‹ Rome et LoretteChapitre 42 sur 50 · A SA IM -MARC DE VEMSE · texte numérisé non relu

A SA IM -MARC DE VEMSE

Mes amis n'étaient plus avec moi. J'avais, à leurs cùtés, l'œil et le cœur attachés sur leur exemple, commencé le doux apprentissage de la vie chrétienne ; j'en connaissais les chères habitudes : observer les pratiques, prier par la pensée, mettre ses discours sous la garde de Jésus et de Marie ; ne point songer ordinairement à ceux que l'on aime sans invoquer pour eux les miséricordes d'en haut. Je connaissais aussi, de cette existence nouvelle, ce que je croyais en être ici-bas le plus excellent prix : je veux dire la confiance profonde que j'avais dans ces cœurs, où la lumière qui éclairait enfin mon propre cœur me laissait voir la sainte et solide vérité des affections chrétiennes.

Après avoir fait près de moi la veille des armes , ces bons frères m'avaient donc quitté ; Adolphe revenait en France, Gustave était allé m' attendre à Lorette. Je les avais vus partir avec une secrète inquiétude. « Seigneur, disais -je dans le trouble de mon ame, déjà vous me séparez d'eux; n'est-ce pas trop tôt me laisser seul? » oubliant qu'il me restait, ce divin ami des solitaires et des abandonnés ! Mais j'allais mesurer sa force à ma faiblesse même. Je connaissais de la vie chrétienne quelques-uns de sesinnocents plaisirs : j'allais, au milieu del'isolement, apprendre à en goûter les ineffables consolations.

J'errais, tout dolent et songeur, sur le quai de Venise ; je pensais qu'il n'était pas dans cette ville un seul être

qui me connût! que j'y pouvais être malade , que j'y pouvais mourir. — Vulgaires idées, sans doute! Mais c'est ainsi qu'est fait naturellement mon coeur, toujours prêt, si Dieu n'y mettait un peu de force, à s'abattre au moindre vent. — J'arrivai sur la Piazzetta, et voyant l'église Saint-Marc: Voilà, dis-je, au moins une maison dont la porte n'est pas fermée au pauvre étranger. J'entrai : c'était le matin ; la douce odeur du sacrifice régnait encore sous ces voûtes , à la fois resplendissantes et sombres. Je m'agenouillai dans un coin, entre un soldat hongrois et une de ces jeunes filles du Frioul qui vont pieds nus vendre dans Venise l'eau puisée au palais ducal. — Mon Dieu! si l'on ne craignait pas de vous tenter , on vous demanderait des douleurs pour recevoir vos consolations ! l'ombre des temples est douce ; le cœur brisé s'y endort, s'y refait. Sur cette terre lointaine , entre ces pauvres gens étrangers comme moi , je me sentis dans la maison paternelle, et Dieu me dit si tendrement : « Ne crains point, je suis là, » que l'amertume de mon âme se répandit en pleurs de joie. Il me sembla que jusqu'alors je n'avais point senti le bonheur d'être chrétien. Que de fois depuis je l'ai retrouvé, ce bonheur , toujours si vif , si puissant , si nouveau , que je croyais toujours le sentir pour la première fois ! Non seulement, Seigneur, dans nos épreuves, mais encore au sortir de nos fautes, vous nous montrez cette bonté généreuse ; et qui pourra dire quand vous êtes plus tendre, lorsque vous effacez nos péchés, ou lorsque vous essuyez nos larmes ; quand vous daignez compatir , ou quand vous voulez bien pardonner? Dans le cours de votre vie mortelle, seul entre tous les apôtres, l'apôtre vierge et bien-aimé avait le privilège de dormir sur votre sein ;

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mais aujounriiui, c'est au dcrMiitu' des jx'cIil'uis que nous ouvrez vos bras, ot un mot, un seul mot de repentir, nous fait vos enfants et vos bien-aimés.

