SPOLETTE ET FOLIGNO
On conçoit bien qu'il y ait une foule cV histoires , d'aventures et de légendes des ducs de Spolette. Cette petite ville s'est plantée dans les montagnes avec un certain air de casse-cou qui ne devait rien promettre de fort soumis il y a quelques centaines d'aimées. Ces montagnes sont toutes noires ; mais c'est dans la plus noire de toutes que Spolette s'élève, entourée de ravins et de cimes que notre voiturin trouvait encore difficiles à franchir, quoique les passages n'en fussent plus défendus que par la poussière et le soleil de mai. Spolette aujourd'hui a fait sa paix avec le monde ; sauf de petits tremblements de terre qu'elle éprouve de temps en temps, rien ne trouble la profonde tranquillité de sa vieillesse. Elle paraît ne plus penser qu'à Dieu , et lorsque l'on parcourt sa principale rue, on croirait se promener dans le long corridor d'un immense couvent. Chaque maison a l'air d'une cellule. Presque toutes les portes adressent , comme dans une communauté religieuse, de pieux avis aux passants : Iddio ci vede, — Eternità, — Viva Gesiiî — A l'angle de la rue vous voyez une affiche; c'est un invito sacro ; l'on vous annonce que tel jour, à telle heure , telle paroisse de la ville ou du voisinage célébrera la fête de son saint patron , et que ce jour-là l'Eglise, « comme une bonne mère,
a ouvrira le trésor de ses indulgences à ses enfants. » Il y a partout des madones ornées de fleurs nouvelles ; nous remarquâmes une certaine file de personnes qui semblaient toutes se rendre au même endroit ; nous les suivîmes ; elles nous menèrent jusqu'à une vieille église byzantine , qui se trouve au fond d'une place aux pavés encadrés d'herbe, comme dans un musée. L'on ne peut s'imaginer la paix qui règne dans ce pays, et comme , si l'on en croit les visages, les gens y sont doucement heureux. Nous n'y fûmes point d'ailleurs favorisés du moindre tremblement de terre , et tout l'événement qui se rattache à notre passage dans la cité guerrière de rOmbrie, c'est un coup de soleil que j'y gagnai, en allant reconnaître, sur son élégant et célèbre aqueduc, les lézardes que le dernier tremblement de terre y a , nous avait-on dit, occasionnées. J'ai vu les lézardes : elles ressemblent beaucoup à celles que fait le temps aux murs bâtis depuis deux mille années. Mais le moyen de croire qu'une construction des Romains puisse être jamais lézardée î Un tremblement de terre a fait à l'aqueduc ces égratignures ; n'en doutons pas.
Foligno, c'est Spolette dans la plaine. Nous y arrivâmes un jour de frairie ; toute la route était couverte de ces équipages qui ne sont ni champêtres ni citadins : des charrettes à prétentions urbaines , des carrosses démantelés et lamentables , et de ces vieux chevaux de famille qui ne marchent plus qu'à leur fantaisie ; mais tout cela chargé d'une population en belle humeur. Je n'ai vu que les Italiens pour s'amuser comme ils font quelquefois, en honnêtes gens qui n'ont pas besoin de se presser ni de s'étourdir. Et qu'ont -ils à faire de mieux? Ils vivent de peu , ils vivent sans inquiétudes ; Thumble
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rortiiiK' (|ui siil'lit à leurs drsirs u'csl pas vacillaiilr loiijours iMiln' une haiiquorouto v\ une n'-volutioii : ils ne rovoiviMit pas tous les matins dix jouriiaiix cpii leur crioiil (pie le ministère va trahir le pays, et (pie la ('lu)se publique est perdue si la I(»i de riuip(jt n'est pas contresignée par Pierre, au lieu d'citre contresignée par Jean ; ils n'ont point une armée de professeurs qui leur enseignent, dans un mauvais jargon d'Allemagne, à ne rien croire et à ne rien espérer; ils ne sont point forcés de livrer leurs enfants à des collèges qui les gâtent , et qui leur renverront de petits grimauds philosophes , tout disposés à manger leur héritage et à se faire sauter le crâne après. Ils se contentent de leur soleil, de leur morceau de pain, de leurs vieilles croyances... Ah ! certes , ils méritent bien de vivre et de mourir en paix !
