LETTRE
Lorette.
Mon ami, je suis parti de Rome dans un modeste vetturino qui doit, je l’espère, avec du temps et de la patience, me porter jusqu’à Venise. C’est, du reste, la seule manière de voyager agréablement en Italie. La marche lente et passablement monotone du vetturino donne au voyageur tout le temps nécessaire pour étudier le pays où il passe et examiner en détail ces ruines qui sont aussi nombreuses que les bornes des chemins. Il n’y a que les Anglais qui usent des chevaux de poste, et qui paient fort cher pour | ne rien voir. C’est un genre comme un autre. Pour moi, je n’aime pas à aller vile dans un pays que je vois pour la première fois, et je ne connais rien de
plus agréable que cette molle et insoucieuse flânerie
sur les grands chemins...
— J’ai rencontré, près de Lorette, une caravane de pèlerins qui venaient à pied, et en chantant des cantiques, faire leurs vœux à la sainte madone. — L’on comprend qu’il y a encore une foi bien grande et bien vivace chez ce pauvre peuple qui laisse ainsi ses villages déserts et abandonne ses champs à la garde de Dieu. Ses genoux ont labouré les dalles qui entourent la Sanla-Casa. La prière et la foi ont creusé là deux sillons dans le marbre. — ■ La prière et la foi font des miracles.
J’aime beaucoup la pieuse et simple légende de la Santa-Casa, petite et pauvre maison de la vierge galiléenne; oiseau voyageur qui vint un jour de par de là les mers abattre son vol sur cette verte colline d’où l’on entend les lointaines rumeurs de l’Adriatique. Je préfère m’abandonner naïvement à toutes ces bonnes croyances, que d’écouter les grands raisonnements et le rire moqueur de la philosophie. Je crois; que m’importe le reste! Je trace avec peine mon petit sillon. Obscur laboureur, je pleure seulement de ma misère et de ma faiblesse, et je demande au ciel de me donner une foi plus vive et plus ardente, afin d’avoir plus de force au bras et plus de courage au cœur.
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Senigaglia.
J’ai passé la journée d’hier à Ancône. Cette ville est plongée dans la tristesse et une attente continuelle. Son commerce languit, son port est vaste et désert. . . La F rance a passé là ; et là, comme partout, elle a laissé des regrets après elle...
— De la plage sablonneuse de Senigaglia, je salue l’Adriatique. — Le ciel est bleu, la mer est bleue. On dirait deux firmaments qui se contemplent et se confondent. — Et l’Orient est là-bas, pur, profond, transparent, et tout baigné de lumière. Qu’est-ce donc que cette partie de l’horizon qui nous attire , nous appelle et captive ainsi nos regards?... D’où lui viennent ces clartés qui l’inondent et l’illuminent? — O foyer de la chaleur, de la lumière, de la vie, Orient, contrée mystérieuse, terre où l’on respire le souffle de l’infini, qui dira pourquoi les yeux des pâles enfants de l’Occident se tournent toujours vers toi dans leurs jours de douleur et de souffrance?—^ C’est qu’autrefois tu leur apportas la civilisation, le bonheur et la délivrance, et ils espèrent encore en loi!
Mais éloignons-nous vite; car de cette- ville s’é-
lève comme une vapeur de sang et de crime. Le souvenir de César Borgia , de ce monstre à l’œil fauve, vous poursuit malgré vous. C’est ici qu’il fit l’horrible massacre des chefs alliés qui étaient venus au-devant de lui.
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J’ai vu peu de contrées aussi fraîches et aussi fertiles que la Romagne. 11 y a dans la culture quelque chose de gracieux, de pittoresque, de soigné qui plait à l’œil et le repose agréablement après les horreurs et les sombres beautés des Apennins. Dans les champs verts parsemés d’arbres et où la vigne court et se balance comme une liane sauvage, j’ai vu de jeunes filles au profil antique et dont les cheveux noirs étaient noués comme ceux des statues grecques. On ne peut s’empêcher d’être frappé de l’éclat, de la fraîcheur et de la régularité des traits de ces femmes. Cè n’est plus le teint chaud et brun de la Napolitaine , la beauté forte et sérieuse de la Minente de Rome; c’est quelque chose de plus délicat, de plus suave, de plus fragile. Les lignes molles de leur visage ont une grâce admirable, et leur peau, faiblement brunie, a un velouté,
une nuance pâle et voilée, semblable à ce léger duvet et à cette vapeur mate et argentée dont le soleil revêt les fruits murs. Aucun pinceau, ne pourrait rendre la transparence et la morbidezza de leur carnation.
Comment cette terre ne serait-elle pas riche et heureuse, avec cette nature magnifique et celte mer qui la baigne et semble la presser avec amour? — Les rivages de l’Adriatique, couverts de verdure et avec leurs grands champs de blés, ressemblent aux bords paisibles et fertiles d'un lleuve. Rien n’égale la vénusté, la limpidité, la transparence et la pureté des eaux de celte belle mer. Elle est si calme, si unie, si sereine, qu’on la prendrait pour un lac. C’est une couche de cristal. — De petites voiles triangulaires blanches et rouges courent et se poursuivent sur son sein , et les tièdes brises de l’Orient parfument, en passant, ses vagues bleues et en tirent des sons harmonieux.
