‹ Rome et LoretteChapitre 6 sur 50 · LA CONFESSION DE SAINT- PIERRE · texte numérisé non relu

LA CONFESSION DE SAINT- PIERRE

(latholique ou protestant , croyant ou incrédule , que l'on fasse profession de bel esprit , que l'on suive naïvement les impressions d'un bon et simple cœur, sous quelque ciel que l'on soit né , de quelques pensées que l'on soit imbu, je n'imagine pas un sang si froid, une situation de l'âme telle, que l'on puisse entrer sans beaucoup d'émotion dans Saint-Pierre de Rome. — Et je ne parle pas de l'effet matériel de l'édifice , de la hauteur de ses voûtes, de l'immense étendue de ses nefs merveilleuses , des proportions gigantesques de tous les objets où s'arrêtent les regards ; je ne parle pas de l'œuvre humaine : je parle de l'idée qui respire là ; car je n'y trouvais qu'une idée, et je n'y sentais point encore de miracles. — Mais, enfin, Saint-Pierre de Rome est TégUse du pape, c'est l'éghse de l'Église, c'est le plus vaste et le plus magnifique édifice que les hommes aient consacré à Dieu ; c'est le foyer d'une pensée dont les rayons enveloppent le monde; c'est le tombeau de ce pêcheur de Judée, de cet homme simple, sans lettres, grossier même, à qui nous ne pouvons nier qu'il a été dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Église. » Non , en vérité, il n'y a rien de solennel et d'imposant sur la terre , si ce

lieu , indépendamment de toutes ses magnificences extérieures, n'est pas lui-même solennel et imposant !

L'impression subsiste et s'accroît lorsque l'on parcourt Saint-Pierre et qu'on l'étudié. L'immense quantité d'ouvrages d'art entassés dans cette enceinte immense, où déjà plus de trois siècles ont apporté leurs tributs, permet sans doute à la critique de s'exercer; mais rien n'abat le phénomène de force et de grandeur que l'intelligence a conçu d'abord. Tout y est colossal, tout y semble éternel, tout y a un nom retentissant ; et tout est petit néanmoins, tout disparaît devant cette idée, qui règne, qui domine, qui écrase : voici le sanctuaire de la plus ancienne royauté , du plus ancien et du plus étonnant pouvoir qu'il y ait au monde ; là est spécialement l'esprit de ce corps miraculeux qui, depuis dix-huit cents ans, s'appelle l'Église cathoHque ; ici des hommes sont venus prier de tous les points du globe ; il n'est point de contrées connues d'où ne se soient élevés des vœux et des prières, où il ne se soit répandu du sang pour la gloire du nom que l'on révère ici !

On regarde, on contemple : pas un objet d'où ne jaillisse une pensée féconde. Quels étaient sur la terre ceux dont on voit de toutes parts les statues dans ce lieu d'honneur ? Rois et papes sont agenouillés sur leurs tombeaux; mais debout, mais couronnés, mais portant des palmes , recevant des hommages et des prières , je vois des saintes et des saints de tous les pays , de toutes les conditions : docteurs, princes, artisans, riches et pauvres , enfants et femmes , noms célèbres dans le monde entier, noms inconnus hors de cette enceinte. Et aucune de ces statues n'est dressée à la célébrité des œuvres humaines : F hommage en est offert au seul éclat de la

vertu. CJioso que lo monde u'avait jamais imagin^îo avant le christianisme : le culte de l'humble vertu, la gloire d'avoir modestement accompli le bien, tellement élevée au-dessus de toute autre gloire, qu il u'y a plus de comparaison ! Il est des peusées sur lesquelles , si je puis m' exprimer ainsi, l'on a marche toute la vie sans les voir, et qui tout à coup frappent, éblouissent, s'emparent tellement de l'esprit, qu'on les y sent fixées à toujours. Jusqu'alors je n'avais pas compris le culte des saints, je ne l'avais pas vu. Ce qu'il offre de grand, d'honorable, d'auguste, me saisit à ce point, que j'aurais querellé volontiers mes amis les catholiques de ne s'en être pas montrés assez fiers devant moi. Par je ne sais quelle bizarrerie d'ignorance, d'orgueil peut-être, je voulais bien avoir pour les saints la dévotion que je refusais encore d'avoir pour Dieu. C'est qu'en réalité je ne comprenais ni la grandeur des saints , ni celle de la religion : les saints n'étaient pour moi que de grands hommes ; je m'arrêtais au triste état de ces prétendus rationalistes à qui la religion paraît une invention intelligente, et qui l'admirent comme ils admireraient les lois de Lycurgue ou la République de Platon.

