‹ Rome et LoretteChapitre 35 sur 50 · THEORIE · texte numérisé non relu

THEORIE

Un voyage est une halte dans la vie : j'entends un voyage qui n'est ni d'affaires, ni de science, ni à certains égards même de simple curiosité; car, s'il faut combiner des entreprises , étudier , prendre des notes pour parler au retour ; en un mot , si l'on traîne après soi ses intérêts , sa pensée , sa petite gloriole d'homme qui veut voir tout ce que les autres n'ont point vu, où est la liberté, où est le repos? Ces choses -là vous dominent, et voilà qu'au lieu d'un délassement vous rencontrez la plus compliquée des fatigues. Nous étions , nous , des voyageurs , comme je rêve toujours voyager : sans le moindre souci, pas même d'examiner, dans le pays où nous passions , tout ce qui ne se présentait pas naturellement à nos yeux ; très débarrassés , dès les deux ou trois premiers jours , de cette curiosité morne et homicide qui fait entreprendre aux Anglais et à beaucoup d'autres, mais spécialement aux Anglais, tant de longues pérégrinations sous l'ardeur du soleil, à travers les chemins semés de cailloux roulants , pour aller voir quoi ? le gardien de quelque vilaine masure , la maison de quelque garnement célèbre, ou, dans un champ désert, la pierre qu'avala Saturne croyant manger un de ses enfants. Nous ne chargions pas non plus nos mains des redoutables volumes où l'on dit tout ce qu'il faut

HOMi'i i:r i.oi^Krri': 240

voir, ot pn»s(|iu' h ml ce qu'il laut penser : prétention bien exorbitante, nuilgrc le mérite des auteurs. Nous allions, libres et libérés comme de francs promeneurs, à ce qui nous plaisait, seulement à ce qui nous plaisait, n'emportant jamais que ce que nous pouvions savoir d'histoire et ce que nous pouvions avoir de goût; n»; remportant que ce que nous avions pu butiner nousmômes de miel ou d'émotions; nous inquiétant comme de rien de pouvoir dire si cette muraille était d'un temple de Jupiter ou de Vénus, si cette colonne venait d'Auguste ou d'Antonin. Combien de ibis même, ne pouvant offrir que de courts moments à quelque ville d'ailleurs très bien notée par le guide, au lieu d'aller en toute hâte aux curiosités , nous sommes restés tranquillement agenouillés dans la plus voisine église, priant pour nous-mêmes , pour nos amis dont nous venions de causer! Douce manière de tenir encore, malgré l'éloignement, à la patrie absente, et de s'entretenir avec ces plus chers de tous les amis, que le chrétien a le bonheur de rencontrer partout dans les pays catholiques : d'abord le bon Dieu, la sainte Vierge, et puis le saint spécialement vénéré dans l'église où nous nous trouvions. Le sacristain était toujours là pour nous dire quelles reliques on exposait à notre vénération sur l'autel; nos pauvres cœurs aussi étaient là toujours, avec les peines , les inquiétudes , les regrets que la n:iort seule en effacera , pour prolonger et rendre bien intéressante la conversation. Oh! si l'on pouvait dire, si l'on pouvait confesser tout ce que l'on sent ainsi de douleurs heureuses, de consolations, d'espérances; si l'on pouvait peindre avec quelle ardente et confiante tendresse l'âme, comme une vigne sauvage et abandonnée , embrasse de

tous ses jets tantôt un saint, qu'elle se choisit soudainement pour protecteur, tantôt une forte vérité de la foi , qui la soutient et la relève , tantôt Dieu même , qui se fait toujours si bon dans nos tristesses , ce serait là lin beau livre! Mais qui le fera aussi beau qu'il est écrit dans le cœur de tous les enfants de l'Église? Et celui qui ne l'a pas dans le cœur, qu'en retrouvera-t-il sur le papier ?

