FRAGMENT
. . . . « Mon ami, me dit mon compagnon de voyage, vous serez le meilleur homme du monde si vous voulez vous arrêter ici seulement la moitié d’un jour... J’ai là des souvenirs!... Voyez-vous, j’ai un pèlerinage à faire dans les environs de cette ville ; un pieux et douloureux pèlerinage, et vous viendrez avec moi, si bon vous semble. — Car c’est un beau pays que celui-là. Regardez ces immenses champs de blé qui ondulent sous le vent comme une mer dorée; ces horizons calmes, immenses, infinis, où la terre semble se perdre dans le ciel; ces lignes austères, hardies, inflexibles, et puis là-bas, au loin, ces montagnes qui bleuissent et qui nous regardent passer... O mon ami , tout cela est grand ! tout cela est sublime!... Mais à toutes ces beautés il faut un
cœur jeune et vierge , une imagination fraîche , neuve et ouverte aux douces et pures émotions. Et moi — quel âge me donneriez- vous?.... J’ai l’air vieux, n’est-ce pas?... Mon corps est usé; mais je suis jeune par les années... Après tout, je ne suis plus qu’un débris, qu’une ruine qui demain aura disparu. — Je sais mon mal; il est sans remède. Et si je voyage , c’est pour céder aux instances de mes amis et du médecin... et puis j’avais donc ce pèlerinage à faire avant de mourir. »
— « Nous le ferons ensemble, lui dis-je, ce soir même si vous le voulez. »
— « Jeune homme, vous êtes bon ! me dit-il en me serrant la main avec force ; je vous aime, et vous me faites plus de bien que tous les médecins avec leurs ordonnances et leurs systèmes. Ils m’ont envoyé aux eaux , comme si une eau plus ou moins chargée de parties ferrugineuses ou sulfureuses pouvait me guérir de ce que j’ai là... Vous êtes jeune, vous, et vous êtes heureux, carie bonheur est une fleur delà jeunesse... Oh! gardez-la dans l’ombre, cette fleur sacrée, car le grand soleil la flétrirait; car la poussière du chemin la fanerait, cl elle retomberait sur la terre sans odeur et desséchée. — Que je vous sois un exemple. J’avais beaucoup reçu, et j’ai tout perdu... J’ai abusé de tout, ^t j’ai ouvert mon âme à tous les souffles de la terre. J’avais le cœur plein d’amour, la tête remplie de poésie. Eh
bien' j’ai follement dépensé toutes ces richesses; j’ai tout donné, tout étouffé, tout éteint. Au contact de la débauche, j’ai épuisé et sali ma vie; et à vingtcinq ans je nie suis trouvé vieux. Plus d’amour , plus de poésie, plus d’énergie vitale ! — Et qu’avaisje fait de tous ces dons précieux?... Dieu le sait... A vingt-cinq ans avoir le front chauve, l’oeil vide et creux, et l'âme sèche et inféconde!... ô mon ami, que le ciel vous en préserve!... Si vous saviez ce que je souffre dans ma longue agonie!... Mais je vous fatigue, n’est-ce pas?... Je ne sais parler que de moi; c’est un grand malheur, mais je suis devenu si pauvre en idées! c’est une chose bien triste que de n’avoir plus de vie que parle passé. — Ne trouvez-vous pas l'air de cette contrée plus facile à respirer que celui des montagnes? Il est pur, il est généreux sans être rare, et chaque inspiration n’est pas une peine, une douleur, une souffrance aiguë. Le poumon se dilate et s’ouvre avec aise et bonheur, et il aspire facilement la vie qui lui arrive. Puis, je préfère la profonde paix de ces grandes plaines aux accidents âpres et sauvages, aux contours convulsés des pays montagneux. Ces colosses de granit dominent, écrasent, anéantissent. A côté d’eux, l’homme se sent trop petit, il ne se voit plus; et certes j’ai déjà bien assez la conscience de ma misère. Ici, au contraire, le paysage a plus d’air, plus de vie, plus de mouvement , plus de largeur, plus de solennité , plus de
calme. Rien n’oppresse, rien n’attriste, rien ne communique la douleur. La scène y est douce et paisible. C’est le sillon qui se creuse, le fleuve qui s’écoule, la route qui blanchit et serpente, la ferme qui se remplit de bonheur et de mouvement, les brunes faneuses qui rient et chantent, le bouvier aux jambes velues qui siflle dans un chemin creux, les blés jaunes qui penchent, de légers souilles qui passent dans les feuillages , les molles pentes des coteaux qui se relèvent en ondes vertes, et au-dessus de tout cela un ciel immobile, profond, bleu et éclairé par cette chaude et abondante lumière de ces soleils du midi. Ici l’homme est maître; la nature y est faite pour lui... »
—Mon compagnon de voyage était un homme assez bizarre et rempli d’originalité. Ses manières étranges, mais distinguées , ses traits où se peignait une grande noblesse de caractère, la solitude dont il s’entourait, sa conversation vive, énergique et passionnée, tout cela me le fit remarquer. Voilà comment je fis sa connaissance. Un jour que j’étais occupé à dessiner un assez joli point de vue, M. de L. . . , qui se promenait, vint se placer derrière moi. Je ne l’avais pas vu, et lorsque, parhazard, je tournai la tète, il y avait déjà longtemps qu’il était là les yeux
fixés sur mon ouvrage. Il me salua et me dit avec un sourire assez caustique: « Jeune homme, il y a huit trous et six fentes, à la porte de la ferme que vous dessinez, et vous n’avez marqué que quatre trous et trois fentes. Il faut être exact, jeune homme, il faut être exact. » — Il appuyait sur ce mot avec un ton assez plaisant d’ironie.
— « Il est possible que vous ayez raison, lui répondis-je ; mais je ne suis pas artiste, je peins pour me distraire, comme je fais de la musique pour tuer le temps. »
— « Diable, comme vous traitez l’art légèrement!... »
II s’assit à mou côté... « Vous me dites que vous u’êles point artiste; que voulez-vous dire?... Vous entendez sans doute, par cette dénomination d’artiste, un homme salarié, un manœuvre à qui l’on donne tant par toise d’ouvrage, un ouvrier qui vend sa journée et le soir s’endort sans pensée et sans rêves. Permettez, monsieur, c’est pitoyable, que celte manière d’entendre les choses saintes. Cela fait saigner le cœur! »
— « Monsieur est donc artiste, lui dis-je?