Nous errions , Gustave et moi , dans les rues de Foligno, cherchant les égUses. Il s'en trouva encore une ouverte, et nos yeux y furent frappés d'un spectacle singulier. Au beau milieu de la nef, devant l'autel, sur un tapis à dessins éclatants , nous vîmes un cadavre étendu : c'était une femme âgée; on l'avait revêtue de ses habits de fête , qui indiquaient une médiocre condition. Une jeune femme, sans doute quelque parente, s'occupait à lui mettre des gants ; un tout petit garçon contemplait cette scène avec la curiosité profonde des enfants , immobile , et tenant dans ses mains une belle fleur ramassée parmi celles dont un soin pieux avait entouré la morte. Nous étions seuls dans l'église ; il y faisait un grand silence ; le jour baissait , la veilleuse allumée devant le tabernacle commençait à jeter d'immenses ombres sur les murs. Nous nous mîmes à ge-
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iioux, et nous priâmes pour les âmes du purgatoire, pour le repos de cette sœur inconnue, dont les restes mortels étaient là devant Dieu et devant nous. La jeune femme qui achevait d'habiller la défunte nous regarda faire avec un étonnement qui me parut n'être pas sans quelque mélange de gratitude. Nous priâmes de bon €œur, dans l'espoir qu'un jour peut-être , pour un mort qui nous serait cher ou pour nous-mêmes, il se trouverait un passant pieux qui voudrait bien prier à son tour. Et en regardant le visage de cette trépassée, qui semblait dormir, et sourire dans son sommeil , je pensai qu'elle était morte doucement, le crucifix sur les lèvres, le cœur fortifié de paroles saintes , ayant près d'elle une main amie pour lui fermer les yeux. Je demandai à Dieu de m' accorder les mêmes secours dans ce moment terrible, puisque les saints mêmes l'ont redouté après l'avoir désiré toute leur vie; je dis encore à la sainte Yierge, à saint Joseph, patron de la mort : Or a pro nobis, nimc et in hora mortis nostrai. En quittant l'église en même temps que l'enfant et la jeune femme , nous y laissâmes le cadavre de notre sœur sous la garde de l'Éternel.
Ce fut la première mort qui me fit prier. Depuis que j'étais chrétien, rien ne m'avait encore aussi puissamment rappelé cette inévitable pensée de notre destruction. Elle ne me vint nas cette fois avec le cortèere de terreurs et d'épouvante qui l'environnaient jadis; car je ne la regardai pas avec les seuls yeux de mon corps , soumis à ses coups , mais aussi avec les yeux de mon âme, que je venais de reconquérir, et qui bravait son atteinte, réfugiée en Dieu, où nul ennemi n'est à redouter.