A gauche de la route, avant d’arriver à Rimini, j’ai vu de loin la montagne où végète dans les nuagesl’illustre et formidable république de San-Marino. Elle a, dit-on, deux petits canons et quarante hommes pour la défendre. Avec Monaco, on peut mettre cette république à la tête de ces infiniment petits, de ces royaumes microscopiques qui se trouvent parsemés sur la surface de la Péninsule. — Il faut avouer que le rêve favori de l’absolutisme s’est réa-
lise en Italie au-delà de toute expression. — Diviser pour régner. — Aussi toutes ces villes, tous ces états sont isolés les uns des autres ; ils ignorent le bruit et le mouvement qui se fait à leurs côtés, et l’on dirait qu’ils sont séparés entre eux par un Océan infranchissable. Ces petits états se disent en paix et en bonne intelligence, et cependant ils se font continuellement la guerre ; non avec des canons et des baïonnettes , mais une guerre ignoble de douanes, guerre aussi désastreuse pour l'intérêt matériel , et sans contredit plus ruineuse et plus funeste au libre développement du commerce et de la pensée. Cet acharnement, cette avidité des douanes éteignent les relations commerciales et étouffent tout principe de civilisation, de prospérité et tout germe d’avenir. Mais ces petits états ont besoin d’argent pour vivre. — Aujourd’hui l’Italie est donc misérable et ruinée. Le sang qui ruisselait si abondamment dans ses veines s’est appauvri. — Son peuple est triste et malheureux. Tous les vices qu’engendrent l’ignorance, la paresse et le désœuvrement se sont attachés à lui et le rongent comme une lèpre. 11 croupit dans une molle indolence et nne lâche dégradation. Il n’a plus rien de ses pères... Et si vous cherchez des restes de son ancienne énergie et de sa première grandeur , vous ne les trouverez pas en lui ; mais baissez la tête : sur le sol , vous verrez encore quelques ruines. C’est là tout!...
— En passant à Rimini, je me suis rappelé le touchant épisode qui termine le cinquième chant de l’enfer du Dante. Ma mémoire a évoqué les doux noms de Francesca et de Paolo, et j’ai relu ce charmant passage de la divine comédie où le Toscan nous raconte comme quoi, errant avec le poète latin par ces lieux sombres et ténébreux où n’habite pas même l'espérance, il vit, au milieu du tourbillon des ombres que la tempête emportait, deux âmes désolées, belles et blanches comme deux colombes amoureuses, qui volaient doucement vers lui. C’é-taient les âmes plaintives de Francesca et de Paolo. . .
— Je me tournai vers eux , dit le poète , et je leur parlai ainsi : « Francesca, tes douleurs me font pleurer et me remplissent de pitié et de tristesse.
« Mais, dis-moi, au temps des doux soupirs comment l’amour vous a-t-il révélé vos incertains désirs? »
Et elle à moi : « Il n’est pas de douleur plus grande que de se souvenir des jours heureux au milieu de la misère ; et ton maître le sait.
« Mais si tu es si désireux de connaître la première racine de notre amour, je ferai comme celui qui pleure et parle.
« Un jour nous lisions comment l’amour des-
26i MÉLANGES.
cendit dans le cœur de Lancelot; nous étions seuls
et sans nulle défiance.
« Plusieurs fois nos yeux se rencontrèrent, et nos fronts rougirent pendant celte lecture; mais un passage seul nous perdit.
« Quand nous lûmes comment un doux baiser couvrit le sourire de l’amante, celui qui ne se séparera jamais de moi,
« 'fout trembant me déposa un baiser sur la bouche. Le livre et celui qui l’a écrit furent pour nousGallébaut; ce jour-là nous n’en lûmes pas davantage. »
Pendant que l’un des esprits devisait ainsi, l’autre pleurait avec tant d’amertume que, de compassion, je me sentis défaillir comme si la vie allait m’abandonner,
Et je tombai comme tombe un corps mort(1).
(1) Toi mi rivolsi a loro, e pariai io,
E cominciai : Francesca , i luoi marliri , ■"
A lagrimar mi fanno tristo e pio.
Ma dimmi : al tempo de ' dolci sospiri A che, e corne concedette Amore,
Che conosoeste i dubbiosi desiri ?
Ed ella a me : Nessun maggior dolore,
Che ricordarsi del tempo relice N ella miseria; e cio sa ’l tuo dottore.
Ma s' a conoscer la prima radice
Del notro ainor tu hai cotanto affetto Faro corne colui che piange e dice.
On le voit, au milieu des graves et austères inspirations de la philosophie catholique, Dante, comme tous les grands poètes qui sont l’expression des mouvements de l’humanité et qui résument une civilisation, Dante avait des moments de douce mélancolie et d’exquise sensibilité. Le cœur humain lui était ouvert comme un livre immense; et aucun de ses secrets, aucun de ses mystères ne lui étaient inconnus. — C’était vraiment un génie complet. — Il ne serait pas, je crois , sans intérêt de rapprocher
N’oi leggiavamo un giorno, per diletlo,
Di LanciloMo corne Amor lo strinse :
Soli eravamu, e senza alcun sospetlo.
