IMPRESSIONS DE VOYAGE
Je ne veux point parler d'un livre que je n'ai pas lu, et qu'on dit être assez agréable en certaines parties. Je prends ce titre génériquement , comme dénomination de toute une mine littéraire dont il est vrai que j'estime peu les produits ; mais je n'en condamne spécialement aucun. Simplement je désire venger ici la vérité d'un outrage qui lui est fait souvent, dont j'ai naguère eu même la pensée de l'affliger, sans remords , je dirais presque innocemment : tant c'est aujourd'hui chose commune, et toute naturelle, de dire ce que l'on ne sait pas , d'étaler pour connaissances véritables et légitimement acquises les chimères d'un esprit frivole et paresseux, de sacrifier le bon sens, l'exactitude, l'honneur des institutions , la dignité des peuples , à la moindre pointe de bel esprit dont on espère chatouiller F apathie des lecteurs ! Défauts qui, plus ou moins condamnables, se retrouvent, tous et toujours, dans le nombre effrayant de ces narrations éphémères dont c'est la mode , depuis quelques années , d'inonder les journaux et les librairies. Ainsi se répandent, en France, sur les pays étrangers, notamment sur les pays catholiques, et très notamment sur Rome , les plus folles , les plus odieuses erreurs.
Le commis voyageur en littérature d'agrément fait
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son iiiélicr dv \uv pou, de peu voir : cela coûte; mais de beaucoup écoutiM* et d'écrire l)eaucoup : c'est le profit. Un propos (le voituriu, le discours du moindre Anglais qui daigne ouvrir la bouche, un regard négligemment jeté par la portière du carrosse , une coutume qu'il n'approfondit pas — et qui le choque, parce que l'ignorance française, aujourd'hui proverbiale, se choque de tout, — mille observations et mille découvertes de pareille importance , auxquelles il est aisé de donner un grossier vernis de lecture , et que l'on sait pailleter de ces bons mots philosophiques et constitutionnels dont la mine est partout à fleur de ruisseau , lui suffisent pour bâcler un keepsake , un feuilleton , un volume , dix volumes ; et voilà le pays dont il s'occupe, jugé dans tous les estaminets de France. Quand ces beaux ouvrages parviennent à l'étranger, on y juge l'auteur ; mais qu'importe à celui-ci , quand le libraire l'a payé ? Il ajouterait , pour cent francs , cent pages à toutes ces billevesées ; il les y ajouterait pour moins. Où est aujourd'hui la conscience littéraire? Dans le naufrage général que font de nos jours tant de probités, on peut dire que la probité si fragile des lettres a disparu la première, et qu'à peine en voit-on çà et là surnager de rares débris : c'est encore une chose que , nous autres chrétiens , nous avons à restaurer. Nous y parviendrons, s'il plaît à Dieu; et si nous n'y parvenons pas, nul n'y parviendra. Nous seuls serons assez retenus dans l'usage de ce pouvoir exorbitant que chacun a d'écrire et d'imprimer à sa guise , pour ne nous permettre jamais ni l'éloge menteur, ni la basse calomnie , ni la falsification des faits , ni ces témoignages imprudents portés sur ce que l'on ignore, ni surtout cette manière ( la pire de toutes ) de manquer aux
devoirs de l'honnête homme, en souillant par le sophisme et la peinture immorale des vices la pureté si délicate de la conscience et de la pudeur. En attendant que Dieu nous suscite en assez grand nombre, et que nous ayons assez travaillé , assez prié , pour opérer dans les lettres une réforme salutaire , pour y porter sur toutes les voies la lumière de la foi et l'épée tranchante du vrai savoir, nos écrivains de journaux , — et quelques autres , qui s'estiment plus sans mieux valoir, — continueront d'abrutir le triste peuple qui les écoute, et de nous déhonorer aux yeux du monde intelligent.
