ROME
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Ainsi s’acheminait vers la cité sainte un enfant de ce siècle de doute, de trouble et de malaise. Triste, inquiet, il sentait se soulever en lui d’étranges pensées, de tumultueuses inspirations. En son esprit il se passait comme un combat , comme un duel acharné entre la foi naïve, pure, aveugle de son enfance, et le doute, cette lèpre que le rationalisme lui avait inoculée. Mais à chaque pas qu’il faisait sur celte terre sacrée, il sentait sa foi renaître, son intelligence s’éclairer et le doute s’évanouir comme un pâle crépuscule.
A quelques milles de Rome, sur les hauteurs de Baccano il s’assit sur une borne de la vieille voie , et ses yeux furent frappés par la magnilicence indicible du paysage qui se déroulait devant lui. Au fond de l’horizon, la blanche coupole de Saint- Pierre; à ses pieds la campagne de Rome dans sa tristesse et sa nudité; à sa gauche la chaîne neigeuse et sévère des Apennins, et à sa droite la longue et immuable ligne de la mer qui blanchissait sous le
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soleil. — L’homme ne peut rien imaginer de plus grand, de plus beau, de plus solennel; c’est un paysage biblique. — Et il s’inclina avec respect et admiration devant cette vision sublime. Mais, il ne sait pourquoi il se sentit peu-à-peu le cœur pris de tristesse... C’est qu’il y avait là, devant lui, tant de misères, tant de désolation, tant de souffrances assises sur cette pauvre terre de douleurs ! Quomodo sedet sola civitas plena populo? Comment est-elle assise dans la solitude , la ville pleine de tumulte , la ville pleine de peuple? La reine des nations est semblable à une veuve. Ses voies pleurent , ses portes sont renversées et tout son peuple s’en va pâle et gémissant mendiei' un peu de pain pour soutenir sa vie. Oh! vous tous qui passez par le chemin, arrêtez et voyez s’il est une douleur égale à la sienne!... (I)Et malgré lui , il eut cette amère pensée : tout passe et la ville éternelle aussi.... mais il se consola dans cette autre pensée, que, si les choses de la terre tombent et s’effacent, la vérité du moins ne passe pas. Et il salua religieusement la sublime coupole de Saint-Pierre, qui resplendissait dans les feux du couchant comme une haute et sainte montagne.
Il continua à marcher le long de l’antique voie où tant d’hommes, tant d’événements, tant de desti-
(1) Jéremie
home et naplks.
nées avaient passé avant lui ; et il entra dans Rome par la porte du peuple.
Celui qui pour la première fois inet le pied sur cette terre apocalyptique et prédestinée, qu’il soit catholique, qu’il soit rationaliste, il sent au-dedans de lui se passer quelque chose d’imprévu et d’étrange; son cœur bat à rompre sa poitrine, son front se penche sous le poids de lourdes pensées, et tout son être est ébranlé et secoué comme un faible roseau. Qu’est-ce donc qui se passe en lui? Songet-il à ce grand peuple mort qui dort son sommeil sous cette froide poussière que son pied remue et soulève? son âme est-elle exaltée par le souvenir de cette formidable puissance, ardent foyer qui dévora la terre, centre dont la force attractive absorba toutes les nationalités et où tous les peuples vinrent s’engloutir et se perdre? Verse-t-il des larmes sympathiques sur les destinées inouïes de cette nation, la plus forte, la plus complète des temps antiques à cause de son unité, de cette nation dont la tête courbait sous le poids des triomphes, de cette nation qui se croyait éternelle, et qui un jour, frappée au front par un arrêt impénétrable, est passée subitement de la vie à la mort, du bruit et du mouvement, à l’immobilité et au silence éternel de la tombe?