Per più fiate gli occhi ci sospinse Quella iettura, e scolorocci ’I viso;
Ma solo un punto fu quel ehe ci vinse.
Quando leggemmo it disiato riso Esser baciato da cotanlo amante,
Questi, che mai da me non fia diviso,
La bocca mi baciù tutto tremante.
Galeotto fn il libro, e chi lo scrisse;
Quel giorno più non vi leggemmo avante.
Menlre che l’uno spirto queslo disse,
L'altro piangeva si , che di piclade lo vcnni meno corne s’ io morissc,
F. caddi corne eorpo morto cade.
( Dam te Alighieri , Dell ' In fer no , canto V. )
du passage de la divine comédie que je viens de citer la scène enivrante des adieux de Roméo et Juliette. Dante et Shakspeare se touchent par plusieurs points. Tous les deux ils étaient poètes et philosophes.
JULIETTE
Veux-tu donc déjà partir? Le jour ne parait point encore.: c’était la voix du rossignol et non celle de l’allouette qui a frappé ton oreille alarmée. Toutes les nuits il chante là-bas, sur ce grenadier : croismoi, Roméo, c’était le rossignol.
ROMÉO
Ce n’était pas le rossignol, mais c’était l’alouette dont le chant annonce l’aurore. Regarde, Juliette, regarde les nuages qui rougissent à l’Orient. Les flambeaux de la nuit s’éteignent et le jour se lève sur le sommet vaporeux des montagnes. U faut ou partir et vivre, ou rester et mourir.
JULIETTE
Non , ces lueurs que tu vois là-bas ne sont pas celles du matin : c’est quelque météore dont la lumière t’éclairera sur la route de Mautoue. Oh ! reste
encore; il n’est pas temps de nous séparer.
ROMÉO
Eh bien ! que l’on m’arrête ! que l’on me mène à la mort! Puisque tu le veux, Juliette, je suis heureux et je dirai : Cette blancheur lointaine n’est pas celle de l’aube, ce n’est que le pâle reflet de la lune; ce n’est pas non plus l’alouette dont le chant retentit si haut au-dessus de nos têtes ! Ah ! je crains moins de rester que de partir. Oui , que la mort vienne, puisque Juliette le veut!... Mais que regardes-tu, ma bien-aimée? Oh! parlons, parlons encore! non, ce n’est pas le jour!...
JULIETTE
Ah! c’est le jour! c’est le jour!... fuis, pars, éloigne-toi!... C’est bien l’alouette qui chante : je reconnais sa voix aiguë. Fuis la mort; la lumière croît de plus en plus.
ROMÉO
Oui, la lumière croît... et nos douleurs vont croître avec elle!... »
— Quelle admirable poésie ! Et quel suave parfum s’en exhale! Il y a dans toute cette scène d’amour je nQ. sais quel charme primitif, je ne sais quelle
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fraîcheur matinale qui dilatent lame et la plongent dans une sorte de rêverie vaporeuse et idéale dont la douceur ne peut s’exprimer.... — Heureux les cœurs qui sont ouverts à cette poésie , et dont les fibres frémissent sympathiquement à tous ces souflles mélodieux ! — L’àme du poète est remplie d’harmonie; c’est un céleste instrument qui s’émeut à tout vent qui passe, et dont la voix sereine domine tous les bruits et toutes les rumeurs d’ici-bas. Qu’il chante donc, le poète ; et si les enfants des hommes n’écoutent pas sa pure mélodie, les anges sont làhaut qui se penchent pour la recueillir dans leurs pieuses mains.
— Sur la route de Rimini à Césène, j’ai travorsé, sur un vieux pont de construction romaine, l’antique et illustre Rubicon. Je me suis senti pris, malgré moi, d’un respect religieux et classique, et j’ai cru un instant que quelque chose de grand et de terrible allait se passer. Mais pas une ombre n’a daigné se lever devant moi; et je n’ai vu qu’un ruisseau jaune et boueux, espèce de torrent qui roule, dit-on, des cailloux rouges. Ce qui lui a valu, de la part de Lucain, l’épithète de Puniceus.
J’ai remarqué aussi la petite colonne sur laquelle est gravé le sénatus-consulte. M. Valéry en conteste
l’authenticité; et voici ce que dit Montesquieu : « La politique n avait pas permis qu’il y eût des armées auprès de Rome, mais elle n’avait pas souffert non plus que l’Italie fût entièrement dégarnie de troupes; cela fit qu’on tint des troupes considérables dans la Gaule cisalpine, c’est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rnbicon, petit (leuve de la Romagne, jusqu’aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fil le célèbre sénatus-consulte que l’on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Césène, par lequel on dévouait aux dieux infernaux et l’on déclarait sacrilège et parricide quiconque avec une légion, avec une armée, ou avec une cohorte, passerait le Rubicon(l). »
Maintenant, je demanderai ce qu’il faut croire.— Il y a aussi, sur la place du marché de Rimini, un piédestal d’où César harangua ses troupes après le passage du Rubicon. Quelques auteurs en nient encore l’authenticité; cependant, d’après Lucain, c’est bien dans la ville d ' Arimmum ou Aritninxum } aujourd’hui Rimini, qui se trouvait sur la voieFIaminienne, que Jules César harangua son armée. — Il en est malheureusement ainsi de bien des monuments de ritalie. — Quand 011 voyage dans ce pays, il faut s'habituer à voir les choses avec les yeux de la foi.