— « Oui, monsieur, je suis artiste!... Je ne suis cependant ni peintre, ni musicien, ni poète; mais je suis tout cela à la fois. Je veux dire par là que j’ai la conscience, le sentiment profond du beau sous toutes ses formes. Je ne sais pas tenir un pin-
MKMNGES.
ceau, mais jo suis peintre dans l’ànie. Je suis plus peintre que qui que ce soit ; car on n’est pas peintre parce que l’on a barbouillé une toile de bleu , de jaune et de rouge. On n’est pas peintre parce que l’on a fait, ce que vous faites en ce moment, un paysage, comme on est convenu de le dire. On n’est pas peintre parce que l’on a tracé avec plus ou moins de scAipule un ensemble de lignes.... Tout cela ce n’est pas de la peinture, c’est la reproduction inerte et immobile d’une forme , l’ombre froide et morte de ce qui est.
« Nous voyons tous les jours beaucoup de tableaux auxquels il ne manque ni la couleur, ni la touche, ni le dessin, ni la grâce des détails, ni le fini de l’exécution; mais les artistes qui les ont faits pèchent tous par un point, et qui est l’essentiel. Ils n’ont pas compris l’art; et l’on dirait qu’aucun d’eux n’a dans l’àme ce feu qui donne la vie à l’œuvre de la main. Ils sont exacts imitateurs de la forme, et voilà tout. C’est pour cela qu’il n’y a qu’un instant je vous recommandais l’exactitude.
« On est artiste aujourd’hui parce que l’on sait tirer avec quelque habileté des sons d’un instrument, parce que l’on sait appliquer des couleurs sur une toile préparée... Mais ce n’est pas cela, ce n’est pas cela!... L’art, c’est l’expression du beau. Or, le beau se reproduit sous trois formes principales, la peinture, la musique, la poésie. L’art est donc une unité
mkj.anc.es.
à trois angles, et l’artiste doit résumer en lui cette trinilé. Il doit être ces trois choses; sans cela il est frappé de stérilité et de mort. — Et ne croyez pas que l’on soit musicien parce que l’on a appris la musique dans un solfège; ne croyez pas que l’on soit poète, parce que l’on sait les règles de la prosodie et le mécanisme des vers. Loin de là, loin de là... La musique, c’est l’harmonie; la constante, l’éternelle, l’immense harmonie. Harmonie delà terre, harmonie des cieux, harmonie des êtres, harmonie des mondes. La musique est en tout. — La poésie aussi , est grande comme la nature , vaste comme l’infini où elle se plonge, profonde comme le ciel, où elle se perd. Poésie des êtres, poésie des esprits, poésie des choses, poésie de l’inconnu. La poésie est partout... Ella peinture, la peinture, monsieur, est aussi grande, aussi haute, aussi belle que la musique et la poésie. C’est un angle de cette admirable et magnifique trinité... Ces trois choses se donnent l’être mutuellement et ne peuvent exister l’une sans l’autre. Retranchez-en une, et tout est détruit... Et maintenant, mettez la main sur votre poitrine et dites-moi si vous sentez cette unité vivante en vous? Si vous sentez la chaleur de sa flamme, levez-vous, vous êtes artiste!... Alors regardez s’ouvrir devant vous le vaste horizon de l’art; voyez les choses à ce haut point de vue, et prenez votre esquisse et faitesen un feu de joie! »
— J'eus toutes les peines du monde à sauver mon pauvre paysage des mains de ce fanatique... Cependant ses idées et l’exaltation de sa conversation m’attachèrent à lui. Tous les jours je découvrais en lui quelques qualités cachées; et le mystère de son étrange organisation devenait à chaque instant pour moi de plus en plus inexplicable. C’était, malgré tout, un homme précieux et rare, un homme original dans la plus belle acception du mot, une de ces riches organisations perdues dans un monde où elles sont déplacées, le type de ces facultés trop ardentes, de ces sensibilités trop exquises, trop exaltées, de ces imaginations qui s’éteignent dans d’impuissants efforts pour tout atteindre et tout embrasser. — Cet homme avait du génie... Mais ce génie était comme ces terres fertiles et pleines de végétation, mais un jour frappées de je ne sais quelle malédiction, et devenues arides et infécondes. Souvent je hasardais des questions sur sa vie; mais il ne me répondait que vaguement, et je remarquais que la tristesse qui était, il est vrai, son état normal, redoublait dès que je louchais un peu aux cendres de sou passé. Il concentrait toutes ses émotions en luimême; aussi je 11 e fus pas peu surpris lorsqu’il me lit la confidence de son pèlerinage... 11 faisait beaucoup de vers; mais il avait une singulière manie: dès que sa pièce était terminée, il la déchirait avec soin et la faisait brûler religieusement à la flamme
de sa bougie. C’était vraiment malheureux , car sa poésie devait être belle, austère et neuve, et ses inspirations graves et élevées; et, j’ose le dire, d’après les révélations que j’ai pu avoir de son âme, cet homme avait en lui un sentiment profond et exquis de la poésie.
Nous marchions dans un petit chemin creux, bordé des deux côtés par de fraîches haies d’aubépine, d’églantiers et de mûriers sauvages. Mais l’aubépine et l’églantier avaient passé fleur, le mûrier sauvage osait seul montrer encore quelques fleurs blanches à côté de son petit fruit qui commençait à rougir. — Personne dans le sentier. — L’on fauchait les foins, et nous aspirions ce doux parfum qu’ils exhalent; parfum quej’ai tant aimé et que j’aime encore... Dites-moi, celte odeur ne vous a-t-elle jamais fait rêver à de douces choses, à ces douces choses passées? Cette senteur ne vous a-t-elle jamais ap-
porté quelque souvenir de cet heureux temps qui n’est plus?... Qui donc n’a eu un retour vers ses années de bonheur et de jeunesse à cette époque rêveuse où l’on fane les foins?...
Monsieur de L... marchait à mon côté, silencieux et la tête baissée. Rien ne l’arrachait à ses pensées:
ni le papillon, ce loi amoureux, ni la coq;. elle demoiselle, ni des volées de moineaux des champs qui chantaient insolemment près de nous sur les arbres, ni le lézard gris, qui sur le flanc du fossé prenait les derniers rayons du soleil, ni les rires, ni les chants des faneuses. . . — Nous quittâmes le chemin ; et par le plus gracieux petit sentier, dont l’herbe amortissait le bruit de nos pas, nous arrivâmes à un jardin au fond duquel s’élevait une petite maison que le temps
avait dégradée. Monsieur de L s’arrêta tout-à-
coup, et me saisissant par le bras: « Voyez-vous, me dit-il avec angoisse, voyez-vous, tout cela sent la mort... »
En vérité, ce lieu était rempli de tristesse, mais de cette tristesse douce et mélancolique qui plaît tant aux âmes méditatives. L’on voyait bien qu’à ce jardin ouvert il y avait eu une porte; mais la porte n’existait plus, on l’avait peut-être volée. Autour de col enclos, quelques buissons disaient assez qu’ autrefois il y avait eu là une enceinte. L’on distinguait encore, malgré l’herbe, quelques allées dans ce jardin délaissé. Mais plus de fleurs, plus de parfums... Un liseron seul secouait au vent scs petites clochettes
blanches On comprenait que quelque malheur
avait passé là.