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Dans mes souvenirs, ces rùves quti Ton l'ail tout éveillé , j'ai revu souvent la morte de Foligno. C'est un des visages amis que j'aime à saluer parmi ce peuple d'ombres que tout honune traîne à sa suite et se plaît à évoquer souvent. Mais une fois pourtant j'ai senti ce souvenir exciter dans mon cœur des mouvements de rage et presque de désespoir. C'était dans une demeure aftligée, au milieu d'une nuit d'hiver. Pendant que les pluvieuses tempêtes de mars gémissaient au dehors , moi, avec ma famille en larmes, je priais pour mon père agonisant. Hélas ! cet homme dont toute la vie n'avait été qu'un effort de courage, cet homme d'une probité sans ombre et d'un dévouement toujours plus grand que ses devoirs, il s'était trouvé -faible devant la mort. 11 avait bien su travailler, souffrir, se dévouer aux plus pauvres que lui, se dévouer à ses enfants, se dévouer à l'honneur : son digne cœur le lui avait appris; mais personne , personne au monde , ne lui avait appris assez tôt qu'il y eût dans le ciel un Dieu pour récompenser tant de labeurs, et que s'endormir dans le sein de ce Dieu clément, c'est revivre pour l'éternité. Une société sans entrailles pour le pauvre peuple , et sans intelligence pour tout ce qui s'élève au-dessus des plus grossiers intérêts d'une abjecte vie , avait écarté de lui , dès sa naissance , les dépositaires de la parole sainte ; elle
1 avait, laiccp prnîtrp PAmmo tarif rl'Qntroc rlonc l'iaTir»-
rance de son âme , de son Dieu , et , stupidement indifférente sous la garde "des bourreaux qui la protègent, ne s'était point mise en peine s'il deviendrait un honnête homme , ou si les passions en feraient un forcené contre lequel il faudrait déchaîner bientôt les machines brutales qu'on appelle encore des juges et des lois. Il était
resté Yertueux , et ses enfants n'en doivent rendre grâces qu'à son baptême; il avait résisté, dans sa droite ignorance , à toutes les misères , à toutes les tentations , à tous les exemples infAmes dont on le pressait, dont on l'accablait, dont il fut la victime souvent. Sans se plaindre, sans accuser le sort ni personne, sans envier la prospérité des fripons qui triomphent impunis de toutes parts ; sans être fier de sa probité , qu'il ne savait point si méritoire , et de son courage , dont il ignorait la grandeur ; toujours bon , secourable , tendre , il avait traversé presque autant de jours mauvais qu'il avait vécu de jours. Mais , comme il ne s'était plaint de rien , il n'avait aussi rien espéré. Ses regards ne voyaient au ciel qu'un espace vide, et dans l'exisience qu'une chaîne à porter péniblement, n'ayant d'autre bonheur que d'en alléger le poids, par un surcroît de fatigue pour lui-même, à sa compagne dévouée et à quatre pauvres enfants qui marchaient autour d'eux. 0 mon vénéré père ! Dieu sait tout, il vous a connu : je ne désespère point. Mais est-ce assez d'avoir une conscience tranquille, quand l'agonie s'avance enfin avec toutes ses douleurs , quand tout secours mortel est impuissant à rassurer la nature épouvantée, quand le messager de paix et d'espérance, le prêtre, ce gardien des portes du ciel, n'est pour les yeux du moribond, prévenu par cent mille mensonges abominables, que le héraut détesté qui précède l'inévitable mort? Oh! non, ce n'est pas assez , Seigneur ! il faut encore vous aimer et savoir que c'est à vous que l'on va; et malgré ses longues vertus , malgré ses enfants réunis autour de son chevet et qu'il laissait dans une voie plus heureuse, mon infortuné père , qui ne le savait point , souffrit presque sans
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consolation tontos les aiit'oisses du trépas. Ce fut alors (jiîo dans mon ariliclioii je tressaillis décolère, en nie rappelant cette morte de Foligiio, dont le visage gardait la douce empreinte de respérancc qui avait charmé ses derniers moments. Ainsi serait mort mon père s'il avait coimu Dieu , si les chefs de la société dans laquelle il a vécu lui avaient donné ce qu'elle doit par tous les moyens s'efforcer de donner à tout homme venant au monde : la connaissance de Dieu. Ah ! vous faites bruit de vos mensonges ; vous vous vantez des progrès que la civilisation accomplit sous votre souffle, de l'état meilleur où vous appelez le peuple remis à vos soins !... Mais moi, je vous demande ce que vous avez fait de ces institutions sublimes qui le protégeaient sans cesse, qui le consolaient partout, qui le forçaient en quelque sorte à connaître Dieu ; je vous demande ce que vous avez fait de cette foi chrétienne qui formait l'espérance de toute sa vie, qui garantissait la paix de sa dernière heure. Oui, voilà ce que je vous demande ; et bien d'autres vous le demanderont ; et bien des fils éplorés vous ajournent dès à présent au tribunal de Dieu, pour y rendre compte de leurs larmes et du sang de Jésus-Christ , par votre faute inutilement versé !