‹ Rome et LoretteChapitre 4 sur 50 · EN MER · texte numérisé non relu

EN MER

Je désirais ardemment de ne plus revoir la France ; j'éprouvais ce sentiment étrange, la haine de mon pays ! Mais que n'étais-je point disposé à haïr! La langue que l'on parlait sur le bateau , le drapeau qui flottait à la proue, les propos peu littéraires des matelots et des officiers , je ne sais quelles figures de chevaliers d'industrie qui s'étalaient sur le pont avec cette espèce d'impertinence particulière à une classe fort nombreuse des produits de notre civilisation : tout cela s'ajoutait à la rancune des tourments que j'emportais dans mon cœur.

Je me disais : « Cette terre de France est livrée à la folie ; on ne sait plus ce qu'on y fait : impossible d'y rien aimer, d'y rien croire et d'y respecter rien. De vieux bateleurs s'y partagent le soin d'inculquer à la jeunesse tous les vices qu'ils ont eus, et, chose plus triste ! la jeunesse elle-même, frappée au cœur, elle ne sait comment, avant d'avoir senti, se dégoûte ; avant d'avoir connu, méprise, et nous sommes, nous autres jeunes gens, dans cette atmosphère de doute et de raillerie , comme des arbres qui tout d'abord auraient poussé des feuilles fanées. D'un printemps froid et sombre , sans transition , sans beaux

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jours , iiDiis passons à l'hiviM*. Sous pnUcxUi de nous instruire, on arrache de nos cœurs toutes les Heurs de la jeunesse , toutes les illusions avant qu elles soient nées , tous les amours avant qu'ils soient éclos ; on y rend stérile la place où germent les croyances. Oui, nous ne portons que des feuilles fanées, qui n'ont point eu de doux ombrages, sous Tabri desquelles aucun oiseau du ciel n'a chanté, parmi lesquelles aucun fruit ne mûrira. Ce que l'on nous raconte des choses passées, de la foi qui s'emparait des âmes, des élans de dévouement pour une idée, pour une chose, pour une passion, n'éveille en nous que des regrets étonnés, et pas un souvenir. AWingtquatre ans nous n'avons ni Dieu, ni roi, ni dame, et nous n'avons pas même de patrie ; il n'y a que des autels vides, un trône abaissé, des amours injurieux ; la patrie est un bazar où tout se vend à l'encan des tromperies, où l'on s'injurie, où l'on se pille, où les gloires mêmes, partagées en camps ennemis , sont exposées à l'outrage , et n'ont pas un laurier qu'on ne voie haïr.

(( Ya donc , cours plus vite sur la vague , arrive plus vite au rivage que je vais chercher, lente machine, noire et bruyante parcelle détachée du sol où j'ai souffert. Le langage qu'on parle ici me déplaît ; il fut l'instrument de ma perte. J'ai hâte de me trouver dans la soUtude d'une langue que je ne comprendrai pas , de ne plus entendre que des sons qui no m'auront jamais servi pour blasphémer contre rien de ce que je voudrais chérir, et de n'arrêter mes yeux que sur des livres fermés pour ma pensée, où je ne puiserai le poison d'aucun sophisme nouveau , d'aucune vérité douloureuse qui ne me soit pas encore connue.

c( Mais avant de perdre de vue le rivage , et de quitter

ce navire qui est encore la France, j'y laisserai une malédiction ; je jetterai ma pierre sur toutes ces pierres de colère, dont l'amas figure l'anathème prononcé au fond de tant de coeurs ulcérés sans retour. Je n'étais point né pour douter, pour haïr, et pour me croiser les bras dans le choc des idées qui partagent le monde, sans savoir à quel drapeau porter mon épée. J'avais une conscience pour discerner le bien du mal , un cœur pour aimer, une âme pour croire, tout cela pour me dévouer. N'ai-je pas essayé de le faire? ne me suis-je pas dévoué en effet? Mais à qui? à des cœurs dont mon ignorance faisait toute la candeur, à des hommes que je n'ai pu respecter quand je les ai connus , et qui me parurent trop petits dès que ma jeune et faible raison les eut mesurés. Ils me demandaient la colère et l'injure contre tout ce qu'ils n'aimaient pas ; ils guidaient ma main sacrilège contre de vieilles et vénérables, contre de saintes vérités peut-être, que, dans la liberté de ma raison, j'aurais probablement défendues, et que je sais bien aujourd'hui valoir mieux que leurs misérables inventions. Oh! regret amer, oh! sujet de honte et de poignante dérision , de s'être rué comme un furieux contre l'œuvre abattue , mais imposante encore , de tant de siècles plus sages et meilleurs que nous ; de n'avoir pas soupçonné, à peine entré dans la vie, que le monde pouvait posséder quelques lumières avant que nous vinssions ! Oh ! déplorable et navrant spectacle , de voir tant d'enfants débiles gâter, ravager de plein droit tout ce qu'il leur plaît de détruire autour d'eux..., et porter, sans qu'on les chasse avec des verges , la torche dans le comble des nobles monuments ! »