La maison était basse, il n’y avait qu’un étage. Les murs se crevassaient et se rayaient de longues lézardes; les contrevents tombaient et le vent les
faisait battre; la treille, qui s’étalait autrefois sur le devant de la maison, était tombée; quelques pieds de vignes rampaient et se tordaient encore sur le sol; de pâles giroflées fleurissaient dans les fentes des murs; le moineau avait envahi la toiture et chassé le pigeon timide, et l’hirondeile, qui aime le silence et tout ce qui parle du passé, bâtissait son nid dans les angles des fenêtres... Tout le disait, la vie s’était retirée de là. — Cette maison était déserte. — Cependant elle avait dû être coquette, assise ainsi dans une touffe de lilas et de lauriers, avec ses hautes charmilles qui s’ouvraient comme deux longues ailes à ses côtés. Ces charmilles étaient belles encore et pleines d’ombre; mais l’herbe était épaisse dans les allées, dans ces sombres allées qui tant rêver le soir! A un angle du jardin s’élevait un superbe noyer. Il étalait avec majesté au soleil le luxe de son brillant feuillage, et son écorce était si lisse, si polie qu’on eût cru voir circuler la sève à travers son fin tissu.
U semblait avoir absorbé en lui toute la vie.
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— Monsieur de L... me fit asseoir a son côte sur
une pierre couverte de mousse.
« C’est là, me dit-il avec amertume, c’est là que je vis Marie pour la première fois... Il y a déjà bien longtemps. — Jetais jeune, alors; maisj’avaisdéjà usé les nobles facultés de mon âme, et j’étais incapable d’aimer... — J’étudiais alors la botanique, et au lieu de suivre les cours de droit, je courais les champs
pour herboriser. Je ne sais quel hasard m’attira de ce côté... C’était par un beau soir, comme celui-ci; Marie était dans ce jardin qui ne produit plus aujourd’hui que de l’herbe, elle arrosait ses fleurs. Sa figure rêveuse et mélancolique me frappa singulièrement. Je m’approchai de la haie qui bordait le jardin, et ayant remarqué une fleur d’églantier qui penchaitdu côté opposé, j’essayai vainement de l’atteindre. Marie sourit en voyant ma peine; elle cueillit elle-même l’égiantine et me la remit avec une grâce charmante, que rien ne saurait exprimer... Cette églantine, la voilà... Je la conserve toujours comme une chose sacrée. »
Monsieur de L... tira de sa poche une petite boite en or et me montra cette églantine; cette fleur morte et desséchée, seul débris d’un passé mystérieux pour moi , et si douloureux pour lui.
« Souvent, continua-t-il, je passe de longues heures à regarder cette pauvre fleur. Nous avons tant de choses à nous dire! — Et puis quand je la vois, je vois Marie. — Elle avait ce jour-là une robe bleue. Ses doigts étaient frêles, délicats, effilés; ses cheveux avaient ce beau noir des climats du midi, et son front blanc, un peu pâle, était si pur, si calme, si serein , si transparent, qu’on pouvait voir à travers la limpidité de son âme. C’était un front d’ange... Il y avait cependant dans le regard de Marie quelque chose de fatal, de sérieux et de triste. Ses traits,
sa taille, sa voix, tout eu elle avait un je ne sais quoi d’aérien, de frêle, d’idéal, de céleste qui n’était pas delà terre; en la touchant, on eût craint de la briser et de la flétrir...
« Notre connaissance se fit très-facilement. Marie, dans l’innocence de sou âme, était pleine de celte confiance et de cette simplicité pure et naïve de l’enfance. — Chaque soir, je venais herboriser autour de ce jardin; et chaque soir je la voyais, et elle me donnait les fleurs qu’elle avait pu cueillir dans la journée. — Elle était tille unique; sa mère était depuis longtemps malade et ne sortait pas, et son père restait à la ville pour ses affaires. Je n’éprouvai donc aucune difficulté pour m’entretenir avec cette enfant. Quand je lui parlais, elle m’écoulait avec étonnement et plaisir. Chacune de mes paroles était une révélation pour elle; et je me plaisais à empoisonner lentement celte vie pure et à troubler les eaux limpides de celle belle âme. Peu à peu je lui révélai tout un monde nouveau dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence. Sa pensée avide plongeait avec une sorte d’ivresse dans cet océan dont je lui découvrais les splendeurs et les beaux rivages. A chacune de mes paroles, son imagination ardente s’enflammait et montait rapidement vers des régions élevées où je ne pouvais la suivre. Et j’avoue que quelquefois j’étais effrayé de son exaltation. — Nous consumions ensemble les longues hcu-
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res du crépuscule en douces causeries et en suaves effusions. En promenant dans les allées herbeuses de ces charmilles, je lui apprenais à lire dans le livre immense de la nature. Je lui disais ce que chantait la brise sur nos tètes, le rossignol à nos côtés. Je lui expliquais toutes ces voix , ces paroles , ces murmures vagues, ces molles mélodies des longs soirs d’été. Je lui enseignais ce que dit la fleur à la fleur, l’oiseau à l’oiseau , l’insecte à l’insecte. Je lui donnais le secret de tout ce langage enivrant de la nature, de cette parole de la création qui va de la terre aux cieux et des deux à la terre. J’ouvrais son âme à la poésie et son cœur à l’amour...
« Un soir que j’étais, venu comme de coutume, sous la charmille, je n’y trouvai plus Marie. J’approchai, je vis la porte de la maison tendue de noir... J’appris que sa mère venait de mourir.
« Peu de jours après, elle quittait la campagne et venait habiter la ville avec son père. — Je la vis dans une église; cette belle église gothique que vous admirez tant. Elle était en deuil. Ces quelques jours l’avaient bien changée. — La pauvre enfant, elle commençait à connaître la vie!... — Elle était avec une de ses tantes. — Sous son long voile noir se dessinait sa douce figure, pâle de cette pâleur d’un premier chagrin. — Elle priait... Et sa prière illuminait son front, et je crus voir autour de sa tête comme une brillante auréole. Elle me vit; et son regard
fut long et triste... Elle voulut me sourire; mais elle ne put que pleurer. Elle semblait me demander merci. — Mais mon œuvre n’était pas linie.