(1) Grandeur et décadence des Romains , ch. vi!
nu
Bologne
Non, ce pays n’est déjà plus l’Ualie!.... Plus de palmiers, plus d’orangers, plus de cette nature brillante, plus de cette terre brûlée, cendre des hommes et des volcans; plus de ce grand ciel bleu et doré aussi beau que celui de la Grèce; l’Italie, je le conjprends, est déjà loin de moi. — Et cependant la Romagne est un pays riche et fertile, tout parsemé de jolies villes, bien propres, bien bâties, bien blanches, bien coquettes, et qui portent chacune un doux nom. C’est Forli, Faënza, Imola, qui toutes ont joué leur rôle dans les guerres sanglantes du moyen-âge. — Et cependant cette terre est habitée par une belle et forte race d’hommes... Mais ce n’est plus là l’Italie.
Que te dirais-je de Bologne, de la docte, de la savante, de la sérieuse Bologne, de cette vieille théologienne qui ne vit plus aujourd’hui que sur la renommée poudreuse de son passé?... — Le voyageur qui arrive pour la première fois dans cette ville croit entrer dans un couvent. — Les lourds portiques qui longent ses rues l’attristent et l’assombrissent, et lui donnent ce caractère tout particulier de sévérité monastique qui toutefois ne manque pas d’un cer-
tain charme rêveur. Aujourd’hui, Bologne ressemble à un long cloître silencieux.
Mais un jour la vieille théologienne, dans un moment de coquetterie, s’est aperçue qu’elle était grise et qu’elle avait des rides au front. Alors, elle s’est plongée dans un bain de lait de chaux , et elle en est sortie blanche et radieuse. Mais cette tunique de fiancée, cette robe de jeunesse lui va assez mal. — C’est ici quelesbadigeonneurs, ces artistes ardents et infatigables qui ont succédé aux Michel- Ange, aux Raphaël, aux Carrache, et se sont abattus sur l’Italie pour la remettre à neuf, c’est ici que cette race impie semble avoir déployé toute son activité aveugle et destructive. Le génie de la dégradation est monté hardiment sur ses échafaudages et a passé son stupide balai sur une foule de jolies fresques qui ornaient et donnaient de la vie à ces froids portiques. Tous ces actes du vandalisme restaurateur révoltent et font saigner le cœur de l’homme qui conserve encore le sentiment du beau et la conscience de la dignité de l’art.
Le musée de Bologne, la Pinacothèque, est un monument vraiment national, où brille, dans tout son édat, celte magnifique école bolonaise dont Francesco Francia fut le fondateur. Humble orfèvre d’abord, ce n’est qu’à l’âge de quarante ans que Francia eut la révélation de ses dispositions pour la peinture. Il entra timidement dans sa nouvelle car-
rière; mais son talent, que Raphaël comparait à celui du Pérugin, se développa rapidement, et bientôt il devint le chef de celte grande école qui, modiüée et transformée, il est vrai, compte dans son sein les Carrache, Dominiquin, le Guerchin, Caravage, Albane, le Guide et bien d'autres dont j’oublie les noms. — Mais au milieu de ces peintures éclatantes qui saisissent par les grands effets de composition, de coloris et de clair-obscur, au milieu de tous ces tableaux mouvementés brille d’un éclat pur et serein la sainte Cécile de Raphaël. C’est devant elle que le Corrège sentit s’éveiller son génie et qu’il s’écria dans son enthousiasme et son admiration : « Ane h’ io sonpitlore! et moi aussi , je suis peintre !... » — Tout peintre et tout musicien devrait avoir médité au moins une fois dans sa vie devant cette toile rayonnante d’une ineffable poésie, devant cette tète noyée dans l’extase, et qui prête l’oreille aux harmonies du ciel.
— Il faut que je te conte une douce et mélancolique légende qui nous arrive, avec sa simplicité, du fond du douzième siècle.
Avez-vous jamais vu, par un matin de juin, vaporeuse et humide, celte rose blanche dont j’ignore le I nom, mais qui a tant dè suavité et de délicatesse? j Eh bien, Lucia était belle, pâle, timide, rêveuse,
mélvm<;ks.
idéale comme celte fleur. On eut dit, à la voir, l'ange de la mélancolie.
Cosa bel la e moi'lal passa o non dura .
Ce joli vers de Pétrarque pouvait bien s'appliquer à la jeune fille comme à la fleur.