Après avoir longuement, savoureusement épanché mon ame, la sentant bien aiïermie , je jetai les yeux autour de moi: le soldat hongrois et la fille du Frioul étaient là encore ; je n'avais plus rien à demander, Dieu m'avait comblé , il me vint au cœur de le prier pour eux. Peutêtre en faisaient-ils autant de leur côté pour moi. Doux échange ! charité que l'Esprit - Saint enseigne , et qui révèle aux enfants de Dieu, quelle que soit leur indigence, l'immensité des richesses qu'ils peuvent distribuer ! Donnez-leur ce qu'ils demandent , osai-je dire au Seigneur ; et peut-être qu'ils le priaient, ayant entendu mes soupirs, de m' accorder la paix, qui venait de descendre sur moi comme une vivifiante rosée.

De ce jour , qui fut grand dans ma vie , je commençai de me plaire à la vue des saints autels , à la pompe des cérémonies sacrées, aux champs, aux aspects, aux bruits, à l'atmosphère des églises : j'y compris des mystères, j'y sentis des merveilles et des sublimités qui m'étaient restés inconnus. Hélas! si tout le monde pouvait soupçonner combien sont belles et odorantes ces simples fleurs de la science de Dieu ! Le plus humble des lieux saints est un palais enchanté, où toute chose a son enseignement, son charme, son âme, et parle au fidèle avec un accent dont rien ne peut rendre l'ineffable profondeur. Dieu s'y révèle dans la majesté de son divin abaissement, dans les splendeurs de sa mansuétude et de son infini pouvoir ; il y est grand et humble ; il y est roi ; mais surtout il y est père ; il y reçoit les hommages d'un peuple immense prosterné devant lui ; il y attend , solitaire et abandonné , la visite

(ruii enfant soumis et malheureux, qui vient l'adorer ou lui demander secours.

J'appris à pénétrer le sens divin des rites catholiques , à lire dans ces emblèmes, dans ces coutumes, dans toutes ces choses du culte dont pas une n'est arbitraire, et qui toutes rappellent au chrétien une haute leçon, un doux et grand souvenir. Les murailles elles-mêmes et le pavé de l'église devinrent pour moi un livre d'oracles adorés. Je sus pourquoi tant de sagesse et tant de lumières sont dans l'esprit du pauvre et de l'ignorant qui sait aimer Dieu ; je le devinai par ma propre ignorance. Qu'est-il besoin de tant de savoir ! Quand ma voix psalmodie des chants que je ne puis comprendre, je m'associe aux intentions de l'Église, ma mère ; je sais bien que je prie, et Dieu prend ma prière comme il prend la prière de l'enfant. Un jour, durant une procession de l'avent, je priais, ou plutôt j'adorais , anéanti sous la présence réelle de Dieu qui traversait les rangs serrés du peuple, dans la vapeur sacrée des encensoirs. Des prêtres, les fidèles, mille voix pieuses chantaient. Mais qu'ont pu vous dire en ce moment les anges que je ne vous aie point dit en mon cœur , ô Jésus ! quand mon oreille ignorante reconnut dans l'essor des chants religieux cette seule parole : Credo!

KEVE A VENISE

Vous vous trompiez : j'ose répondre. N'oubliez pas que vous Tavez voulu.

Vous ne pouvez me comprendre? Moi, je vous comprends trop bien : — Yous ne songez point à Dieu, donc vous ne supportez point qu'on y songe ; cet homme que Dieu ravit au monde , vous feriez gloire de le ravir à Dieu, n'est-ce pas? — L'entreprise est au-dessus de vos forces ! Cherchez ailleurs vos succès ; et si vous souhaitez que je ne garde pas sur vous des pensées bien sévères, croyez-moi, laissez- vous oublier.

Il est vrai, votre pouvoir a été grand; vous avez tenu dans vos liens toute mon âme. N'en prenez point cependant trop d'orgueil : vous voyez que mon âme vous échappe.