« Comme je ne pouvais la voir chez elle sans courir le danger d’ètre découvert , je gagnai sa femme de chambre avec de l’argent, et alors s’établit entre nous une correspondance des plus intimes et des plus passionnées. Je jouai parfaitement mon rôle. J’avais encore de l'imagination, à défaut de cœur; et du reste j’avais assez de lettres toutes faites dans d’exeellents romans qu’elle ne connaissait pas. Tout cela me coûtait peu et m’amusait beaucoup... Et la pauvre fille se laissait prendre avec une confiance d’enfant à toutes ces fausses et vaines paroles. Elle m’apprit qu’elle passait ses journées chez une de ses vieilles tantes, et que le soir elle avait l’habitude d’aller avec elle sur les allées de
« Je me rendis aux promenades. C’était par une de ces tièdes soirées des longs jours d’été. O mon ami, les belles soirées!.... Et je la vis venir silencieuse, légère, belle comme une vision du ciel. Elle donnait le bras à sa vieille tante. En passant auprès d’elle, j’effleurai légèrement sa robe; mais, malgré moi, je me sentis tressaillir. — Et je vis la lune qui inondait de clartés nos deux visages, et qui semblait me fixer avec son regard glacé.... Oui, la lune, au plus haut du ciel, s’était penchée au bord d’un nuage et nous regardait passer. Et le front de Marie
MIÏIAKCES.
semblait noyé dans un Duale lumineux; sa tête était merveilleusement éclairée. Qu'elle était belle ainsi !.. C’était une sainte, c’était une vierge comme n’en ont rêvé ni Raphaël, ni Murillo. — Et sous les tilleuls parfumés de ces longues et tièdes allées où la poésie est dans l’air, avec la senteur des Heurs et l’harmonie des brises, Marie passait vaporeuse, aérienne, comme une ombre légère, comme une forme vague et idéale. Elle était à moitié dans le ciel!....
« Maintenant je la comprends, celte âme céleste. Je la comprends, parce que j’ai changé. 11 s’est fait eu moi une sorte de résurrection. Je sens que mon âme a rajeuni et que mon corps seul tombe en dissolution. Je suis sorti de ces fanges dans lesquelles j’étais plongé jusqu’au cou. Mes sens, il C6t vrai, se sont éteints avec la jeunesse, mais mon âme a ouvert librement ses ailes. Mon intelligence a pris son essor; elle s’est élevée au-dessus de ja froide sphère des choses sensibles et des réalités... Je ne suis donc plus le même homme. — Si vous m’aviez connu à cette époque, aujourd’hui vous auriez delà peine à me reconnaître, tant mon être entier a subi de transformations! Ma vie s’en va ; c’est-à-dire que mon corps, mon être matériel se dissout et s’éteint. Mais mon être moral grandit et s’élève à mesure que la fin approche. Et bientôt mon âme sera libre, immense, infinie, immortelle... »
Les yeux de M. de S... avaient pris une expres-
sion étrange. Il resta quelques instants sans rien dire et comme plongé dans une sorte de contemplation extatique. — La nuit se faisait... Tout-à-coup il leva ses deux bras vers les blanches étoiles qui s’allumaient, et dressant la tête comme s’il eût vu passer quelque chose entre la terre et le ciel, il s’écria d’une voix déchirante et dont le timbre m’était inconnu : « Marie! Marie!... »
Puis s’adressant, à moi et quittant sans aucune transition son premier ordre d’idées : « Ecoutez, me dit-il, écoutez les bruits lointains de l’harmonie éternelle. Vous lesentendez, n’est-ce pas ?.. Oserez-vous donc encore me parler du silence? — Qu’est-ce que le silence? — La négation du bruit, l’absence du bruit. — Mais depuis quand le bruit cesse-t-il d’étre? Croyez-vous qu’il n’existe plus parce qu’il n’est plus perceptible à vos sens grossiers, à vos oreilles de boue?... C’est une grave erreur. — La cessation du bruit, c’est le néant; c’est-à-dire l’impossible. — Le silence ne peut donc être , sans une contradiction , sans une absurdité logique. — Le bruit, au contraire, le bruit est permanent, constant, immense, éternel. Et les astres, là-haut, qui exécutent leurs cercles magiques, en prêtant l’oreille à un rythme qui vous est inconnu , vous répondront : « Le silence n’est pas. Nous ne connaissons que le bruit, et le bruit est en Dieu comme la vie. L’harmonie est éternelle.... » Un de vos poètes n’a-t-il pas dit, je crois, dans un
moment de sublime inspiration : J’entends le silence. — L’éternité du bruit lui fut donc révélée. . . En vérité, prêtez bien l’oreille, et dites-moi si, au fond de ce que vous appelez le silence , vous n’entendez pas le constant, l’immuable, l’éternel bourdonnement de l’harmonie infinie, qui élève sans cesse sa voix des profondeurs de l’abîme et des hauteurs des cieux. . . Les bruits que vous entendez, et qui s’exhalent du sein de la nature, ne sont que des vibrations plus ou moins intenses qui vous sont plus sensibles parce qu’elles sortent d’un monde qui vous entoure et où vous êtes plongé, mais qui ne troublent en rien l'éternelle harmonie , mer sans fond et sans rivages, toujours sublime dans son calme, et son immensité... Oh! qu’il est douloureux que l’homme ne puisse et ne veuille comprendre que ce qui ne sort pas de la froide et lourde atmosphère du monde matériel! — S’il savait et s’il voulait!... — Mais c’est assez, peut-être un jour viendra où je vous dirai des choses nouvelles... »
Il retomba comme anéanti, et resta absorbé dans une profonde préoccupation. Ensuite, il parla d’une manière entrecoupée et sans suite. Puis, se tournant brusquement vers moi : Ecoutez, me dit-il, consummaturn est, tout est consommé. Quand ce mot de la grande victime retentira à vos oreilles, ou parlera à vos yeux, alors tâchez de me comprendre... vous pourrez dire monsieur de L.... n’est plus... il a ex-
pié... et alors réjouissez-vous, vous et les vôtres.... Adieu, mon ami, adieu. — Retournez à la ville, il fait nuit. — Je reste ici; et comme cette maison est abandonnée, je vais l’acheter. Èn altendaut qu’elle m’appartienne, je vais passer la nuit sur celte pierre. Je verrai danser devant moi des démons et des spectres, et vous, de jolis anges blancs. Adieu... Partez vite. — Allez à Paris... où bon vous semblera. Je penserai à vous du fond de ma retraite. Vous serez désormais le seul anneau qui m’attachera encore à ce monde, que je méprise. Adieu... Je ne vous dis pas au revoir; car nous ne nous reverrons plus... »
J’eus alors un moment douloureux; ces paroles firent passer un frisson dans mes veines. Je restai immobile, muet, n’osant lui adresser une parole, ni lui faire une question.
