I. Livre des degrés
minutieuses, s'y livraient à un premier triage. Celles qui avaient heureusement subi l'épreuve étaient dirigées sur Moscou et logées douze à douze dans un vaste bâtiment, où le tsar, accompagné d^un vieux boiar, venait les voir Tune après lautre pour fixer lui-même son choix.
Les préférences d'Ivan se portèrent sur Anastasie Zakharine, qui éclipsait ses rivales par une beauté aussi éclatante que modeste. Les noces furent célébrées avec une pompe asiatique le i3 février 1547; le Kremlin retentit d^acclamations enthousiastes et la ville fut en fête pendant plusieurs jours consécutifs.
Deux mois s'étaient à peine écoulés et des sinistres aussi désastreux que les solennités avaient été brillantes leur succédaient à Timproviste. Un violent incendie éclate dans la capitale : en avril et en juin, Moscou se transforme, à trois reprises, en une mer de feu ; les maisons de bois, souvent entassées Tune sur l'autre, sont rapidement consumées et bientôt les édifices de pierre subissent le même
ROMB ET MOSCOU 3
sort. En vain essaye-l-on de lutlcr contre les flammes dévastatrices, elles trompent les efforts des plus courageux et on déplore un nombre très considérable de victimes. Une terreur superstitieuse se répand alors dans le peuple, errant au milieu des décombres et réduit à la misère; des bruits sinistres circulent dans la fouie :
on accuse les magiciens, on désigne les traîtres, et, sur les ruines fumantes de la cité en cendres, se dresse le spectre de la révolte : il y a des meurtres, des scènes de désordre; les personnes plus proches du trône sont les plus menacées et Ton ne parvient à comprimer le mouvement que par de sanglantes représailles.
Ces événements étaient graves par euxmêmes, mais ce qui leur donne une importance hors ligne, c'est qu'ils marquent dans la vie d'Ivan une ère nouvelle.
Privé de son père dès Tâge le plus tendre, confié aux soins d'une mère trop absorbée par de coupables amours, ensuite flatté et persécuté tour à tour par les boïars qui gouvernaient le pays en son nom,
Ivan autorisait pour l'avenir les plus tristes prévisions; un œil scrutateur aurait pu, longtemps à l'avance, découvrir en lui TétofFe d'un Néron, tant il y avait dans cette nature de sève vigoureuse et de penchants dépravés. A la suite des malheurs de I 547, grâce à l'influence de son épouse, à celle de quelques hommes dévoués qui vinrent lui offrir leur concours, un profond changement se manifeste dans le tsar : s'attachant à modérer la fougue de son caractère, il veut devenir le père de son peuple, accueillir ses demandes et ses plaintes, lui rendre promptement la justice, le défendre contre les incursions menaçantes des Tartares et même, dans une certaine mesure, le faire profiter des progrès de rOccident. Ce n'est pas qu'Ivan fût libre de préjugés contre les étrangers; son aversion pour eux s'accusait, au contraire, assez fortement, mais avec ce genre de finesse, qui distingue le barbare, il comprenait que les Moscovites avaient besoin de maîtres pour apprendre à lutter contre les hordes asiatiques, dont le nom-
bre défiait constamment Tennemi et que l'art de la guerre pouvait seul écraser. Il résolut donc de se mettre en contact avec l'Occident et voici comment il s'y prit dès Tannée 1547.
A cette époque, se trouvait à Moscou un Saxon, natif de Goslar, nommé Hans Schlitte ^ Cétâit un homme intelligent, d'un esprit quelque peu rêveur, d*un caractère entreprenant, plus capable de former des projets séduisants que de les adapter aux besoins réels du moment.
Comme tant d'autres au xvi* siècle, il avait quitté son pays natal pour chercher fortune ailleurs; ses voyages l'amenèrent à Moscou, oti il apprit la langue du pays et fut admis en présence du tsar. Ivan crut pouvoir en tirer parti : à l'exemple de ses pèresy il l'envoya en Allemagne avec mission d'y faire une levée d'hommes capa-
I. Voir Karamzine, Histoire de l'Empire de Russie, 1819, (en ru8se\ VIII, p. ni; Soloviev y Histoire de Russie, 18 56, (en rasse), VI» pp. iBç, 180; Âdelung, Uebersicht der Reisenden in Russland, 1846, I, p. 20 5. Dans Âdelung il y a de graves erreurs chronologiques.
bles d'enseigner aux Russes les sciences, les arts et les métiers. La traduction allemande des patentes, qui lui furent délivrées à cette occasion, en avril 1547, ^ ^^^ publiée par Faber ' ; il n'y est question ni d'église, ni de théologie, ni surtout de théologiens — circonstance à remarquer pour la suite de l'histoire.
Muni de cette pièce, Schlitte se présente à l'empereur, qui siégeait en ce moment à la diète d'Augsbourg. C'était en 1 547 ou en 1548 *, partant au lendemain de la journée de Muhlberg. Victorieux des protestants, Charles-Quint, se croyant désormais maître de l'Allemagne, roulait dans son esprit le projet grandiose d'une vaste monarchie catholique, où le soleil ne s'éteindrait d'une part que pour faire briller de l'autre les splendeurs de l'aurore. Schlitte sut captiver son attention et mé-