‹ Rome et LoretteChapitre 7 sur 50 · LES AMIS DE SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

LES AMIS DE SAINT FRANÇOIS

Elisabeth, Adolphe et Gustave, tous trois pieux et pleins de ferveur, comme ils n'aimaient rien tant à visiter qu'un lieu saint, ou qu'un saint personnage, n'avaient pas aussi de plus cher sujet de conversation que les beaux récits offerts par la vie des élus de Dieu. Dans les commencements, je n'étais pas peu surpris de cette douce et sereine confiance avec laquelle ils s'entretenaient de mille faits surnaturels , anciens ou récents , que j'avais toujours traités d'inventions puériles, et que j'aurais cru que les chrétiens sensés n'admettaient pas. Mais je ne pouvais douter ni de leur raison, ni de la probité de leurs croyances ; ils étaient simplement devant moi ce qu'ils étaient entre eux ; je le savais , et ne me scandalisais pas. Tout au contraire, je finis par prendre intérêt et plaisir à ces discours si nouveaux pour moi. La poésie ne peut rien inventer de charmant, d'élevé, de dramatique (on voudra bien, j'espère, me pardonner le mot) dont les récits qui se font entre chrétiens n'apportent à toute heure des exemples délicieux. Nulle part le grand spectacle de Fintervention divine n'apparaît plus souvent et avec de plus douces clartés ; nulle part l'action de ce pouvoir souverain qui veille paternellement sur le monde et sur chaque individu.

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110 vient [)liis à [)n>[)ns ('(Uisoloi", l'aircnnii", «îclairn- le cœur. Mes amis (j'ai déjà ou roccasiuii de le dinî, (ît Jtî le remarquai'S sans cesse) uic seuiblaieiit les fils d'un roi puissant, qui recevaient mille preuves du constant amour de leur père, qui le bénissaient, qui s'entretenaient avec sécurité de lui, de ses amis, de son royaume, où ils comptaient bien retourner.

Je les écoutais donc ; je les écoutais avec plaisir; quelquefois même , pauvre paria parmi ces enfants d'une caste divine, je les écoutais avec envie. Soit que l'espoir me berçât d'obtenir plus tard le haut titre qu'ils portaient, soit que je fusse agité d'un pressentiment funeste et contraire, je leur savais un gré infini de me souhaiter leur honheur, de le demander pour moi', de m' associer, autant qu'il leur était possible, au ravissement de leurs espérances, espérances si fermes que je les aurais prises pour des souvenirs.

Un jour, nous promenant sur le Monte- P incio , près duquel était notre demeure, ils parlaient de la bonté d'un saint vieillard dont le nom seul m'était alors connu, mais que je devais par la suite vénérer à mon tour et bénir. Adolphe, après de longs récits de sa tendresse et de sa douceur, — grâce de Dieu encore que ces longs récits ! à l'avance ils affermissaient dans mon âme la confiance filiale qui remplirait plus tard d'abandon et de sécurité mes repentirs ; — après ces récits , dis-je , Adolphe vint à citer l'exemple de saint François d'iVssise, le séraphin de la terre , aimable et bien-aimé entre tous les séraphins du ciel. Il nous dit comment saint François d'Assise, voyant un jour des oiseaux en cage, leur cria : (( Tourterelles mes sœurs , qui donc vous retient prisonnières? » et s'affligea de leur captivité.

« Oh! que j'aime cela, dit Gustave, et que je le conçois bien ! Notre ame a quelquefois de ces sentiments, quand la prière lui a rendu sa tendresse et sa pureté. Oui, parfois, en nous promenant dans les campagnes, nous remettons sur la haie, de crainte qu'on ne l'écrase, l'insecte qui s'est laissé tomber. Mais chez nous, c'estl'impression d'un instant, et cette exubérante charité fut la vie de saint François.

