‹ Rome et LoretteChapitre 43 sur 50 · LO RETTE · texte numérisé non relu

LO RETTE

Le miracle de la translation de la maison de la sainte Yierge, — de Nazareth à Tersate en Dalmatie d'abord, en l'an 1201, puis de ce lieu dans la Marche d'Ancône, aux environs de Recanati, sur l'autre rive de l'Adriatique, en 1295, et enfin, quelque temps après, sur la colline qu'elle occupe encore aujourd'hui , — est aussi clairement constaté qu'il est possible de le désirer. Sans parler de l'autorité de la tradition et de l'autorité du fait en lui-même , qui laisse difficilement supposer une supercherie , la seconde translation est attestée par un saint canonisé , le bienheureux Nicolas de Tolentino, l'une des gloires de l'ordre de Saint- Augustin, qui demeurait alors à Recanati. Les chrétiens apprécieront la valeur d'un tel témoignage ; il n'en est point de valable pour quiconque voudrait le récuser. Ni le temple magnifique où les fidèles vont vénérer et toucher ce miracle, ni le saint sacrifice qu'on y célèbre tant de fois tous les jours depuis tant de siècles, ni la vraie dévotion d'une multitude de saints et de grands hommes , ni le trésor de grâces et d'indulgences que le saint-siège a, presque sans interruption, profusément ouvert en ce lieu béni , ne pourront , je le sais bien , convaincre ces

homl: et i>oni:TTi<: an

esprits forts (ou l'aihlcs) (jiii vivent an inilicn des nicrvcillos (le la civution sans vouloir reconnaître ([ne le Dieu créateur de toutes choses peut (aire encore des miracles que leni* intelligence^ ne s'explique pas. Pour nous, catholiques, FKglisc nous laisse sur ce point liberté complète ; nous pouvons douter, mais il nous est doux de croire. Oui, cela non seulement nous est doux, mais encore cela nous est aisé. Il ne nous vient pas à l'esprit que Dieu veuille tromper notre piété et notre amour. S'il n'avait point ordonné à ses anges d'apporter au cœur {h\ monde catholique cette maison , qui fut le théâtre du premier mystère de notre salut, il aurait su en faire disparaître la trompeuse image ; et autant il lui serait aisé d'anéantir un vain simulacre, autant sans doute il lui a été facile de donner à notre vénération ces pierres saintes, du moment qu'il entrait dans ses impénétrables desseins d'abandonner aux infidèles le sol autrefois béni qui les avait d'abord portées. Ou la terre s'est créée elle-même, et gravite par sa seule force et sa seule vertu dans l'orbe immense des espaces ; — ou Celui qui créa la terre et qui la soutient ainsi à sa place parmi les mondes , a bien pu transporter en un instant, du fond de la Judée au milieu de l'Europe, l'humble édifice où la Yierge-Mère fit sa demeure, et où le nouvel Adam fut conçu dans un sein immaculé.

Sans doute, dit-on. Dieu l'a pu; mais l'a-t-il voulu? S'il l'a pu, pourquoi ne F aurait -il pas voulu? Autant vaudrait s'inquiéter de savoir pourquoi la Sainte-Maison s'est arrêtée là où elle est, plutôt qu'ailleurs. Il fallait bien qu'elle fut quelque part. Dieu a pu nous la donner, aucune tête intelligente n'en fera l'objet d'un doute. Il l'a voulu : des saints nous l'affirment; l'Église, sans

