‹ Rome et LoretteChapitre 39 sur 50 · BOLOGNE · texte numérisé non relu

BOLOGNE

Bologne, çà et là très animée, a aussi de grands quartiers déserts , et , grâce à ses longues arcades , on y voit la solitude, encore qu'il y ait des passants. Lorsqu'on s'y trouve la nuit, par un clair de lune, il semble qu'on se promène sans fin dans les bas côtés d'une église gothique dont la voûte est le ciel ; le silence aide à l'illusion, et les lanternes allumées devant les madones brillent comme les lampes d'une chapelle. La grande et bizarre place de l'église Saint -Pétrone, pleine de mouvement et de boutiques , avec ses fenêtres bariolées de damas aux vives couleurs, sa belle fontaine chef-d'œuvre de Jean de Bologne, ses fachini qui jouent en criant, ses arcades qui s'interrompent, son vieux palais qui se noircit, sa belle cathédrale aux imposants souvenirs, présente un coup d'œil plein de charmes et tout à fait italien. Nous sommes arrivés à Bologne un jour qu'on avait amené de son sanctuaire à la ville la célèbre et tant vénérée madone de saint Luc. C'était une foule, un empressement , des signes de croix et des manifestations de joie intérieure à toucher les plus indifférents. Yoilà sous quel aspect s'offrit à nous la ville la plus libérale (et l'on sait ce que l'on entend à Paris par ce mot) de toute l'Italie.

Mais quelle que soit la beauté de Bologne la Grasse,

et de la grande place et des arcades, nous passions notre vie au musée. Il y a là des chefs-d'œuvre qui épuiseraient l'admiration. Au preluier rang, la sainte Cécile de Raphaël, Tun des tableaux les plus complètement beaux qui soient au monde. Rien n'est magnifique et grandiose comme le Saint Paul rêveur, appuyé sur son épée nue, qui occupe la droite du tableau. C'est tout le grand apôtre, tel qu'il paraît dans les Actes et dans ses Épîtres : la force assurée d'elle-même, la paix et la sérénité dans les plus hautes entreprises, et l'instrument du martyre devenu entre ses mains comme un bâton pour l'aider à marcher vers la vie éternelle. Saint Jean n'est pas compris avec moins de bonheur ; ses yeux , attachés sur sainte Cécile, expriment le respect et l'attachement d'un cœur chrétien. La sainte est réellement sainte ; on ne se lasse pas de l'expression parfaite avec laquelle elle entend le concert des anges , et brise , en les laissant tomber, les instruments de la musique terrestre. L'autre sainte placée près d'elle a quelque chose de la Fornarine des Uffizii. C'est sans doute , et malheureusement, le portrait en pied de cette personne , inconvenance que Raphaël s'est rarement permise ; encore , pour poétiser un peu cette robuste fille, a-t-il eu soin de lui donner une belle couronne de cheveux blonds. A côté de Raphaël, place qui lui est due, on voit le Martyre de sainte Agnès, du Dominiquin : ce tableau est presque à la hauteur du Saint Jérôme , pour la sûreté du dessin et la vigueur du coloris. La sainte, qu'on égorge, a sur le visage la pâleur de la mort , toute la faiblesse , toute la crainte de l'humanité, mais dans les regards toute la foi des bienheureux ; ses mains expriment une affreuse douleur ; mais ses yeux voient Dieu , invisible pour tous

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les autres, qui du uiiTnMi du cIkimii- d(s an^(^s lui tend la couroiuie des martyrs, le bourreau est épouvantablemeut sauvage; le proconsul bourgeonné, qui regarde avec une curiosité indifférente la sainte, le bourreau et le bûcher, est encore plus hideux. 11 y a dans cette figure autre chose qu une peinture magnifique ; il y a de r histoire et de la philosophie. 11 est certainement impossible de mettre d'une manière plus frappante et plus vive la corruption païenne en présence de la chasteté, du courage et de la foi des chrétiens. Quels hommes étaient ces peintres qui savaient faire simplement de si belles et si intelligentes choses, et combien, avec toutes nos poétiques, nous sommes présentement loin d'eux !

