais quelle élégance heureuse dont le secret est perdu.

Dans le fait, rien n'est beau comme la campagne de Naples, quand les volcans vivants ou morts n'y étendent pas dévastes cercles de désolation. La vigne surtout, si maussade en notre pays , forme en ces lieux la plus élégante décoration de paysage. Des arbres vigoureux remplacent le prosaïque échalas de nos vignobles, les pampres grimpent en liberté sous ces sveltes appuis, et les unissent entre eux par des guirlandes hardies qui laissent pendre comme des festons de diamants leurs grappes d'améthyste, d'ébène et d'or. Les routes sont souvent bordées durant des lieues entières par ces magnifiques berceaux, sous lesquels l'œil s'égare à d'immenses profondeurs. La lumière y joue, l'oiseau y chante, Fesprit y rêve. C'est un tableau ravissant, dit-on, que celui de ces grandes plaines , animées par les cris , le mouvement et le travail des vendanges , quand les belles filles de la campagne napolitaine tendent au-dessus de leurs têtes leurs bras brunis , et reçoivent dans des corbeilles les grappes qu'y jettent les vendangeurs. Gozzoli, le Raphaël de la vieille peinture, l'a essayé dans ses fresques du Campo-Santo ; Léopold Robert a dû le rêver.

La montagne noire et pelée que voici à droite, c'est le Vésuve. Ces nuages bleus qui semblent flotter dans la mer se nomment Nisida, Caprée, Procida ; c'est Naples qui s'étend sur la rive. Noms célèbres ! Mais combien les pensées qui vous saisissent aux portes de Rome sont loin de celles que l'on rencontre ici ! Yieille Capoue, c'est là ta fille.

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