‹ Rome et LoretteChapitre 41 sur 50 · IH · texte numérisé non relu

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Venise

LORD llYK()^

Ravenne est pleine de sa mémoire ; on montre à Pise le palais qu'il habita; tous les gondoliers de Venise l'ont conduit au Lido : cela ne laisse pas de faire grand plaisir aux voyageurs. Les récents échappés du collège soupirent, les artistes frappent d'un brusque mouvement leurs fronts sublimes , les auteurs prennent des airs enflammés; il en résulte beaucoup de tirades. Gloire à toi , Byron , type radieux des amants de l'idéal , prophète, génie, ange, démon, etc. Voulez -vous que nous en causions aussi quelque peu? Et pour commencer franchement, l'admirez -vous encore? Je fus, pour mon compte, grandement de ses admirateurs autrefois. A présent, le poète me paraît médiocre, et le personnage encore plus. J'en connais seulement, il est vrai, ce que les traducteurs et les biographes m'en ont fait voir; mais c'est là-dessus que je l'estimais.

C'est un pauvre mérite, après tout, que celui du scandale, et ce mérite a été trop largement compté à lord Byron. Il entre pour beaucoup dans sa gloire d'avoir audacieusement injurié son pays , et , par ses récits autant que par ses actes, d'avoir refusé à ce qu'on appelle vei'tu cet hommage de l'hypocrisie qui , du moins , est encore une condamnation tacite du mal que l'on commet. Braver, comme il l'a fait, les convenances, ce n'est pas

seulement outrager la morale : c'est bien pis, c'est la nier ; et j'y vois l'acte d'une perversité si profonde, qu'elle touche au délire et à la folie. Il y a deux manières de rompre en visière à son temps : — Ou l'on s'abstient des infamies qui le souillent ; retranché dans le fort isolé du devoir, de la probité, de l'honneur, on acquiert, par une vie exemplaire, le droit de proclamer à haute voix l'éternelle sainteté des principes qui condamnent toutes les ignominies; on flagelle, on flétrit tous les crimes, ceux que la société avoue, ceux qu'elle essaye de cacher : c'est le rôle de l'honnête homme , et si l'on a encore, avec le grand courage qu'il faut, du génie pour remplir ce rôle, tant mieux : on peut ordinairement espérer de guérir beaucoup d'âmes, et de passionner pour le bien beaucoup de jeunes cœurs. — Ou , donnant à ses passions les plus mauvaises un essor effronté, se hvrant aux débauches, recherchant avec une ardeur forcenée le facile éclat du scandale, pour toute excuse on crie à ceux qui s'indignent qu'ils sont de lâches hypocrites et qu'ils en font autant : c'est le rôle d'une âme abominable, je le répète, ou d'une cervelle de fou.

Ce fut là l'œuvre de lord Byron. Si je le dépouille des mesquines et fortuites illustrations du bruit , de la renommée , de la fortune ; si j'ôte à Byron son vieux château , son manteau gonflé par la tempête , ses chevaux , ses maîtresses, tout ce qui appartient, aussi bien qu'à lui , aux moindres fats qu'on a vus dans tous les temps manger un beau patrimoine et déshonorer un vieux nom, je ne trouve plus (chose malheureusement peu rare!) qu'un triste esclave de ses passions , obéissant à tout ce qu'elles lui commandent d'impur, de honteux même et de digne d'anathème; qui, n'ayant pas le courage de

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('(unhatire (Ml lui les piMichaiits de la iiiitiirc rornuiipiic. , s'iina^iiio se ivIcmt en disant (jii'il ne vnit pas avoir ce courage : ipiil se croit ^raiid eu divinisant Textrème orgueil (pii l'avilit devaut les lois sociales et divines...; ce qu'on appelle, il faut bien enfin le dire, un méchant homme ; et , dans ce cas , fît-ou les plus beaux vers du monde, on est toujours un méchant homme, ou bien il fimt nier la morale, (pi'il est important d'honorer plus que les beaux vers.