— Et, continua notre cher Adolphe, nous n'obéissons pas au pieux sentiment du Séraphique , lequel , en protégeant les vermisseaux , trouvait moyen d'adorer le Sauveur, se rappelant que Jésus a dit une fois : « Je suis un ver, et non un homme. » — Combien ne devonsnous pas être doux pour les créatures , cependant ! Elles souffrent parce que la terre est punie, et la terre est punie à cause de nos péchés. Yoilà pourquoi nous sommes en guerre avec toute la nature. Saint François avait si bien vaincu le péché, si bien rétabli son âme dans la pureté de son origine, qu'aucune hostilité n'existait plus contre lui dans le monde. Il était en paix avec les êtres, avec les éléments, comme avec les hommes et avec lui-même. Tout ce qui le vit, l'approcha et put l'entendre, en reçut mille témoignages de tendresse, et les lui rendit. Il aima toutes choses, loutes choses l'aimèrent. Soumis aux souffrances, parce qu'il était né d'une chair coupable , mais devenu l'enfant de la foi et de la grâce, il portait sur la terre des marques de sainteté qui brisaient partout autour de lui le sceau de l'anathème; Dieu le revêtit d'une splendeur dont il n'a pas voulu lui-même entourer son corps mortel. On ne peut dire de saint François qu'il fit des miracles : le miracle, c'était luimême ; les prodiges sortaient de lui comme les rayons

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sorUMit. (lu Ibyci'. Il lui ;ui inilicii de la iialurc ce qu'/'lait, lo piviuior hoiiuiio dans riùlcii do son innocence : un possesseur jouissant du plein amour des (^tres et des choses, sur lesquels il régnait en paix. Sa vie, écrite par saint Bonaventure, d'après les dépositions d'une foule de témoins oculaires , en renferme mille preuves singulièrement touchantes.

— Parlez-nous-en, dit Elisabeth, car j'aime beaucoup saint François : il n'y a point de bonheur ici-bas qui me semble plus charmant que cet accord de charité dont les saints sont unis avec tout ce qui est innocent et pur.

— Eh bien ! reprit Adolphe , le saint , passant un jour près de Bevagno, vit un lieu sur son chemin où beaucoup d'oiseaux d'espèces différentes s'étaient rassemblés. Jl se dérangea quelque peu pour ne point les troubler, et les salua comme s'ils eussent été des êtres raisonnables. Les oiseaux ne se dispersèrent point ; mais, au contraire , se tournant vers lui et allongeant le cou , ils paraissaient désirer qu'il s'approchât. Alors il leur fît un discours : « Mes frères ailés , vous devez toujours louer votre Créateur et l'aimer, lui qui vous a revêtus de plumes , qui vous a donné des ailes et qui pourvoit à tous vos besoins. Il vous a faits avant toutes ses créatures, et vous a assigné pour séjour les régions pures de l'air : sans que vous semiez , sans que vous moissonniez , sans que vous ayez à vous en occuper jamais , il vous conduit et vous nourrit. » Les oiseaux le regardaient attentivement, s'agitant d'une manière merveilleuse, ouvrant le bec et battant des ailes tandis qu'il parlait. Il alla au milieu d'eux, en toucha quelques-uns avec sa robe, aucun ne bougea; enfin ils ne s'envolèrent qu'après qu'il

leur eut donné sa bénédiction. Et lui, dans la simplicité de son cœur, ayant vu cela, se fît des reproches de n'avoir jamais jusqu'à ce jour parlé aux oiseaux. Il se rendit ensuite dans un bourg où il voulut prêcher le peuple dans la rue ; mais sur les toits une quantité d'hirondelles gazouillaient si fort qu'on l'entendait à peine. Il leur dit : <( Hirondelles mes sœurs , vous avez assez parlé : il est temps que j'aie mon tour; écoutez donc en silence la parole du Seigneur. » Les hirondelles , comme si elles l'avaient compris, se turent à l'instant et ne bougèrent plus. Il avait une grande prédilection pour les agneaux. Plusieurs fois il en délivra qu'on allait égorger, et qu'il achetait d'une pièce de son vêtement. S'il passait au milieu d'un troupeau, jeunes et vieux se pressaient autour de lui , relevaient la tête et le regardaient fixement , à la grande surprise des bergers et des frères. Un jour, près de Greccia, on lui apporta un levraut vivant qui venait d'être pris dans un piège. Il fut touché de compassion. (( Comment t'es-tu laissé prendre au piège, lui dit-il, levraut mon frère? » L'animal, ayant été mis à terre pour qu'il pût s'enfuir, sauta vers François et se cacha dans son sein. Celui-ci, après l'avoir caressé comme aurait pu le faire une mère, le voulut laisser aller ; mais, attiré par un charme secret , le levraut revenait toujours vers le saint homme, qui fut enfin obUgé de le faire porter par un de ses frères assez avant dans la forêt. Pareille chose arriva d'un oiseau aquatique pris sur un lac près de Rieti. Un brochet qu'on lui avait apporté en ce même endroit, et qu'il rejeta à l'eau, nagea auprès de sa barque jusqu'à ce qu'il lui eût donné une bénédiction. Tout lui était occasion de bienfait, tout lui était enseignement de prière. A Portiuncula , une cigale perchée