nous en faire un article de foi, veut bien nous l'attester, et nous le croyons pleinement. Nous le croyons parce que Dieu lui-même honore sa mère, et veut , pour notre bien et pour notre salut, que nous l'honorions; parce que sa bonté, nous donnant l'occasion d'un grand acte de foi et d'hommage envers Marie , nous donne en même temps le moyen d'obtenir, par l'intercession de cette protectrice de tous les chrétiens , les secours dont nous avons besoin pour acquérir le ciel. Lorette est en quelque sorte une source de grâces, où les âmes pieuses vont puiser abondamment la manne spirituelle que Ton peut garder et qui ne se corrompt point dès le second jour. Nous en appelons à tous ceux qui ont fait le pèlerinage de la Santa-Casa : n'ont-ils pas senti au fond de leur cœur une preuve de son authenticité contre laquelle aucun raisonnement sceptique ne prévaudra jamais ? Combien d'entre eux, arrachés au péché ou gardés de ses embûches par ce puissant souvenir , pourraient , comme autant d'aveugles, de paralytiques et de lépreux guéris , se produire en témoignages vivants du miracle auquel ils ont cru !

Ah î lorsqu'au bout de sa longue route le pèlerin aperçoit enfin non pas la maison elle-même, mais seulement le temple qui la renferme; lorsqu'il lit au fronton cette inscription qu'y plaça , dans la sainte hardiesse de sa foi, le grand pontife Sixte Y : Deiparœ domus in qua Verhum caro factmn est, — soyez assuré qu'il n'est plus besoin d'attestations, ni de procès-verbaux, ni de raisonnements , pour constater ce qui se constate en ce moment-là de soi-même au fond de l'âme ! La Sainte- Maison paraîtrait au milieu des airs , soutenue sur les ailes des anges , qu'elle n'exciterait pas un sentiment

noMi'i KT ij)ni':TTi<: :n!)

plus profond de conviction. (Jn'cst-cc donc, (juand , pnriiié pai' h\ jXMiilciicc , le j)icnx voyageur (Mitre enfin dans cette lunnble maison qui l'ut, sur la terre, Tasile de la Reine des cieu\ , et que, uielc parmi ses frères, chrétiens comme lui, venus souvent comme lui de tous les coins du monde, les yeux baignés de larmes, le cœur plein de soupirs, ayant reçu le Yerbe fait chair devenu le pain de la vie éternelle , il peut dire comme Marie : Le Seigneur est avec moi. Magnificat anima mea Dominuni! ... (Test alors que la volonté de Dieu devient claire, et que T adorable bonté de ses desseins arrache des cris de reconnaissance au cœur le plus combattu ; car souvent ce cœur est changé ; la lumière s'y fait^ le repos y descend; je ne sais quelle paisible ardeur s'en empare pour tout ce qui est justice, devoir, charité; et tel qui est arrivé languissant et lâche repart plein de force, demandant à Dieu les épreuves qu'il redoutait. Vous voulez des faits, subtils raisonneurs : en voilà. Puissiez -vous savoir un jour, bientôt, ce soir même, combien sont concluants et positifs ceux que nous donnons ici !

Qui n'a entendu parler cent fois de l'église de Lorette, et qui voudrait en lire une nouvelle description? On sait que les plus habiles artistes ont pris plaisir à travailler le revêtement de marbre qui entoure la Sainte- Maison ; mais ce qu'on ne sait pas généralement, c'est que les pieux sculpteurs ont , pour la plupart , fait offrande à la sainte Vierge de leur travail, refusant d'en recevoir le prix. On a entendu parler de ces sillons tracés à genoux par la prière sur les dalles , tout autour de la chapelle ; mais ce qu'on ne se figure pas , à moins de l'avoir vu et de l'avoir vu en chrétien , c'est l'admirable foi des populations qui ont ainsi creusé la pierre , non pas seulement

avec leurs genoux , mais avec leurs fronts , mais avec leurs lèvres ; c'est ce concours des habitants des campagnes voisines , qui remplissent toujours l'église et parfois même la ville , faisant souvent de longs voyages pour assister aux grandes fêtes, venant, par tous les chemins et toutes les routes, au chant des litanies, et s'en retournant le chapelet à la main; les enfants, les femmes dans des chariots , car on ne peut priver personne de ces douces solennités ; les hommes à pied : tous priant ou chantant , ce qui pour eux est encore prier.