Lucia, trop pure pour la vie du monde, chercha dans le couvent de Santa-Cristina, à Bologne, un abri contre ses agitations et ses tumultes. Mais la pauvre enfant avait à son insu oublié une chose dans le monde, c'était son cœur!... — Le Bolonais qui l’avait aimée avant son entrée dans le cloître, et dont l’amour, depuis qu’il ne pouvait plus ni lui parler, ni la voir, s’était changé en une passion aveugle et folle, ce jeune homme entra un malin dans l’église de Santa-Cristina pendant qu’on y disait la messe. Lucia était agenouillée près de l’autel; mais un grillage de ferla séparait, ainsi que ses compagnes, du peuple qui remplissait l’église. La douce et divine pâleur de son visage ressortait admirablement sous ses longs vêlements de deuil, et ses grands yeux noirs étaient levés vers le ciel. Qu’elle était belle ainsi ! C’était la statue de la prière !... Et lorsque ses regards s’abaissèrent vers la terre, ils rencontrèrent ceux de celui qu’elle avait aimé. Alors un léger tremblement ébranla toutes les fibres de son corps ; une faible rougeur colora la blancheur immaculée de son
front, et son âme fut profondément émue. Mais elle se rappela aussitôt ses vœux, et elle crut encore entendre vibrer à son oreille la voix creuse du vieil évêque qui lui donna le voile , en prononçant ces paroles : « Qu’il sépare à jamais vos yeux de ceux des hommes... »
Depuis ce jour, ce fut en vain que le jeune Bolonais vint à l’église du couvent de Santa-Cristina, il ne vit plus Lueia...
— En ce temps, la prise de Jérusalem avait jeté la consternation dans le monde chrétien , et des hommes de foi et de courage allaient partout prêchant la sainte croisade pour la délivrance des lieux saints. L’amant de Lucia, l’âme pleine de douleur et n’ayant plus l’espoir de voir sa dame, prit le chemin de la Terre-Sainte... Comme rien ne l’attachait plus à ce monde, on le vit déployer dans les combats une intrépidité folle et aller chercher la mort jusque sous le sabre du Sarrasin. Cependant les infidèles le prirent et le firent prisonnier.
Un jour, au milieu des souffrances et des supplices atroces que ces barbares lui faisaient subir, pour lui faire abjurer sa foi , il s’écria en levant les mains au ciel : « O Lucia, chaste vierge ! si tu es encore sur la terre, ou si tu es dans le ciel au milieu de ces petits anges qui forment la couronne delà mère de Dieu, prie pour celui qui sut t’aimer ici-bas d’un amour plus fort que la mort !.. . »
1 ^ :i v0 > x s’éteignit aussitôt, ol il sc sentit pris d’un profond et doux sommeil. Quand il sortit de cet assoupissement, il se trouva dans le couvent de Santa- Crislina, les fers encore aux mains et aux pieds, et devant lui il vit Lucia toute rayonnante de beauté et de gloire et vêtue d’un long voile lumineux.
« Lucia, s’écria-t-il, il est donc vrai, tu vis encore!... »
Et Lucia • « Oui, je vis, mais de la véritable vie, de la vie sans douleurs, sans amertumes, sans misères. Je vis de la vie du ciel!... Lève-toi, et va sur mon tombeau déposer ces fers qui te meurtrissent, et bénis le Seigneur, parce qu’il t’a délivré. »
Lucia était morte de douleur et d’amour le jour même où son amant partait pour la Palestine... Pauvres martyrs!...
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Rien n’égale la tristesse deFerrare. Les habitants lui manquent; le lichen tapisse les murs de ses palais déserts, et l’herbe croît dans ses rues silencieuses. — Lorsque l’on traverse ses longs quartiers muets, où pas un bruit ne s’élève, on sent comme un poids douloureux qui oppresse la poitrine et l’empêche de
respirer librement. Il y a dans son atmosphère cette sorte de paix funèbre, de silence lourd et pénible qui planent sur les grandes ruines de Rome et de Pompéi. — Voilà donc encore une ville qui a fini ses destinées et qui n’a déjà plus de vie que dans l’histoire!... Ces sortes d’agonies de royaumes et de cités sont communes en Italie.
Ville pleine d’éclat, de magnificence et de gloire sous les princes de la maison d’Este, Ferrare n’a plus aujourd’hui en elle aucun élément d’avenir et de durée. Elle est frappée de stérilité et d’une sorte de marasme qui la dévore avec une lenteur inexorable et pénible, et chaque jour elle s’affaisse de plus en plus dans son passé. Et le voyageur qui vient, le soir, contempler, sous l’immobile clarté de la lune, son vieux et sombre château ducal, sent son âme se remplir d’une invincible tristesse et d’une grande pitié... Il s’éloigne rapidement parce que ces murailles épaisses et noires laissent transpirer trop de douleurs, trop de souvenirs, trop de poésie amère et accablante. Il lui semble entendre une faible voix, pleine de douceur et de mélodie, qui laisse tomber comme une longue plainte dont le désespoir lui déchire le cœur; c’est la voix du Tasse, malheureux et prisonnier, qui s’élève encore au milieu du silence des nuits de Ferrare, comme un chant de souffrance et de malédiction...
