Theiner, Mon, hist. Poi, II, dccxcvi
queur de Kazan et d'Astrakhan était devenu le type du tyran, mais d'un tyran taillé à l'antique, qui n'a plus l'horreur du sang et qui n'écoute que ses instincts sauvages. Doué d'une constitution robuste, il se livrait impunément aux plus coupables excès, étouffant ses remords dans une dévotion hypocrite; et ce bizarre accouplement de piété et d'infamies, d'oraisons et de crimes, jette une lueur à la fois rebutante et sinistre sur cette époque du règne d'Ivan. En i564, il imagina un singulier expédient pour revêtir des formes de la légalité l'abus du pouvoir qu'il se permettait. Au commencement de l'hiver, il quitte brusquement Moscou, emmenant avec lui sa famille ainsi qu'une partie de ses trésors, et il fait déclarer publiquement qu'il n'est plus en état de gouverner le pays : les boïars sont des traîtres qui ravagent les provinces et mettent la patrie aux enchères; veut-on sévir, le clergé intervient en faveur des coupables; pour échapper à cette alternative, il s'en va « où Dieu lui montrera le
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chemin. » A cette nouvelle inattendue, Moscou fut glacée d'épouvante; peut-être aurait-on médiocrement regretté le bras de fer d^lvan si Ton n'eût été menacé de tomber entre les mains des boîars, et, tyran pour tyran, mieux valait en avoir un seul que plusieurs. L*élite de la capitale se rendit à la Sloboda Alexandrovskaïa, où Ivan s'était réfugié et le supplia de reprendre les rênes du gouvernement. Le tsar consentit à retirer son abdication éphémère, à condition qu'il pourrait dorénavant châtier à son gré les délinquants, sans que personne eût le droit de réclamer. Ainsi s'établissait officiellement le régime autocratique, dont Pierre I*' fera plus tard un vaste et puissant organisme et qui traverse, en ce moment, une crise décisive. En s'engageant dans cette voie, les boïars, le clergé, les élus de la nation brisèrent avec le passé; bientôt ils eurent à s'en repentir.
Investi de ses nouveaux pouvoirs, Ivan revint à Moscou le 2 février i565 et se hâta d'incarner dans les faits les conces-
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sions obtenues à la Sloboda. Dans ce but, il organisa la tristement fameuse Opritchnina : le pays fut divisé en deux parties inégales, dont la plus grande, appelée Zemchtchina, fut confiée au gouvernement des boïars sous la haute surveillance d'Ivan, qui se réservait personnellement la plus petite, composée de quelques quartiers de Moscou et de dix-neuf villes de province, céXdÀi Y Opritchnina. Tous les suspects en furent chassés avec femmes et enfants au plus fort de l'hiver, on leur promit ailleurs des terres équivalentes à celles qu'ils étaient sommés d'abandonner.
Trois cents hommes, résolus, rompus à tous les vices, furent choisis entre mille pour composer l'entourage du tsar. Les satellites étaient dignes du maître : ils devinrent ses compagnons de débauche et ses exécuteurs de hautes-œuvres. Le sombre et mélancolique palais de la Sloboda était la résidence ordinaire du chef de V opritchnina et de ses principaux membres. Là s'offrait aux regards des Moscovites un singulier spectacle : sous Pégide de la ma-
jesté souveraine, les dehors de la vie monastique y abritaient des horreurs. Ivan avec les siens formait une bratia ou communauté religieuse, dont il était luimême Vigoumène. Vêtus de l'habit monacal, on les voyait, de grand matin, se rendre à Téglise pour y chanter gravement les longs offices du rite oriental; à certaines heures, ils se réunissaient encore à la table commune, où régnaient le silence et la frugalité. Si ces moines improvisés subissaient, sans murmure, cette contrainte, c'est qu'ils étaient sûrs de la revanche : le reste du temps se passait en exécrables orgies, auxquelles succédaient l'application de la torture aux inculpés et, le plus souvent, leur exécution avec tous les raffinements d'une cruauté sauvage.
Ivan était tourmenté par la soif du sang :
les délateurs pouvaient à peine suffire pour trouver les coupables et les bourreaux se fatiguaient à égorger les victimes ; mais rien ne touchait le cœur désormais métallisé du tsar. L'année 1 570 est restée surtout mémorable dans les fastes
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de Vopritchnina : à cette époque se rapportent les massacres de Novgorod. Cette cité populeuse est faussement accusée de tramer un complot avec le roi de Pologne; aussitôt sa perte et sa ruine sont décidées. Ivan se met en campagne contre elle, la terreur précède sa bande infâme d*opritchniki, de sanglantes étapes marquent leur chemin et ils ne laissent derrière eux qu'un pays dévasté. En proie à une indicible terreur, Novgorod reçoit, cependant, son souverain avec tous les signes extérieurs de la bienveillance et de la soumission, hommage inutile ! elle n'échappera pas à son triste sort. On y érige un simulacre de tribunal, qui condamne sans appel et juge sommairement; mais cette procédure paraît encore trop compliquée : le plus souvent les arrêts de torture et de mort sont lancés avec un arbitraire révoltant ; des groupes d'individus, parfois des familles entières sont précipités dans le Volkhov, dont les flots saturés de sang repoussent les victimes; cette dernière chance de salut est encore enlevée
aux infortunés Novgorodiens : les opritchniki circulent en bateaux et achèvent avec le fer les moribonds qui surnagent.