« Êtes-vous donc pétrifié , me dit-il , glacé , ou changé en statue?... n’est-ce pas clair? je reste ici. Je veux passer les jours qui me restent encore à vivre, dans cette retraite volontaire. Je vivrai désormais face à face avec le souvenir de mes victimes... Allons, mon ami, j’ai besoin d’ètre seul et de penser. — Les hommes ne me reverront plus. Je veux faire de ma solitude un sanctuaire pour m’élever jusqu’à l’infini, l’inconnu, l’invisible. Je ne veux plus toucher la terre que par les pieds et marcher là tête au-dessus de notre froide sphère. Je sens que déjà je n’appartiens plus à cè inonde des réalité ma-
térielles. Une force attractive m’attire vers des régions sereines et éthérées, et il me semble que bientôt je partirai et que mon crâne , plus dur que le diamant, ira déchirer ce voile bleu qui est tendu, audessus de nos tètes. J’irai, plus hardi que l’aigle, plus rapide que l’éclair, plus prompt que la foudre. Je monterai, je monterai plus haut que ces brillantes étoiles, [dus haut que ces soleils, plus haut que les mondes qui planent dans l’espace. Je traverserai l’immensité déserte et silencieuse, et j’irai me perdre dans cet immense foyer d’où tout rayonne, d’où tout émane. Je me plongerai dans ce mystérieux Océan d’où la vie monte comme une légère brume, et je pourrai contempler ces cascades lumineuses des êtres dont les splendeurs éblouiraient nos soleils et feraient pâlir les grandes comètes, ces vaisseaux du ciel qui semblent prêts à sombrer dans l’éternel roulis de leur traversée aérienne... alors, mon ami, je posséderai l’inconnu!... »
Il leva une seconde fois ses bras vers les pâles étoiles, et il s’écria d’une voix creuse et profondément triste: « O Marie! Marie!... »
Puis il retomba affaissé sur la pierre. — Il se fil autour de nous un effrayant silence. Il était comme foudroyé sous les paroles qu’il venait de prononcer avec une exaltation et une rapidité impossibles à exprimer. Ma tète se perdait dans mille conjectures. Je crus que M. de L.... était sérieuse-
ment atteint de folie. Je voulus lui parler; il ne me répondit pas. Un instant j’eus la pensée qu’il était mort. Son immobilité, son silence, tout cela était affreux. — Je m’approchai un peu plus près de lui, et je vis qu'il dormait profondément. — Alors une sorte de vertige s’empara de moi. Je partis sans trop savoir ce que je faisais, et je courus à travers champs vers la ville, sans oser même regarder derrière moi. — Quelques jours après, j’étais à Paris. Je n’avais qu’un désir, c’était de savoir la suite de l’intrigue de M. de L... avec Marie.
Dix ans apres je reçus celle lellre :
« Mon nom est effacé de la mémoire des hommes, mais je sais une page où ce nom est encore gravé; celte page, c’est voire cœur, mon ami. Je me suis enseveli tout vivant. J’ai creusé ma tombe. Je me suis couché seul au fond du sépulcre , et j’ai roulé la pierre sur moi. Je ne suis plus de ce monde, et voici bientôt dix ans que je lui ai dit adieu. Bien des événements ont dû se succéder sur la surface de la terre ; mais j’ignore tout ce qui se fait, tout ce qui se renouvelle, tout ce qui se transforme. Je ne sais plus rien. Vos bruits ne frappent plus mon oreille, votre mer boueuse ne me roule plus dans ses flots. Seulement il me semble que la terre s’est refroidie et que le soleil u’a plus de chaleur , plus de rayons. Je le regarde en face, sans qu’il m’éblouisse.
J’ai habitué mon œil à contempler d’autres splendeurs. »
<' Vous êtes le seul homme à qui j’ai ouvert mon cœur et ma vie, et depuis que ma voix ne vous est parvenue, je n’ai cessé de penser à vous et de vous aimer... Du fond de la solitude et du silence qui m’entourent, il me semble parfois entendre le son d’une voix connue qui s’élève et vient à moi. Et celte voix, c’est la vôtre. Mon âme, en rompant ses entraves matérielles, a vu se développer en elle des facultés cachées et des sens nouveaux. Je vois, j’entends des choses que ne peuvent saisir ni les yeux, ni les oreilles de la chair. C’est ainsi que le son de votre voix m’est perceptible au milieu du vaste concert des êtres; c’est ainsi que parfois je vois flotter votre forme, votre image dans les pâleurs du crépuscule ou dans les vapeurs du soir. Les bruits des rouages de la machine céleste, la voix des esprits impalpables qui volent autour de nous dans les émanations sidérales, les paroles amies des âmes errantes séparées de leurs corps, les chants des petites étoiles, les hymnes des soleils, tout cela, je l’entends. Parfois, du fond des abîmes de l’infini, j’entends comme une voix qui parle une langue que l’homme ne comprend plus; c’est la voix des voix, l’harmonie des harmonies; c’est la vérité!
«( Si je vous disais toutes les visions qui traversent mes sombres et ardentes veilles, pauvre enfant,
vous verriez votre chair bleuir, et vos jambes trembleraient et se choqueraient comme des roseaux fragiles. — Écoutez, cependant. Mes paroles vous paraîtront peut-être étranges, vous arrivant au milieu du bruit et du tourbillon du monde où vous vivez; mais ne vous étonnez pas... O mon ami, si l’homme savait vouloir!... La volonté, voilà le plus puissant mobile, le plus fort des leviers. C’est la lumière, la force, la science; c’est la clef de tout. — Ce n’est qu’après bien des années de labeur et de peine que j’ose, envers et contre tous, proclamer cette grande et terrible vérité. Non , rien n’est impossible à l’homme qui a la volonté.... Quand l’homme saura vouloir, il sera maître du monde; il ouvrira d’une main hardie la porte des grands secrets de la nature, et pourra, avec cette tour indestructible , escalader les deux et saisir l’infini
« Mon enfant, je découvre à vos yeux une vérité peut-être trop grande et trop sainte. Heureux si vous n’en êtes pas ébloui; et heureux, trois fois heureux si vous ne me répondez pas par l’ironie et le sarcasme, et si vous ne vous dites pas dans le fond du cœur: C’est un fou, il est à plaindre!
« Mais je remplis, aujourd’hui, un saint devoir. La vérité ne doit pas être perdue, et celui qui l’a trouvée doit monter sur les toits pour la proclamer.... J’ai voulu, et j’ai vu. J’ai saisi la vérité qui se cache, et je vous là transmets afin que vous la fassiez fruc-
tifier. J’ai pensé que votre âme était une de ces bonnes terres toujours prêtes à recevoir la semence; aussi j’y jette celte graine sacrée, afin qu’elle y germe et qu’elle s’y développe dans le calme et le secret. Quand la plante aura porté ses fruits, quand vous aurez une ample et abondante récolte, soyez généreux, jetez aux hommes celte graine en pâture. Ne craignez pas, elle sauvera les bons et empoisonnera les méchants.
