VUI
dire , la France gouverne FEurope ; elle y règne par la puissance de ses idées, et l’Europe subit docilement, sans songer à se révolter, cette domination morale, plus belle, plus douce, plus durable et plus glorieuse mille fois que le despotisme de l’épée. Qu’elle marche donc avec foi , persévérance et courage dans la nouvelle voie où elle vient d’entrer. Qu’elle soit religieuse après avoir été philosophique et sceptique. Elle doit cela au monde après tout le mal qu’elle lui a fait ; elle doit cela à elle-même si elle veut rentrer dans les lois divines de l’ordre, lesquelles sont génératrices du bonheur et de la paix.
Tout nous fait croire que l’heure est venue où chaque ouvrier doit se mettre à l’œuvre et travailler au grand édifice selon ce qu’il lui a été donné de force et d’énergie. Tous doivent contribuer au perfectionnement moral qui se prépare «et aider à la marche progressive de l’humanité qui gravit péniblement les versants escarpés de la montagne sainte. Ne vous semble-t-il pas entendre dans le lointain cette voix qui criait au prophète : « Fils de l’homme, lève-toi et marche, mange ton pain dans l’épouvante, bois ton eau à la hâte et dans la tristesse? »... Ainsi travaillons en silence, obscurs ouvriers, sans nous laisser troubler par ces ombres qui passent,
par ces secousses violentes, par ces tumultes étranges. Oui , tous les esprits sérieux doivent se mettre en marche pour cette croisade sainte. Qu’ils travaillent avec énergie et patience, et leurs sueurs seront fécondes et ils recueilleront le fruit de leurs labeurs. Qu’ils creusent leur sillon sans regarder en arrière j au bout est le repos : et là seulement il leur sera donné de contempler la vraie, l’unique lumière, la lumière qui vient de Dieu.
Et le jour n’est pas loin, peut-être, où tous les désordres partiels, tous les mouvements irréguliers et contraires seront ramenés sous les immuables et éternelles lois de l’ordre, et seront absorbés par les grands mouvements de la volonté divine.
— Celui qui a écrit les pages qu’on va lire est lui aussi un enfant de ce siècle désolé, qui s’est fait chercheur. 11 en a subi tous les mouvements, toutes les transformations, toutes les phases. Longtemps il a marché avec lui dans les pâleurs du crépuscule; mais il s’est enfin lassé des trompeuses lueurs des philosophies humaines. La vérité s’est obscurcie pour lui comme pour les autres; il a connu les incertitudes , les doutes , les découragements , les immenses tristesses de l’intelh'gence égarée dans ces régions ténébreuses, peuplées de fantômes et où les lumières d’en haut ne pénètrent jamais; et dans sa
nuit, il s’est écrié : Levons-nous et marchons (1).
Et une force secrète, une impulsion irrésistible, un instinct mystérieux l’ont poussé vers cette partie de l’horizon , patrie des âmes pensives et souffrantes, d’où dans les temps anciens les clartés de la vérité éternelle se levèrent sur les peuples qui étaient assis dans l’ombre de la mort. O oriens!..,.
C’est ainsi qu’un jour il se trouva sur le chemin de Rome.
Mais avant d’aller plus loin, il sent le besoin d’avertir celui qui voudra bien ouvrir ce livre, que l’intention de son auteur n’a pas été de faire une description topographique et statistique d’une contrée certainement bien assez connue. Il déclare qu’il n’a pas voulu écrire un Guide de voyageurs ni servir de cicerone à personne. 11 sait qu'il y a des hommes et des livres pour ça.
Ainsi les pages qu’on va lire, unies et liées entre elles par la force invincible, par le dur ciment de l’idée et de la logique religieuse ; ces pages écrites
(i) Surgamus et eamus. — Maehab. , liv. 1, c. ix, i.
aussi vite que la pensée, rapides ébauches crayon- * nées à la hâte en face d’un paysage ou d’un monument, simples rêveries, impressions intimes, pensées soudaines, pâles fleurs cueillies le long de quelqu’ antique voie, près de quelque ruine poudreuse; ces pages qu’il risque au milieu de l’orage, il en prévient d’avance, elles ne sauraient convenir à toutes les natures, et satisfaire à toutes les nuances d’esprits. Aussi, quelles sympathies et quelles antipathies vontelles soulever? — L’auteur l’ignore. — Beaucoup, à cette heure de prose et de matérialisme, les regarderont comme inopportunes et comme ne résonnant à l’unisson d’aucun besoin , d’aucune nécessité, d’aucune douleur, d’aucun malaise, d’aucune plainte de la société. Ceux-là auront-ils raison? — Il ne le pense pas. — Mais, quoi qu’il arrive, ce qui le soutient, ce qui le console, ce qui l’encourage, c’est que ces pages dédaignées, soulevées peut-être par un souffle mystérieux , pourront aller, de par le monde, toucher quelque corde secrète et cachée, et réveiller quelqu’écho sympathique et ami au fond d’une âme rêveuse et ignorée.