Ainsi, malade, mais ne connaissant pas bien mon mal, éclairé faiblement par l'incendie même où j'avais jeté

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aussi mou bi'andou, ot ({iii mv laissait (kwiiicr Tiniposauto boaiito des choses que j'avais voulu contribuer à détruire; inquiet, troublé, injuste mi^uic, nourrissant de vagues repentirs , secrètement attiré vers un but entièrement inconnu , mais arrêté par des obstacles que je ne voyais pas et que je craignais de voir, je me lamentais, trouvant dans ma plainte, cependant, je ne sais quelle douceur et je ne sais quel avant-goût de sécurité jusqu'alors ignorés môme de mes jours les plus heureux. C'est que, tout dégoûté que j'étais, j'avais cependant à boire le calice du renoncement, et Dieu, dans sa bonté, enduisait de miel les bords du vase, où, m' abreuvant de l'acre douleur de mes fautes , je devais en même temps puiser la vie. Grâce à cette adorable miséricorde, qui me prévenait , qui ne voulait pas me décourager ni m' épouvanter, je ne devais savoir combien l'obstacle était grand qu'après que je l'aurais franchi ; combien j'étais malade , qu après ma guérison ; combien j'étais coupable, qu'après que l'assurance du pardon m'aurait été domiée.

Ces pensées m'occupaient surtout la nuit , lorsque , enfermé dans l'étroite case de ma cabine, comme dans un cercueil , j'entendais les flots , qui secouaient le navire , battre avec violence la mince cloison qui me séparait d'eux. Je sentais combien j'étais peu de chose au point de vue de ma pauvre personne, et parfois j'avais l'instinct des grandes vérités qui nous relèvent tant. Gustave chantait une prière que de pures et pieuses âmes avaient dite pour nous le jour du départ : Ave, maris Stella. — Quelle était donc cette étoile de la mer dont les rayons protégeaient au milieu des flots le faible et tremblant voyageur? Je l'ignorais encore ; mais j'avais beau être

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incroyant, j'avais aussi besoin d'être aimé, et je me sentais plus calme sous cette protection mystérieuse. Non, nous ne devons jamais douter de l'amour de Marie ! Donnons-lui pour enfants tous ceux qui ne la veulent pas pour mère : elle leur fera sentir sa tendresse , et , dans l'orage et la tempête, en dépit d'eux-mêmes, par instinct, ils suivront cette étoile qui mène à Dieu.

CIVITA-VECCniA

Malgré ce que j'avais pensé, sur le bateau, de désobligeant pour la France, je ne pus, en mettant pied à terre , m' empêcher de regarder avec un certain sentiment de nationalité dédaigneuse les pauvres fortifications et l'aspect délabré de la ville pontificale que je contemplais. Il me sembla qu'il n'y avait que les Français au monde pour avoir de belles murailles, de beaux soldats, de beaux canons , et même (ce n'était pas se marchander les satisfactions patriotiques) de beaux douaniers. Je me trouvais, à moi seul, un tout autre peuple que ce troupeau de Romains dégénérés qui m'entourait : enfin je poussai cette folie si loin, en me carrant sur le môle, que la réflexion m'en fît honte : c'était un feuillet du Constitutionnel que je venais de lire dans mon propre esprit, et j'admire maintenant ce que je me prenais à glorifier dans la patrie de saint Louis et de saint Bernard. Ah! si jamais je me retrouve à Cività-Yecchia, combien je verrai d'un autre œil cette pauvreté qui paraît tout d'abord dans les États du pape, du roi mon père ! Le tableau qu'en garde mon souvenir a je ne sais quoi de digne et de touchant qui m'attendrit, et je ne me scandaHse plus que l'ÉgUse

ait un manteau troué. Mieux que Cornélie, cette mère auguste peut dire , en montrant ses enfants : Yoilà mes joyaux et mes trésors ! Mais en ce temps-là je ne faisais point de difficulté de croire que Rome mettait le monde à contribution , et que , sans pitié pour le pauvre peuple , les cardinaux dévoraient tout.