« Écoutez, j’ai gravi l’âpre et rude montagne de la science humaine; j’ai monté les brûlants et étroits échelons de la sainte échelle; j’ai été dans des régions que l’œil de l’homme n’a jamais pu sonder, et j’ai vu, parce que j’ai eu la volonté.. . Oui, j’ai eu les visions de l’infini. L’invisible, l’insondable, la lumière, la vie, l’âme éternelle, l’harmonie incréée, le foyer fécondateur, le créateur rayonnant en émanations de vie, la vérité assise immobile sur l’éternité, tout cela s’est révélé à moi. Et tout cela se confondait, se perdait dans une vaste et magnifique unité. Et cette unité sublime, c’était le père , l’ancien des jours. Il planait au-dessus de tout; tout était en lui et lui en tout. Et ma vision fut si splendide, si terrible, que j’oubliai mon existence. Je me regardai, et je ne me vis plus; j’étais perdu dans l’âme universelle. Alors je compris qu’il n’y a qu’une seule âme, immense, invisible, éternelle, infinie; que cette âme unique est le principe de tous les êtres, de toutes
MÉLANŒS.
les existences. Je vis clair dans mon cœur et dans ma pensée. Je touchai du doigt ce que je n’avais que pressenti, l’universalité du principe de la vie, et je pus m’expliquer le sympathisme, la correspondance animée des êtres, les rapports des âmes, des intelligences, enfin tous les phénomènes psychologiques que la science de l’homme ne peut ni analyser ni comprendre. Je soulevai le voile de grands mystères, et bien des ténèbres se dissipèrent pour moi. 11 me sembla que j’étais effacé du temps. La séparation de mon corps et de mon âme s’était opérée. Mon corps n’était plus qu’un cadavre, et mon esprit avait passé à l’éternité. Mon être avait subi la grande transfiguration, la régénération suprême.
« Je ne puis vous peindre les voluptés célestes dont je fus inondé pendant cette révélation extatique. Hélas! je sens que ma mémoire s’éteint et que ma langue se glace... — Écoutez ce que je vous dis : Mon enfant, vous suivez une fausse voie. Vous meurtrissez en vain vos pieds sur le dur gravier de celle plage déserte. Vous vous éloignez toujours de plus en plus de la lumière, et vous glissez sur la pente rapide qui mène dans l’abîme ténébreux... L’erreur est chez les hommes; la vérité est là-haut. Et tout est dans la vérité, science, beauté, amour et vie. Dans l’erreur, au contraire, est la nuit, la douleur et la mort. Ainsi, hâtez-vous de vous lever et de sortir de votre boue. L’homme ne sait rien , ne peut
rien parce qu’il n’a pas la volonté. Soyez (Jonc un homme de volonté, et vous serez initié à la vraie science. Car, sacliez-le donc, il n'y a qu’une vertu, qu’une loi, qu’une religion, c’est la volonté. Oui, la volonté et rien que la volonté. C’est là qu’est tout l’avenir. Ainsi, ne consumez point vos jours en adorations et en invocations stériles et impuissantes. N’ayez qu’une croyance, qu’une loi, et que ce soit en la volonté. — Il en est qui ont placé leur loi en la raison humaine; c’est une erreur. La volonté seule, voilà le principe de tout bien, de tout développement, de toute perfection. . .
« — Que je savoure de saintes joies au fond de ma solitude! J’ai de douces tristesses et des consolations infinies. Souvent, pendant la nuit, je vais m’asseoir sur la pierre du jardin ; et là, je me réjouis dans d’ineffables et de suaves visions... O Marie! Marie! parfois je vois passer votre forme blanche entre la terre et le ciel, balancée sur les exhalaisons transparentes du soir. Maintenant que j’ai tout expié, et que je vous aime de toutes les facultés de mon être, vous m’avez pardonné. O soyez bénie, belle âme entre toutes les âmes!... C’est vous qui abreuvez mes longues heures de consolations et d’espérances. Souvent, au milieu des rumeurs de la nuit, j’entends votre douce voix qui domine toutes les harmonies et qui m’appelle vers ces demeures sereines de l’éternel repos et de l’amour infini. Vous me tendez la
main du sein des nuages, et au milieu de la nuit et du froid de la mort qui me pressent et m’entourent, vous m’enveloppez de vos rayons lumineux et vous me réchauffez sous votre haleine tiède et embaumée. O Marie, vos yeux sont brillants comme ceux de ces chastes étoiles', vos cheveux sont lumineux comme ceux des ardentes comètes, et votre corps diaphane est semblable à la vapeur bleue et idéale du firmament... O Marie! Marie!...
« Mon enfant, un jour viendra, et il n’est pas
loin, où je me coucherai dans mon sillon. Je vous céderai ma charrue... Alors ayez bon courage. Vous ne m’aurez plus pour vous soutenir... Rappelez-vous ma parole et gardez-la précieusement. Dans cette parole est la liberté, la vie, la paix et la perfectibilité de l’homme. Heureux ceux qui la comprendront!... Et, je vous le répète, il n’y a qu’une loi, qu’une vertu, qu’une religion, c’est la volonté. Gloire donc au Père qui est dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de volonté! »
Cinq ans après la lettre bizarre que l’on vient de lire, j’en reçus une seconde de M. de L..., mais elle ne contenait que ce seul mot : « Consummalum est! » Cet étrange billet me frappa douloureusement. Ce fut une pierre qui me tomba sur le cœur. Alors je
me rappelai les singulières paroles de M. de L
dans le jardin de Marie. « Consummalum est, me dit-il, lorsque ces dernières paroles de la grande victime retentiront à vos oreilles ou parleront à
vos yeux, vous pourrez dire alors : M. de L
n’existe plus.... » Celte phrase revint subitement à ma mémoire; il me sembla qu’une faible voix venait de la répéter à mon oreille. Je me retournai involontairement pour voir si quelqu'un était derrière moi, mais je ne vis rien. Je me mis au piano pour m’arracher à ces idées. Je fis quelques accords, mais je m’arrêtai, étonné des sons lugubres et étouffés qui sortaient de l’instrument. Je voulus jouer quelque chose de vif et de gai ; mais ce morceau, malgré moi,
se transforma en adagio plaintif et funèbre; et une voix , semblable à un léger souffle, murmure à mon oreille ce mot fatal : Consummatum est... J’eus honte de ma frayeur puérile. J'allumai un cigare, et voulant, malgré tout, m’étourdir par quelque refrain joyeux, je ne sus trouver rien de plus gai que l’évocation des nonnes de Roberl-le-Diable. J’entonnai cet air infernal de toute la puissance de mes poumons.... Je chantais machinalement, involontairement même. Ma voix me fit frissonner; je ne la reconnus pas, et je crus qu’une autre voix que la mienne sortait de ma poitrine. Obéissant à une volonté capricieuse et au-dessus de la mienne, je m’arrêtai après cet ordre diabolique de Bertram aux nonnes : « Relevez-vous. » Et la même voix me répondit dans le creux de l’oreille : « Consummatum est... » Éperdu, hors de moi, j’allumai un autre cigare, je le jetai dans la rue et je courus au piano, voulant par tous les moyens m’étourdir et vaincre l’espèce de vertige qui s’emparait de moi. Je ne pus jouer que des mélodies lugubres et pleines de deuil. Je me levai en frappant un accord si vigoureux que je faillis rompre les cordes de l’instrument. Cet accord résonna sec et creux. Mais du fond de cet accord s’éleva une note grave, sourde, plaintive, semblable à un long soupir, à un douloureux gémissement. Ce son se soutint plusieurs secondes après tous les autres. Dès qu’il eut cessé, j’ouvris mon piano, j’en
examinai l'intérieur avec soin, et je n’y vis rien d’extraordinaire. Un instant j’eus la triste pensée que je devenais fou.