Souvent, poussant encore plus loin nos hauteurs envers les cose da vedere , nous ne leur donnions d'autres rivaux que nous-mêmes et les propres charmes de l'esprit. Assis sous un bel arbre, quelque recoin charmant de paysage sous les yeux, nous causions; et de quoi? Ah ! vraiment de peu de chose : quelquefois de cet air si pur, dans la transparence duquel le profil des arbres se découpait si nettement; quelquefois d'une plante dont l'un de nous faisait l'anatomie, et qui nous montrait plus d'éclatants prodiges que n'en pouvait offrir ce trente-sixième cirque ou ce quarantième arc de triomphe jusqu'où nous nous décidions sans peine à ne pas aller. Est-il possible ! nous a-t-on dit souvent au retour : vous étiez si près de telle curiosité , vous n'aviez qu'un pas à faire, et vous ne l'avez point vue? — Non; mais sur la route nous avons trouvé le plus beau chêne qui se puisse voir, le plus charmant ruisseau où jamais se soient mirées les étoiles ; une jolie haie parée de fleurs , derrière laquelle le soleil se couchait, et qui semblait pour fleurs porter encore des éclats de soleil ; nous avons vu là tout doucement la nuit venir, et soudain • les lucioles , prenant leur volée, illuminer la prairie d'autant d'étoiles qu'il y en avait dans les cieux. Et toutes ces choses , arbres , ciel , étoiles , lucioles , ruisseau , formaient dans

iioMK l'ir i.()|{i:ttI': 251

nos cœurs je ne sais quel bouquet d'émotions divines, d'où s'exhalait pour parfum la prière.

Voilà coiuiuent un voyage est une halt(i dans la vie. Voilà connucnt nous avons passe en Italie quelques mois qui se sont écoulés plus doucement et plus vite que ne s'écoule une heure de repos dans un jardin magnifique, où Ton se promène avec ses rêves et ses souvenirs , où Ton compare volontiers le souvenir à la tige fanée , le rêve à la Heur épanouie , qui va se faner à son tour. Et jamais (n'est-ce pas, toi qui m'écoutes et qui te souviens de ces bonnes journées?), jamais on ne nous fera croire, malgré nos négligences et tant de choses extraordinaires dont nous ne savons ni le nom ni la figure, que c'a été là un voyage perdu. Voyage à recommencer peut-être , si Dieu nous en fait la grâce , mais perdu , non ! car l'un de nous, au moins, en est revenu meilleur. Dans cette absence de préoccupations étroites, à force d'admirer, de sentir, il a trouvé Dieu; ayant trouvé Dieu, il s'est trouvé lui-même. Dieu est le seul guide de l'homme qui veut descendre sans effroi et sans désespoir dans son propre cœur.

Italie, terre d'asile ! vieux refuge delà pensée, — et refuge encore de l'âme dont les sens, ces éternels barbares , veulent éteindre le flambeau : — jadis les lettres et le savoir allaient dans tes solitudes, et parmi tes débris toujours vivants , chercher un abri , des lumières , des leçons. Mais aujourd'hui que les lettres triomphent, et que leurs clartés orgueilleuses jettent le trouble et la flamme où elles devaient porter la lumière et la paix ; aujourd'hui que leur feu, dérobé au foyer du ciel, prétend animer l'argile, et veut follement refaire ce que Dieu a fait. . . , il faut , ô Italie ! aller chercher dans ton sein le

252 ROMt: ET LOKETTE

jour pur et légitime des croyances ; il faut s'y mettre h l'abri de ces sophismes révoltés qui s'éblouissent aux rayons de leur fausse sagesse ; il faut demander à ton silence, à tes saints, à l'ombre de tes églises, à l'exemple de tes peuples pieux , un bien plus précieux mille fois que tout le savoir jadis révélé par tes ruines et les veilles studieuses de tes illustres enfants.

Partis le matin do Home , nous étions arrivés deux heures avant la tombée du jour à Cimtà-C astcllana , une de ces villes pontificales au sombre aspect , qui montrent de loin leurs grandes murailles ruinées, dans lesquelles on pénètre par quelque porte délabrée , moitié antique, moitié moderne , et qui vous offrent .tout d'abord de rudes visages , trop en harmonie avec la tournure austère , on pourrait dire sauvage , du pays. Bienvenue soit néanmoins Cività-Castellana ! On vient de traverser une contrée si rude , la route solitaire vous a fait longer parfois des bois ou des ravins si affamés , que c'est plaisir de retrouver des habitants et des habitations.