Dans l'église même de Saint-Pierre, on appelle Confession de Saint-Pierre le lieu où les reliques sacrées du prince des apôtres reposent avec celles de saint Paul. C'est un caveau placé sous le baldaquin de bronze qui forme un dais gigantesque au-dessus du grand autel. Autour de cet escalier de marbre qui conduit à ce caveau, règne une balustrade magnifique ; cent cinquante lampes d'argent y brûlent toujours. Ce lieu est le même où saint Pierre , ayant souffert le martyre sous Néron , fut enseveli par ses disciples dans une des grottes que les chré-

tiens nommaient le cimetière du Vatican. Là, ceux que le vieil apôtre avait convertis et baptisés, couronnés avant lui de la palme qu'il devait conquérir, avaient reçu par les soins pieux de leurs frères, et souvent, sans doute, des mains de l'apôtre lui-même, la sépulture ignorée alors, qui devint si rayonnante quelques siècles plus tard.

Saint Anaclet , quatrième successeur de saint Pierre , et martyr comme lui , y fit élever un oratoire , semblable à celui qu'il érigea à la place oi^i fut enseveli saint Paul, sur le chemin d'Ostie. On appela trophées , confessions, et plus communément seuil des apôtres , ces humbles monuments de leur supplice. En 324, Constantin les alla visiter. Dépouillé du diadème et des ornements impériaux, il se prosterna sur la terre en répandant des larmes ; de ses mains royales et victorieuses il marqua la place , et commença en quelque sorte à creuser les fondements de la basilique qu'il voulait élever sur ce sol sanctifié, et, à cet effet, il transporta sur ses épaules, en l'honneur des douze apôtres, douze charges de terre. Ce sont là de ces actions que la politique seule ne dicte pas à un maître du monde; et lorsque l'on veut des témoignages, celui-ci est grand.

La basihque s'éleva rapidement, et fut magnifique. Les riches métaux, les pierres précieuses, les marbres y brillaient de toutes parts; des lampes d'or et d'argent pendaient à ses voûtes ; les vases de prix y étaient amoncelés , et , pour ajouter à toutes ces magnificences , les corps de saint Pierre et de saint Paul , exhumés , furent déposés , chacun pour moitié , dans une châsse d'argent massif, renfermée elle-même dans une autre de bronze doré, sur laquelle une croix d'or du poids de cent cin-

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(jiiantc livres, (Miihlrme en mrnic temps du supplice et, du triomphe, étendit ses bras éloquents. La basilique de Constantin fut consacrée à saint SiJvestre. Ruinée par le temps et les guerres, les papes la remplacèrent par la basilique actuelle, œuvre immense d'une longue suite de pontifes terminée par Sixte-Quinte

C'est devant cette balustrade que viennent avec plus de prédilection et de tendresse s'agenouiller et prier tous les chrétiens que leur bon ange conduit à Rome. Que de fronts s'y sont appuyés ! que de larmes y ont coulé depuis celles qu'y versa Constantin î que de lèvres pieuses en ont poli le métal ! J'y devais aussi pleurer un jour, et ce jour était proche ; mais je rapporte ici les émotions du curieux et du sceptique. Celles du chrétien , dont le cœur purifié par la pénitence n'a plus que des regrets, de la foi, de l'amour, ne se disent point sur la terre, et n'ont de langage qu'au ciel.

Une émotion étrange encore , qui fut vive du premier coup (et qui depuis ne s'est point affaiblie, loin de là !), est celle que me firent éprouver ces nombreux confessionnaux distribués dans Saint -Pierre, et qui portent pour enseignes toutes les langues de l'Europe. C'est une chose inspirée par le Saint-Esprit, comme ces cérémonies si imposantes et si belles, comme ces hymnes ravissantes qu'on chante aux offices , comme ces rites sublimes qui marquent tout le culte catholique d'un signe éclatant et divin.