Je me jetai sur mon lit. Je ne sais si je dormis ou si je ne dormis pas; mais voici ce que je vis : J’avais laissé brûler une petite lampe dans un coin de ma chambre . Il y avait une heu re que j 'étais couché quand , à la faveur de cette petite lueur, je vis distinctement s'élever du parquet une petite vapeur Manche, semblable à un léger brouillard , qui se condensa peu à peu et forma une espèce de colonne de la hauteur d’un homme. La partie supérieure prit plus de consistance que le reste. U me sembla distinguer des lignes vagues, des traits qui se formaient, quelque chose, en un mot, qui avait la forme d’une tête d’horame. Au bout d’une minute, ces traits se trouvèrent si bien dessinés qu’il n’y avait plus à s’y tromper, c’était la figure de M. de L... qui était là, à me regarder, à quelques pas de mon lit. 11 n’y avait qu’une tête, le reste du corps ne paraissait pas et semblait flotter dans une vapeur diaphane. Cette tête avait quelque chose de vague , d’indécis, d’idéal; ce n’était qu’un reflet, qu’une image spirituelle d’un corps.
Le fantôme fit un mouvement oscillatoire et s’approcha de moi en glissant sur le parquet. De ce brouillard sortit une voix faible et creuse, semblable à celle que j’avais entendue; et je reconnus facilement la voix de M. de L....
« Consummatum esl... Consummatum est! médit cette voix, en appuyant fortement sur chaque syllabe; pardon à Dieu et aux hommes.... Tout est fini pour moi... Je vais dans le sein de Dieu... Consummatum est.... Consummatum est... »
Et la vision s’évapora, et j’entendis une voix plaintive et déchirante qui se perdait peu à peu dans l’éloignement.
Le lendemain, j’étais sur la route de Je vou-
lais m’assurer par moi-même si M. de L... était réellement mort, ou si j’avais été le jouet d’une étrange hallucination.
Dans un café :
Un étudiant. — Monsieur, je vous dis qu’il y a là quelque chose d’extraordinaire, M. de L..., j’en suis sûr, n’est pas mort comme tout le monde.
Une figure de célibataire. — Et comment donc voulez-vous qu’il soit mort?... Je vous dis que j’ai beaucoup connu M. de L.... dans sa jeunesse. Il a fait son droit avec moi dans cette ville, et je puis vous assurer qu’il était bâti comme vous et moi. Seulement c’était alors un franc mauvais sujet.
L’étudiant. — C’est possible; mais vous ne m’ôterez pas de la tête que M. de L... s’était donné au diable. La preuve, c’est que les paysans qui portaient son corps au cimetière du village, s’étant arrêtés pour se reposer , crurent entendre remuer dans
le cercueil. L’un d’eux, plus curieux que les autres, regarda dans la bière par une fente que formaient les planches désunies, et tomba à la renverse, assurant que le corps n’y était plus. Le curé fit de suite continuer la marche... Les porteurs assurent qu’au poids de la bière ils avaient jugé qu’elle devait être vide, et que pendant le trajet le corps de M. de L.... s'était évaporé. On n’ôterait pas de l’idée de ces gens là qu’ils n’ont enterré que des planches....
Le célibataire. — Tout cela ce sont des contes de paysans. Ce qu’il y a de certain, c’est que de L... était devenu fort orignial et fort bizarre. Sa réclusion volontaire dans cette maison m’a toujours paru un acte de monomanie ou un fait incompréhensible et inexplicable. Voici en quelques mots ce que je sais sur son compte. Lorsque je l'ai connu, M. de L... était jeune, mais il avait flétri ses facultés intellectuelles et usé les forces de son corps dans toutes sortes de débauches. Il avait abusé de tous les plaisirs, de toutes les joies de la vie, et déjà il ne lui restait que les dégoûts et les longues douleurs d’une vieillesse prématurée... Je ne sais par quel moyen il fit la connaissance d’une jeune et jolie personne qui demeurait avec sa mère dans la maison même où il vient de mourir. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il fut d’une imprudence qu’on ne saurait trop blâmer, et qu'il cacha si peu son intrigue que
tous les étudiants en avaient connaissance. 11 en était fier et jouissait en paix de son triomphe; mais ce bonheur ne devait pas durer lontemps. Un matin que je me promenais sur cette place, je fus accosté brusquement par un petit homme maigre, pâle, à l’œil plein d’un feu sombre et terrible. Cette figure exprimait un désespoir concentré et implacable.
« Monsieur, me dit-il, vous êtes l’ami de M. de L..., dites-moi où je pourrai le trouver... il n’est pas chez lui... »
u — Je n’en sais rien, lui répondis-je, et M. de L... ne me met pas dans la confidence de ses actions!
« — C’est qu’il faut que je lui parle, voyez-vous... Il faut que je lui parle!!! n
Et il appuyait sur ce mot d’une manière effrayante.