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sur un lii^uiiM' pivs de sa collulc rluuitait, , i^l rcxcitail à prior par son chant. Il l'appolh' : cllo volo sur sa main. (( Cj^ale, ma cIhmv sn^ur, lui dil-il, louo Notre-Seignour, ton Créateur. » Elle se mil, aussitùt à faire son petit bruit joyeux , jusqu'à ce qu'il l'eut renvoyée à sa place sur le liguier; elle y resta huit jours, allant et venant à sa volonté. Alors il dit à ses compagnons : (( Donnons à prosent congé à notre sœur la cigale ; car elle nous a réjouis assez longtemps, depuis huit jours qu'elle nous excite à louer Dieu. » La cigale obéissante disparut sur l'heure , et ne reparut point. La première fois qu'il visita le mont Alverne, à sou retour d'Espagne, un graud nombre d'oiseaux volèrent autour de la cellule que les frères avaient bâtie pour lui, chantant et battant des ailes. 11 vit un indice de la volonté divine dans cette joie que les oiseaux témoignaient à sa venue, et résolut de s'arrêter quelque temps en ce lieu. Pendant son séjour, un faucon dont l'aire était voisine le prit en grande amitié : par son cri il l'avertissait de l'heure à laquelle il avait coutume de prier. Quand le saint était malade , le faucon , afin de le ménager, retardait son signal; et si alors, vers le point du jour, sa voix, comme une cloche intelligente, saluait le matin, il avait soin d'en modérer et d'en affaiblir le son.

Mais ce n'était pas seulement aux êtres animés que François prodiguait les effusions de cet amour infini. Avec les mêmes effusions il admirait et louait la beauté des fleurs, voyant en elles, dit un autre de ses biographes, témoin oculaire , un reflet de la fleur impérissable et divine que Dieu fit épanouir sur la tige de Jessé. Lorsqu'il en trouvait beaucoup ensemble , il se laissait aller avec elles à un pieux et simple entretien. De même il

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invitait à aimer Dieu , les moissons , les vignes , les pierres, les forêts, la beauté des plaines, la fraîcheur des eaux, la verdure des prés, tous les éléments. 11 contemplait avec de tendres désirs et une joie inexprimable la magnificence des cieux, miroir où il voyait la face du Créateur. Et, comme il s'était donné à Dieu pour serviteur avec un dévouement sans bornes, les éléments, ces agents de Dieu , semblaient être devenus aussi ses serviteurs dévoués. Un jour que les médecins allaient lui appliquer un fer rouge aux tempes, il bénit ce fer, et lui dit : a Feu , toi qui es mon frère, le Très-Haut t'a fait avant toutes choses , et t'a fait beau , utile et puissant : sois-moi donc favorable aujourd'hui, et daigne Dieu adoucir ton ardeur, de telle sorte que je puisse la supporter. )) Le fer fut appliqué, et le saint s'écria : « Mes frères , louez avec moi le Très-Haut , le feu ne me brûle pas , et je ne sens aucune douleur. » Au rapport des mêmes témoins, l'eau pour lui se changea en vin lorsqu'il l'eut bénie ; et un jour que dans une violente maladie il désirait de la musique pour élever son cœur au Tout- Puissant, l'air, s' ébranlant lui-même, fit entendre d'harmonieuses vibrations.