Ainsi, mon Dieu, vous voulez bien qu'on vous apporte ici des souillures ramassées dans tous les coins du monde! qu'on les y laisse ! et qu'après tant de courses incer-

^ CoNSTANZi. Le Inslituzioni di pielà che si esercitano in Roma, con una brève notizia de' sanctuarj che si venerano essa. Rome, 1823.

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taines , on puisse dater de Saint-Pierre de Rome et de la demeure du suprême vicaire de Jésus-Christ le point de départ d'une vie toute nouvelle, où Ton sera soutenu par votre amour, et qui aura votre sein paternel pour terme et dernier but ! Oh ! ces confessionnaux , ils semblent dire tout ce qu'ils ont entendu : il faut les voir, il faut les écouter. Tant de gens qui n'ont jamais pénétré dans un temple catholique regardent et s'informent. On leur répond : C'est tout l'homme et tout Dieu, c'est toute la religion : le repentir et le pardon, l'incertitude et la lumière; la souffrance dans le double supplice de l'isolement et du remords , qui fait place à la communion avec les saints, avec Dieu. Qui que vous soyez , qui vous trouvez seul dans Saint-Pierre, dans Rome et dans la vie, sous quelques cieux que vous ayez vu le jour, de quelque crime que soit souillée votre âme, pauvre à n'avoir pas de pain , riche à ne pouvoir plus former de fantaisie , malheureux à ne pas éprouver même le désir d'une espérance, bourrelé de remords à ne plus goûter ni un instant de sommeil ni un instant d'oubh..., allez là vous agenouiller! Il s'y trouve une oreille pour vous entendre, un pouvoir assez grand pour vous absoudre , un cœur assez bon pour vous aimer. On n3 vous demandera point quel nom vous portez, ni quel rang vous avez dans le monde : ayez seulement un repentir sincère , écoutez avec soumission cette voix qui vous dira de changer de vie.

Dieu , qui sait et qui voit , n'en demande pas davantage ; voilà la paix revenue , voilà le ciel reconquis : le pardon descend sur vous, et celui qui vous l'accorde de la part de Dieu sait seulement qu'il vient d'absoudre un pécheur.

Mes amis avaient obtenu la faveur d'entendre la messe

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dans la petite cliapollc si spécialdiiont sanctifiée par ce toinhoau dos apùtres, le pins angnste du monde après le tombeau sacré de Jérusalem. J'y descendis avec eux. Nous y rencontrâmes un respectal)le vieillard, M. le comte de ***, qui puisait dans les sentiments d'une haute piété un courage que les lentes douleurs de l'âge et de la maladie s'efforçaient en vain de lui ravir. C'était, depuis dix ans, peut-être la première fois que j'assistais au saint sacrifice, c'était la première fois de ma vie que j'y faisais attention. Je me tenais derrière tous les autres, debout dans le plus sombre recoin de la chapelle , et je suivais avec une curiosité émue cette messe dont le silence solennel avait pour mon cœur je ne sais quoi de menaçant. Le comte , Adolphe et sa femme y communièrent. Lorsqu'ils quittèrent la sainte table pour revenir à leur place, je vis sur leurs traits faiblement éclairés par les cierges de l'autel tant de recueillement, tant de sérénité, la peinture enfin d'une paix si profonde, que j'en fus, pour ainsi dire, aigri. Je jetai les yeux sur Gustave : il était prosterné dans sa prière. Je me trouvais malheureux; je trouvai Dieu injuste envers moi de m' exclure seul de cette paix et de cette joie , la même pour le vieillard mourant , pour les jeunes époux , pour le père loin de ses enfants , et souveraine dans tous ces cœurs. Il me semblait que les autres étaient en ce lieu dans la maison de leur père, que j'y paraissais, moi, comme un étranger dont on ne s'occupe pas. Certes j'étais bien le seul injuste ; car, indépendamment de Dieu, qui ne cesse jamais de s'occuper de nous, mes amis encore m'avaient présent dans leur pensée : ils m'offraient à Dieu, j'en suis sûr; ils lui disaient : Père , ne voulez- vous point aussi ramener cet enfant, qui ne vous connaît même plus depuis

le temps qu'il vous a quitté ? — Mais je ne savais pas tout ce que l'amour de Dieu met de charité en nos cœurs, et combien nous nous unissons dans la prière à tous ceux qui ne prient pas, pour essayer de les entraîner avec nous.