On ne trouve pas cependant à placer, auprès des tableaux du Dominiquin, sa figure telle qu'il l'a laissée, rêveuse, souffrante, réfléchie... La peinture du Dominiquin est pleine de décision, d'énergie, d'éclat. Il était dans son œuvre l'homme de ses rêves sans doute, et non celui de la réalité ; ou plutôt il était tout bonnement un homme d'un grand savoir, d'un grand génie et d'une modestie parfaite. Ses tableaux ne sont point dans sa physionomie peut-être ; mais ils sont dans le livre qu'il s'est mis à la main, lui qui avait si bien le droit d'y placer des pinceaux.

Et ce Saint Bruno, de Guerchin? Quelle ardeur de prière ! quelle foi ! comme cette admirable page semble bien écrite entre deux communions ! et quelle science d'exécution s'unit à tant de vigueur de pensée ! On peut s'éloigner, traverser les mers et laisser passer les années : cette grande figure blanche, à genoux, éclairée avec une si éclatante profusion ; ces pieds , ces mains ,

cette tête, qui vivent, qui prient; cette robe qui semble se soulever aux soupirs de l'oraison..., tout cela reste dans le regard à jamais.

Et le vieux maître Francia, qu'il est pieux encore et charmant ! quelle douce paix dans ces figures de bienheureux qui entourent le trône où ils se plaisent à asseoir la Yierge Marie ! et que je l'aime se mettant lui-même dans son tableau, au-dessous des saints personnages, avec quelque naïve légende qui exprime sa dévotion !

Mais voici l'ouvrage le plus pieux certainement , et le plus séduisant peut-être, de toute la galerie : il est dû au Pérugin. C'est, comme presque toujours, une Yierge dans sa gloire , l'enfant Jésus au bras ; une auréole de têtes d'anges avec des ailes de couleur ; et au bas, deux saints et deux saintes, les plus chers au peintre ou au propriétaire du tableau. Les saints sont ici Jean l'évangéliste et saint Michel archange ; les saintes, sainte Catherine et sainte Apollonia. Sainte Catherine regarde la Yierge avec une céleste expression d'amour; l'autre sainte baisse et penche la tête : elle sourit intérieurement de bonheur et d'ivresse chrétienne, elle berce dans son esprit la céleste vision qui remplit encore son regard ; je ne sais laquelle est la plus belle et la plus sainte des deux. Saint Jean lève les yeux sur la sainte Yierge, l'archange regarde le spectateur et semble l'engager à prier. Cette tête d'archange se retrouve souvent dans les tableaux du Pérugin, et semble une réminiscence inspirée du visage de Raphaël adolescent.

On peut , à Bologne , — entre le Dominiquin , le Guerchin, le Guide d'une part, Francia et le Pérugin de l'autre , et Raphaël au milieu de tous , — juger sur pièce la difficile question du système qui convient le

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mieux à Tari catlioliquc. Mais poiiniiioi juK^'i', (' <'St-?idire, en ce cas, iTlrancher? De tous cAtés, il y a bien assez (le chefs-d'œuvre, ce me semble, pour laisser le diil'érend in statu guo. Les vieux peintres représentent des saints qui sont déjà dans le ciel; les autres les laissent sur la terre et dans le combat. La Sainte Agnès ne ressemble point à la Sainte Apollonia ; elles sont belles toutes les deux , et la Sainte Cécile , leur sublime sœur, sans ressembler précisément à l'une ni à l'autre, est pourtant leur sœur, et elle est bien sainte aussi. Acceptons franchement tout ce qui est beau, tout ce qui prie , tout ce qui est pieux ; et cependant permettez que mon dernier regard soit pour le Pérugin.

De grandes rues pleines d'herbe , de soleil et de solitude ; un vieux château tout étrange ; des souvenirs politiques, littéraires et dramatiques, à défrayer une existence d'érudit; d'autres souvenirs plus doux et plus utiles, des souvenirs pieux, qui remplissent une belle et magnifique église , et qui fourniraient des modèles à la charité d'un saint; une bibliothèque abondante en manuscrits lisibles, chose qui n'est pas d'un médiocre prix; un bruit continuel de musique et de chansons : voilà Ferrare ; et en voilà aussi, je pense, bien assez pour en rendre le séjour charmant. Et encore, je ne parle pas de ces couvents oii l'on trouve toujours de dignes et savants prêtres, habiles ordinairement dans les sciences divines et humaines, aussi capables d'élever ei d'éclairer l'esprit que de consoler le cœur : je ne les compte point , car c'est là le lot ordinaire des villes d'Italie, la richesse qui leur est commune , et qui explique parfaitement pourquoi toute une existence à passer dans l'une de ces bourgades effrayerait moins qu'un séjour de quelques mois dans n'importe quelle ville de France, où l'on a toujours tant d'affaires, et, pour seule distraction à ces affaires, les journaux et les romans de Paris.