Il me quitta aussitôt. Je le suivis épouvanté, et comprenant, par une sorte de révélation soudaine, que c’était le père de Marie et qu’il avait sans doute appris l’intrigue de sa fille avec de L... — 11 entra dans la maison où logeait mon ami, puis il ressortit et se posa comme en faction sur la porte. Je me mis alors à la recherche de M. de L..., et je fus assez heureux pour le rencontrer. Je lui expliquai l’aventure mystérieuse qui lui arrivait. 11 ne voulut pas d’abord y croire; mais il reçut un billet où ne se trouvaient que ces mots : « Tout est perdu; cachezvous, mon père veut vous tuer... » Ce billet lui ouvrit
les yeux, et il ne rentra pas chez lui de la journée. 11 fit bien , car le père de Marie monta la garde à sa porte tout le jour et ne quitta la place qu’assez avant dans la nuit. — Le lendemain, Marie était orpheline. On trouva le cadavre de son père étendu sur la toriibe de sa femme. Dans son désespoir, il s’était brûlé la cervelle, et il tenait encore le pistolet dans sa main... Et cependant Marie était pure. Faible, naïve, exaltée, elle s’était livrée à ce premier amour avec toute l’ardeur d’une âme neuve et ignorante ; mais une sorte d’atmosphère de vertu et de chasteté qui émanait d’elle l’avait protégée. Et de L.... m’a assuré qu’à côté d’elle il s’était toujours trouvé timide et faible comme un enfant. — Ce n’est pas tout. Je vous ai dit qu’un matin Marie s’était réveillée orpheline. L’héroïque enfant accepta cette douleur avec une résignation et un calme apparents, mais elle pensa qu’elle n’avait plus qu’à mourir, et elle avala une assez forte dose d’opium. Cependant les médecins la sauvèrent. Quant à de L..., il quitta aussitôt cette ville ; les étudiants étaient indignés de sa conduite et l’auraient lapidé... — Un mois après cet événement , comme je passais sur cette même place, une jeune fdle vêtue de noir, enveloppée dans un long voile et accompagnée par une dame assez âgée, descendait la rue de... Cette fille marchait languissamment et avec une lenteur pénible. Je ne sais pourquoi je m’arrêtai pour la voir; il me semblait
que celle démarche m’était connue. Ces deux femmes passèrent près de moi. — Je reconnus Marie et sa tante. La pauvre enfant pleurait... que vous diraije?... Je sentis mon cœur se fendre. Non, jamais vous ne comprendrez tout ce que j 'éprouvai d’angoisse et de douleur en voyant cette belle enfant si jeune et si malheureuse.— Je compris qu’elle parlait.— Mais où allait-elle?— Je n’ai pu le savoir. Je vous dirai seulement que j’eus comme un triste pressentiment sur elle. — Depuis lors, je n’ai plus entendu parler de Marie...
Après la mort de M. de L...., on trouva sur sa table les lignes qu’on va lire et qui m’étaient adressées:
— Errare humanum est . — Vanité des vanités!.. J 'ai tout tenté pour approcher de la sagesse,- j’ai dit : je sonderai ses secrets, et elle s’est alors plus éloignée de moi. — Mon dîne a cherché encore, et elle n’a rien trouvé ( 1 ).
« Mon ami je vais mourir; éeoutez-donc mes dernières paroles, et puissent-elles étouffer dans votre âme les germes d’erreur que j’y ai semés!
« Un jour, du fond de mon orgueil , je me suis écrié : J’ai vu la lumière, j’ai trouvé la vérité, aidé seulement des forces de la volonté humaine. Alors
j’étais aveugle; j’étais insensé et cette lumière
c’étaient les ténèbres, et celte vérité c’était l’erreur.
« Mais j’ai été foudroyé comme Saul surlecbe-
(1) Ecclésiaste.
min de Damas. J’ai été renversé par l’éclat de la vraie lumière , et mon oeil s’est ouvert et mon esprit a compris.
« Et je m’écrie : Pardonnez-moi, Seigneur! pardonnez-moi, Seigneur! C’est par ma faute, par ma très-grande faute !... J’ai été impie, j’ai été blasphémateur, et comme l’ange rebelle je me suis insurgé contre vous. J’ai voulu élever mon faible front à la hauteur du vôtre; et dans mon orgueil j’ai bâti une Babel pour escalader les cieux.
« Mais vous avez renversé mon ouvrage. Vous vous êtes montré, et j’ai été ébloui par vos splendeurs inlinies.
« Que le vent emporte' donc mes paroles et que le feu brûle ce que j’ai écrit.
<r Oui, c’est au moment solennel où mon âme va prendre son vol vers l’éternité que je désavoue et que je flétris tout ce que j’ai pu dire, tout ce que j’ai pu écrire, tout ce que j’ai pu faire.
« De même qu’il n’y a qu’un soleil pour éclairer le monde physique, je reconnais qu'il n’y a aussi qu’un soleil pour illuminer le monde des esprits. Et ce soleil, c’est le Verbe éternel, le fds de Dieu; et toute intelligence doit marcher sous ses clartés infinies. Je reconnais qu’iei-bas il n’y a qu’une religion vraie, qu’une religion sainte et qui découle de Dieu par la révélation; c’est la religion catholique.
Ainsi, je le proclame hautement, le catholicisme
seul est le principe de toute philosophie , de toute perfection, de toute vie, de tout avenir... et je meurs catholique... »
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...L’ancienne maison de Marie était telle qu’autrefois je l’avais vue. Rien ne témoignait du séjour de M. de L... Partout le même abandon, le même délabrement, la même tristesse, la même solitude.
Je fus au cimetière. 11 était rempli de silence et de pieuse et calme mélancolie. De grands champs de blé l’entouraient et quelques tilleuls ombrageaient ses tombes silencieuses. 11 me semblait que le sommeil de la mort devait être doux au milieu de cette profonde paix de la nature. — A une croix faite avec deux branches d’arbres et à la terre fraîchement remuée, je reconnus la tombe de M. de L...; car l’herbe est épaisse et haute dans ce pauvre cimetière de campagne. La mort ne le visite pas souvent.
. . . Et Marie que devint-elle?...
« Oh ! Marie , la pauvre, la sainte Marie ! » me dit, en hochant la tête, le vieux curé du village, qui lisait sou bréviaire à l’ombre des tilleuls, au milieu de ses chers morts que lui seul n'oubliait jamais. — « Exeunl omnes... Prions pour les trépassés... »
Et il me montra trois tombes qui se touchaient. —
Sur la croix d’une de ces tombes on avait suspendu une couronne de pervenches. — Je compris...
« C’est moi, me dit le saint homme en essuyant une larme, c’est moi qui tous les jours renouvelle cette couronne. Ces petites (leurs bleues, couleur du ciel, et que le vent du soir balance, me rappellent la pureté de l’ange qui repose là... Voici déjà longtemps que je l’ai déposée dans celte tombe, et malgré moi l’herbe l’envahit chaque jour. Voyez-vous, ce cimetière est mon jardin bien-aimé, et Marie en est la (leur la plus belle et la plus précieuse. Oui, monsieur, Marie est une sainte... La pauvre enfant survécut d’un an à son pauvre père... Elle entra dans un couvent de Carmélites; mais elle n’en put supporter la règle sévère, et elle y succomba bientôt... et c’est moi, monsieur, c’est moi qui ai recueilli son dernier soupir... O blanche colombe, douce messagère, tu as pris ton vol vers les terres promises; rapporte-nous la branche d’olivier que tu as cueillie dans les jardins du ciel... chère sainte, priez pour nous!... »
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