Cependant, dérogeant pour cette fois à nos coutumes , j'insistai auprès de mes compagnons pour que nous allassions sur-le-champ visiter Falleri, qu'un livre lu à Rome m'avait indiqué être tout près de là. Mais qu'est-ce que Falleri ? C'est la ville des Falisques , un des peuples étrusques, qui succomba Fan 359 de Rome, sous Furius Camillus, deux ans après Yéies. On en voit la muraille, encore debout après tant d'années. Mes compagnons, fatigués, se souciaient assez peu d'aller contempler ces pierres, d'autant plus que nous ne pouvions trouver dans l'auberge personne qui connût Falleri; ce qui donnait une pauvre idée de la célébrité du lieu. Pour moi, je

254 ROiME ET LORETTE

sentais que je dînerais mal si je ne voyais préalablement mon débris étrusque. Je me le figurais noir, juché sur quelque noir rocher, parmi toutes sortes d'arbres fièrement plantés à l'aventure, de ci, de là, dans les escarpements d'un site à loger une population de farfadets. Quel voyageur à l'imagination vive et de peu de scrupules sera donc jamais si bien inspiré par la muse des bonnes moqueries , qu'il nous fasse un beau voyage imaginaire où les choses seront représentées non comme elles sont, mais comme on croit souvent qu'on les verra?

Enfin j'eus la fortune de rencontrer un marmiton, qui tira tout le monde de peine en prononçant qu'évidemment les seigneurs étrangers voulaient parler de Santa- Maria di Falleri. Dans ma préoccupation classique , j'avais oublié qu'en effet, après Furius Camillus, la ville des Falisques avait eu un autre conquérant, dont le doux nom préserve de l'oubli son vieux nom, enterré comme elle-même. — Eh bien! que voit -on à Santa -Maria? demandèrent mes compagnons. — A dire la vérité, seigneurs, répondit F aubergiste avec l'inimitable moue des Italiens, peu de chose, très peu de chose. Mais j'étais féru d'un trop grand désir de voir ces malheureux murs pour me laisser dégoûter par aucune raison , et Ton vit bien qu'il fallait m'en passer la fantaisie. Elisabeth et Adolphe y consentirent ; Gustave , le moins curieux des hommes , qui nous avait laissés un beau jour au milieu du Capitole pour aller causer avec un moine de l'Ara- Cœli, s'y résigna; en un clin d'œil une petite calèche fut disposée , et nous nous lançâmes à la découverte de Falleri, suivis par les regards quelque peu narquois des gens de Cività-Castellana.

A peine en chemin, nous comprîmes pourquoi Ton

ROMK ET I.OIUITTI': 285

avait paru trouver diflicile de nous faire voir Falleri, (;t (Ml Ultime temps quel singulier pays nous allions visiter : il n'y a pas de chemin. Après avoir suivi durant quelques minutes une espèce de carrière plus bossuée qu'un champ de vigne , notre calèche s'aventura tantôt à la traverse d'étroits sentiers, tantôt en pleines landes toutes couvertes d'ajoncs et de genêts, faisant mille détours, nous laissant voir sous divers aspects la ville que nous venions de quitter, et le Soracte, ce diamant de l'Étrurie, teints l'un et l'autre d'éclatantes couleurs par le soleil couchant. L'air était doux, plein de senteurs, plein d'harmonies ; notre calèche , lentement tirée parmi ces genêts qui l'environnaient de toutes parts, avec un mouvement de tangage et de roulis assez semblable à celui d'une barque, semblait voguer sur les flots d'or d'un lac parfumé ; et comme on peut , d'une barque , en étendant la main, toucher l'eau, l'aimable dame que nous accompagnions pouvait , en allongeant le bras , se faire des bouquets sans quitter sa voiture.

Au bout d'une heure de cette course (je pourrais bien dire de cette navigation), le cocher ayant tourné, viré, réfléchi, questionné le ciel, ses chevaux, et surtout l'utile marmiton qui se tenait derrière la voiture en façon de gouvernail, arrêta, nous fit descendre, et, montrant je ne sais quoi dans la plaine étendue sous nos yeux, nous dit gravement : Ecco !

0 douleur ! nous ne vîmes rien...

Mes compagnons partirent d'un navrant éclat de rire, et je me tournai de nouveau vers le marmiton, lui jetant un regard mixte où se mêlaient sans doute l'indignation et la prière. Dans le fond de ma pensée, je lui disais d'un ton terrible : Qu'as -tu fait des murs de Falleri? puis

2o6 ROME ET LORETTE

j'ajoutais avec une voix suppliante : Si tu les as, fais-lesnous voir. Je n'oserais affirmer qu'il comprit tout cela. Cependant, marchant résolument jusque sur la cime d'une petite dune au pied de laquelle nous étions restés, il dit joyeusement à son tour : Ecco Santa- Maina di F a lier i ! — Viva Gesù !