Les témoignages de la dévotion européenne abondent à Lorette. Les dons du monde cathoUque ont plusieurs fois enrichi ce sanctuaire, que divers besoins et diverses circonstances ont aussi plusieurs fois appauvri. Ces dons émeuvent le cœur : que de secrets efforts pour le bien , que de bonnes joies , que de douleurs apaisées , que de pieux souhaits accomplis, que d'infortunes secourues ils représentent ! L'âme d'un chrétien devine ces touchants mystères ; elle associe ses vœux , sa reconnaissance , ses prières , à tous ces objets qui ne sont plus qu'autant de formes visibles données à des sentiments nobles et doux.

Les fondations religieuses de la France égalaient presque le nombre et dépassaient la magnificence extraordinaire de ses dons. Pour n'en citer que quelques-unes, en 1643 il fut fondé à perpétuité une messe quotidienne pour le roi et la famille royale ; le premier samedi de chaque mois , la messe est célébrée solennellement en musique ; l'illustre chapitre de Lorette doit y assister en corps.

Tous les ans, au 26 août, en l'honneur de saint Louis de France , fête solennelle , l'évêque , le gouverneur, les

HOMi-: K'v [.oniiTrM 321

consuls (lo la ville doivent y assister. Au Sanctus et à rélévation on lire le canon.

De hauts seigneurs , de pieuses dames envoyaient de l'argent pour secourir les pèlerins pauvres de leur nation. Le cardinal de Joyeuse lit un legs de six mille écus romains, pour que trois aumôniers français fussent chargés de célébrer à perpétuité la sainte messe à Lorette, selon ses intentions, qu'il ne révéla pas. Depuis longtemps , deux de ces aumôniers , ou même tous les trois, n'appartiennent pas à la nation française : ce sont des Italiens qui remplissent, en ce cas et en beaucoup d'autres, les intentions pieuses de nos compatriotes ; et je puis dire que les Italiens verraient avec autant de plaisir que nous-mêmes les choses rétablies sur l'ancien pied.

Quand je fais des rêves pour mon pays , autrefois si grand et si catholique, je ne lui souhaite pas de conquêtes ; je ne souhaite pas que les plus -fortes ni les moindres nations tremblent devant lui ; mais je voudrais que la France entretînt dans chaque grande ville étrangère , soit un hôpital , soit au moins quelques lits , pour ses pauvres nationaux malades, et une église ou une chapelle pour satisfaire la piété de ses voyageurs.

Le pèlerinage de Lorette offre de beaux sites, de grands coups d'œil sur les montagnes et la mer ; il montre un peuple intéressant. Les femmes ont beaucoup de dignité ; il fait beau les voir sortir de l'église, vêtues de leurs longues robes de toile, aux manches longues et plissées, la tête recouverte du voile romain, le corsage enrubanné, les souhers presque en forme de sandales , le front doux , l'air honnête, achevant gravement dans la rue de réciter leur chapelet. Les hommes , serrés dans une étroite

culotte qui s'arrête au-dessus du genou , le bas bleu ou blanc bien tiré, le soulier très découvert orné de rubans, des rubans aussi à la jarretière , des rubans encore au nœud de la culotte , sur les reins et autour du chapeau , le long gilet rouge à grands dessins, la manche plissée, la veste sur l'épaule ; les hommes ont une allure leste, fîère , presque martiale , un regard intelligent , un air pimpant et joyeux, que je voudrais voir un peu plus souvent à nos électeurs municipaux.

Nous avons eu le bonheur de suivre à Lorette la procession de la Fête-Dieu ; et, si le souvenir de la France n'avait pas mêlé quelque amertume à notre joie chrétienne, ce spectacle aurait été l'un des plus doux de notre vie, comme il en a été l'un des plus beaux. Tout ce peuple éprouvait un bonheur d'enfants : c'était une immense famille qui fêtait une mère bien bonne et bien aimée.

LU

Page 1