Cet a£freux carnage dure cinq longues semaines, après quoi la ville est livrée au pillage. Plus de dix mille hommes, dit-on, y périrent dans divers genres de supplices.
Quant au tsar avec sa bande, après avoir assouvi leur fureur, ils reprirent, chargés de butin, le chemin de la Sloboda.
Tel était Thomme auquel Portico devait porter, de la part du pape, des paroles de conciliation religieuse et des propositions d'alliance contre les Turcs. On avouera que la mission était pénible et qu elle ne promettait guère de brillants résultats. Mais dans les circonstances données, avec des instructio.ns si peu conformes à rétat réel des choses, que devait, que pouvait faire le nonce? En bon diplomate, il avait à renseigner sa cour et à Téclairer sur la situation ; en serviteur dévoué, tout au plus pouvait-il donner des preuves de bonne volonté en essayant d'exécuter les ordres reçus. Il fit l'un et l'autre. Aussi
lui sommes-nous redevables d^un dossier en règle sur Ivan IV, dont il sera question tout à rheure, dès que nous aurons esquissé les démarches tentées par le nonce dans cette affaire.
La condition préliminaire à remplir était d'obtenir le consentement du roi de Pologne. Il fallait traverser ses Etats pour pénétrer commodément en Môscovie ; on avait, d'ailleurs, coutume à Rome de le renseigner sur les négociations poursuivies avec son voisin, car on n'ignorait pas que c'était là un point délicat. En efiet, il n'était guère facile — nous l'avons vu plus haut — de dissiper les appréhensions de Sigismond-Auguste et de le faire entrer dans cet ordre d'idées Cette fois encore, il n'opposa pas, il est vrai, constamment des fins de non-recevoir aux instances du pape, mais il y eut des fluctuations dans ses réponses, et, lorsqu'elles étaient favorables, il les entourait de clauses, qui rendaient toutes ses concessions parfaitement illusoires.
Le nonce possédait la confiance du roi.
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son conseil, il ne j>2crrah Ji:r;irier la nonce pontifical ks passeports rccr M:;^ cou, pas méoie ea teaip* ie rrî^i L«n motifs l'enga^Àient à çnadzt zizzt résolution : le barbare ÏTia ziirz iei-JeaiiriiC que plus fier : la conTtnioa des MsscEi*iites était une chose à laq^ieiie îl ne f2.iai* pas songer. C'était aire, en i'aîirres jtrmes, que le pape n> ga^aeraît nen et que le roi de Pologne y périrai: :;aeupe chose. Il a'outait qu'il est plus ii£cîle de convertir un grec ou on rutbeae :;;:: on juif, quoique rentétement des eafaais d'Abraham soit proverbial : que. par ccoséquent, la conversion des Moscovites n'était qu'une chimère. Un apologue à l'adresse du pape servait de conclusion : le roi exprimait la crainte que t n'importe qui »
n'eût le sort du chien d'Esope lâchant le morceau de viande qu'il tient sous la dent et poursuivant son ombre dans le miroir des eaux. La morale de la fable était facile à comprendre : en protégeant Moscou, on s'^exposait au danger de perdre la Pologne.
Hosius était mieux que personne en état
de saisir l'allusion, mais beaucoup trop discret pour divulguer des confidences de ce genre : la lettre royale resta probablement ensevelie dans son portefeuille. Il y eut toutefois de nouvelles démarches de part etd^autre, car, le 3 septembre iSji, le roi écrit directement au pape et déclare qu'il persévère, au sujet de Moscou, dans les mêmes sentiments : qu*on observe les conditions proposées et il maintiendra sa promesse; s'il a changé une fois de langage, c'est qu'on a posé la question d'une tout autre manière K
En présence de ces déclarations, Poriico était censé jouir de sa liberté d'action. 11 devait, par conséquent, donner signe de vie, d'autant plus que ses lenteurs faisaient à Rome une impression si pénible que le vice-chancelier Krasinski se crut obligé, à un moment donné, de plaider sa cause et d'assurer qu'il procédait de bonne foi dans l'affaire de Moscou ^. Les instructions ro-