‹ Rome et LoretteChapitre 5 sur 50 · LES QUARANTE HEURES · texte numérisé non relu

LES QUARANTE HEURES

Nous avions des amis à Rome : Adolphe et sa femme, deux époux de la veille , deux cœurs que nous aimions ; car depuis longtemps nous connaissions Adolphe, et c'était assez pour nous assurer que nous aimerions Elisabeth aussi. (( Yois-tu , me disait Gustave , Adolphe a demandé sa femme à la sainte Vierge , et c'est la sainte Vierge qui la lui a donnée : je ne doute pas qu'Elisabeth ne soit douce et simple ; et sans la connaître encore , parce que je sais qu'elle est chrétienne, je compterais d'avance tout ce qu'elle a d'aimables vertus. » Moi, je ne me serais pas avisé de cette raison, pourtant je la trouvais bonne.

Nous entrons dans une grande maison, et nous voilà, parmi les dédales d'un escalier noir, à chercher nos amis. Des éclats de rire nous guidèrent; nous reconnûmes cette joie. Adolphe nous reçut avec un plaisir extrême : il ne nous attendait pas. Aussitôt après son mariage , il était parti, peut-être pour s'acquitter de quelque vœu à l'une de ces madones d'Italie qu'il avait souvent visitées et plus souvent priées ; et nous ne savions pas que nous allions le suivre de si près. Dieu seul connaît l'avenir, seul il sait ce qui se fera demain. Certes , je ne pensais guère, lorsqu'un mois auparavant j'avais vu

pour la première fois cette jeune dame, que j'allais la revoir à Rome, et qu'elle serait marraine, en quelque sorte, au nouveau baptême qui s'apprêtait pour moi. Plongé alors dans toutes sortes de dégoûts et de tristesses, je ne savais croire à rien de consolant et de doux: je comprenais à peine qu'il y eût des amitiés saintes et des vertus qui ne fussent point farouches; j'imaginais que la piété n'était qu'une sorte de passagère folie, ouqu une habitude imposée de jeunesse , incapable de tenir devant la raison et devant la liberté. Dans ces pensées, la vie, comme je l'ai dit, m'était pénible, le devoir incertain; je sentais tous les jours mon cœur se dessécher, mon intelligence s'appesantir, mes meilleurs moments étaient ceux où je me répandais en plaintes hautaines , je ne pensais à Dieu que pour l'accuser. Et cependant j'étais là , près de ceux qui un mois plus tard me montreraient sans emphase, naturellement, toutes les vertus que je méconnaissais , produiraient dans mon esprit et dans mon cœur par ce doux spectacle des émotions ignorées , et feraient enfin à mes côtés la veille des armes, durant ce moment si terrible et si beau , si désirable et si redouté, oùTennemi des âmes livre ses derniers combats à l'heureux déserteur du monde prêt à passer dans le camp de la croix.

Adolphe, vieil habitué de Rome, où les aspirations de son âme l'ont entraîné plusieurs fois , voulut tout de suite nous faire voir quelque chose de cette cité reine et mère , qu'on se plaît toujours à nommer la ville éternelle, et que nous nommons encore la ville bien-aimée, la chère Rome, Aima Roma. Nous partîmes. ÉUsabeth, par bravoure , et par peur de rester seule à la maison , vint avec nous. Les rues étaient désertes, Rome s'endort

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dv bonne heui'i' ; mais les lampes v(;illaieiit devant les madones, et l'air est toujours plein de souvenirs qui iif s'endorment pas. Adolphe et Gustave parlaient des papes, des saints, des martyrs ; j'essayais timidement de mèWv à leur causerie Iloratius Coclès et Scipion l'Africain. Pour me contenter, Adolphe nous conduisit au Capitole. (( Cet escalier, me dit-il comme nous y montions , est une construction de Michel-Ange, et voici la statue de Marc-Aurole. » 11 ajouta pour Gustave : « Ici près est l'église de YAî'a Cœli. On y célèbre aujourd'hui les Quarante Heures ^ : entrons et rendons grâces à Dieu qui nous rassemble si heureusement. »

Nous trouvâmes une église resplendissante : mille cierges allumés sur l'autel , et la nef remplie d'une foule agenouillée pieusement : gens du peuples, femmes, enfants , bourgeois , prélats , confondus sur les dalles , tous humbles, tous recueilUs. Le seul bruit qui s'élevât au-dessus du murmure des prières était le cliquetis presque imperceptible des chapelets. Mes compagnons s'adressèrent à Dieu. Je ne voulus pas rester seul debout dans cette église ; mais je laissai aller de tous côtés mes regards , guère moins étonné que jadis les Gaulois mes ancêtres à l'aspect des choses étranges que Rome leur montrait, et guère moins sauvage qu'eux. Tout le monde priait. Et moi, pensai-je à la fm, n'ai-je pas dans le cœur une prière ? n'ai-je rien à demander à Dieu? Car ces chrétiens me prouvaient l'existence de Dieu mieux qu'aucun raisonnement n'avait pu le faire encore. Je

1 A Rome, le saint Sacrement est toujours exposé; il passe d'une église à l'autre, et dans chaque église cette exposition dure quarante heures. La piété des fidèles le suit partout. Quelque éloigné que soit le quartier, quelque pauvre que soit l'église, à t@ute heure du jour et de la nuit il y a quelqu'un en prière devant le saint Sacrement.

concevais bien, dans la seule idée de Dieu, une puissance assez grande pour être partout, pour entendre toutes les prières et lire au fond de toutes les âmes. Je cherchai : ma pensée retourna jusqu'à cette France où j'avais laissé mes sœurs , et je priai Dieu d'étendre sa protection sur ces deux eufants. Je ne pouvais, je n'osais, je ne savais demander rien de plus. Ce fut ma première prière. Combien de fois , depuis lors , mon cœur s'est plongé dans un abîme de gratitude, en voyant avec quelle profusion de miséricorde Dieu m'avait exaucé !

De VAi^a Cœli nous allâmes au Forum, et du Forum à l'arc de Titus , sous lequel on assure que maintenant encore les Juifs évitent de passer. « J'admire, dit Gustave, que Titus ait pris soin de nous laisser à Rome ce monument triomphal de l'accomplissement des prophéties. » La lune , en donnant à toutes ces ruines un plus solennel caractère , nous laissait voir sous nos pieds le vieux pavé des vieux Romains, et quiconque a souhaité une fois en sa vie de voir Rome comprendra la magie des paroles que le vent de la nuit, en passant sur toutes ces grandes choses, semblait faire entendre à nos âmes émues.

Telle fut notre première journée : journée pleine , grande et chère journée ! Dans les rideaux de mon lit s'enfermèrent avec moi et la mer, et le printemps , et les ruines , et les souvenirs chrétiens évoqués par mes amis , et les souvenirs romains dont j'avais la tête chargée ; ce sombre Capitole , cet autel resplendissant , cette prière où j'avais trouvé une secrète douceur... A/ives impressions qui ne disparurent pas quand vint enfin le sommeil.

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