LA FRIKKE

Le soir de ce môme jour, nous étions chez Adolphe. Au moment de nous séparer : « Que ne faisons-nous ensemble la prière? » dit Elisabeth. Puis je la vis aussitôt, sur un regard de son mari qui me désignait clairement, un peu embarrassée de sa proposition et toute surprise de son embarras. Elle comprit que la prière n'était pas une de mes habitudes. Cependant elle ne pensa point qu'il fallût s'en dédire, et, quoique sa charité s'affligeât d'avoir pu me gêner, je vis qu'elle en prenait courageusement son parti. En même temps qu'elle, Adolphe et Gustave se mirent à genoux.

L'aventure , à vrai dire , ne me plaisait guère. Je m'impatientais ; je me disais que c'était me faire violence, que j'aurais grandement raison de ne point céder à cette contrainte morale. Pourtant, comme il m'était impossible de me méprendre sur le sentiment de cette bonne Elisabeth, tout en murmurant beaucoup, je m'agenouillai.

Mais Jésus a promis d'être avec ceux qui se réuniraient pour prier. Il vint au milieu de mes amis , et , sans doute touché de compassion, il ne se retira point parce que j'étais là ; il voulut bien que sa présence ne fût pas perdue pour moi. Lorsque Adolphe eut à haute voix commencé la prière : Mettons-nous en la présence

de Dieu, et adorons-le , ma vie passa comme un éclair dans ma mémoire; il me sembla que personne jamais ne m'avait rien dit d'aussi honorable, ni convié à rien d'aussi doux ; et je fus , par la miséricorde divine , moins loin de la disposition où il faut être pour prier.

Les formules usuelles généralement adoptées par les catholiques de France sont très douces, très simples, très belles. Je ne les répéterai point ici; j'aime à penser que tous mes lecteurs les connaissent. Bossuet, Fénelon, d'autres illustres conducteurs d'âmes, les ont composées du suc des livres sacrés; mais elles semblent faites pour tout le monde , tant elles vont droit à tous les cœurs. Elles furent pour moi une excellente leçon de doctrine et de morale chrétiennes ; ces accents de tendresse élevés vers le ciel; ces protestations de foi, d'espérance et de charité ; cet examen de conscience sur le mal commis envers Dieu, envers le prochain, envers nous-même ; ce pardon demandé pour toutes les fautes de la journée ; cette nuit qui commence , placée sous la protection de l'ange gardien; ces vœux de la fraternité catholique, pour les parents, pour les amis, pour les pauvres , les prisonniers , les voyageurs , les malades , les agonisants , et pour les ennemis , pour tout ce que l'on doit chérir et pour tout ce qui souffre dans le monde; ce pieux souvenir^ donné aux morts ; ces vieilles pierres de l'Église enchâssées comme des pierres précieuses dans l'or pur de tant de supplications aimantes; le Pater, si plein d'abandon et defihale confiance; le Credo, si vaillant et si robuste de foi ; XAvé, qui mouille les yeux de pleurs : c'était cela que souhaitait mon âme, c'était la pleine lumière que j'attendais; et toute la douce paix du chrétien, cette paix tant cherchée, cette paix que

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je niais parce que je no la pouvais coiiiprondre , me fut expliquée par uu jet éblouissant de foi et d'amour.

Misère! misère du péché! Uu instant après, je me souvenais à peiue; je ne sentais plus; je me croyais dupe d'un de ces attendrissements que j'étais accoutumé d'éprouver à l'aspect soudain des belles choses dans l'ordre moral ou dans l'ordre extérieur: un marbre, une toile, un beau vers, une phrase musicale, le moindre trait héroïque ou touchant que nous entendons conter, produisent chez nous cette émotion et ces larmes. Un sentiment analogue, pensai -je, m'a surpris. Je le dis franchement à Gustave.

