‹ Rome et LoretteChapitre 26 sur 50 · MAZAISIELLO ET M. DE GUISE · texte numérisé non relu

MAZAISIELLO ET M. DE GUISE

Je sais peu de souvenirs dans l'histoire qui me touchent autant que celui de Mazaniello. C'est une figure candide ; ou l'admire, on le plaint franchement, et sa folie, vraisemblablement déterminée par les fatigues et les scènes d'horreur et de révolution, n'est qu'un motif de plus pour le plaindre et pour l'admirer. Il avait tous les penchants honnêtes , toute la naïveté d'action , toute la probité simple d'un sauvage chrétien : il adressa au peuple de Naples des allocutions pleines d'éloquence ; il montra, durant les cinq ou six premiers jours de son règne , qui dura dix jours en tout, une perspicacité, une sagesse, qui étonnèrent de vieux politiques ; il eut des inspirations de piété sublimes. On le vit, lorsqu'il se rendait en grande pompe auprès du vice -roi pour traiter avec lui d'égal à égal, arrêter son cheval, se jeter à genoux devant sa vieille mère qu'il rencontra sur son chemin, et lui demander sa bénédiction. C'est une belle histoire, parce qu'autour de cette figure se groupent tous les abominables caractères qui sortent de la boue des populaces remuées par une révolution. Il est bien rare qu'un peuple, en cette circonstance, ne se donne pas tout de suite pour chefs les plus hideux misérables qu'il y ait dans le pays ; les Napolitains n'y manquèrent pas , comme firent en pareille occasion beaucoup d'autres.

— Je me rappelle qu'en juillet 1830 les volontaires d'une grande ville arrivèrent à Paris sous la conduite d'un homme dont la profession , au-dessous de celle des égouttiers et des valets de bourreau, ne se peut désigner autrement ; et j'ai vu, l'année d'après, en présence de la garde nationale sous les armes, ce vainqueur recevoir du préfet la croix et l'accolade. — Mazaniello donc avait pour amis , lieutenants et collègues , une cohue de scélérats , qui finirent par l'assassiner et par rétablir, de trahisons en trahisons, les tyrans qu'il était possible de chasser tout à fait. Mais c'est là l'éternelle péripétie des révolutions, toujours la même, toujours nouvelle , et dont il paraît bien qu'on ne se lassera jamais. Toujours les anciens tyrans se trouvent préférables aux libérateurs ; à peine les a-t-on chassés , qu'on leur fait les yeux doux , qu'on les appelle ; et c'est à leur tour comme libérateurs qu'ils reparaissent, les chaînes en mains.

Aucune révolution ne durerait quinze jours, sans le grand nombre de ceux qui, durant ces quinze jours, ont mérité la potence au moins quinze fois. M. de Maistre dit qu'un peuple ne choisit jamais ses maîtres : cela est vrai; mais l'on peut ajouter que, s'il les choisissait, il ne saurait, avec toute sa stupidité, les prendre pires qu'il ne les reçoit pour sa honte et pour son châtiment. Lorsqu'on regarde quelque révolte un peu considérable que ce soit , il faut bien conclure , avec ce puissant philosophe , que rien , dans le cours des choses , ne montre mieux qu'un peuple en révolution la justice réguHère qui préside au gouvernement de l'univers. L'esprit attentif, qui compte et qui pèse les torts réciproques, les punitions communes et extraordinaires, le commence-

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UKMit , la suite et hi liii de ces drames aux péripéties diverses , marchant tous au m(5mc dénouement par des coups de destinée aussi frappants qu'inattendus, a de quoi se divertir de la sagesse des politicjues et de la présomption des ambitieux. Dieu ne semble réellement pas tant mépriser la volonté d'un seul homme que les efforts de tout un peuple. On voit, sous l'action de ces lois inconnues , mais immuables et certaines pourtant comme celles qui font mouvoir les mondes dans les espaces , on voit les cœurs et les volontés se transformer en un clin d'oeil ; les passions se soulever ou s'apaiser comme la mer, sous un souffle soudain qui vient on ne sait d'où ni pourquoi ; les révolutions les plus violentes tourner en avantage à ce qu'elles voulaient anéantir ; les plus assurés triomphes n'être qu'une voie rapide au dernier abaissement , à la dernière infortune ; et , en définitive , l'ancien ordre rétabli sur ses bases, qu'on avait cru détruire, et qu'on a seulement rajeunies. Cela prouve , je crois , plusieurs choses : qu'un peuple se révolte encore plus pour sa punition que pour celle de ses tyrans ; que ces tyrans ne sont jamais aussi méchants qu'on les fait noirs ; que toute société viable , régulière , par les lois , par les mœurs , de façon ou d'autre , comporte toujours assez de liberté pour qu'on y puisse vivre aisément ; enfin qu'aucun progrès ne se fait par voie révolutionnaire, parce qu'il faut toujours revenir à l'ordre, qui est le point de départ de toute révolution. Pestes, guerres, famines, tremblements de terre, révolutions : fléaux de Dieu , qui battent le monde , sans que le monde puisse savoir jusqu'où il sera battu, quand et comment il cessera de l'être ! Puis, quand le redoutable batteur est satisfait, d'ordinaire il brise son arme; et le conque-