Lorsqu'on se promène dans les rues de Ferrare, on a

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bientôt [raiichi le petit ei'irle où se nîimie la j)0[)ulatiori (population (le vingt-quatre mille àiues cependant ; mais la ville était faite pour en contenir cent mille), et l'on se trouve alors dans de vastes quartiers tellement délaissés, que nous y rencontrâmes en tout, dans Tespace de plus d'une heure, deux personnes et un chien. Les pas du curieux retentissaient sur le pavé avec ce grand bruit qui nous étonne malgré nous, quand par hasard nous nous trouvons seuls à une heure très avancée de la nuit dans ces rues de Paris où mille bruits assoupissent tous les bruits. Çà et là la cime d'un arbre en fleur vous donne un coup d'encensoir par-dessus les murs d'un long jardin; plus loin un petit carillon de guitare qui accompagnait en sautillant votre rêverie s'arrête tout à coup, une jalousie se soulève, deux yeux noirs et curieux vous regardent passer. En voyant tout cela on se prend à songer à ces comédies de Molière dont la scène, indiquée sur une place et dans une rue, choque nos habitudes, qui n'admettent point de pareilles vraisemblances. Mais àFerrare, comme à Palerme ou à Messine, dans la rue on est encore seul et chez soi. Ergaste y peut causer avec Cydalise, Scapin y peut voler Géronte; le tout sans craindre les survenants.

Nous avons demandé à visiter la prison du Tasse : nous l'avons vue... avec les yeux de la foi. C'est un fort vilain trou, si sombre et si noir, qu'il nous a été impossible de nous y attendrir. Il n'est guère croyable qu'on ait enfermé un honnête homme, pour lequel on ne manquait pas d'ailleurs d'attachement ni de pitié, dans ce cachot sans lumière et sans air. On dit que la vraie prison de Torquato, celle-ci ou une autre, avait une fenêtre donnant sur le palais, aujourd'hui détruit, du

prince de Ferrare, et de laquelle il voyait même la fenêtre d'Éléonore : ce fut le souvenir qui nous toucha. Sans doute, plus d'une fois il aperçut cette dame, brillante , entourée d'hommages ; puis la belle vision s'est évanouie. N'est-ce pas la vie de Fhomme et du poète ? Tous au fond du cœur nous nourrissons un amour immense pour quelque vision chère; elle apparaît dans la nuit de nos misères : nous tendons les mains , nous voulons nous élancer vers elle ; mais nous nous heurtons contre les froids barreaux qui nous environnent, et tout disparaît. Heureux qui, à force de voir disparaître ainsi les chimères , ne les regarde plus , et rassemblant toutes ses pensées, tous ses désirs, n'en fait qu'un seul jet puissant, qui prend son essor vers le ciel, sans qu'il y ait des murs assez épais ni de tyrannie assez dominante pour jamais pouvoir l'arrêter! Dans sa prison, le Tasse eut parfois ce bonheur. Il y composa des poésies pieuses, qui lui font un aussi beau titre que la Gerusalemme à l'admiration des écrivains et des penseurs. Il y travailla beaucoup aussi ce dernier poème, dont on montre à la bibliothèque un manuscrit surchargé de variantes et de ratures. Bien des vers, bien des stances, sont changés, efPacés, puis rétablis, etpuisefPacésde nouveau. On est touché du respect de ce grand homme pour luimême et pour son œuvre, et de cet admirable soin à faire de son mieux. Parfois on voit des vers, des stances, entre lesquels il n'a pas osé choisir. Les deux leçons demeurent en présence, attendant sans doute le conseil d'un ami sûr pour savoir laquelle doit disparaître et laquelle doit vivre sur cet airain que font les âges aux belles œuvres de la pensée. Mais ce qui touche encore plus, ce sont deux mots placés à la fin du manuscrit. Ces deux

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mots, lo porto, apivs sept années de eaptivité, (rahandon et de douleurs, ne les a point effacés comme tant d'autres; les voici :

Laus Dco!

Kt ils sont là bien élo(pionts.