(( Mon enfant , répondit-il , je ne veux pas te blesser ; mais voici l'enseignement de la foi : Dieu ne se plaît et ne réside que dans les cœurs purs. »

Je gardai un moment le silence ; puis, suivant l'usage, une mauvaise pensée me vint : (( Vous autres , repris-je avec quelque amertume , vous savez cela !

— Sans doute , continua-t-il doucement ; et quant à moi, je peux même dire : Je n'ai que trop occasion de le savoir. Selon que je veille à la pureté de mon cœur, ou que j'en négiige le soin, Dieu y revient ou s'en éloigne. Il occupe dans nos cœurs la place que nous lui faisons; plus nous en chassons de convoitises, plus il y est ferme et durable. Lorsque , par un vrai repentir, un vrai désir de mieux l'aimer, une confession sincère , une soumission pleine et complète, nous lui abandonnons entièrement cette demeure qu'il s'est choisie en nous créant, sa promesse ne trompe point : il y vient tout entier. C'est là ce que nous sentons à une profondeur de paix , à un épanouissement de confiance , à une ardeur de sacrifice , à un débordement de sainte joie ,

que j'essayerais vainement d'exprimer, et que tous les doux langages de l'harmonieuse nature n'exprimeraient pas ; car ces bruits , ces murmures , tout ce qui peut s'entendre et se voir, tout, dans le monde et dans l'âme, prend alors un accent ineffable; et le chrétien, comme il porte un autre cœur, croit habiter une autre vie. Hélas ! ainsi que nous voyons , dans la ferveur, luire ces adorables merveilles , ainsi , par un effet contraire , nous les voyons perdre leur éclat, s'effacer, s'évanouir, à mesure que, laissant endormir notre vigilance et séduire notre cœur, nous détournons nos désirs du but sublime que nous leur avions donné.

— Hé quoi! m'écriai-je. Dieu n'est-il donc pas assez puissant pour défendre ses domaines contre les invasions de l'ennemi?

— Il n'a pas fait de nous, et je l'en bénis , répliqua Gustave, d'inertes machines, qui, n'ayant point la hberté d'obéir, n'auraient point la liberté d'aimer; il ne lui a pas plu de nous sauver sans combat , c'est-à-dire sans mérites pour nous. Il nous laisse donc le soin et le devoir de lutter ; mais de quel secours ne nous aidet-il pas ! Sa bonté protège encore ce cœur d'où il se retire, parles souvenirs qu'il daigne y laisser, par l'adorable facilité de son retour, par cette profusion de clémence que l'âme chrétienne sait reconnaître jusque dans les punitions qui la frappent, moins pour la châtier de ses fautes que pour la réveiller de son engourdissement. Ya ! ceux qui prient pour toi sont loin de s'y méprendre : dans ces inquiétudes , dont ils gémissent sans doute et dont ils demandent la fin , ils adorent une des plus sensibles grâces dont Dieu puisse prévenir les âmes égarées. Leur déplaisir n'est pas que tu souffres,

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mais de penser que, peuUUre, rcsislaiil obstiiimneiil ;ï Tellort des miséricordes, tu auras soullert eu vain. Hélas ! ue sois pas le vaincpieur de la grâce; ne demeure point le triste vaincu du péché. »

Dieu permettait que la pensée de mon ami fut claire à mon intelligence. Cependant j'eus la folle méchanceté de répondre froidement que je ne le comprenais pas.

(( J'ai peine à le croire, me dit-il; pardonne-moi. Mais si tu ne comprends pas , adore donc ce que tu ne peux comprendre. Car d'où vient cela, enfin? Pourquoi es tu troublé de ces pensées étranges, et pourquoi s'estil trouvé sur la terre tant d'hommes intelligents que le même trouble a saisis? Tu te sens malheureux et tu ne saurais assigner le motif raisonnable de ton malheur. Ce n'est pas la pauvreté , ce n'est pas l'abandon, ce n'est pas la servitude ; et sur tous ces points , au contraire , tu ne peux éprouver que la joie de la délivrance. Tu n'as pas lieu de marcher dans l'effroi de l'avenir ; ton cœur, humainement parlant, ne gémit dans l'amertume d'aucune privation ; je ne pense point qu'une ambition quelconque t'empêche de dormir ; le nom que tu portes n'est pas souillé devant les hommes ; tu ne te connais pas sur la terre un ennemi : pourtant tu te plains ! et tu as raison de te plaindre. Encore une fois , d'où vient ! A mon tour, je ne comprends pas comment tu expliques cela autrement que je ne le fais.