— L’insalubrité de l’air a sans doute contribué
beaucoup à l’affaissement graduel de la population de celle ville. Car elle est entourée d’une ceinture de marais et d’eaux stagnantes qui ne trouvent pas d’écoulement à cause du peu d’élévation du sol.
« M. de I’rony, dit Cuvier, a constaté que le Pô, depuis l’époque où on l’a enfermé de digues, a tellement élevé son fond, que la surface de ses eaux est maintenant plus haute que les toits des maisons de Ferrare; en même temps ses attérissemenls ont avancé dans la mer avec tant de rapidité, qu’en comparant d’anciennes cartes avec l’état actuel, on voit que le rivage a gagné plus de six mille toises depuis 1604, ce qui fait cent cinquante ou cent quatre-vingt pieds, et en quelques endroits deux cents pieds par an. L’Adige et le Pô sont aujourd’hui plus élevés tpie tout le terrain qui leur est intermédiaire, et ce n’est qu’en leur ouvrant de nouveaux lits dans les parties basses qu’ils ont déposées autrefois que l’on pourra prévenir les désastres dont ils les menacent maintenant. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets le long des branches du Rhin eide la Meuse, et c’est ainsi que les cantons les plus riches de la Hollande ont continuellement le spectacle effrayant de lleuves suspendus à vingt et trente pieds au-dessus de leur sol (1), »
(I) Cuvier, Discours sur les révolutions de la surface du globe.
Venise.
Un passé glorieux, un présent plein de deuil et d’amertume, une position unique, et puis ce douloureux et mystérieux attrait qu’a pour nous ce qui s’en va, ce qui tombe, toutes ces choses font que l’étranger qui passe à Venise se sent pris pour elle d’un triste et sympathique amour. Il a pitié de cette ville ruinée, de cette ville qui se survit à elle-même, et qui se voit ainsi mourir peu à peu; et il éprouve ce sentiment pénible qui se saisit de nous, lorsqu’en feuilletant l’histoire nous y voyons un peuple perdre son nom , sa liberté, sa nationalité, et disparaître.... Ce sont là de grandes douleurs et de profondes misères.
On ne peut se figurer le charme qu’a pour tout esprit rêveur la vie de Venise; cette vie douce, nonchalante et paresseuse. — Le silence, qui n’est troublé ni par le bruit des voitures, ni par le pas des chevaux, cette paix profonde, ce calme assoupissant, ce faible murmure qui monte des canaux que sillonnent de légères gondoles, le chant lointain de quelque marinier, et puis toute cette suave poésie qui semble s’exhaler de la lagune comme une brume
parfumée, tout cela contribue à endormir la pensée et à la jeter dans une sorte de somnolence vague et méditative qu’aucuns mouvements, qu’aucunes réactions extérieures ne viennent distraire et interrompre.
Le soir, quand la lune s’est levée et se balance sur la lagune, il est un endroit où je viens me promener de prédilection; c’est sur les longues dalles du Mole. De là, j’aspire avec bonheur ces tièdes brises de l’archipel qui m’apportent sur leurs ailes les vivaces senteurs des mers de l’Orient. J’écoute l’harmonie grave et lointaine des Ilots de l’Adriatique qui dominent le silence de ces belles nuits, et je regarde passer, sous l’humide et blanche clarté de la luue, ces longues gondoles noires, rapides comme des oiseaux et qui semblent porter le deuil de Venise. Il faut les voir glisser, silencieuses, dans l’ombre, avec une lumière au front, sur le canal qu elles battent de leurs flexibles nageoires, et s’engouffrer sous l’arche ténébreuse d’un pont. Comme une bizarre et gracieuse silhouette , le gondolier, avec sa pose hardie, se dessine sur la blancheur mate des eaux. — Le gondolier est un type particulier à Venise et qu’on ne retrouve nulle part. Son allure est franche et légère. Gai , bavard et ouvert de caractère, la musique, le tabac et le sommeil, voilà ses seules passions. Quand il ne chante pas, il dort ou il fume, couché dans le fond de sa gondole ou étendu
MKI.A.MiKS.
sur les marches de son Iraguetlo. Il y a vraiment de la poésie dans celle création du climat et des besoins de Venise, et il faut bien se garder de lui com • parer le sale et bruyant lazzarone napolitain. Enfant de la république, il a conservé quelque chose de la fierté et de l’indépendance de scs pères, et le souvenir de son passé et des beaux jours d’autrefois est encore vivace dans son cœur. L’Autriche a beau faire, le gondolier pleurera toujours sa belle Venise et maudira les aigles de l’étranger.