Une de nos tristesses à Ferrare , ce fut de voir T éclat qu'y jette l'heureux et méchant rival du Tasse, cet impur Louis Arioste. Après avoir consommé son égoïste vie dans toutes les splendeurs de la faveur, — riche pour un poète, choyé, caressé, privilégié, aussi bien avec les puissants par F effet de ses vices et de ses flatteries que le pauvre Tasse, par un effet contraire , était mal avec ces gens-là, — Louis possède encore une statue dans Ferrare, où l'auteur de la Gcnisalcnmie n'a qu'un nom sur la porte d'un cachot. Bien que la postérité ait plus équitablement fait les parts, cette statue de l' Arioste, à Ferrare, semble toujours envers le Tasse une injustice et une oppression. Quoi de plus naturel, cependant? Le poète railleur, le bel esprit qui se moquait de ce qu'il faut toujours respecter, et qui faisait passer, sous le couvert de ses flagorneries pour les puissants , tant de poisons funestes à l'autorité, ne doit-il pas être le héros de la foule, et obtenir de préférence à tout autre cet hommage d'une statue ?

Encore un souvenir. Un jour, sur la place de Ferrare, un homme qui venait de prier longtemps à l'église fut entouré par les pauvres. Son équipage n'annonçait point quelqu'un en état de faire de grandes libéralités ; cependant il s'empressa de donner tout ce qu'il avait, et si bien tout, qu'un moment après, comme la nuit commençait à venir, il ne se trouva plus rien pour son gîte et pour soïi souper. Alors il mendia lui-même; ce que voyant, les

pauvres, tout émus, s'assemblèrent autour de lui et se mirent à crier : Le saint ! le saint ! L'étranger n'était pourtant encore que le gentilhomme espagnol Inigo de Loyola.

Je me suis figuré qu'un jour, dans un bois désert, sur la route de Rome, deux hommes s'étaient rencontrés : l'un , un paysan , faible , pâle , aux yeux hagards , au front abattu , aux vêtements en lambeaux , la besace pendue au cou , s' appuyant sur un bâton grossier ; l'autre, un frère, porteur aussi du bâton et de la besace, déguenillé aussi, faible et malade aussi, les pieds à peine enveloppés de sandales usées , et pardessus tout cela boiteux, mais le visage serein, et les yeux animés d'une espérance surhumaine. Le premier semble vouloir éviter l'abord de tous les hommes, il se méfie, il a peur; l'autre ne se refuserait pas à faire route avec un compagnon qui paraîtrait avoir besoin de secours. Ils se joignent au pied d'un arbre ou à la porte d'une méchante hôtellerie , ayant l'un et l'autre à la main leur chapelet. Le paysan veut s'éloigner; mais le frère a de bonnes paroles qui le rassurent ; enfin ils mettent en commun les pauvres provisions de leurs besaces, ils causent et ils s'étonnent mutuellement de la bonne façon de leur langage et de l'élévation de leur esprit. Le paysan parle des cours en homme qui les aurait longtemps fréquentées, des sciences en homme à qui elles sont famihères ; le frère l'écoute modestement , et lui répond sans embarras sur tous ces hauts sujets. Le paysan se plaint des vanités du savoir, de l'ingratitude des hommes; le frère l'exhorte à l'espérance; il lui parle des choses qui sont toujours plus belles, de l'ami qui ne trahit point, de la gloire qui ne se ternit pas.

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Le pauvre œniptigrioFi , dont Tc^sprit accablé se relève à cette voix forte et tendre , se répand alors en actions de grAces et en transports d'amour pour Dieu, deux parfums que la religion sait tirer d'un cœur brise; mais à ces cantiques la voix du bon frère môle encore des accents pleins de courage , dont l'éloquence vigoureuse domine tous les siens. Enfin les deux pèlerins, charmés l'un de l'autre, se demandent leurs noms, et ces noms sont les deux plus illustres peut-être d'un siècle fertile en noms glorieux. Le paysan , c'est le Tasse, qui se rend à Rome pour y mourir ; le frère , c'est Ignace de Loyola , qui se rend à Home pour y établir sa compagnie de Jésus.

Par malheur cette rencontre, d'ailleurs si vraisemblable, n'a pu avoir lieu; la chronologie s'y oppose formellement.

En sortant de Ferrare, on gagne les rives du Pô, et l'on commence à voir cet étrange ciel du pays lombard, qui n'offre plus le même bleu que les autres cieux. C'est quelque chose de plus pâle , de plus doux à l'œil ; une teinte toute particulière , et qui semble , comme les femmes blondes des tableaux de Paul Véronèse , être un apanage propre du territoire vénitien.

