VUE DE VENISE
Le jour décline , Tair est doux ; la mer, calme , d'azur au levant , enflammée au couchant. Bruit, murmures, chansons au loin. C'est le moment où, tous les soirs , un vent assez vif se lève, et jette sur le môle la fraîcheur des eaux. Tout Venise vient se promener sur les quais et sur la Piazzetta. Les filles du peuple s'en vont deux à deux , causant , laissant flotter leurs cheveux et leurs voiles ; Polichinelle commence ses représentations; les improvisateurs, leurs histoires. Les bourgeois prennent des glaces, les matelots accourent à terre; les soldats, par groupes de trois ou quatre , comme dans tous les pays du monde, vont aussi faire un quart de flânerie; et les cloches sonnent , car, à Venise , les cloches sonnent toujours ; toujours leur chanson se mêle au doux bruit de la mer. Les pauvres gens font en passant une petite prière devant la madone du môle ; une femme y porte son enfant, une jeune fille y laisse un bouquet de fleurs nouvelles. Çà et là, un Asiatique, gravement assis à la porte de quelque café, fume sa pipe à long tuyau.
Nous , nous sommes des étrangers , le faste nous est imposé , nous aimons la gondole et la mer ; nous allons au Lido. En même temps que la nôtre, deux gondoles quittent le rivage; l'une, montée par six vigoureux pêcheurs de Chioggia , bondit sur l'eau dormante , que les
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rames font jaillir en milliers de perles argentées, et disparaît bientôt ; l'autre s'en va tranquillement , sans bruit , sans effort : elle porte des hommes du peuple qui chantent en chœur les plus jolies barcarolles de Venise ; leur chef, gros Arion joufflu, les dirige, marquant la mesure avec sa pipe. Ils nous suivent, et nous avançons doucement , étendus en vrais patriciens sur le tapis de la gondole , nous laissant bercer par la mer, par les chansons, par nos souvenirs. Nos yeux se promènent à la fois sur le palais du Sénat , sur les colonnes de la Piazzetta; nous voyons le grand canal tourner et se perdre entre ses deux files de palais dentelés ; nous voyons les coupoles de Saint -Marc, les dômes de la Salute , de Saint- Georges et du Rédempteur; d'autres clochers encore dominent à l'horizon les îles lointaines qui se confondent avec les nuages; et au milieu de la mer arrive jusqu'à nous , du jardin public , le parfum des acacias en fleur. Oh ! malheureux , stupide et méchant, qui contemple un pareil spectacle sans songer à remercier Dieu et sans regretter de n'avoir pas là tous ses amis !
P.aSfi
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