‹ Rome et Naples religion, philosophie, artChapitre 17 sur 21 · PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE

Dans Avignon, le jour de la sainte semaine ,

Ou le Christ expira sous la douleur humaine,

L’an treize-cent vingt-sept, par un matin d’avril,

Entra dans Sainte-Claire un homme au doux profil, Noble, beau, jeune et fier. Il avait nom, Pétrarque... Mais soudain dans le temple il s’arrête et remarque Une femme à genoux, les yeux levés au ciel,

Pensive comme l’ange incliné sur l’autel.

Qui priait avec foi daus la pieuse enceinte.

Jeune, les cheveux blonds, blanche comme une sainte Elle avait sur le front la fraîcheur de vingt-ans,

Et ses vêtements verts, ô couleur du printemps, Voilaient divinement ses formes idéales.

Et lui, pâle, immobile et cloué sur les dalles,

Plein d’une ivresse étrange et d’un vague bonheur, Tout en la contemplant il sentait dans son cœur,

Et dans sor^ètre entier, et dans toute son âme Descendre des grands yeux do cette belle Dame

3t4 ESQUISSES.

Un sentiment suave et doucement amer.

Ainsi qu'aux tiçdes vents qui ruissellent dans l'air Vers les premiers printemps se dilatent les roses, Son jeune esprit s’ouvrait à de nouvelles choses... Ces neuves voluptés, ces désirs inconnus,

Félicité suprême, instincts, pensers confus, Fraîches émotions, c'était l’amour, poète; L’amour qui réveillait ta belle âme inquiète,

Et qui faisait monter la rougeur à ton front ; L’amour qui te parlait... Mais cette femme, donc, Ce profil plus serein que celui de l’aurore,

Celle femme divine?... Oh ! c’était, c'était Laure!

Mais il est un sonnet suave et que voici.

Et qu’en tremblant j’imite et je traduis ici.

« Béni soit le moment, l'heure, le mois, l’année,

La suave saison, le lieu mystérieux ;

Béni soit le pays et la molle journée

Où mon coeur s’est ouvert, Laure, à tes deux beaux yeux

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« Oh ! béni soit ce lieu , cette heure fortunée ,

Et ce premier malheur, ces pleurs délicieux,

Et cet instant céleste où mon âme, étonnée,

A senti s’allumer en elle de doux feux.

« Béni soit chaque vers, ô Laure, et ch aque page v Où j’ai gravé ton nom et ta divine image.

Bénis soient les pensers, les soupirs et les pleurs,

« Tout ce que j’ai souffert de tortures dans l’àme, En répétant partout le doux nom de ma Dame,

Et l’immortalisant au prix de mes douleurs. (I) »

Constant, chaste, serein, comme celui des anges, Cet amour virginal, et sans aucuns mélanges.

Plus limpide et plus pur que les nuits des étés Se nourrissant toujours de saintes voluptés, Calme, religieux, il vécut vingt années...

O mystère profond de ees deux destinées !. . .

La tète ravissante et le galbe divin,

1a‘ limpide regard et la peau de satin,

Les cheveux blonds, tlotlants. le doux profil de Laure, Ce mystique portrait des vierges qu’on adore.

Et les vagues désirs, et les frémissements,

Les intimes pensers, et les pressentiments.

Les secrètes douleurs dont sou âme est saisie,

Tous ces vingt ans d’amour, se sont en poésie.

En vers, en frais sonnets traduits divinement.

— Oh ! que j’aime ce livre où, comme un diamant. Ton nom s’est incrusté, Laure, et dont chaque page Est une eau transparente où tremble ton image.

Et ta forme idéale, et ton front lumineux.

L'âme de ton amant se pendait à tes yeux

(t) Petrwca. — Snnetto.

Comme aux fleurs du printemps une abeille dorée,

Elle y buvait l'amour et l’ivresse éthéréc ;

Puis elle s’envolait, et sur les doux penchants De Vaucluse, le soir, elle rêvait ses chaule. i

Un jour de ce doux mois qui tiédit les campagnes,

De ce frais mois de mai , Laure avec ses compagnes Et son pieux amant, par un de ces matins Où s’éveillent les fleurs, erraient dans les jardins D’un certain Senuccio, vieil ami du poète.

Le vieillard vint vers eux, et posant sur leur tête Un regard pénétré d’ineffables douceurs,

Il prit en souriant deux roses, fraîches sœurs Qui sur la même tige inclinaient leurs eorolles,

Puis en les leur donnant, il leur dit ces paroles :

« Jamais, oh ! non jamais ni les nuits, ni les jours N’ont vu plus belles fleurs ni plus saintes amours!... »

Ce disant, il pressait les deux roses humides Et regardait rougir les deux amants timides. ..

Hélas ! hélas I l’amour, cet ange aux blonds cheveux,

A notre siècle impur a-t-il fait ses adieux?

Est-il mort de douleur, de froid et de misère.

Dans un coin ignoré de notre pâle sphère?...

Où donc est ce génie ait front doux et serein î. . . - — Malheur, malheur, malheur! Vous le cherchez en vain!..

On l’a vu tristement ouvrir ses longues ailes Et diriger son vol vers des terres plus belles...

Adieu donc, adieu donc, A vieux temps, ô beaux jours!

Et vous Laure, et Pétrarque, ô types des amours !...

Pétrarque fut encore un proscrit de Florence!...

11 traina son amour sous le beau ciel de France

L’exil et le malheur, ce sont de saintes eaux D’où surgissent les fronts plus rayonnants, plus beaux; Ce sont les hauts trépieds qui grandissent les tailles, Qui font frissonner l’homme et gémir ses entrailles,

Et vibrer son esprit sous l’inspiration. . .

Le malheur, c’est le feu qui met en fusion Tous les métaux divins cachés au fond des âmes,

Et fait jaillir l’or pur, à ses ardentes flammes.

MICHEL-ANGE BUONABOTTI.

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