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MONSELICE

De Rovigo à Monselice, la route, plantée de beaux arbres, semble traverser F Kden des richesses agricoles. Nous n'apercevions que charrues parcourant d'immenses terres , et parmi ces vastes champs les laboureurs menaient leur attelage, les filles de la campagne se livraient à leurs travaux, dans un costume qui nous rappelait, de loin sans doute, mais enfin qui nous rappelait les personnages de Florian. Tournure vive et printanière, air de bonne humeur, quelque chanson sur les lèvres, et toujours une rose à la coiffure ou dans les cheveux. C'est cette rose surtout qui nous plaisait , et qui , par un enchaînement d'idées facile à comprendre , faisait voyager avec nous Estelle et Némorin. Je ne prétends nullement qu'on ne puisse avoir meilleure compagnie, plus sensée, et plus digne de deux sages qui pouvaient largement composer un demi-siècle du total de leurs années réunies; mais on n'a pas toujours autant de bon sens que de barbe au menton. Les créations de Florian sont vraiment d'ailleurs de ces importunes qu'il n'est guère nécessaire d'écarter ; elles viennent sur la route avec l'odeur d'un buisson , avec le chant d'une bergère , et le faible vent qui les apporta les laisse tomber au premier détour du chemin. Ya ! dors en paix, bonhomme Florian ; je te fais volontiers cadeau des heures perdues à te lire, et je ne veux point charger ta conscience des

larinrs (\\u' lu m'as dérolKU's. (ju'iiii rlair ruisseau coulo auprès de la tombe; que los àmos mr'lancoliqucs, s'il (Ml est encore , y entivtieuneul un i^azou taillé en cœur; qu'elles y placent deux myrtes dans des caisses de bois peint en vert, et que, sur les branches de ces myrtes, des fauvettes empaillées aient Tair de chanter un tendre duo !

MonseUce est une assez chétive bourgade, où se voit une maison de campagne bâtie autrefois par je ne sais quelle famille sénatoriale, dont Venise, ainsi que moimême, ignore sans doute aujourd'hui le nom : édifice comme ils ne sont pas rares en ce pays , et comme déjà nous les rencontrons en grand nombre, f>ù beaucoup de dénuement donne la main à beaucoup de splendeur. La porte, magnifique, est fermée par un misérable loquet; on entre , on se trouve au milieu de mille choses qui dénotent à la fois une richesse prodigue et une pauvreté qui n'a plus rien à craindre des larrons. Un demi-swantziker, que nous mettons dans la main d'une femme à mine alfamée , nous rend pour tout le jour, si cela nous plaît, possesseurs de cette maison de plaisance d'un prince des Mille et une Nuits. Les murs sont chargés de statues grotesques : bouffons que le temps a rendus plaintifs , et dont il s'est cruellement amusé , enlevant à l'un sa jambe difforme, à l'autre son doigt narquois; de celui-ci crevant l'œil , et de celui-là partageant la bosse en deux moitiés, dont Tune gît tristement sur la muraille, et l'autre reste à son poste comme un bon mot qu'un faux plaisant ne peut achever; les dalles se disjoignent, pour faire place au brin d'herbe, vainqueur de la pierre et du ciment ; les marches des vastes escaliers sont branlantes, moussues, pleines de secrets

asiles où le lézard se réfugie , ornées çà et là de fleurs sauvages où l'abeille vient butiner. Destruction, abandon , misère, c'est le sceau de tout ce qui est de Fhomme ; mais partout, à côté de ce cachet douloureux, la riche nature, développant en paix les dons du Ciel, met cent et cent signes brillants de sa jeunesse inépuisable et de sa fécondité. Au-dessus de ces statues mutilées, à l'ombre de ces murs croulants , sur l'emplacement de ces chemins devenus déserts, dans les fentes de ces pierres rompues par le coup de vent et par la goutte d'eau, partout la nature , bonne , belle et compatissante , comme si elle avait pitié des détresses de l'œuvre humaine, comme si elle voulait consoler les regards affligés du passant, accourt , se montre , sourit. Elle est active , elle est empressée et charmante, et plus libérale encore d'agréables profusions que ne le furent les créatures de ces lieux dévastés. A la statue brisée elle fait un dais de verdure; elle met un tapis de velours sous ses membres abattus. Au mur crevassé elle donne un manteau de lierre , un panache de verveine ou de giroflée sauvage , et des guirlandes de chèvrefeuille, qui courent et qui folâtrent plus gaiement que ne le fit jamais propos de bouffon et chanson de troubadour. Dans l'escalier de marbre, elle bouche un trou avec une touffe de thym. Elle place les ronces en sentinelle, près du débris de sculpture que pourrait outrager le pied du passant. Pour peupler ces solitudes en même temps qu'elle les pare , elle y appelle les oiseaux , les insectes , les papillons : hôtes chantants, bourdonnants, agiles, joyeux maîtres des palais aériens qu'elle leur construit. Ils viennent, en plumage d'azur, d'écarlate ou d'ébène, en corselet d'acier, d'argent ou d'or, en parure de rubis,

