MF. RT NAPLES
Mais voyons s’achever l’œuvre de la Rédemption, et tournons les derniers feuillets de cette vie qui a résumé en elle toutes les vies , et qui a accepté par amour, toutes les ignominies, toutes les angoisses , toutes les agonies, toutes les misères.
L’heure approche; et le fils Dieu s’affaisse quelques instants sous le poids de la douleur humaine. Toutes les afflictions, toutes les tortures, toutes les anxiétés, toutes les défaillances l’assiègent et l’écrasent; et, dans sa rude agonie, il s’écrie : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ! »
Et c’est dans l’oinhre de la nuit, sur le mont des Oliviers, dans une âpre et sanglante veille, que sa longue douleur se répand en prières et en larmes. Écoutez cette voix triste et faible, cette plainte amère, ce gémissement profond, qui feraient tressaillir toute chair; écoutez, c’est le Seigneur qui souffre: « ô mon père, mon père, éloignez de moi ce calice !... Mais qu’il soit fait selon votre volonté... »
— Maintenant regardons sur celte autre montagne que l’on nomme Golgotha. C’est le maudit des Juifs, le flagellé, le vendu pour trente deniers, le couronné d’épines; c’est celui qui est venu pour sauver le monde. Il est là, abreuvé de douleurs, d’ignominies, cloué sur un arbre entre deux voleurs, abandonné de tous, le front sanglant, le corps nu, la tête
ROM K ET NAPLES
pâle el peuchée, suspendu entre le ciel et la terre, et les bras étendus sur le inonde.
Voilà donc le Messie promis aux nations, le (ils de Dieu, la sagesse infinie, la lumière éternelle!...
Le Christ rend le dernier soupir, et un soldat perce le cadavre d’un coup de lance, et aussitôt il en sort du sang et de l’eau. C’est l’Église qui jaillit ainsi des lianes du Sauveur, blanche, radieuse, immaculée; c’est l’Église, faible source à son origine, mais qui deviendra ce large et puissant fleuve, plein de lenteur et de majesté dans son cours, où l’humanité régénérée doit puiser désormais sa force, son courage et sa vie.
Et jetez les yeux en haut, les séraphins ardents, les chérubins aux grandes ailes, les anges aux harpes d’or, immobiles, silencieux, penchent au fond du ciel leurs têtes tristes et contemplent avec douleur cette fin sanglante du drame divin.
Mais, tout est consommé. Le voile du temple se déchire, les colonnes se brisent, le soleil voile sa face, la terre chancelle comme un homme dans l’ivresse, la mort tressaille dans la tombe, et l’on voit des ombres livides, sortir du fond des sépulcres el errer par la cité sainte, pâles et elfarées.
Tout est consommé. O sublime sacrifice de l’amour! Mourir pour les hommes; mourir quand on peut, par un seul acte de sa volonté souveraine, par un seul mouvement de sa puissance, faire triompher
sa parole, faire régner son idée; mourir quand on peut dire au monde comme au paralytique : lève-toi, et porte ton lit! Voilà ce qui surpasse, ce qui bouleverse, ce qui trouble l’esprit de l’homme. Voilà ce mystère dont il ne pourra jamais comprendre la profondeur.
Mais l’heure du triomphe approche.
L’univers était enseveli dans une épaisse nuit et dans un vaste silence. Les mondes immobiles se regardaient dans la stupeur et semblaient se dire : il est donc vrai, la mort a vaincu le fils de Dieu?.... — Les deux immenses s’emplissaient de deuil , de tristesse et de froides ténèbres. Et l’on entendait passer dans l’air comme des voix, comme des sanglots, comme des gémissements, comme des rumeurs étranges et lugubres.
Mais, au milieu de cette attente douloureuse, un retentissement profond se fait entendre, et les entrailles de la terre tressaillent comme une femme qui va enfanter. C’est le crucifié qui se redresse dans sa tombe; c’est le Christ qui brise les portes de la mort et lui met le talon sur la gorge.
Et quand les saintes femmes vinrent au sépulcre pour y brûler des parfums, elles trouvèrent la pierre renversée et virent deux anges dont les vêtements avaient la blancheur de la neige, qui leur dirent : Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?...