Je reviens à mon discours. Je n'étais point parti avec de si bonnes intentions. Je nourrissais des prétentions littéraires. Au fond du cœur, quoique écrivain politique, — titre dont mes confrères et moi ne nous vantions pas modestement, — j'ambitionnais de faire des feuilletons, des romans, et, si j'avais été bien heureux, des vaudevilles. Non que la gloire m'y tentât beaucoup : j'y voyais, prosaïquement, un gain facile et de faciles plaisirs. C'est certainement le mobile auquel le plus grand nombre des hommes de lettres obéissent volontiers, malgré tant de protestations vertueuses qu'ils font sonner très haut. Je les accuse de beaucoup de choses ; je ne les accuse point de la niaiserie ni du crime de vouloir sérieusement enseigner la société. Ils sont, non pas sans exception, mais en masse, les amuseurs du public; d'habiles, de tristes, de maladroits, de coupables et souvent d'infâmes amuseurs : ils ne se croient et ne se soucient d'être rien de plus.)
Ne prévoyant donc aucunement ce qui allait m' arriver, je m'étais mis en voyage un peu avec la pensée de recueillir des sujets d'articles, des descriptions , des fi-
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Jaurès, tout co que Idii iiil'uso dans les roiiiaiis. Kt au milieu du trouble intérieur que j'ai voulu décrire, j'avais cependant commencé à Uonie de prendre des notes que je retrouve dans mes papiers. J'ai honte, en les relisant, de ma propre intelligence; et je suis effrayé de voir où j'allais. Je ne produirai point ces notes; ce que je pourrais en faire voir ne serait que ridicule , le reste est odieux. Quelle petitesse de vue ! quels jugements erronés (par ignorance souvent, et souvent aussi de dessein formé) contre le sacerdoce, contre l'Église, contre les plus douces et les plus légitimes habitudes de la piété populaire ! Quels misérables jeux d'esprit pour charmer la grossièreté du commun des lecteurs ! Eh quoi ! sans être cependant un sot, ni ce que le monde peut appeler un méchant, c'est là ce qu'à vingt-quatre ans je savais voir dans Rome, et ce que j'en voulais rapporter !
C'est là pourtant ce qu'y croient voir, et ce que reviennent nous en dire avec un peu plus d'esprit que je ne l'aurais fait , — pas même toujours , — la foule de ces touristes dont les faux témoignages sont acceptés comme articles de foi. Le mensonge est le texte fécond du mensonge; le bon sens, la vérité, sont outragés sans mesure : le public admet tout.
Il n'entre pas dans mon plan de combattre en masse , ni dans le détail, ce ramas d'erreurs et de brutalités; je le ferai peut-être un jour, si de plus habiles ne le font avant que je puisse l'entreprendre; car je n'ai point dit adieu à Rome; quiconque a prié là s'éloigne le cœur plein de regrets , et veut y revenir. Mais il me faut , à cette heure, accomplir d'autres desseins. Qu'il soit seulement proclamé ici , par une bouche sincère , que tous
ces récits, qui voudraient nous faire rougir de Rome, ne sont pas fondés. On peut signaler à Rome des imperfections sans doute ; mais , à côté de ces imperfections , qu'on exagère , combien de nobles et resplendissantes choses que l'on ne veut pas voir ! Et quelle abjecte infamie n'est-ce pas surtout que de s'appliquer, comme l'a fait le plus écouté de ces touristes menteurs , à tirer, de faits souvent sans valeur aucune , des conséquences funestes à la morale ou à la religion !
Dieu soit loué! ce n'est pas la chose dont je le bénis le moins, de n'avoir point épaissi de mon encre cet égout déjà si noir et si troublé , où la pensée publique s'enivre de nos jours. J'y avais certainement toutes sortes de dispositions.
Nous nous plaignons quelquefois, dans la vie, de mille chagrins passés , dont Dieu détruit les traces avec un soin constant, comme il efface au printemps les traces de l'hiver ; mais nous ne songeons guère à remercier ce bon et grand Dieu de ne nous avoir pas permis de faire tout le mal que nous projetions , et , pour ne parler ici que de nous autres gens de littérature , ainsi que nous qualifie Bossuet, de s'être opposé par mille moyens à ce que notre esprit pût vomir sur le monde tout ce qu'il renferme d'orgueil, d'effronterie, de conceptions abominables, d'enseignements funestes. Quelle grâce cependant n'est-ce point là! et qu'un mauvais livre doit être un terrible poids sur le cœur d'un chrétien !