En effet, sur le tapis vert d'un champ de blé se dessinait , au centre du vallon , dans les lueurs sombres du crépuscule , une ligne de constructions noirâtres , dentelées par le temps, d'une hauteur inégale, et d'une étendue d'un quart de lieue environ. Je me hâtai d'y courir : la porte était ouverte , — elle est toujours ouverte depuis plus de deux mille ans, — et je me vis dans un champ encore. Les murs existent, la ville n'existe plus; il n en est plus vestige. Une herbe menue en a recouvert la place, et dans F enceinte toujours debout de cette cité si bien morte on ne retrouve pas même un tombeau. Pourtant Falleri fut habitée après sa ruine , la vieille enceinte n'a pas vu mourir qu'une seule cité. Un débris plus triste que tous ces débris qui ne se voient que par la pensée s'offrit à nos yeux : c'est une église sans porte, sans toiture, mais dont les restes donnent Fidée d'un édifice assez considérable , et indiquent une construction qui ne remonte pas à plus de trois siècles ; cette éghse est dédiée à la sainte Yierge : Santa-Maria di Falleri. Elle indique assez que derrière les murailles d'un peuple étrusque un nouveau peuple, plus oublié que l'ancien, avait tout récemment bâti ses demeures ; que sur ces murs où flottaient les enseignes des adversaires de la vieille Rome , les enfants de Rome nouvelle ont aussi planté leur bannière. Mais tout a disparu, tout est sous la terre, et le nom seul de l'église, dont les ruines elles-mêmes ne se

ROME ET I.ORETTE 2:i7

rotrouvoroiil hioiitot plus, ost reste dans hi mémoire des gens du voisinage pour préserver de Toubli les noms de ces deux villes et de ces deux peuples anéantis. Près de l'église on a construit quelques hangars , qui servent de refuge aux ouvriers de la campagne dans le temps des moissons, et, au milieu de l'espèce d'enceinte que forment ces hangars, s'élève, sur la margelle d'un puits, une croix formée de deux branches d'arbre. Là quelques pourceaux fouillaient l'herbe sous la garde d'un enfant de dix à douze ans , seul propriétaire ou du moins seul habitant de ce territoire, qui durant plusieurs siècles fut, pour tant d'hommes, tout ce qui représente le mot le plus grand de toutes les langues après le mot Dieu : une patrie ! Cet enfant s'était couché par terre, sous le bras de l'humble croix, comme pour y passer la nuit, enveloppé des pieds à la tête d'un grand sarrau de toile grossière , dont les plis ne laissaient voir de toute sa personne que deux yeux mornes et fatigués. Nous nous approchâmes de lui ; il ne fit pas un mouvement, il ne nous demanda point l'aumône, il ne daigna pas même tourner la tête pour nous voir passer. Dans le lieu où il vivait successeur de deux peuples et de deux villes, c'était trop peu sans doute que quatre étrangers pour mériter son attention.

Nous jetâmes , avant de partir, un dernier regard sur les remparts des Falisques. Bien que le temps y ait fait en beaucoup d'endroits les ravages que n'a pu opérer l'homme, ils ont bien la mine de vouloir survivre encore à la troisième cité qu'on s'aviserait d'élever derrière eux. Ils sont plutôt cyclopéens qu'étrusques , élevés en certaines parties de dix à douze mètres , sur une épaisseur de deux mètres et demi; ils sont formés d'énormes

pierres volcaniques très artistement taillées et posées régulièrement les unes sur les autres , sans mortier, — au moyen de cette puissante mécanique des anciens, dont les nombreux tours de force en ce genre indiquent la science avancée.

Nous revînmes par les genêts , causant de toutes ces choses , de ce silence , de cet enfant , des peuples étrusques, et de Furius Camillus, et du général français Macdonald , qui , il y a quelque quarante ans , avec une petite troupe de trois à quatre mille hommes, battit dans les environs de Gività-Castellana une armée de trente mille Napolitains : exploit supérieur à celui du vainqueur de Falleri ; puis enfin , fort satisfaits de notre excursion , nous rentrâmes à l'auberge , où nous trouvâmes la soupe un peu froide : dénouement vulgaire d'une si grande journée.

Page 1