Et les disciples le virent encore parfois au milieu d’eux ; et la vieille tprre de Galilée se sentit frémir d’allégresse et de bonheur en entendant les doux accents de sa voix divine....
Maintenant , ô ressuscité , maintenant tu as accompli ton dur pèlerinage. Tout est consommé; la vie, l’ordre , l’amour sont rentrés dans le monde , la nature humaine est régénérée, ton sang a lavé ses souillures, et ta main a posé le sceau sur le pacte d’union du créateur avec la créature, de la terre avec le ciel. Ton oeuvre est parachevée; l’orgueil est vaincu, la mort est terrassée, l’homme est replacé dans sa vraie destinée, et le monde moral ramené sous l’influence des lois de l’ordre et de la vérité, lesquelles engendrent nécessairement la lumière , le calme, le bonheur et la paix.
Oui, la mission est couronnée, ton dernier souille, comme un vent frais, a passé sur l’humanité haletante; elle a relevé la tête, ses flancs se sont dilatés à la sève, à la chaleur, à la vie, et sa tige a reverdi comme l’herbe des champs après une douce rosée.
Et le gibet du crime, le poteau de la mort, le symbole de l’esclavage et de l’ignominie, sous tes effluves divins est devenu l’étendard de la liberté, le signe de la victoire, l’ornement de la gloire, l’arbre de vie dont les puissantes rainures abritent sous leur ombre l'avenir des générations.
Oui, maintenant (t Christ, tu peux revêtir le man-
teau de gloire et prendre ton sublime essor vers ton séjour de lumière....
— Et il monte, le céleste voyageur, au milieu des irradiations et des splendeurs d’en haut. 11 monte, et toutes les haleines, toutes les harmonies, tous les souffles mélodieux le bercent et le soulèvent dans son ascension triomphale. Tous les astres frémissent et s'inclinent devant lui; l’immensité le salue, et le vieux soleil s’arrête un moment dans sa course éternelle pour contempler la gloire du (ils de Dieu.
Des légions d’anges sillonnent en tous sens l’espace, et les blanches vierges du ciel chantent dans la cité éternelle: bénédictions, gloire, sagesse, honneur, amour, puissance et force à Dieu, dans les siècles des siècles! Et sur la terre on entend une voix, comme la voix d’une grande multitude, comme la voix des grandes eaux, comme la voix des tonnerres, qui dit : Peuples, réjouissez-vous, parce que le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant règne!... Gloire à Dieu dans les profondeurs des cieux, et paix ici-bas aux hommes de bonne volonté....
Maintenant que nous venons de voir, dans cette rapide esquisse, la création, manifestation de la puissance, de la sagesse et de l’amour de Dieu, la
chute de l’homme, révolte de l’orgueil, le plongeant dans les régions inférieures, l’impuissance du déluge et du sacrifice de l’humanité presque entière pour effacer cette tache première, le monde continuant à marcher contre sa vraie destinée et contre le mouvement harmonieux et régulier primitivement imprimé par la volonté souveraine, le désordre et la mort partout, les sociétés flétries et traînant leur agonie, la nécessité d’une rédemption, d’une réhabilitation de la nature dégénérée et les principaux traits de la mission du Christ; nous pourrions examiner las moyens d’action et les éléments de régénération de cette doctrine de vie tombée un jour des lèvres d’un crucifié, et étudier les développements de ces précieuses semences de civilisation jetées par les apôtres sur cette terre qui venait de se réveiller, après un si long sommeil, aux premières clartés d’une aurore nouvelle.