Je ne doute pas que ceci ne paraisse à beaucoup de gens fort exagéré. Cependant je prie les personnes de bon sens d'y réfléchir ; les autres , et en particulier les petits poètes et les femmes auteurs , voudront bien croire que j'écris surtout dans l'espoir de ne point présenter au public les idées dont ils s'appliquent à le régaler ordinairement. Il existe dans les mansardes de Paris , dans les villes de province, et jusqu'au fond des sous-préfectures de la Champagne, une désagréable engeance de journalistes, d'avocats, de clercs, de commis , de poétesses, de toutes sortes d'avortons désœuvrés, tristement étouffés sous leur impuissance, qui ont l'impertinence de professer un véritable culte pour les usages privés de lord Byron. Ils appellent cela, dans leur plus beau style, une vie échevelée , et ils en essayent comme ils peuvent, avec les revenus de leur génie , une imitation qui aboutit à de très odieux résultats. Mais cela n'ouvre pas encore les yeux de tout le monde : tant ces mauvaises cordes de l'ame humaine, la révolte, le mépris des devoirs, l'audace des déportements , vibrent aisément sous tous les doigts ! N'avons-nous pas eu dernièrement le spectarcle de cet assassin, poète et bel esprit, pour lequel il se trouva des éloges dans toute la France , et dont les putrides au-

tographes ont été recueillis pour des albums parfumés? Il était grand byronien, ce misérable : c'était Lara, devenu pirate dans les rues de Paris. Les autres vont moins loin, je le sais ; ils ne se conforment à la théorie que jusqu'aux limites du code pénal. Ils respectent ce que le procureur du roi ne permet pas absolument qu'on outrage , et c'est assez pour eux de tout ce qu'ils peuvent souiller à l'abri des coutumes. Est-ce donc une excuse, que tout le monde en fasse autant? Tous ceux qui le font sont infâmes ; plus infâmes ceux qui le font sans honte et sans remords ; encore plus infâmes ceux qui s'en vantent hautement..., cherchant à répandre autour d'eux, par leurs écrits, par leurs exemples, l'abominable effronterie de la corruption. Et c'est là proprement le courage des coquins, qui n'est que la lâcheté de l'homme contre lui-même. Dites là-dessus tout ce que vous voudrez dire, faites-en des odes pompeuses : le vrai, l' éternellement vrai , c'est que l'emporté qui brave les anathèmes du monde , qui affronte le courroux des lois divines , la vengeance des lois humaines, s'il n'est point un fou, n'est qu'un lâche , vaincu par les instincts coupables que l'homme a toujours la force de dominer. Mais je me trompe , il peut n'être ni précisément un fou , ni précisément un lâche : il peut n'être qu'un poète, — incapable de résister, quoi qu'il advienne, à l'envie de produire au grand jour quelques centaines de ses vers, qu'il ne trouve pas mal tournés !

Dira-t-on sincèrement, quand de pareils scandales éclatent dans la société , quand de pareilles œuvres l'épouvantent, qu'il n'y ait que des voix hypocrites dans le grand concert d' anathèmes qui s'élève aussitôt, et que tous les fronts qui s'indignent portent encore un reste du

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masque (|ui s'uMil (Yv\iv arraclu'? .le ne puis raduicUrc: je rmis (juc c'est surtout le parti des honnêtes gens qui donne le signal, et que les plus mauvais, épouvantés eux-mônies, réclament à leur tour, moins parce qu'on les imite que parce qu'ils sont dépassés. Mais n'y eùt-il, dans toute une société, pas un homme dévoué aux saintes lois du bien , du juste , de la probité , de la décence , de riioimeur..., qu'importe! ce n'est qu'une raison pour essayer d'être cet homme-là. Byron n'y a guère songé, je pense. 11 avait de mauvais instincts , vieux comme le monde ; il leur a obéi , il s'en est vanté : tout cela n'est ni beau, ni neuf, ni même très hardi : je demande la permission de ne pas m'incliner devant cet Anglais. Quant à son individu, je suis chrétien; quanta son talent, je ne puis estimer qu'un écrit sain et clair ; j'aime à désaltérer mon intelligence d'un vin généreux, et non pas à l'enivrer d'opium ; je me plais dans la lumineuse simplicité du génie de ma nation , éclairé de deux lumières , celle de la foi et celle du soleil ; et j'ai beau contempler tous les prodiges de la fantaisie germanique ou de la fantaisie anglaise, je n'y vois que du protestantisme, du matérialisme et du brouillard.