HOME ET NAPLES
Pense-t-il, en entendant quelque vieil éeho se réveiller au bruit de son pas, daus les ruines abandonnées d’un temple, pense-t-il aux magnificences, aux splendeurs, aux gloires du paganisme, à cet amas de victoires, de conquêtes, à ces soldats invincibles, à tous ces hommes forts par le bras qui se promenèrent si longtemps en maîtres et vainqueurs sur la face du monde?.... Non; plus haut que celte poussière, plus haut que cette cendre , plus haut que ces débris, plus haut que ces souvenirs, sa pensée monte et s’élève. Et au-dessus de ces ruines, au-dessus de ce chaos , au-dessus de ces vanités , au-dessus de ces grandeurs couchées par terre, au-dessus de ces gloires éteintes, au-dessus de tout ce néant, il voit planer un signe; ce signe mystérieux, symbolique, ce signe par lequel Constantin a vaincu, ce signe devant lequel le colosse païen a courbé la tète, ce signe, un jour planté là par un inconnu, ce signe de la honte, de la dégradation, du supplice, et devant qui les montagnes se sont abaissées, les horizons se sont embrassés, l’Orient s’est incliné vers l’Occident, le Nord a tendu la main au Midi, et le vieux monde s’est réveillé et agité dans scs chaînes; ce signe devant qui tout s’est abaissé et s’est relevé, ce signe au pied duquel tout finit et commence, ce signe de la liberté, de la régénération, de la résurrection, ce signe de l'avenir, ce signe, l’humble croix du Galiléen!
Voila ce qui l’émeul, voilà ce qui le trouble, voilà ce qui le travaille , voilà ce qui refoule toute autre pensée jusqu’au fond de ses entrailles. Non , il ne voit plus dans Rome, la Rome des Césars, la reine des nations, la dominatrice des peuples, la Rome du capitole, le centre, l’unité du monde païen; mais, ce qui lui apparaît, c’est la Rome des papes, la Rome du Vatican, la Rome catholique, la reine des nations par la croix , la souveraine des peuples par l’intelligence, la dominatrice par l’amour, la première par la pensée, le centre de l’univers par la religion, l’unité vivante, l’unité mère, l’unité maîtresse.
Il voit la matière vaincue par l’esprit, le fort renversé par le faible, les chaînes brisées par l’amour, tout ce règne du matérialisme, de l’orgueil, de la haine, du despotisme, de l’esclavage tombé la face contre terre devant le règne de l’humilité, de la douceur, de la liberté, de l’amour; le règne de l’Évangile. Il voit autour de lui les morceaux épars de la rude et forte épée romaine, brisée à force de frapper sur le bois du crucifié. Il voit, par la force d’une mystérieuse et profonde destinée, le pauvre pêcheur du lac assis en paix sur le trône des maîtres du monde, le catholicisme rayonnant et plein de vie, le paganisme couché sous l’herbe et ses dieux mutilés. El partout, et au-dessus de tout, pour attester éternellement cette grande victoire et dominant toutes
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les poussières, il voit le signe du mystère régénérateur, le symbole, le drapeau des générations nouvelles, l’étendard des nations, la croix du Rédempteur.
Voilà ce fait étrange, inouï, incroyable, surhumain, sublime; ce fait qui le poursuit, qui le presse, qui l’entoure, qui l’aiguillonne, qui le bouleverse; ce fait dont les arguments le subjuguent, dont l’évidence l’entraîne; ce fait qui confond et abat toute logique, toute raison humaine; ce fait qu’il est impossible denier et devant lequel, tout esprit, même le plus rebelle aux inspirations de la foi , doit s’incliner, s’avouer vaincu et sc soumettre.
