‹ Rome et LoretteChapitre 25 sur 50 · DECEPTION · texte numérisé non relu

DECEPTION

... Pardon du mot ! il est français ; mais il ne l'est guère, surtout au sens qu'on lui donne aujourd'hui : c'est encore un de ces termes de palais que les avocats ont introduits dans le monde, et qui sont parvenus, contre toute justice, à y faire fortune avec eux. J'aimerais presque autant désappointement , si désappointement n'était tout à fait barbare, et même anglais. Puisque je me détermine à user de la vieille et large règle des sages grammairiens d'autrefois, qui reçoit dans la langue et consacre tous les mots généralement en usage à la cour et à la ville (où est maintenant la ville? où est maintenant la cour?), mieux vaut sans doute choisir le mot qui sort du palais que celui qui nous arrive de Londres ; et je laisse déception, comme une trace de plus, dans mon style, du péché d'origine dont je crains bien qu il ne se lave jamais *.

Je suis irrité depuis huit jours contre le beau pays que j'habite ; il est froid et brumeux, je le parcours au milieu d'un peuple en haillons ; jamais je n'ai tant vu de parapluies. Le brouillard se condense sur les feuilles naissantes , et coule tristement le long des branches , noircies par un hiver qui ne finit pas. Je n'entends que

1 i\os bons écrivains disaient mécompte, et quand il s'agissait d'un fait spécial , mésaventure.

cris muquos cl lu^ubros, je ne vois (jiic hoiio et gouflièros, je no ronconlro quo tiimiilto oi embarras de voitures. Or cette ville criarde, mouillée et enrhumée, on m'assure que c'est la ville des lazarons et des poètes, la ville du soleil, Parthénope, Naples enfin! Que vous en semble? C'est là, je pense bien, ce que nous nommons éléganunent une déception.

Afin de trouver un peu de soleil à Naples , j'ai fermé portes et fenêtres, j'ai fait un grand feu, et je me suis mis à rêver au passé. Ceci ne paraîtra bizarre à aucun voyageur. Quelque beaux et curieux que soient les lieux où nous sommes, ils pâlissent devant les moindres souvenirs de la patrie. On contemple languissamment l'Etna couronné de flammes ou le Stockhorn aux pointes d'argent ; puis tout à coup les yeux brillent, le cœur se gonfle, on pousse des cris de joie : qu'a-t-on vu? le pignon d'un mur, un accident de terrain, une fleur qui rappelle les alentours de l'humble et lointain pays qu'on a quitté, et auquel peut-être on n'avait jamais trouvé tant d'attraits. Ah ! c'est qu'il n'y a pas là seulement une fleur, un accident de terrain : il y a tout un monde de joies pieuses ; il y a des visages d'amis, le sourire d'une mère, les caresses d'une sœur, mille rêveries de jeunesse , mille peines charmantes ; — car bien souvent nos peines ressemblent à ces fruits acres qui deviennent doux en vieillissant. — De ce simple souvenir enfin, comme d'un buisson qu'on frappe, s'envolent des multitudes d'oiseaux joyeux. Que ne peut-on s'envoler aussi, fendre les airs, et retourner d'une aile empressée au doux séjour que l'on a fui pour si peu !

Hier nous avons profité d'un demi -beau temps pour courir jusqu'à Pouzzoles. En descendant de la Solfatare;'

nous nous trouvâmes au milieu d'une gorge dont l'aspect me frappa singulièrement. Des deux côtés , la montagne s'élevait avec des formes et une végétation tellement pareilles à celles des collines qui entourent p***^ que pendant un moment l'illusion fut complète. De plus, Y Angélus sonnait aux Camaldules , et, pour un catholique, toutes les cloches parlent le langage de la patrie... Je crus que j'étais de retour, et qu'en débouchant j'allais saluer encore mon vieux clocher. Hélas ! je ne vis que la mer Tyrrhénienne, Ischia, Caprée , Naples , sur le bord ; dans le fond , Sorrente , et le Vésuve dominant tout. Beaux noms ! grand spectacle ! mais que m'importait? ce n'était pas là le spectacle que je demandais à Dieu. Un instant le soleil, comme s'il eût voulu me dédommager, se montra dans toute sa splendeur, et couvrit de ses rayons l'immense tableau que je contemplais. Je vis sans voile ce golfe bordé de volcans et de fleurs ; le vent m'apporta les parfums de la terre et les murmures des flots ; la pensée me redit toutes les grandes choses dont la plage est semée ; enfin je touchai du doigt le but de mes désirs , je me sentis bien réellement là où si souvent dans ma vie j'avais désiré d'être... Mais

Non è questo '1 mio nido , Ove nudrito fui si dolcemente.