Avec tant d'autres , j'ai cherché longtemps, et j'ai cru saisir un sens profond dans ces œuvres fumeuses. Je me suis extasié sur Manfred et sur Faust ; j'y ai vu des allégories , des mythes , des révélations ; et , comme j'étais parvenu même à me servir du patois que l'on a créé tout exprès afin de les célébrer dignement, je pensais en mesurer la portée surhumaine. Je m'explique bien mieux aujourd'hui ces poèmes, je m'en explique l'origine, le succès ; je m'explique aussi le mépris suprême où je les tiens , et où je suis assuré qu'ils tomberont prochaine-

ment. Faut-il le dire? ce sont simplement les rêves et les cauchemars d'une ignorance païenne. Ils se sont trouvés à la hauteur des conceptions philosophiques de ce temps, et les intelligences, redevenues païennes, par une raison semblable, les ont aimés. Ils devaient éclore où ils sont éclos, dans un pays où trois siècles d'hérésie ont étouffé la foi , et avec la foi cette lumière que tout homme a pour se reconnaître dans les ténèbres de son âme, de sa raison, de sa destinée. Manfred et Faust agitent avec emphase des problèmes qu'un enfant de douze ans saurait parfaitement résoudre, son catéchisme à la main. Par malheur, quand Byron et Goethe ont proposé leurs énigmes, peu d'hommes se trouvaient autour d'eux en état de donner ces solutions, cependant si simples. Ils ont paru très merveilleux pour avoir chanté avec une certaine éloquence , au milieu de la nuit générale, les rêves dont tant de poitrines étaient oppressées ; mais ils sont restés dans cette nuit profonde et sous le poids de ces rêves. Ils ont confessé la misère de leur intelligence, et ils en ont tiré vanité. Gloire étrange ! c'est toute leur gloire cependant. Il y a des gens qui les honorent presque comme des révélateurs : beaux révélateurs, en vérité, qui prennent l'homme dans le doute, qui l'y laissent, et qui n'enseignent d'autre pratique que la raillerie des souffrances, des vertus et de la destinée , où ils ne comprennent rien !

Que pouvait enseigner un révélateur comme Byron ? « Quelques voyageurs qui l'ont vu à Athènes racontent encore comment le noble lord vivait dans 1" asile pieux qu'il s'était choisi (le couvent des missionnaires), n'ayant pour commensal qu'un pauvre cénobite. Tantôt il se moquait du compagnon de sa solitude ; tantôt il écoutait les saintes paroles du missionnaire avec la docilité d'un en-

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l'ant . KiiMi ii\';giilait riiicoiistaiice de son hunieiir, la mobilité de son esprit, la rapidité avec laquelle il passait d'un sentiment à un autre. On le voyait tour à tour dévot, superstitieux , incrédule, pleurant au seul nom de l'humanité, dévoré \ydv uni' sombre misanthropie. Les méditations de la mort mêlées à toutes les petitesses de la vanité, les amusements et les jeux de l'enfance, les inspirations du génie , quelquefois les orgies de la débauche, remplissaient ses nuits et ses journées. Tandis qu'on se demandait dans notre Europe quel nouveau poème il allait publier, on citait dans la ville de Platon et de Socrate ses contradictions, ses caprices, ses ridicules; tandis qu'au delà des mers les nations éclairées le plaçaient parmi les grands poètes , dans la rue des Trépieds il était devenu l'objet des railleries populaires, et le jouet des petits garçons, qui le regardaient comme un fou ^ » Voilà de quelle bouche sortaient ces poèmes, ces oracles de dérision qu'attendaient les nations civilisées pleines de mépris pour l'Évangile ; voilà quel était cet écrivain passé maître en moquerie. 0 justice de Dieu !

Et nous autres, enfants délaissés d'une société marâtre; nous qu elle déposait dans nos langes au coin ténébreux des carrefours, sans nous dire le nom de notre père et sans nous indiquer la route du bien , nous écoutions ces voix, que comprenait notre ignorance, et qui caressaient les instincts de la mauvaise nature, les seuls qui se fussent développés en nous. Nous disions : Voilà les poètes, voilà les inspirés ! Toute flamme était douce à nos yeux dans l'absence du jour ; et les marécages obtenaient l'hommage de notre idolâtrie.