Apprenez encore qu'elle était asservie au péché plus qu'à vous. Non, vous ne dominiez point par vous-même , comme vous l'aviez pu croire! vous n'étiez qu'un agent de l'enfer ; et , l'enfer vaincu , c'est maintenant peu de chose que vous. Vos oreilles s'étonnent à ce langage : le monde ne vous parle point ainsi. Yous avez tous les dons qui lui plaisent, à son tour il veut vous plaire. Il vous flatte, il vous caresse, vous n'entendez que des louanges ; c'est assez pour le but que vous poursuivez, c'est assez aussi pour le prix que le monde attend et vous demande. . . Dans la joie de vos triomphes, subissez la vérité : j'ai assez pitié de vous pour vous la dire une fois.

ku milieu de ces admirations, de ces jalousies et de ces

hommages qui semblent vous porter si haut, sachez-le : dans l'esprit même de ceux qui vous les prodiguent, vous descendez si bas , qu'on ne saurait exprimer votre immense abaissement. Vous n'êtes qu'un objet de plaisir; on vous aime comme une chose! Quant à l'estime, n'y prétendez point. Moi-même, qui vous ai certes obéi, — moi, que vous avez vu docile à vos goûts, soumis à vos moindres caprices , et qui vous avais enfin tant donné d'empire, que la pensée de Dieu pour vous vaincre (combien j'en rougis !) a lutté longtemps, — je vous le dis , puissiez-vous m'en croire : jamais, entendez bien, jamais vous ne m'inspirâtes rien d'aussi tendre qu'en ce moment, où, sans vous aimer ni vous haïr, tout au moins, dans mon indifférence, je vous plains.

Tel est votre lot, idoles du monde ! On se pare de vous, vous êtes un hochet de la mode, un enjeu que l'on veut gagner ; vous êtes ce que l'on recherche le plus, ce à quoi l'on sacrifie le plus, repos, avenir, vieux amis , vieilles croyances, et serments, et devoirs: vous n'êtes rien que l'on estime, lors même que l'on vous aime ; et, si l'on vous aime, bientôt on se lassera de vous. Car l'ennemi du péché n'est pas votre unique ennemi. Yous en avez un autre qui suffit à vous vaincre, à vous enlever courtisans, esclaves et flatteurs : c'est le temps. Que dis-je, le temps? c'estle jour et l'heure qui passe. Ennemi, celui-là, contre lequel il n'y a point de révolte et qui n'accorde point de délai. Il faut le laisser faire; il faudra vous laisser détruire : encore un instant, et vous ne serez plus qu'un débris offert au dédain railleur de tout ce qui vous entoure, vous admire et vous loue. Demain les agréments de l'esprit suivront les autres, disparaîtront; et si quelque nouvel arrivé dans le monde, ayant entendu parler de vos

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jours cclc'bros, vous rci^iinlo, il dira: «Quoi! c'était cola!» — Kt alors Ic^s triomphes passés, devenus d'huuiiiiantes histoires, se relèveront dans les souvenirs de chacun pour v(tus accabler. On sera cruel comme on était adniateur; on ne vous pardonnera ni un scandale, ni une trahison, ni une légèreté ; chacun voudra se montrer plus dur et plus inexorable, s'il est possible, que vos propres remords; vous vous verrez méprisée mendie de qui vous imitera, même de vos complices; et, condamnée si durement, vous n'aurez pas l'inutile consolation de condamner à votre tour : vous serez coupable, coupable sans emède ; coupable de n'avoir plus de jeunesse, plus d'agrément , coupable de vos ruines et de vos années! N'eussiez-vous point de remords , le poids des jours vous sera trop pesant. Vous songerez cà fuir ce monde barbare. Comment le fuir? où le fuir? Plus il vous refuse ce qu'il vous offrait tant naguère, plus vous en souffrez l'âpre besoin. La solitude est pleine pour vous des insupportables supplices de l'ennui, ^'ous revenez au monde pour qu'il vous déchire et vous abreuve des témoignages de son dégoût, vous y êtes tout ce qu'est la vieillesse impuissante : le triste objet de l'insulte des jeunes et des heureux. Parasite morose des banquets de Satan , vous lui demandez par grâce à ronger les plus grossiers restes de ses impurs festins; et, vous découvrant dans l'ombre, quelque convive, se levant de table ivre à demi, vous rappelle avec outrage au respect de vos cheveux blancs, dont la vue a troublé ses plaisirs. « Pourquoi, dit-il , nous viens-tu montrer ta décrépitude et l'état funeste où nous serons un jour? Hors d'ici la vieillesse ! hors d'ici la laideur et le chagrin, et la main tremblante qui renverse la coupe, et la bouche édentée C|ui croit sourire, et l'impudeur au front ridé !