Non è questa la patria !...

Il est doux de citer d'aussi jolis vers , et j'éprouve quelque plaisir à rendre ici à Pétrarque la poétique injure qu'il a faite à la France... Sans rancune pourtant.

On ne saurait guère parler de Naples , et ne dire mot du Vésuve. Mais je crains d'être injuste : le Vésuve ne

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fit point de frais pour ikhis, (;t j'avoue, qu'il me paraît aujounriiui vivre sur sa réputation. Los Napolitains l'ont tout pour la lui conserver, cette réputatiou, qui leur vaut tant de tributaires de tous les pays ; ils sont les dévoués flatteurs de leur volcan , ils applaudissent ses moindres efforts , ils feignent d'avoir peur toutes les fois qu'il s'émeut. A les entendre, le voyageur arrive toujours le lendemain ou repart toujours la veille d'un désastre. Pure politesse ! le Vésuve ronfle quelquefois , mais c'est qu'il dort.

J'ai cependant, comme les autres, voulu grimper jusqu'à la gueule de cette vieille cheminée d'enfer. J'avoue franchement que, contemplé de là, le volcan conserve encore une certaine physionomie. Lorsque, après avoir vu , depuis longtemps déjà , disparaître toute trace de végétation, vous marchez enfin sur ce sol brûlant et sonore, entouré de vapeurs suffocantes qui s'échappent par des milliers de crevasses à travers lesquelles vous pouvez vous chauffer au feu immense qui brûle et fermente sous vos pieds ; lorsque vous sentez frémir la mince croûte de terre qui recouvre ces abîmes, je ne sais quel désagréable souvenir de Pompeï, d'Herculanum et d'Empédocle, vient tout d'abord vous tracasser le cœur : on se prend à trouver bien belle la verdure des champs, qu'on aperçoit au loin. Dans le fait , il n'y a réellement pas de danger ; y en eût-il, on se laisserait encore séduire à ce spectacle, si neuf et si grand pour un œil parisien. Je suis resté là près d'une heure, faisant redire , avec une joie d'enfant , aux échos du cratère les noms que j'aime le plus. J'attendis que la nuit fût tout à fait venue , afin de pouvoir m' arracher aux délices de cette contemplation ; chaque étoile qui se montrait aux cieux m'apportait une pensée

sainte ; j'éprouvais un immense besoin d'incliner mon intelligence et mon cœur devant Celui qui a fait les étoiles, la mer et les volcans.

On stationne , avant de quitter la montagne , chez un fameux ermite , qui vous fait manger ( sans mauvaise intention, le digne homme!) d'un fort vilain macaroni au fromage de jument, et goûter d'une boisson qui reçoit pour la circonstance le nom de lacryma-christi , particulièrement cher aux voyageurs novices. De plus , cet ermite offre aux pèlerins du Yésuve un registre où ils déposent leurs pensées. Il y en a deux gros tomes , que j'ai feuilletés pour prendre une idée de la littérature qui se fait en cet endroit, et voir comment l'esprit de l'homme se tient à la hauteur des œuvres divines : c'est humiliant ! Le registre est plein de balivernes affreuses , écrites dans toutes les langues européennes. Après m'en être fait traduire quelques-unes , je me suis réjoui , pour l'honneur de l'humanité , de n'entendre que le français ; mais je m'en suis affligé pour la France. Si vous allez quelque jour au Yésuve , ne luttez pas d'éloquence avec le volcan : tout vieilli qu'il semble, il serait plus fort que vous.

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