Le jour, quand le soleil est trop ardent et fait flamboyer les blanches coupoles de Saint-Marc, je cherche un abri sous la lente d’un café des Procuraties. Là, j’écoute le timbre lent et monotone de l’horloge du clocher qui s’élève sur la Piazza, et je contemple avec je ne sais quelle douce et vague tristesse ces grandes volées de pigeons qui viennent s’abattre, près de moi, sur les dalles de marbre. Ces oiseaux, pauvres enfants de l’ancienne Venise, étaient autrefois pensionnés par la république. Hélas! aujourd’hui ils ont changé de maîtres; mais l’Autriche a eu pitié de leur sort et, chaque jour, à deux heures, elle leur fait jeter leur nourriture. La destinée de ces oiseaux est touchante et poétique. Le peuple les aime et les respecte, c’est le seul souvenir vivant de son ancienne splendeur, et les enfants jouent avec eux.
Rien ne peut rendre la beauté originale et le ca-
MELAMES.
ractère oriental de la place de Saint-Marc. Lorsque le soleil tombe d’aplomb sur les marbres reluisants qui la paveut et sur les coupoles d’argent de la basilique vénitienne; lorsqu’il inonde de sa chaude et ardente lumière toutes ces mosaïques dorées, ces milliers de colonneltes de marbre, de porphyre et de serpentine, et qu’il éclaire ce merveilleux mélange des architectures byzantines et romanes, on se croit transporté en un pays de songe, ou devant une éblouissante décoration de théâtre. — Le soir, cette place s’illumine et devient une véritable salle de concert, de causerie et de rafraîchissements. Les Vénitiennes, qui craignent le soleil comme ces Heurs délicates qui ne s’ouvrent qu’aux lièdes souilles des nuits; ces femmes, qui oui quelque chose d’idéal, de suave et de vaporeux dans les lignes du visage, arrivent alors en toilette de bal, des Heurs dans les cheveux, pour prendre des glaces parfumées ou se promener, indolentes et molles comme des créoles, sur le parquet de marbre de la Piazza ou sous les gracieuses arcades des Procurulies . — A cette heure, la place Saint-Marc a un aspect vraiment féerique. — En face, la vieille basilique qui dort immobile et blanchit sous la lune; à droite, le palais ducal et la Piazzella, qui se remplissent de silence, d’ombre et de mystère; et, de chaque côté, de légères colonnades qui se déroulent et s'enfuient, remplies de douces rumeurs, — Nul bruit qui fatigue l’oreille; l’on
n’entend autour de soi que la voix des chanteurs, que le son des instruments, que le doux frôlement des robes. — El , après la chaleur du jour, la poitrine se dilate avec bonheur à ce souffle vivace qui arrive de la mer et rafraîchit l’atmosphère. Ajoutez à cette scène, le ciel; ce ciel d’argent, ce ciel limpide et qui appelle le regard, ce ciel étoilé des nuits de Venise! — U mon ami, tout cela tient du rêve!...
Aujourd’hui , jour de l’Ascension, c’était autrefois grande fête à Venise. Le Bucentaure faisait sa marche triomphale au Lido.au bruit de l’artillerie et à l’ancien chant d’hymen du doge avec l’Adriatique. Mais le Bucentaure a été brûlé pour avoir l’or qui était incrusté dans ses flancs ; et l’étendard de l’Autriche, avec ses grandes aigles noires, Hotte silencieusement sur les pili delà place Saint-Marc, et le soldat ludesque et hongrois en meurtrit stupidement de son talon ferré les longues dalles de marbre.... L’ Autriche a le pied sur l'Italie; et Venise pleure!...
— Pour avoir une idée de Venise et des enchantements de ses nuits mystérieuses, j’ai pris une gondole et je me suis enfoncé dans cet inextricable réseau de canaux sombres , d’où le soir pas un
bruit ne monte et où tremblent les étoiles du ciel. Le grand canal, surtout, est beau, à ces heures incertaines et rêveuses ; et à voir ses eaux immobiles et polies où le firmament se réfléchit, on dirait une rue pavée d’une couche de cristal. — La lune jetait une lumière blanche sur toute cette longue suite de palais mauresques, dont les façades de marbre sont découpées comme de légères dentèlles , et laissait tout un côté du canal dans une obscurité profonde. — De mouvantes clartés erraient dans l’air sonore. La mer était phosphorescente, et chaque gondole qui passait, chaque rame qui touchait l’eau en dégageaient avec un petit murmure une quantité d’étincelles brillantes. — C’était une nuit tiède et sereine; une véritable nuit d’Orient. — Venise, toujours si calme, s’emplissait d’un plus épais silence. Tout bruit s’éteignait; les sérénades mouraient dans le lointain; la ville se plongeait peu à peu dans un mol assoupissement, et quelques rossignols seuls, dans leurs cages suspendues aux arabesques des balcons, laissaient encore tomber quelques plaintes amoureuses...
— On 11e peut se ligurer l’effet que produit le chant de ces pauvres oiseaux aimés des Vénitiennes, au milieu du silence et de la sonorité des canaux. — Des formes blanches et vagues se dessinaient aux balcons et semblaient se pencher pour voir passer notre gondole. — Celte heure est celle où
la Vénitienne vient à sa galerie aspirer la fraîcheur des brises du Lido. Pendant le jour, elle ne paraît pas , car elle est frêle et délicate comme l'oiseau qu’elle élève. Le grand soleil la flétrirait , et il lui faut ces belles nuits d’cté qui ne sont que de longs crépuscules. Alors seulement elle penche sa tête rêveuse sous l’ogive de ses balcons, ou bien elle descend dans sa gondole et va errer sur la lagune, mollement étendue sur les coussins de velours, et se laissant bercer par le doux balancement qu impriment les rames.