François , qui n'était pas moins grand poète et grand orateur que grand saint, a d'ailleurs magnifiquement chanté lui-même la tendresse radieuse et naïve dont la surabondance de son amour pour le Créateur enveloppait l'universalité des choses créées. L'allégresse de son âme éclate à chaque mot de cet hymne où il célèbre Dieu dans la merveilleuse beauté de ses ouvrages. Ce cantique célèbre se nommait le Chant du soleil. François et ses frères le chantaient souvent, et les Actes des Saints rapportent que des ennemis irréconciliables

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l'ayant (MiI*mi(Iu à sa prici'i», apivs (|iril rut ajouUî uihî stroplit' (Ml riiomuMir de cv[i\ (]ui persévèrent dans la paix, il ne fallut point d'autres diseonrs pour les décider à s'embrasser et à se demander mutuellement pardoFi. Tels sont les chants sans doute que les harpes séraphiques accompagnent dans le ciel.

— La môme religion, dit Elisabeth, produit encore dans de nobles cœurs ces nobles alfections. Je n'ai rien à citer d'aussi beau que ce qui vient d'être dit ; mais une vénérable religieuse que je connais est comme saint François , qui plaignait les tourterelles captives , et , comme cette autre chère sainte qui , joignant les mains lorsqu'elle rencontrait une Heur, pleurait de reconnaissance, remerciant Dieu d'avoir fait cette fleur si belle et de l'avoir placée sous ses pas. Cette bonne religieuse ne peut voir souffrir les créatures , même les créatures inanimées : elle serait peinée si l'on effeuillait un bluet devant elle , à moins que ce ne fût pour les processions de la Fête-Dieu. L'hiver, elle ne mange pas tout son pain, elle en garde une part pour les oiseaux, et la imit, dans l'été, lorsqu'il fait de l'orage, elle ne peut dormir, non que le tonnerre lui fasse peur, mais elle est navrée en pensant à l'épouvante de ses pauvres amis les oiseaux, que le tonnerre réveille et qui tremblent sous la feuillée. Nous, petites filles, autrefois cela nous faisait sourire. Pourtant, au fond de l'âme, nous en étions touchées ; car la chère religieuse n'est point craintive pour elle-même, et n'épargne point ses peines. Souvent je pense à elle quand j'entends chanter les oiseaux, et je suis bien sûre qu'aucune de celles qui l'ont aimée ne voudrait inutilement fouler une fleur ni tourmenter un papillon.

— Et vraiment , reprit à son tour Gustave , pourquoi fouler une fleur, destinée peut -être à réjouir quelque bonne âme, qui marche derrière nous, préoccupée de soucis, et à qui la vue de cette fleur pourra fournir de consolantes distractions ? Dieu attache souvent de si grands desseins à tant de petites circonstances, qu'il doit nous être doux de respecter et de laisser vivre, autant que nous le pouvons, toutes les innocentes choses auxquelles il lui a plu de donner la vie. De même qu'un cheveu ne peut tomber de notre tête sans sa permission, un brin d'herbe ne sort pas de la terre qu'il ne l'ait voulu ; il a eu son but en le voulant : c'est assez pour que nous ne détruisions rien sans motif, et il est aisé de comprendre pourquoi jamais un saint n'a été dévastateur.

— Mais, dis -je, nous voilà bien embarrassés avec ce système , et nous n'oserons plus maintenant faire un pas.

— Oh ! s'écria Gustave en souriant, que cela ne t'arrête! Si, entre toi et ton confesseur, il y a un champ de plantes précieuses, traverse le champ, foule, écrase sans regarder où tu mets le pied. Ton âme est plus précieuse à Dieu que toutes ces choses, qu'il saura bien faire refleurir en nombre assez giand pour réjouir les yeux de toute l'humanité : l'homme n'anéantit point les semences. J'ai voulu dire seulement que la religion nous apprend à ne rien gâter sans but, et que cette surabondance de tendresse dont elle enrichit les cœurs n'est point un sentiment qu'on ne puisse justifier par de très légitimes et de très sages raisons , même lorsqu'il s'applique à l'insecte, au brin d'herbe, à l'étincelle et à la goutte d'eau. »

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Ainsi Dieu pl.irait, dans l,i honclie des amis (jiii nr»Mit(Mn*aiont, mille paroles dont, ancnne n'était indifl'é- HMilr au dessoin de miséricorde dont j'ai éternellement à le bénir.

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