Je ne veux point me souvenir encore qu'un jour aussi je chancellerai dans la poursuite des joies de la vie, et que mes chères voluptés, me fuyant d'un air moqueur, ne me laisseront comme à toi que le tourment de leur inconstance et la honte de leur refus ! »

Et c'est pour en venir là , non pas dans une longue suite d'années , mais demain , mais tout à l'heure , que vous profanez ces dons, si nombreux et si beaux, que le Seigneur vous a faits ! Yoyez donc ce que Dieu semblait attendre de vous :

Vous avez vu le jour dans le sein de l'Église catholique; l'eau du baptême a coulé sur votre front, et ainsi la naissance vous a fait une place parmi les héritiers légitimes du ciel; Dieu, pour vous en assurer la possession, à mesure que vous avez grandi a su vous entourer de nouvelles faveurs ; la fortune a facilité pour vous les soins de la tendresse paternelle; une vive intelligence, autre et plus noble richesse, vous a rendu facile encore d'acquérir les ornements de l'esprit ; en même temps , pour vous ôter tout sujet d'envie et tout prétexte d'amertume, la beauté extérieure vous revêtait comme d'un manteau splendide, et chaque jour ajoutait quelque fleur au frais éclat de vos jeunes ans. Yous eûtes le rar^ bonheur que l'on ne se contentât pas de ces privilèges : votre âme et votre cœur ne furent point négligés ; dès votre premier âge on vous fit connaître la loi de Dieu, on vous la fît aimer, et vous l'aimâtes ! . . . Ne le niez point ; car vous-même , souvent , me l'avez dit, quand nous ne pensions pas que, l'adorant un jour, cette loi divine, je vous rappellerais tout ce qu'en la méconnaissant vous avez perdu. Quel souvenir! Cent fois vous m'avez peint, comme vous le savez faire, avec ce talent d'artiste, qui ne pouvait, hélas! me tromper, les

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joies de votre innocence et de votre foi, les ravissements de la prière, les larmes (Tiiii heureux repentir, les candides transports de la table mystique, où vous n'avez pas seulement paru durant votre enfance, mais encore plus tard, avec les lumières du cœur et de la raison ^Vous me disiez toutes ces choses; elles étaient de la veille, et vous ne pleuriez point ! — Lamentable victime des sens et de la vanité! jusqu'à ce moment n'ai-je donc pas su combien vous êtes coupable , ni combien vous êtes à plaindre ! Est-ce de cet instant que je vois quelles menaces terribles et quelle punition déjà formidable pèsent sur vous? Tenez, je ne puis m'en tenir ! vous affrontez trop de vengeances ! il faut que je vous éclaire: vous vous donnez au monde, vous lui sacrifiez tout, et pourvu que vous y trouviez quelques âmes à dominer, cela vous suffit... Eh bien ! qu'avez-vous plus dominé que moi?... Eh bien, non seulement je ne vous aimais guère, non seulement je ne vous estimais point, mais cent fois vous m'avez fait horreur. Je ne dis pas depuis que je me souviens ; non , je dis du temps même, du temps détestable où vous pétrissiez comme une cire obéissante mes volontés et mes résolutions, du temps où je vous élevais contre Dieu, du temps où je ne vivais que pour vous : c'est en ce temps-là que vous me faisiez horreur, et j'aurais cherché la mort de quiconque m' aurait dit à demi ce que je pensais de vous, ce que j'en disais moi-même tout haut ; car je ne pouvais me délivrer, et je ne pouvais me taire ; et je proclamais partout le supplice des hens que je pensais ne pouvoir briser sans en mourir. Ah 1 justice de mon Dieu ! justice vengeresse et salutaire, que j'ai souffert et que j'ai haï durant cet implacable succès de mes plans de bonheur ! quelles malédictions désespérées , quels sombres rêves !