— J’ai visité le palais ducal; mais je ne puis exprimer ce que j’ai éprouvé de tristesse eu errant
dans ses grandes salles silencieuses et désertes
Encore là, vous êtes saisis par celle pensée impitoyable de la pauvreté de l'homme et de la faiblesse de son bras. — Mais ce palais est formidable. Doges, conseils, prisons, trinilé terrible devant qui Venise tremblait et s’inclinait, tout cela était là sous le même toit. — C’est un luxe effrayant de cachots humides, secrets, sombres, et dont les murs glacés laissent encore transpirer comme des plaintes douloureuses. Inconnus jadis au peuple, il ena brûlé les portes lorsque les Français sont venus lui en enseigner le chemin; et aujourd’hui il les montre avec
Mfil.ANGKS.
autant d’empressement que ses monuments et son musée... Mais il faut se hâter de quitter ces murs qui étouffèrent tant de douleurs et tant d’agonies.
En sortant de ce palais, sombre sanctuaire , triste mausolée où s’est éteinte la puissance des doges , je me suis assis sur les marches de la colonne de granit qui supporte le fameux lion ailé de Saint-Marc. — Insensiblement, ma pensée a remonté dans le brillant passé de cette lière république que l’on vit un jour sortir grande, belle et triomphante des flots bleus de l’Adriatique. J’ai réfléchi à ce qu’elle était encore il y a peu d’années... Du fond de ses îles, assise sur sa limpide lagune, un pied en Orient, libre, indépendante, forte, elle avait contemplé d’un front serein la chute des siècles et des nations. Elle avait vu, de loin, le monde romain s’affaisser et tomber sous une longue agonie, l’empire français sortir radieux des conquêtes de Clovis, et, toujours inébranlable et respectée, elle avait regardé passer à l’horizon toutes ces révolutions sanglantes, tous ces empires finis , toutes ces générations qui s’en allaient après avoir fait leur journée... Mais un jour, du fond du continent, elle vit venir cet homme au front pâle, ce Corse farouche, ce grand démolisseur, qui marchait sur les fronts courbés, les éperons aux pieds et l’épée nue. — Ce fut l’heure de sa ruine! — Et celui qui passe là voit avec amertume l’empreinte fatale du pied de Napoléon sur le sein meur-
tri de la noble reine... Et cet honune fut grand!....
Et toi, vieux lion, religieux et antique symbole de force et de courage, pourquoi donc dors-tu toujours ce lourd sommeil sur ta colonne de granit?... Que fais-tu là ainsi , les ailes déployées et les yeux sans cesse fixés sur l’Orient?... Dis— le moi, vois-tu enfin au fond de cet horizon se lever quelque signe qui annonce l’avenir?.... — Mais non; tu as vécu la gloire!... On l’a versé je ne sais quel breuvage qui a suspendu la vie en les veines et t’a plongé dans cette lourde et longue ivresse qui ressemble à la mort... Vieux lion, tu n’es donc plus qu’un bronze muet et immobile, qu’une impuissante et froide statue, qu’un stérile et douloureux souvenir! Et lu es triste, triste, ô triste!...
Lido.
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C’est sur les grèves sonores et désertes du Lido que Byron, errant et tourmenté, avait marqué une place à sa tombe. C'est sur ce sable humide que plus tard le poète voyageur, à qui il a été donné d’ouvrir notre siècle, et qui nous a révélé les tristesses de René, est venu chercher la trace des der-
niers pasdeChild-IIaroId. — Ce rivage où viennent se briser les flots bleus de l’Adriatique est plein d’une douce et vague mélancolie. 11 y a là un ancien cimetière juif abandonné, et dont les tombes bouleversées disparaissent peu-à-peu sous la terre et sous l’herbe. — Il n’est rien de plus triste que ce délaissement des morts. — Les pas de l’étranger profanent ces sépultures et heurtent les marbres tumulaires dont le lichen dévore les inscriptions. C’est une ruine de cimetière...
Le soleil descend sur l’horizon ; la lagune est immobile, et, sur ses eaux blanches et unies, Venise apparaît, avec ses dômes qui se dessinent dans les vapeurs du crépuscule, comme une triste et vaporeuse vision. A la voir dormir ainsi, silencieuse et surnageant sur les eaux comme un cygne, on dirait une ville sans fondements , bâtie dans l’air et suspendue entre le ciel et la terre. — Mais, malgré soi, l’on se sent pris de tristesse en pensant que, làbas, devant soi, ce n’est plus Venise la belle , mais Venise la désolée, Venise dont le nom s’efface de l’histoire, Venise qui achève de mourir!... Ce spectacle serre le cœur, et l’on détourne douloureusement la tête...