— Jésus-Christ, avant de remonter vers son père, laisse à ses disciples le précieux dépôt de sa parole et de sa doctrine, avec la pénible et rude tâche de continuer le large sillon qu’il venait d’ouvrir dans un sol ingrat et aride. — Allez, leur dit-il, allez, et enseignez toutes les nations... Et l’Esprit de Dieu descend sur cette poignée d’hommes grossiers et incultes. Il les élève, il les exalte, il les illumine, il les transfigure; il les prend et les promène par tous les lieux désolés et les jette sur tous les chemins du
monde. Et ils vont devant eux, guérissant la chair qui souffre, relevant ce qui tombe, soutenant ce qui languit et donnant la vie à ce qu’ils touchent. Ils vont partout où il y a une douleur, partout où le corps se plaint, partout où l’âme soupire, partout où Dieu a été perdu, partout où une intelligence le cherche et l’appelle encore. Et Paul va, le front haut, frapper du pied à la porte de l’aréopage d’Athènes pour y annoncer le Dieu inconnu. Et Pierre va planter sa tente sur le sol retentissant du vieux Latium , et se faire crucifier dans la ville éternelle.... — Ce n’est pas la force, que ces pauvres hommes opposent à la force; ce n’est pas avec l’argument du glaive et celui de la peur qu’ils imposent leur foi ; ce n’est pas avec les richesses qu’ils attirent et retournent les âmes. N’ayez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, leur a dit le maître; n’ayez point de sac pour votre route, ni deux habits, ni souliers, ni bâton. — Ils marchent donc à la conquête du monde , ces nouveaux Alexandre , seuls, pauvres, faibles, les mains vides, sans l’éclat éblouissant de l’éloquence humaine, sans défense, sans soutien visible; ils marchent, sans même un bâton pour soutenir leurs pas fatigués, mais armés seulement de cette persuasion , de cet ascendant irrésistible , qui sont les caractères inhérents à la vérité.
— Etoù donc en étaitle monde, lorsque la doctrine du Christ s’épancha sur lui comme les eaux de ces
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grands fleuves qui portent avec elles la fertilité, la verdeur et la vie? — Les sociétés, plongées dans le matérialisme de la vie inférieure et dans les impuretés et les turpitudes de la religion des sens, dégradées par la volupté, avilies par l’esclavage, envahies par le désordre, sentaient la vie s’appauvrir en elles et la chaleur s’éteindre dans leurs membres et sur le point de les abandonner. Travaillées par un principe de dissolution, par un sourd malaise, par une douleur constante, par une sorte de langueur, elles se tournaient en vain sur leur couche pour chercher la fraîcheur elle repos; mais chacun de leurs mouvements meurtrissait leur chair flétrie. Et elles se levaient dans leur nuit haletantes sous la lièvre; et défaillantes et remplies d’angoisses, elles ouvraient avec effort leur poitrine vide pour aspirer l’air qui leur manquait. — L’humanité ayant rompu la chaîne d’amour, qui l'unissait primitivement à Dieu, et retombée lourdement dans les régions inférieures , y marchait à tâtons dans des ombres épaisses et cherchait inutilement, pour nourrir sa vie supérieure, cet aliment essentiel, ce fluide divin qui seul pouvait lui communiquer l’énergie efficace, la vigueur et la force nécessaires à son libre et entier développement.
— Le monde en était là, lorsque l’Esprit de Dieu saisit ces inconnus, hommes faibles, ignorants, sans nom, sans lieu, sans appui, sans force, et n'ayant
d’autre lumière que celle qui leur venait d’en haut. Mai» l’Esprit les pousse, les travaille, les inspire, les divinise et leur dit : Va. — Ils vont; et autour d’eux ils ne voient que la misère, que la douleur, que le vice, que la dégradation, que la honte, que l’erreur, que le désordre, que la nuit. La désolation couvre la face de la terre. — L’homme, sorti brusquement de la vérité de sa nature, ayant perdu l’idée de sa fin et de sa destinée, a brisé et détourné tous ses rapports avec ses semblables et ses relations avec la famille et la société. Partout le despotisme brutal et terrible delà force, de la puissance, de la richesse; partout la domination du glaive, lerègnedela chair et du sang; sur tous les membres, lesmeurtrissures des chaînes; sur tous les visages, les flétrissures du vice, de la souffrance, de la misère, de l’humiliation, et sur tous les fronts le sceau de la réprobation et de la servitude. La femme, cette belle et douce compagne de rhomine, créée pour partager sa vie, ses joies et ses douleurs, la femme n’est plus qu’un être avili, défiguré, méconnaissable, dont la voie a été faussée et qui traîne dans la boue sa honte et son ignominie ; la femme n’est plus qu’une machine à enfantement, qu’un instrument grossier de voluptés impures, qu’une esclave avilie qui courbe son front souillé sous un joug brutal et inflexible. Car, dans la famille païenne, il n’y a pas de père, il n’y a pas d’épouse, il n’y a pas d’enfants, il n’y a qu’un
maître absolu , impitoyable et farouche; qu’un
maître et des esclaves Partout, dans la famille
comme dans la société, cette plaie honteuse, cette lèpre de l'orgueil : le despotisme et l’esclavage....