combien ai-je souhaité de voir anéantir tout ce forfait dont je ne pouvais me déprendre ! Et c'est de la sorte que vous régnez, complices de l'enfer; c'est là votre pouvoir sur les âmes que vous perdez , et la part glorieuse que vous y laisse le démon. Yous vous imaginez que l'on vous aime ! non! l'on se relève devons obéir en vous haïssant ; et l'on vous traite par avance comme on le fera le jouroili l'on sait que, le charme étant détruit, enfin l'on ne vous obéira plus. Sous votre joug funeste, savez-vous ce que j'aimais incomparablement dans mon âme , avec encore plus de respect que vous ne m'inspiriez de frénésie? C'était la chaste image de vos vertus passées : cette âme limpide, et ce cœur pieux , et ces désirs célestes , et cette suave majesté de l'innocence, dont plus rien ne paraissait en vous. Mais vous n'avez donc pas vu que toujours je vous amenais là, toujours je voulais vous en faire parler? Je vous écoutais avec un ravissement stupide ; je vous étudiais comme le mystère de la lyre qui rend d'augustes accords sous les doigtsd'un misérable pris devin. Tranquille, vous poursuiviez ces récits qui me bouleversaient, et je me demandais, moi, par quel prodige vous pouviez inventer de telles choses, et par quel autre prodige, étant ce que je voyais , vous osiez bien les raconter. Mais vous n'inventiez point, mais tout le prodige était que le mal avait détruit en vous jusqu'au sentiment de votre splendeur perdue, et jusqu'à la conscience de votre abjection.

Yous souriez peut-être ; regardant tout ce qui se courbe à vos pieds, vous ne pouvez trouver que vous ayez tant descendu. Je vous dis, moi, d'y prendre garde ! Je vous dis que vous êtes au plus bas des punitions que Dieu fait subir à la créature humaine , et que si le ciel est encore ouvert sur votre tête, puisque vous vivez, il n'y a plus

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cependant SOUS vos pieds que l'abîme éternel. Ceux que J)ieu traiU^ comme vous ; ceux qui Font connu, qui Tout oublié , et qu'il ne tourmente plus d'aucun trouble intérieur dans l'insolence de leur oubli ; ceux qu'il laisse dormir dans la fange de l'orgueil et du plaisir ; ceux qu'il laisse rire , la bouche pleine des récompenses abominables de Satan, et le cœur joyeux du butin qu'ils font pour Fenfcr, en se servant des dons qu'ils ont reçus du Ciel : malheur à ceux-là ! Malheur à vous qui riez sur la terre, et qui n'y faites qu'offenser Dieu !

Vous l'avez donc bien oublié , ce Dieu ! Yous en avez donc bien entièrement perdu tout souvenir et toute notion, que vous osiez encore m'écrire, quand vous savez que je suis à lui ! Comment ! vous avez cru .qu'il vous suffirait de parler, que tout soudain vous me verriez revenir, et vous me menacez de me laisser longtemps vous demander grâce, parce que j'ai osé suivre Dieu préférablement à vous! Votre intelligence vous abandonne-t-elle , ou n'avez-vous d'intelligence, comme vous n'avez de pouvoir, qu'autant que peut bien vous en offrir le démon? Revenir à vous! Je suis faible, et je puis revenir au péché ; mais pour vous c'en est fait ! Rien ne vous relèvera dans mon cœur, OLi Dieu lui-même a daigné vous abattre. Il n'est point d'objet avili qui approche de l'état effroyable où je vous vois. Allez ! Dieu a voulu vaincre , il a bien vaincu.

