‹ Rome et MoscouChapitre 36 sur 51 · Voir l'appendice, n** ix · texte numérisé non relu

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grie. Au festin qui succède à Taudience, nouvelle surprise, nouvelle admiration.

Vêtus de longues robes à Torientale, le souverain et son fils semblent enveloppés de lumière, si vif est l'éclat des pierreries qui étincellent sur leurs costumes cramoisis; de nombreux serviteurs aux brillantes livrées entourent les tables garnies de vaisselle et de coupes en or et en vermeil.

Six longues heures se passent ainsi au milieu des plaisirs de la table, car la gravité de nos pères ne reculait pas devant cette épreuve, le plus souvent assez funeste pour plusieurs d'entre eux. La dernière libation est offerte aux convives par le tsar lui-même, après quoi, à la lueur des flambeaux, on reconduit les étrangers à leur domicile, où l'on se remet intrépidement à boire et à manger jusqu'au lever de Taurore. Non content d'admirer ce qui tombait sous les yeux, Cobentzl trouva des amis complaisants qui lui donnèrent force détails sur les trésors cachés d'Ivan et sur ses ressources militaires; ainsi, on lui parla des richesses accumulées depuis

des siècles au Kremlin : le grand-père d'Ivan y avait amené trois cents charretées d'or et d'argent de Novgorod ; son père y avait ajouté le trésor de quinze principautés subjuguées par lui ; Ivan lui-même y avait déposé le butin de Kazan, d'Astrakhan, de Dorpat, de Pernau et de plusieurs autres villes soustraites après leur prise au pillage du soldat. Quant aux forces militaires, elles étaient évaluées à 3oo,ooo cavaliers, 100,000 fantassins armés de fusils, 100,000 autres munis de flèches, qui tous peuvent être mobilisés dans l'espace de quinze jours. Cette dernière affirmation suffit, à elle seule, pour donner la mesure de l'exactitude de Cobentzl :

personne n'ignore avec quelle lenteur et quelle difficulté les tsars réunissaient sous les drapeaux leurs soldats- laboureurs, disséminés dans les campagnes; le délai de quinze jours est une amère ironie. L'optimisme de notre diplomate ne s'arrête pas aux faits purement matériels, c'est surtout dans les appréciations morales qu'il paraît au grand jour. Ivan

est censé animé'd^un beau zèle pour conclure une alliance anti-ottomane avec le pape, l'empereur, le roi d'Espagne et tous les princes chrétiens. Au xvi® siècle, à l'alliance politique s'associe toujours l'idée de l'unité religieuse : à cet égard, Cobentzl trouve les Moscovites admirablement préparés, pourvu qu'on y mette de la prudence et de la modération. En effet, rien de plus facile que de rentrer dans le giron de l'Eglise pour ceux qui, à la rigueur, n'en sont jamais sortis : c'est le cas des Moscovites. Ils professent, à quelques dé-

tails près, les mêmes doctrines que l'Eglise romaine, s'adonnent aux mêmes pratiques, y compris les jeûnes et le culte des saints, recourent aux mêmes sacrements, n'ont aucune haine contre les Latins et se distinguent par leur piété, qui se manifeste surtout dans les processions publiques et dans la vie exemplaire des moines et des nonnes. Dans son empressement, Cobentzl croit devoir indiquer l'homme, d'après lui, le plus capable de se mettre à la tête de ce mouvement : c'est le Père

Warszewicki, recteur du collège des jésuites de Vilna ^

Après ces échappées lumineuses sur la Moscovie, vient tout naturellement le désir de voir Ivan, à défaut d'un Habsbourg, monter sur le trône de Pologne pour accomplir une mission providentielle et fouler aux pieds le drapeau ottoman, fièrement planté sur le Bosphore. Quand on songe que le tsar était alors à la cinquième des six terribles époques de massacres, consignées dans son histoire par Karamzine *, que d'illustres boïars, un métropolitain et quelques femmes du tsar comptaient parmi les victimes, queTveret Novgorod saccagées sans motif se relevaient à peine de leurs ruines, que tout le pays était plongé dans un morne effroi, personne n'étant sûr du lendemain, que les églises et les couverts étaient sans cesse

1 . Le P. Warszewicki, entré dans la compagnie de Jésus en i507, a été recteur des collèges de Vilna et de Lublin et supérieur de la mission de Suède. Il mourut à Cracovic en i 591.

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