LA CLOCHE, L ENCENSOIR ET LA ROSE
Mon Dieu, la cloche pieuse qui nous appelle aux pompes de votre Église; cette cloche solennelle, qui nous avertit qu'un de nos frères expire et qu'il faut vous implorer pour lui ; cette cloche joyeuse, qui célèbre vos fêtes et dont le chant remplit le vaste espace des airs ; cette cloche amie et vigilante, qui le soir, au milieu de tous les troubles de la vie, nous arrache à l'oubli du ciel, et nous recommande doucement d'invoquer le bien -aimé nom que jamais les pauvres pécheurs n'invoquèrent en vain : cette cloche n'est pourtant qu'un bronze insensible suspendu entre quatre murs , et qu'une main grossière met en mouvement.
Seigneur, ces encensoirs d'argent et d'or qui fument au pied de vos tabernacles , qui s'élèvent et se balancent devant votre présence réelle, remplissant les temples d'une odeur de piété, et d'une blonde fumée qui s'étend comme le parfum visible de nos prières ; ces encensoirs ne sont encore qu'un métal stérile , et des bras charnels les agitent à nos yeux.
Créateur tout-puissant, qu'est-ce que la fleur aux couleurs si vives, qui embaume nos terrestres chemins? Tandis qu'elle envoie vers vous, sur les ailes de l'air, tant de suaves émanations , elle reste fixée à la terre comme nous. Sa tige, sans beauté , sans éclat, sans odeur, n'offre
souvent que de rudes épines , dont elle déchire le pied du pèlerin.
Ainsi de mon âme , cette ignorante et cette captive : comme la tige des roses , elle est attachée à la terre , elle est couverte dépoussière; comme la cloche et l'encensoir, elle obéit à de viles impulsions.
Mais par votre grâce, ô Père saint, cette âme qu'ébranlent des passions grossières jette aussi vers vous , dans ses vibrations, des accents pieux; dans cet encensoir froid et stérile, vous avez mis un feu divin qui consume et purifie, lorsqu'on l'agite, je ne sais quoi de lui-même qui prend alors des ailes, qui vous cherche et que vous ne refusez pas; cette fleur enfin, cette fleur épineuse , fleur de la terre qui ne peut quitter la terre , s'épanouit au soleil de vos miséricordes, et dégage vers vous, comme des messages d'amour, de pures et célestes émanations.
Soyez béni, mon Dieu, d'avoir donné au bronze une voix si douce, à l'encens des ailes si puissantes, à la fleur des parfums si légers , à la pauvre âme humaine une foi si vive et des prières dont ses captivités n'arrêtent point l'essor !
Parfois cette poudre où je suis retenu , cette boue où mes pieds se plongent , ces mauvais sentiments qui me poussent et m'emportent, tout cela m'épouvante, et j'ai peur de vous voir repousser avec dédain le faible hommage que je vous rends. Mais vous êtes bon, je me rassure : vous prenez ce qui s'élève. Et le son qui monte vers vous, et l'encens que je vous ofPre, et le peu de parfums qui s'épanchent de mon âme, c'est l'indigente rançon du captif, à l'insuffisance de laquelle votre grande miséricorde saura bien suppléer.