Raillez maintenant , si cela vous plaît ! et cependant , épargnez-vous de faire pour moi ces frais d'esprit et de belle humeur. Ne vous mettez pas davantage en travail de raisonnements philosophiques et de considérations de fortune et d'état. Ne parlez pas de votre attachement, je n'y crois point ; ne me parlez pas de vos sacrifices, j'en ai horreur. Ce n'est pas d'ailleurs à moi, vous le savez bien ,

que vous les faisiez, ces sacrifices haïs: j'étais pour vous ce que vous étiez pour moi, la faute, le crime, T attrait misérable de la perversité. M'eussiez - vous donné votre vie, et vous eussé-je donné la mienne, nous ne devons au passé que l'exécration, ne demandons à l'avenir que l'oubli. Laissez, laissez là le souci de ma destinée. N'y paraissez plus, et que rien de semblable à vous n'y paraisse, elle sera trop belle et j'en aimerai les douleurs. Ne vous préoccupez point de mon bonheur : mon bonheur est dans la poursuite de tout ce que vous avez abjuré. Sur ce chemin si rude à remonter, que vous avez descendus! vite, j'irai chercher les fleurs de mon innocence. Elles sont souillées, mais elles sont impérissables ; je les baignerai de tant de larmes , qu'elles reprendront un peu de leur ancien éclat : la vertu renaît dans la prière ; le repentir est beau comme l'innocence , le parfum de sainte Marie Madeleine fut agréable à Jésus. Hélas ! vous avez su toutes ces choses ; ne voulez-vous point vous en ressouvenir, et vous repentir aussi, puisqu'il en est temps encore , et retourner à vos devoirs injuriés? Écoutez, je ne vous quitterai point sur un cri de haine. — Ai-je le droit de haïr, hors moi-même, qui que ce soit ici-bas? — Peutêtre à ceux qui ne veulent point aimer Dieu ne manquet-il qu'une douce parole qui leur rappelle sa bonté. Cette parole m'a été donnée , je vous la répète , et la voici : Dieu pardonne.

Maintenant silence ! maintenant obstinez-vous à rester ce que vous êtes , ou cherchez , comme vous le devez , l'oubli, la poussière et la cendre : — que je n'en sache rien, que je ne sache pas si vous existez. Silence, vous dis-je , vous n'êtes plus !

IMtlEZ POUR MOI

Un scrupule m' inquii'to : je le chasse, il revient. Je veux le confier à mes frères, et je les prie d'écouter simplement ce que je vais leur dire avec simplicité.

Il ne faut pas juger un écrivain, un catholique sur son livre ; il ne faut pas faire honneur à l'homme de ce qui est grâce pure et grâce passagère de Dieu , grâce de la mission que l'on remplit , grâce de l'état de pureté dont on se revêt pour écrire, grâce que l'on reçoit en saisissant la plume, que l'on perd trop vite, hélas! en la quittant , comme un magistrat perd quelque chose de ce qui le faisait si respectable, lorsqu'il dépose les insignes de sa fonction.

J'éprouve cela pour moi à un point qui m'épouvante. Lorsque j'écris, je suis certes sincère ! je ne dis rien que je ne pense et que je ne sente profondément. Puis, quand je relis à tête reposée, et que je compare mon cœur à ces accents de mon cœur, je suis étonné, et je m'afflige à bon droit de m'y retrouver si peu.