— Si j'ai commis des fautes? dis-je involontairement, et répondant à ma pensée plutôt qu'à son discours.

— Ah ! c'est le souvenir de tes fautes ! Mais quelles fautes? Qui t'en parle? qui se lève devant toi pour t'en faire rougir? qui t'en demande raison? qui te prouve qu'en les commettant tu n'étais pas dans le droit de la

nature et de tes besoins ? et qui t'a dit que des actes commis pour satisfaire tes instincts naturels fussent des fautes? Est-ce la commune renommée? une parole vieille comme les siècles et universellement admise par eux? Oui, sans doute. Eh bien ! cette parole est humaine ou elle est divine. Si elle est humaine, qu'importe à ta raison son antiquité ? Cette antiquité ne peut prévaloir contre des instincts de nature qui sont à tes yeux certainement plus anciens, plus respectables et plus sacrés ; qui t'empêche donc de la mépriser et de vivre en paix? Quoi! tu nies Dieu , — ou tout au moins tu nies son pouvoir sur toi, sa créature, — et tu ne peux secouer le fait d'une erreur arbitraire , d'une misérable parole humaine , qui vient te poursuivre jusque dans le secret le plus profond de tes volontés ! tu permets qu'elle te tourmente du souvenir de mille choses accomplies, pardonnées, oubliées, regardées comme irréprochables par le monde, enfermées peut-être dans les tombeaux. A tant de faiblesse pour les combattre, et tant d'impuissance pour leur échapper, reconnais la divinité des vengeances que tu subis ; et comprends que la main assez rigoureuse pour te serrer aiasi dans les chaînes du remords peut seule te délivrer en s' ouvrant pour le pardon.

Mais tu n'en veux pas de ce pardon si souvent offert. Qui dira si le pécheur souffre plus ou du regret de ses fautes, ou de l'amour funeste dont il les chérit? Reconnaissant le courroux de Dieu , on nie sa clémence pour échapper aux conditions qu'il y met ; on ne veut pas avouer cette certitude, qui saisit l'intelligence, qu'ayant créé le supplice du remords , il a dû attacher les grâces souverames du pardon et la liberté du repentir et de l'amendement pour se délivrer de tant d'ennuis et d'an-

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poisses que les fautes commises traînent après elles. On veut bien les commettre de nouveau, leur demander sans relâche un bonheur qu'on sait qu'elles ne donneront pas, (aire et refaire sans cesse, et toujours sans autre résultat que des regrets plus poignants, tout ce que la loi de Dieu a pris soin de défendre ; mais, malgré l'accomplissement surhumain de ses menaces terribles, faire ce qu'elle ordonne avec une si intarissable abondance d'adorables? promesses, c'est là ce qu'on ne veut pas même essayer. Dans ton esprit rebelle, tu demandes peut-être à Dieu des miracles : pauvre créature raisonnable , je te laisse à méditer le miracle de ta folie. »

Le temps n'était déjà plus où de pareilles idées ne germaient que lentement au fond de mon. âme. — Enfin, me disais-je dans le silence de la nuit, si j'allais mourir?... Et je me rassurais au souvenir de la prière qui m'avait placé sous les ailes de l'ange gardien ; puis ce sentiment me faisait éprouver une sorte de mauvaise honte ; puis j'y revenais de meilleur cœur, et je m'endormis priant Dieu , mais , pour ainsi dire , en cachette de Dieu et de moi-même , comme souhaitant de ne pas prier, et comme désirant que Dieu ne sût pas que je l'avais prié.