rant, ou le révolutionnaire, est la dernière victime qu'il foudroie, sur tant de victimes amoncelées. Ne craignez point , ne vous plaignez pas : la main qui frappe tient le van et nettoiera Faire, elle saura séparer le bon grain de l'ivraie. Quelques méchants paraîtront triompher, beaucoup de justes seront morts : ne vous plaignez point ! Làhaut se donnent des couronnes, et l'enfer est éternel comme Dieu. Seulement, qui que vous soyez , soyez prêt à partir, et, pour bien mourir, vivez bien. Yoilà tout le pouvoir et toute la sagesse de l'homme.

J'avoue que, pour moi, dans ces idées réside à peu près tout l'intérêt des révolutions. J'y cherche l'accomplissement de ces vengeances formidables qui poursuivent la violation des lois divines imposées à l'humanité, et je ne trouve pas dans l'histoire du monde, depuis dix -huit cents ans, de faute politique qui ne soit un outrage fait aux commandements de Dieu et de l'Eglise ; je n'y vois pas non plus une page terrible où le sang innocent ne coule pour racheter l'homme mortel, comme le sang de Dieu même a coulé pour racheter les âmes. Cette seconde rédemption, qui marche de pair avec l'immolation des méchants, et qui brise dans le même supplice , sur le même échafaud , des destinées pour qui la vie immortelle va commencer si différente, — ce Calvaire toujours sanglant où le juste meurt entre deux larrons , — c'est la grande leçon de l'histoire ; le reste est peu de chose, en vérité. Je ne regarderai jamais comme un progrès de l'esprit humain quoi que ce soit qui tende à éloigner les hommes de l'austérité religieuse ; et l'époque la plus corrompue, quel que soit son éclat , me semblera toujours la plus déplorable et la plus barbare. Ces époques ressemblent aux fusées qu'on lance

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dans K's airs ; T instant où cllos atUM^ncnt roxlrémité de leur course, où elles éclatent en étoiles brillantes, est celui où elles s'éteignent et meurent dans la nuit. Si vous voulez connaître Tépoquo la plus honorable et la plus heureuse de rhunianiti' , cherchez le moment où il y eut le plus de vrais chrétiens sur la terre.

Me voici loin de l'histoire de Mazaniello ! dût-on m' accuser d'y rester trop longtemps, j'y reviens encore. Ce fait n'est pas aussi connu qu'il mérite de l'être ; ceux qui ne l'ont étudié qu'à l'Opéra pensent que tout fut fini par la mort du fameux pécheur ; ils ne savent pas tous la suite très curieuse de cette révolution théâtrale, dont le dernier acte fut joué , avec beaucoup de bravoure et d'éclat , par un gentilhomme français- d'une naissance quasi royale, et d'un nom si célèbre et si malheureux, que, la première surprise passée, on s'étonne à peine de voir Henri de Lorraine , duc de Guise , figurer comme troisième successeur de Mazaniello sur la courte liste des capitaines généraux de Naples. M. de Guise, en effet, jeune, brillant et beau, déjà fourni d'aventures étrangères comme il en arrivait aux grands seigneurs en ce temps-là , se trouvait à Rome lorsque éclata la révolution de Naples. 11 y poursuivait la rupture d'un mariage inconsidéré , pour en contracter un autre plus inconsidéré encore. L'état de solliciteur lui' laissait du loisir ; il imagina, pour se désennuyer, d'aller se conquérir une couronne chez les Napolitains, et là -dessus il partit avec quinze hommes et quelques milliers de francs, après avoir écrit à sa mère pour lui demander sa bénédiction. — Singulier trait de ressemblance entre le prince français et le pêcheur d'Amalfi ! — Guise traversa la mer, seul dans une barque , au milieu de la flotte espagnole ,