Assurément je suis loin de ces résolutions, je suis loin de cette ardeur, je suis loin de cette paix et de cet amour ! Je les exprime faiblement ; que je serais heureux si je pouvais cependant les pratiquer comme je les exprime ! Qui me jugerait sur mon livre me croirait meilleur chrétien que je ne suis. Je le dis et pour ceux qui me connaissent et pour ceux qui, m' ayant lu , viendraient à me

connaître, afin que, me voyant tel que je suis, ils ne soient point scandalisés.

Ai-je donc voulu tromper Dieu? Je sais qu'on ne le trompe pas.

Ai-je voulu tromper mes frères , surprendre leur estime, feindre la possession de cette paix entière qui n'est assurée qu'à l'entière vertu?

Ou bien cette loi de douceur et d'amour, que je vante, n'est-elle, en effet, qu'un leurre, puisqu'elle me laisse, à moi qui l'ai embrassée, tant de penchants à mal faire , tant de lâchetés dont je rougis sans les vaincre, et souvent tant de cruelles inquiétudes sur mon salut?

Non, je n'ai point voulu tromper mes frères ; non, la loi de Dieu n'est point impuissante à nous donner la paix. Tout ce qu'elle a promis, on le reçoit d'elle avec surcroît. Je le sais ; car je vaux mieux depuis que je suis rentré dans le sein de l'Église. Il est beaucoup d'instincts mauvais qui avaient vaincu toutes mes résolutions, et que j'ai vaincus depuis lors avec le signe delà croix. Des avidités et des convoitises renaissantes, insurmontables jadis, maintenant ne me tourmentent plus, ou du moins j'en triomphe sans peine en invoquant Jésus-Christ. Je connais et j'admire autour de moi, tous les jours, bien des exemples de succès plus glorieux, obtenus par des moyens que je sais être infaillibles ; des réformes plus entières , accomplies par une vigilance que je pourrais avoir. J'ai la consolation et la douleur de valoir moins qu'une foule de mes amis, tentés comme moi, retirés comme moi de l'abîme : humbles fidèles aujourd'hui , qui ne parlent pas au monde de leur foi, qui n'en écrivent pas des volumes, qui ne souhaitent pas la gloriole d'auteur, et dont je souhaite , moi , bien ardemment la paix et la vertu.

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Je sais qu'iininonsos sont, les scroins du St^igiiciir et (luo sa niisérirordo ost iiiiiiiciise ; j(; le sais, je le sens, et j'en suis sounimiI la pi'cuM' aux yeux des autres comme à mes propres yeux. Je sais que son joug est doux , son fardeau léger.

Si je ne suis pas plus docile à ce joug, c'est que mon ingratitude s'arme contre lui de sa propre douceur; si je chancelle sous ce fardeau, c'est qu'au lieu de me ranimer à la coupe de force et d'amour, je me suis lâchement enivré de quelque reste de lie qu'il fallait renverser à jamais , qu'il fallait jeter sans regret dans le fleuve béni de l'obéissance, et ne pas même suivre des yeux.

Vous m'aviez indiqué le péril, et ,vous me l'aviez défendu, mon Dieu ! je l'ai cherché : c'est ma faute! Vous m'aviez relevé , je suis tombé encore : c'est ma faute ! Vous m'aviez rendu ma robe d'innocence, et, lorsque je pouvais la porter glorieusement dans la voie large et pure qui m'était ouverte au milieu de tous vos enfants, je suis allé la déchirer et la salir aux pierres , aux ronces , à la boue des chemins qui avoisinent Babylone,Babylone que j'aimais encore, et que je croyais mépriser. C'est ma très grande faute , et vous m'avez puni justement ! Je ne m'étonne point d'être meurtri, je ne m'étonne point de souffrir.