Il fut donc un temps , — j'ose y penser à peine, et je puis à peine le comprendre , — où je ne priais pas Dieu , où je ne pensais point à lui. Temps détesté, jours de douleur et de honte. Si j'étais mort en ce temps-là ! Si la patience du Ciel, que je bravais, s'était cependant lassée ! La seule pensée m'en fait frissonner, comme on a des transes encore au souvenir d'un danger qui n'est plus. Quoi ! durant de longues années, j'ai commencé, j'ai fini chaque journée sans prier î et dans ces tristes

jours je n'avais pas un élan , pas un souvenir pour mon Dieu! Comment vivais -je? Comment pouvais-je vivre ! Quel ange m'empêchait de tomber dans les abîmes, ou plutôt quelle miséricorde m'a retiré des abîmes où j'étais tombé? Que de fautes ont souillé ces jours funestes ! je vous rends grâces , mon Dieu , de ce que vous m'avez permis de vous connaître ; de ce que vous n'avez plus voulu qu'il me fût possible de vous offenser sans crainte et sans remords insupportables. Quelque responsabilité terrible que fasse peser sur moi la lumière où vous m'avez appelé ; quand cette vive lumière, ajoutant à mes crimes, devrait être la source de mon châtiment éternel , je vous rends grâces encore de cek. Je ne sais, tant ma lâcheté est immense, si je mourrai dans votre miséricorde ou dans votre amour ; mais pourtant je l'espère, et cette espérance, que je tiens de vous, tous les misérables plaisirs de la vie ne pourraient trop la payer. Maintenant du moins , je ne saurais commencer le jour, je ne saurais rien entreprendre sans me jeter à vos pieds ; et, si j'ai mérité de douter de ma prière, je sais que je dois mépriser ce doute, et que jamais une prière n'est perdue.

Mais que parlé-je de plaisirs enlevés ! Ai-je, en effet, renoncé à quelque chose qui soit digne du moindre regret ! Je me les rappelle , ces heures de plaisir, ces heures d'oubU. Oh! que j'étais malheureux! j'assistais à la ruine de moi-même. Ce que j'avais caressé, nourri, longtemps entretenu dans mon cœur, affections, projets, désirs, — tout cela s'évanouissait, tout cela mourait avec déchirements et tortures. J'étais comme une mère condamnée à ne point enfanter, et qui sentirait ses enfants mourir dans son sein. Mes enfants, c'étaient mes illusions

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do jiMuiosso, mes sympathies, mes pauvres et stériles eroyances d'impii^ mes amitiés mondaines, ces choses ([lie j'avais ardemment poursuivies, et que je n'aimais phis au moment de les atteindre, ces belles apparences (jui ne me laissaient enfin saisir que des cadavres , ces cœurs qui se détachaient du mien au premier choc , ces amis qu'un jour d'absence me faisait oublier. Je pensais, dans une angoisse affreuse : « C'est donc cela la vie ! » Et, désanchanté d'avance de toute impression agréable, prévoyant l'inévitable moment de mes dégoûts , ce que j'aimais encore, je ne l'aimais déjà plus; je m'écriais avec larmes , avec colère , que je ne supporterais pas ce supplice longtemps.

Maintenant je supporterai tout. Que si je regarde ce besoin d'aimer dont les déceptions m'enfonçaient chaque jour dans le cœur mille poignards , ce cœur maintenant renferme un amour ; c'est le vôtre , ô mon Dieu , au feu duquel se ranimeront sans cesse toutes les nobles affections, et qui est éternel. Nul dévouement ne me lassera sans doute, puisque yous daignez me faire une loi de l'amour et du dévouement. Et quant à mes croyances, ô bienheureux serai-je du jour où je ne croirai plus qu'en vous ! Que m'importe aujourd'hui de voir se flétrir, tomber, disparaître telle ou telle croyance parasite que j'avais gardée encore? Je ne tiens point à ces hochets de. ma liberté ; je porterai moi-même la hache à toute croyance que je saurai n'être point issue du tronc de la foi. Et quant aux joies, aux enivrements dont je cherchais le sommeil , combien il s'élève audessus de ces empressements frivoles , l'homme qui voit sourire les anges à chaque larme qui tombe de ses yeux ! Fiat voluntas tua. Amen.

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