Que vient donc faire le Christianisme au milieu de cette civilisation usée et décrépite , dont le souffle s’éteint, et qui tombe en lambeaux? Que vient-il faire?. — Il s’approche du lit du malade , il consulte les dernières pulsations de la vie, il se penche sur ce cadavre qui sent déjà le sépulcre , il le secoue et lui crie : lève-toi... Et l’humanité haletante, épuisée, écoute avec étonnement cette voix douce qui lui est inconnue. A cette parole d’amour, elle sent quelque chose tressaillir et frémir sympathiquement au fond de ses entrailles. A ce souffle de liberté et de vie, sa poitrine se dilate avec bonheur, sa vieillesse reverdit, sa beauté semble renaître. Et , pressée d’un désir mystérieux, immense, infini, remplie d’une force secrète et surnaturelle, elle se soulève sur son lit de douleurs et salue avec ivresse ces premières clartés de l’aurore de la délivrance, qui illuminent déjà son horizon.
— Il serait curieux d’étudier dans tous ses développements et ses diverses phases cette grande résurrection sociale, qui est, sans contredit, la plus étonnante révolution, le plus inexplicable phénomène dont l’histoire ait gardé le souvenir. Il serait curieux de suivre ces pécheurs du lac dans leurs pé-
régrinations douloureuses, de les voir cheminer par le monde sans soutien, sans escorte, comme des agneaux au milieu des loups , forts de leur foi et de leur faiblesse, et une croix à la main, signe de ]a honte et de l’ignominie, annonçant aux hommes, plongés dans la matière et les sens, un Dieu unique et invisible, et attaquant l’orgueil par l’humilité, l’avarice par le désintéressement , la violence par 4 douceur, le despotisme par l’amour, et la volupté par la chasteté et la continence. 11 serait curieux de voir toutes les luttes, toutes les haines, toutes les fureurs , toutes les puissances , tous les glaives qui se levèrent contre cette doctrine inouïe , impossible, folle, que quelques malheureux prêchaient au nom d’un imposteur, d’un condamné, d’un flagellé, que la justice humaine venait de clouer à ses gémonies. Userait curieux de voir, malgré les passions frémissantes, la raison révoltée, les supplices sanglants, malgré la force des empereurs, malgré leur rage, leurs persécutions et leurs bêtes féroces, la consommation de cette transformationmiraculeuse, l’expansion et l’accomplissement de cette parole féconde de liberté, de fraternité et d’amour, descendue un jour du ciel comme un rayon de soleil sur un petit coin du monde... L’histoire de cet immense renouvellement de toutes choses, de doctrines, de pensées, de lois, de mœurs , d’institutions ; l’histoire de cette époque qui vit tout tomber et tout
renaître; le fait surhumain de l’établissement de la religion du Christ sur la terre; la chute du colosse romain devant la croix; tous ces grands événements, et ces convulsions profondes qui signalèrent les premiers jours du monde moderne, tout cela olfre à l’étude et à la curiosité des esprits sérieux un champ vaste à fouiller et à parcourir/ Mais tel n’est pas notre plan. Nous reculons devant cette tâche, en essayant toutefois de tracer une rapide ébauche d’un petit coin de ce grand tableau. Nous nous arrêterons devant un des éléments, un des caractères les plus saillants de la civilisation catholique : la réhabilitation de la femme.
Au commencement, Dieu dit : Jl ri est pas bon que l'homme soit seul,- faisons-lui une aide semblable à lui. Et il créa la femme. — Dans ces simples paroles de la Genèse sont tracées toute la mission angélique et toute la destinée d’amour et de consolation rie la femme. Voilà ce qu’elle était dans la pensée du créateur.
Mais après la chute toutes les idées , toutes les notions, toutes les révélations primitives étant troublées ou perdues, les rapports de l’homme avec la femme participèrent de la corruption et du désordre général ; ils s’altérèrent graduellement et perdirent