Mais le génie français ne s'accommoda pas longtemps

^ Correspondance d'Orient.

de ces nuages : réalisant le bien comme le mal, et demandant avant tout quelque chose de vrai, il transforma l'école des vapeurs et des fantômes, il en fit l'école du sensualisme et des brutalités. La chair, le bruit, la couleur, inspirèrent nos poètes, qui n'avaient plus, comme autrefois , le flambeau de la vérité chrétienne, avec laquelle on apprend à lire dans le cœur humain. Ils nous amusèrent, comme des enfants, d'un cliquetis de mots et de couleurs d'où la pensée était absente; ils nous intéressèrent au récit de mille aventures horribles, dont les passions abandonnées à tous les délires formaient la trame , dont une fatalité railleuse et brutale conduisait et coupait le fil. Et nous, à qui l'on n'avait rien appris de la loi des destinées ; nous qu'on laissait maîtres , en définitive , d'expliquer comme nous l'entendrions l'origine et l'autorité du devoir; cœurs ignorants fermés à nous-mêmes, machines sensuelles faites pour ne trouver de bonheur que dans l'usage grossier des facultés extérieures. . . , cette littérature des Cafres et des sauvages nous plaisait, et nous disions encore : Yoilà la poésie !

Que d'autres continuent de le dire; ce n'est plus moi que je reconnais dans ces images hideuses , et mes yeux ni mes oreilles ne se plaisent plus à ce tapage discordant de bruits et de tons divers. Ces bruits éclatants n'ont plus d'écho dans ma pensée ; cette nature est morte; cette machine humaine n'est pas l'homme intelligent de son avenir, maître de lui-même , libre sous la protection de Dieu, que la méditation et la foi m'ont fait voir; cette morale qui justifie tous les crimes par la fatalité des événements et par le despotisme des instincts me fait horreur et me fait pitié ; et je brûle avec une joie inexprimable tout ce que mon ignorance adora jadis.

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Y'unix [)riiic('s du laugaf^c, llainhoaux durables dos lotiros IVaiH'aisos, (lorneille, Kaciuc, et toi aussi maître Moileau, dont nous avons dit tant de mal, vous n'avez [)as besoin, pour nous intéresser, d'évoquer mille démons , de déterrer \rimane , de faire dogmatiser les villes, les arbres, les grenouilles, les buissons ; de disserter sur les principes cachés dans les profondeurs ; de peindre et de repeindre sans cesse les cailloux, les flots verts , les horizons bleus , les bois noirs , le ciel rouge ; vous n'inventez pas des voitures versées, des poisons, des contrepoisons , des revenants , des flammes du Bengale, des dagues de Tolède, des armures damasquinées; vous n'êtes ni des antiquaires, ni des pythonisses, ni des machinistes, ni des magnétiseurs ; vous n'avez point fait des évangiles, vous n'avez pas traversé l'Hellespont à la nage, vous ne vous êtes point donnés en spectacle de scandale à vos contemporains : vous avez simplement connu la vérité , et par elle votre cœur , et par votre cœur tous les cœurs ; et vous en avez fait des peintures où l'humanité se plaît toujours, parce que toujours elle' s'y trouve sans honte , mais non pas sans profit. Vous avez mis au service de la droite raison et du ferme honneur la pompe chaste et majestueuse d'un langage toujours doux à l'oreille , toujours clair à l'esprit ; — vous êtes véritablement de grands poètes ! et cependant , que vous demeurez loin encore de ces sages, si souvent inspirés par la sagesse même, dont la parole, s' élevant dans les temples, entre le tabernacle et les fidèles, avec la mission sublime de relier l'homme à Dieu , savait montrer tant de grandeur à tant de misères, dérouler le tissu des infirmités humaines , célébrer l'immensité des beautés célestes, sans dépasser FinteUigence de ses auditeurs, et

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sans manquer à la dignité des lieux où elle retentissait ! Bossuet. Fénelon, Bourdaloue et tant d'autres, voilà des philosophes, voilà des poètes, voilà de profonds investigateurs de nos noirs abîmes ; voilà de dignes chantres de la bassesse et tout à la fois de la splendeur de nos destinées ! — Et je trouve, en effet, que ma nation est déchue , lorsque, devant les merveilles de son ancien génie, je la vois s'éprendre d'enthousiasme pour les cauchemars d'un songe-creux d'Allemagne, ou pour le pauvre scepticisme d'un moqueur anglais.

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