Si le sang de l'Agneau , toujours généreux et inépuisable, coulant pour la millième fois sur mes souillures, les a pour la millième fois lavées ; si j'espère encore qu'au dernier jour Dieu ne me rejettera pas..., je ne dois pas m' étonner aussi d'être faible, m'étant si souvent blessé; je ne dois pas davantage en murmurer, puisque cette faiblesse fera ma force, en m'imposant la prudence que je dédaignais. Et je n'ai pas non plus à beaucoup interroger

mon âme pour comprendre que, n'ayant pas mérité d'éprouver cet amour qui est la plénitude de la grâce et la plus enviable des récompenses terrestres comme le plus puissant des secours, Dieu ne me laisse en quelque sorte l'aimer complètement et sans mélange qu'à certaines heures, lorsqu'il veut bien se servir des facultés qu'il m'a départies pour publier sa gloire , réjouir de ce faible parfum quelques bons cœurs, donner peut-être à d'autres le désir de le connaître et de l'aimer aussi.

Mais c'est alors que s'opère un changement étrange, et j'oserais presque dire un prodige. Alors je suis ce que je dois être , ce que doit être un chrétien , ce que sont autour de moi ces amis qui me donnent inutilement tant de saints exemples. Je ne suis plus hésitant ni lâche; j'aime vraiment le sacriOce, vraiment le travail, vraiment tout ce que Dieu me dit d'aimer; je condamne tout ce qu'il condamne; je hais tout ce qu'il ordonne de haïr, et moimême, et ce qui me tente, et les choses qu'un instant auparavant j'allais encore désirer : je sens mon bon ange tranquille à mes côtés, je vois la sainte Yierge me sourire dans le ciel; je respire à pleine poitrine, dans la paix de mon âme et dans l'amour de mon Dieu ; tout renoncement m'est facile ; j'irais sans délibérer, avec joie , au martyre de la croix comme au martyre des soufflets et des crachats. Ce sont mes heures heureuses, mes joies inénarrables; c'est un bonheur que je ne puis peindre. Loué soit Dieu qui me donne ce bonheur ; je ne le mérite pas.

Ai-je achevé ma tâche , toute consolation s'efface , et presque toute vigueur. Je redeviens ce que j'étais, plein de songes, plein de paresse à bien faire, plein d'angoisse. Dieu ne se sert plus de moi , je sais à peine le servir. Ma prière est lente; cette flamme, tout à l'heure si vive,

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vacille, s'égare, ot la runiéc s'obscurcit. J'étais tout à l'heure un joyeux eiil'aut dans la maison de son père : je ne suis plus qu'un voyageur et presque un haruii, faible et inquiet, sur les chemins du monde ; l'ancien vaincu du péché, toujours menacé de redevenir sa proie.

Seule , ma foi me reste , pleine et entière : menace qui me retient , espoir qui me console , viatique dont mon Père m'a pourvu pour les courses de l'épreuve, et que jusqu'ici (grâces lui en soient rendues!) nul ennemi, judle faute , n'ont pu me ravir.

Telle est donc ma triste condition : je suis comme le musicien qui fait entendre les accords inspirés d'un autre, et qui reste muet dès que son instrument lui est ôté : je suis comme celui qui sonne la fanfare belliqueuse , et qui souvent reste à l'écart de la mêlée , où il excite les combattants ; je suis un fils de roi menacé de perdre son héritage, qui retrouve dans l'occasion les fiers accents de son origine et de sa grandeur, et qui pleure un instant après sur sa misère. J'ai la conscience de toutes ces choses, et je sais qu'elles arrivent justement.

Que ceci soit un enseignement pour vous , mes frères ; et si mes paroles vous mènent parfois à de sérieuses pensées , songez que nul plus que moi ne doit les méditer sérieusement. Hélas ! j'écris pour vous être utile ou pour vous distraire, et c'est peut-être ma condamnation que j'écris! Ne dites donc point ni que je suis heureux d'avoir tant de piété, ni que je feins une piété que je n'ai pas; mais veillez sur vous-mêmes , suivez la droite voie , et priez pour moi.

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