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d'oscarlxuiclos et do saphir; ils gazonill(Mit, ils hriiissent, ils voltigent , ils hiitiiient ; ils habitent sin* la l'euille et dans la llenr. Vraiment , vraiment , sénateurs et belles dames de Venise, vous ne pouviez, dans cette ma^nitique maison, voir plus douce compagnie, ni vous trouver mieux logés, ni (sauf la joie de se connaître mie àme immortelle) vous sentir plus heureux.

Vous voyez, lecteur, où nous sommes; car ce sont là choses qui se disent quand deux amis se promènent dans un chemin embaumé des senteurs de la campagne : lorsqu'en poussant du pied les cailloux et cassant d'une main distraite les jeunes pousses des arbustes sauvages , on cause , les yeux errants autour de soi ; ici la pensée , là le regard ; l'âme partout où va le regard et partout où il ne va pas. Nous grimpions, en tournant par une rampe aisée, au sommet aigu d'un monticule qui couronne fièrement l'habitation dont je viens de parler et » ses jardins. Arrivés au faîte, nous y trouvâmes, au centre d'un massif d'arbres , une tour guerrière du moyen âge, démantelée, non abattue; sombre, rude, mais solide , et qui probablement doit survivre longtemps au colifichet pompeux et colossal qu'elle regarde à ses pieds , comme la mémoire des gens forts et braves survit à toute trace de passage des riches et des voluptueux. Ceci soit dit pour l'hommage de la vieille tour, qui mérite bien cet honneur sans doute , mais à laquelle , pour être vrai, nous ne fîmes pas grande attention. Ah ! nous avions à contempler quelque chose de plus rare : dix lieues de plaine dans la brume de midi, dix Ueues d'une plaine aussi unie que la mer, et du sein de laquelle surgissaient, comme les mâts de cent vaisseaux gigantesques , une multitude de tours et de clochers ! Dans

ce vaste bassin, le soleil s'étendait, régnait, dominait à son aise ; tout semblait se taire et se dérober sous ses rayons ; on ne voyait que sa lumière , je dirai presque on n'entendait que lui. Des flots d'or se jouaient dans des vapeurs confuses, et je ne sais quel mirage nous faisait voir mille objets que nous savions bien cependant ne pas voir. Nous passâmes un assez long temps sans rien dire , couchés sur l'herbe , au pied de la vieille tour, et nous laissant éclairer en pleine lumière , comme tout ce que nous apercevions. Il ne semblait pas qu'on pût faire autre chose, ni qu'on fût fait pour autre chose dans un pareil moment. Enfin nous voulûmes connaître le nom de ce lieu splendide ; car jusqu'ici, fidèles à notre coutume , nous n'y avions pas songé : notre seul instinct nous l'avait découvert. Ouvrant donc le Guide et mettant le doigt sur Monselice , voici ce que Gustave lut à haute voix :

« Admirable vue de l'Adriatique et des plaines de la Lombardie. Les vipères y sont très nombreuses ; c'est là qu'on en recueille pour les employer à la thériaque de Venise. »

Là-dessus nous bondîmes sur l'herbe, où nous étions nonchalamment étendus; et nous nous trouvâmes debout, par un effort de gymnastique instinctive dont nul prodige en ce genre ne donnera l'idée. Couchés à midi, au grand soleil de mai , dans un nid de vipères ! Nous nous regardâmes dans une muette stupeur, et j'aurai la bravoure de le dire , nous nous trouvâmes si pâles , que nous nous mîmes à rire tous deux. Mais en riant, nous laissâmes de côté la ruine , le beau coup d'oeil , et nous descendîmes la montagne, regardant bien où nous mettions le pied.

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