qui fit feu sur lui de toute son artillerie. Mais il était de cette bravoure qui décourage le danger. L'écervelé jeune homme, lorsqu'il eut pris terre, se conduisit comme un héros , on devait s'y attendre , et comme un sage politique, ce qui est plus surprenant. Tout, même la raison, était possible à ces étourdis. A force de fermeté , de présence d'esprit, de courage, de bon sens, il se créa un parti, car il n'en avait point; des soldats, chose qu'il lui fallut avoir faite avant de la croire possible. Il nourrit son peuple sans argent ; sans poudre il gagna des combats ; enfin il échappa aux assassins et aux empoisonneurs. Mais il ne put échapper aux traîtres ; et, après six mois de cette incroyable royauté , il alla , prisonnier des Espagnols , réfléchir durant quelques années aux inconvénients de l'ambition. On ne le jugea point trop malheureux à la cour de France , parce que cette longue captivité l'empêcha d'épouser la belle dame dont l'amour avait été la raison déterminante de toute son équipée. Guise, que le cardinal de Retz appelait le héros de la fable (et c'était fort justement dit), peut être regardé comme le type de ces paladins et de ces gentilshommes qui fondèrent en Europe la réputation si joviale , si folle , si spirituelle, si magnifique , si généreuse , et à tant d'égards si peu méritée aujourd'hui, du caractère français. On nous la conserve encore, faute de savoir à qui la donner. Ce ne sont pas les Anglais , — les seuls gentilshommes cependant qu'il y ait dans le monde à l'heure où nous sommes , — qui en hériteront. Il y a bien loin des farces de lord Byron à la grâce charmante de Guise et de ses contemporains.

Un siècle et demi après Guise, Naples, où s'attachent, depuis Robert Guiscard , tant de souvenirs de la France ,

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revit à sa tôtc encore un aventurier français ; et, si les peuples avaient, comme on le dit, do la mémoire, les Napolitains auraient pu retrouver quelques traits dégénérés de Henri de Lorraine dans la figure impétueuse de Joachim Murât. Nos chers compatriotes se montrèrent, lors de ce dernier passage à Naples, ce qu'ils y furent toujours , et ce qu'ils ont le malheur d'être assez généralement partout : braves soldats et bons cœurs, mais trop peu soucieux de l'honneur des familles et trop indifférents en matière de religion pour jamais pouvoir s'établir chez un peuple moral et religieux. Un intrigant fort habile qui préparait la voie à M. de Guise lui conseillait de paraître souvent à Nglise , afin (( que « le peuple perdit l'opinion que les Français ne sont « occupés qu'à mettre à mal tout ce qui se rencontre de (( femmes sur leur passage. Il serait même important , « ajoutait-il, que l'on pût obtenir à cet égard quelque (( retenue des Français qui feront partie de Texpédi- (( tion. » Je ne sais si M. de Guise suivit ce conseil ; mais , à coup sûr, les compagnons de Murât n'y songèrent pas ; et ceux qui ont profité de la domination française à Naples pour y étudier les mœurs publiques , ont eu raison d'en parler comme ils ont fait. Ces messieurs songeaient à se bien divertir ; toujours en fêtes , toujours en festins , prodiguant l'argent qui ne leur coûtait guère, et prouvant en maintes occasions qu'il n'est pas besoin d'avoir des titres de noblesse pour se croire en droit d'écraser les manants. Il y en eut quelques-uns d'assasinés, et c'était une belle occasion d'appeler les vaincus un peuple lâche et sauvage ; mais la débauche fit parmi eux plus de victimes que le couteau des époux outragés ; et si Murât fut mal soutenu par son peuple ,

le peuple pourrait en donner plus d'une excellente raison. Nous autres voyageurs, nous nous montrons avec orgueil quelques belles et utiles constructions qui signalent le séjour de nos drapeaux : c'est fort bien ; mais , après avoir admiré ces monuments glorieux , glissons -nous discrètement dans quelque église ; et là , au milieu de ces pauvres gens qui prient, agenouillons-nous tristes et huniiliés ; prions pour nous et pour les autres , demandons pardon à Dieu du mal que ceux de notre pays ont pu faire ici dans les âmes. Qui sait? près de nous peut-être gémit en secret une douleur, s'épanche un remords dont un de nos parents fut autrefois la coupable cause.

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