VIE ERRANTE
De Naples nous étions revenus à Rome ; nous y étions revenus comme chez nous. Tout chrétien comprend que Rome peut aisément devenir une patrie ; et où donc , en effet, a-t-on plus d'amis, plus d'ancêtres, et sous les yeux plus de merveilles , et pour le cœur plus d'objets de vénération et d'amour? A Rome, véritablement, le monde entier n'est plus que le champ d'une seule famille , qui veille , travaille et prie , sous le regard paternel d'un seul chef et d'un seul pasteur. Nous y passâmes encore d'heureuses journées , visitant nos chères églises , et Raphaël , et la Croix du Colisée , et Michel-Ange, et le Capitole, et toute cette foule de prodiges... que l'œil et le cœur embrassent d'une admiration douloureuse, en songeant qu'on va les quitter et que peut-être on ne les reverra plus. Nous allions aux quarante heures à Saint -Pierre, à Saint -Louis -dès- Français; nous disions adieu à ces hommes excellents qui sont à Rome les doux frères du pèlerin. . . Hélas ! que la dernière bénédiction de l'un d'eux nous fut chère et cruelle ! Enfin il fallut partir. 0 Rome ! ton inexpugnable rempart, c'est le concert intéressant de ces prières qui s'élèvent pour toi vers Dieu de tous les points du monde !
Le Seigneur m'a donné pour croix une vie errante.
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J'ai quiltô de hoiiiu^ luMin^ mft famille; U) nid inUail pas assez large pour la eouvée, et mes parents euxmiînies , forcés comme moi de (piitter les leurs, m'avaient emporté du lieu natal lorsqu'à peine je venais de sortir du berceau et d'essayer mes pas sur une terre que je n'ai point revue, trop jeune pour en conserver longtemps la mémoire, assez Agé déjà pour m'aflliger de ce premier départ : on sorte que le souvenir le plus vif que j'aie gardé de mon pauvre pays, c'est le souvenir des larmes que je ne pus contenir en voyant le clocher du village disparaître à l'horizon. Quelqu'un me dit alors en souriant : a Adieu, Boyncs ! » Adieu ! il me semble que c'est le premier mot qu'ait entendu mon oreille , et je me suis dit quelquefois qu'il était comme un présage de toute ma vie. J'ai couru, dressant ma tente aujourd'hui dans un lieu , demain dans un autre, toujours obligé de partir au moment où, sentant mon cœur prendre racine, il m'était doux de croire que je pourrais rester. Et ainsi il m'a fallu traverser, dans la prospérité, des fleuves de tristesse qu'aux jours de mon infortune je ne connaissais. pas. Cela est dur, on ne s'y habitue point. Il est plus douloureux de changer à mesure que l'on a plus changé. 11 y a des fleurs d'amitié qu'on a semées et qui naissent, et qu'il faut abandonner quand leurs parfums sont plus doux ; il y a de bons cœurs , de belles âmes , qui semblaient vous avoir attendu là pour vous aimer : on s'était fait de leur commerce une chère habitude , ils avaient toute votre confiance, on comptait les posséder toujours..., on ne les reverra plus ! Il faut s'en aller pour ne plus revenir ! C'est une mort; partir plusieurs fois, c'est plusieurs fois mourir. Dans les commencements, on se console
par la pensée que des liens si précieux ne seront pas rompus , mais seulement relâchés , que l'on s'écrira , que l'on se confiera toujours l'un à l'autre. Hélas ! que cette pauvre consolation dure peu ! Mille choses arrivent que l'on ne peut se confier; mille circonstances empêchent d'écrire; peu à peu d'autres amitiés se forment, des deux côtés l'oubli se fait, on s'écrit moins, on ne s'écrit plus, on finit par perdre presque tout souvenir de ceux qu'on a tant aimés ; ils finissent par perdre tout souvenir de vous. C'est bien une mort, et le cœur est une terre qui consume tous ces morts : voilà ce qui est triste lorsqu'on ne l'ignore plus, et ce qui rend si navrant de partir.
Je le dis, mais vous savez, mon Dieu, que j'ai cessé de m'en plaindre; j'ai accepté cette loi comme toutes vos lois, et vous m'avez appris que la destinée du voyageur est celle de tout homme sur la terre. Yous faites des parts égales : que l'on reste , ou que l'on s'en aille , la mort est toujours là ! Toutes les fleurs de la vie humaine sont périssables , et celles qui promettaient d'avoir le plus d'éclat et de durée meurent les premières bien souvent! Est-il bien triste de les laisser brillantes et d'être assuré qu'elles se faneront dans l'absence, ou de les voir se faner sous ses yeux , par sa faute , ou sans même que l'on puisse savoir pourquoi? Qu'importe? puisqu'elles doivent se faner et périr, puisque ni vœux, ni soins, ni larmes ne les peuvent maintenir éternelles ; puisque l'implacable mort est toujours là, dépouillant lentement la vie de toutes ses douceurs, et, comme on arrache un chaume inutile , arrachant enfin la vie !
Qu'importe où l'on pleure et sur quoi l'on pleure? Puisque vous avez dit : <( Bienheureux ceux qui pleure-
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ront , » r'ost iMicoro dans un dcssoiii de voti'e inisri'icordc (|ui* vous nous (Mivoyoz laiil do sujets do larmes! Puisque vous (it,es partout , qu'importe où l'on s'en va! Puisque vous serez toujours, qu'iujportc ce qui meurt ! Ah ! mon Sauveur et mon Père , c'est à votre ciel qu'il Tant arriver, et le chemin est toujours assez bon qui peut nous y conduire. J'avais une seule chose à demander : c'était de savoir que toute offrande vous agrée, et que tout sacrifice consenti par nous-meme est un engagement que vous prenez envers nous. Vous avez daigné me l'apprendre : soyez-en béni. Amen.
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