CHAPITRE IV
RODOLPHE CLENKE
Revirement dans la politiaue du Saint-Siège. — Maximilien II et Ivan iV. — Mémoire de Cobentzl sur la Moscovie. — Son optimisme. — Causes de rapprochement entre Rome et Moscou. — Instructions romaines au cardinal Morone. — Ses rapports avec les envoyés moscovites à Ratisbonne. — Nouvelles instructions du cardinal de Côme à Morone. — Détails biographiques sur Rodolphe Clenke. — Il accepte la mission de Moscou. — Instructions de Morone à Clenke. — Uempereur s*oppose à la mission moscovite. — Vrai motif de cette opposition. — Mort de Clenke,
UELQUËS années après la mission manquée de Portico, Grégoire XIII reprend en sous-œuvre les projets moscovites abandonnés par Pie V, mais ce n'est plus à la Pologne,
c'est à PAutriche qu'il s'adresse pour frayer la route à son envoyé.
Quel est le motif de ce revirement inattendu? Que les fins de non-recevoir de la Pologne aient découragé le Saint- Siège, cela se comprend aisément; mais d'oîi vient la singulière confiance du pape dans les bonnes dispositions d'Ivan le Terrible? Les événements politiques ne sont pas étrangers à ce phénomène et, â défaut de données positives, quelques conjectures autorisées s'imposent d'elles-mêmes.
Pendant les deux interrègnes qui se succédèrent, à quelques mois de distance, après la mort du dernier Jagellon Sigismond-Auguste (7 juillet 1572), de graves et communs intérêts eurent bientôt rapproché d'Ivan IV l'empereur Maximilien.
Henri de Valois n'était monté sur le trône de Pologne que pour en descendre précipitamment, à la première nouvelle qu'il pourrait devenir roi de France. En proie à une vive agitation, déchiré par les partis politiques, le pays traditionnel du libe-
rum vetOy se préparait bruyamment à de nouvelles élections ; l'archiduc Ernest d'Autriche et Etienne Bathory, voïvode de Transylvanie, étaient les deux plus sérieux candidats. Bien que le tsar mît aussi des prétentions en avant, soit pour lui, soit pour son fils, soit sur la Pologne tout entière, soit seulement sur la Lithuanie, Maximilien II voulut essayer de gagner ses suffrages pour Ernest. Le Saint- Empire était en demeure de favoriser les projets livoniens d'Ivan^ Bathory était l'ennemi commun de l'un et de l'autre :
cet enchevêtrement d'intérêts ouvrait le champ aux concessions mutuelles et à l'action diplomatique. Jean Cobentzl de Proszek fut envoyé dans ce but à Moscou pendant l'hiver de Tannée iSjS. Ses négociations sont en dehors de notre sujet.
Nous ne dirons rien des lettres obtenues en faveur d'Ernest et qui n'arrivèrent en Pologne qu'après l'élection de Bathory, des mesures concertées d'avance pour reprendre les pourparlers à la diète de l'empire; ce qui nous touche de plus près,
c*est le mémoire rédigé par Cobentzl sur la Moscovie '.
Le diplomate autrichien a été évidemment ébloui par l'accueil qu'il reçut au Kremlin. Rien que l'apparition du tsar le frappe de stupeur : Ivan se montre, à la première audience, avec un manteau d'étoffe précieuse sur les épaules, tout couvert de diamants, de rubis, d'émeraudes, de diamants grands comme des noix, s'écrie Cobentzl avec enthousiasme ; le fils aîné du tsar déploie dans son costume la même magnificence, si ce n'est que sa main ne manie pas le sceptre et qu'il ne pose pas la couronne sur son front. A la vye des splendeurs dont s'entoure le monarque du Nord, notre ambassadeur est comme étourdi, il oublie ce que naguère encore il avait admiré ; rien n'est comparable aux merveilles de Moscou, ni les couronnes et les mitres du pape, ni les joyaux de France ou d'Espagne, ni les trésors de Toscane, de Bohême ou de Hon-