Un douanier, en me priant d'ouvrir ma malle , me fît faire trêve à ces grandes considérations ; il me demanda si je n'avais point de mauvais livres. Cette question me parut étrange et jeta beaucoup d'eau sur l'enthousiasme que m'inspirait le souvenir de nos places fortes et de notre artillerie. Je ne trouvai plus que le pape gouvernât si mal, ni qu'il fût si faible , puisqu'il voulait et pouvait prendre , pour la santé morale de son peuple, de si sages précautions. Un gouvernement, pensais-je,qui ne laisse pas entrer de mauvais livres n'en laisse pas sans doute fabriquer. J'allai sur cette idée faire un tour dans la ville. J'y trouvai nombre de masures, et les mendiants n'y manquaient point ; mais les yeux d'une vierge pouvaient en sécurité s'ouvrir sur toutes les boutiques , se promener sur toutes les murailles , et je ne lus au coin d'aucune ruelle l'annonce d'un spectacle obscène pour le soir. Cette promenade dissipa la bouffée de tendresse qui m'était revenue pour les splendeurs de la civilisation constitutionnelle.

Je veux donner un bon avis à tous les futurs pèlerins qui , se rendant à Rome par Marseille et la mer, auront à s'arrêter à Cività : on les retiendra par mille petites formalités ennuyeuses ; on mettra autour de leur malle une ficelle , un petit plomb ; un homme leur demandera leur passeport pour le faire viser ; un autre le leur rapportera ; on les forcera d'attendre à deux ou trois barrières

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successives, etc., et il i'aiuli'.i qu'ils doinicut à tout luonieut des baïoques. 'Jant de baioques pour la licelle, tant pour le petit plond) , tant pour l'hounne qui prend le passeport, tant pour Fliomme qui le rapporte, tant pour la première barrière , tant pour la seconde et tant pour les etc. Ce qui prend bien, en tout, deux heures quand on se hâte, et deux francs quand on est généreux. Qu'ils considèrent cela comme le petit désagrément dont on achète d'avance un beau spectacle ; tout à l'heure la toile sera levée , et ils croiront ne pas avoir payé trop cher le doux plaisir de leurs yeux.

Enfin la dernière porte est franchie , le postillon fait claquer son fouet, quatre chevaux nous entraînent rapidement sur un pavé plus uni que la dalle de nos trottoirs; déjà la douceur de l'air nous captive. Il y a quelques jours nous avions tristement affaire aux chemins liquides de la Champagne : les pieds dans la boue, le nez dans la neige , nous avions froid , nous n'avancions pas , les jours n'étaient que des nuits sans lune ; mais voici m.aintenant le soleil, la poussière, toutes les fleurs, toutes les senteurs du printemps ; des marguerites dans l'herbe, de l'aubépine dans les haies, de jeunes feuilles aux arbres, de beaux troupeaux dans les pâturages verts; la mer est à nos côtés : elle est d'émeraude, elle est d'azur, elle est immense, harmonieuse; et nous avons vingtcinq ans, et cette terre est l'Italie , et c'est à Rome que nous allons !

Sur ce discours , au premier relais , casquettes jetées en l'air, gambades, chant de triomphe, fleurs cueillies pour être envoyées dans la prochaine lettre à ces pauvres amis de France qui se promènent à la lueur des réverbères sous un parapluie. Pauvres amis ! leur

souvenir rehausse d'un grani de mélancolie F épanouissement de nos joies : c'est un seul souci dans notre couronne de fête ; c'est une goutte de citron dans un doux breuvage, c'est peu de chose... Nous repartons à toute bride ; voici de nouveaux aspects de mer, et les pauvres amis sont restés au relais.

Et nous allons, et nous allons ! Et toujours les paysages se déroulent , et près de nous passent de beaux et pittoresques attelages de taureaux , conduits par ces paysans des campagnes italiennes dont Schnetz et Léopold Robert nous ont fait connaître la rêveuse allure et la grande physionomie. Tout à coup, du sommet d'une petite hauteur, quelque chose se montre au fond perdu de l'horizon ! « C'est Saint-Pierre! s'écrie Gustave avec une expression de religieuse tendresse. — C'est Rome ! » dis-je en même temps avec une joie de collégien.

Deux heures après, à la nuit tombante , nous entrions dans Rome par la porte Cavaligiera. Comme nous longions la colonnade de la place Saint-Pierre : « Quel beau jour! me dit Gustave en me serrant la main. — En vérité , » répondis-je.

Mais je ne savais pas encore combien ce jour était heureux pour moi. C'était le 15 mars 1838. Le public à qui je m'adresse ne me blâmera pas de consacrer ici une date qui n'a d'intérêt que pour le narrateur.

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