A Rome tout ce qui vous entoure, les monuments, les ruines, la nature, l’air que l’on respire, ce grand ciel immobile, tout est imprégné de je ne sais quelle influence mystérieuse et divine, de je ne sais quelle émanation religieuse et austère, de je ne sais quelle grave et secrète mélancolie qui pénètrent votre âme et la remplissent d’un sentiment inexprimable, de calme, de paix et de recueillement. 11 semble que votre être se transfigure au contact de cette terre des grandes destinées. Des idées sérieuses vous montent au front , de hautes inspirations élèvent et illuminent votre esprit, votre âme s’émeut, frémit, tressaille, elle rend des sons confus et nouveaux , elle vibre comme la corde d’un instrument sonore; et malgré vous, par une transformation naturelle, insensible,
Home Et naples. ai
imprévue, votre parole, votre pensée revêtent la forme austère et mystique de la méditation et de la prière.
Il semble donc qu’à Rome il est impossible d’être gai, du moins de cette gailé bruyante, folle, légère, insoucieuse , à laquelle se livre tout homme qui ne pense pas. Cependant chaque soir le peuple m’en donne un démenti formel. Le carnaval qui a, pour ainsi dire, entièrement abandonné les autres villes de l’Italie, s’est réfugié on ne sait pourquoi dans la ville éternelle. 11 se sentait vieux sans doute, et il a espéré trouver ici dans l’air çelte vie qui lui échappait ailleurs. Il s’est trompé, il toucbeà sa dernière heure. Aussi redouble-t-il de bruit, de tumulte, de folie, d’excentricités. « Ma capitale, disait le pape, ressemble en ce momentàunhôpitaldefous. « — Parole tristement vraie. Car dans celte exaltation joyeuse et délirante, il y a quelque chose de maladif, de fébrile, de convulsif qui frappe péniblement l’étranger resté froid spectateur de ces souvenirs des anciennes saturnales. — Ce pauvre peuple vieux et usé ne demande qu’à se reposer de ses longues fatigues; ses rudes labeurs, ses grands combats, ses nombreuses victoires, ses dures marches, ses immenses travaux, tout cela a épuisé son énergie, lassé sa force, appauvri son organisation; et aujourd’hui il oublie en jouant avec des confetti , des boulettes de plâtre, qu’un jour il a tenu dans sa main les destinées du
monde et que la terre a tremblé au seul froncement de son sourcil. Vieillard tombé dans la seconde enfance, il danse sur un tombeau.
A Rome il y a deux villes bien distinctes.- l’une qui n’est plus qu’un froid cadavre, et l'autre, encore jeune et pleine de vie, qui murmure, bourdonne et s’agite à côté de sa sœur aînée. Ville ancienne, ville nouvelle, cité morte et cité vivante, dualisme saisissant, dur contraste qui frappe fortement celui qui vient à passer sur ce théâtre de désolation et de misère. Et au milieu même des folles joies de la ville moderne, il transpire incessamment du fond des tombeaux de la vieille cité, comme une émanation de sépulcre, comme un parfum de la mort qui vous poursuit partout et auquel il est difficile de se faire.
L’ancienne Rome, la Rome des anciens jours, n’est plus qu’un vaste campo santo, où les ruines sont entassées sur les ruines. De quelque côté que votre regard se tourne, partout des images de destruction, des images de décadence, des images du néant et de la faiblesse de l’homme, des images du vide, de la fragilité et de la petitesse de ses grandeurs. Toutefois la poésie qui s’exhale de ces grandes ruines immobiles, a, dans sa gravité et dans son austère langage, je ne sais quel charme doux et rêveur, je ne sais quel attrait mystérieux et mélancolique qui vous enveloppent, vous pénètrent, vous plongent dans un monde idéal de fantômes, jettent
votre pensée dans un vague inexprimable et la reportent incertaine et flottante vers ces époques lointaines d’un passé douteux, dont les froides dépouilles gisent là , autour de vous.* Oh ! qui dira les émotions profondes qui traversent faîne de l'étranger qui passe sur cette terre désolée? Qui exprimera les amers souvenirs , les immenses tristesses qui tombent sur son cœur, et les sympathiques douleurs qui l’envahissent et l’émeuvent lorsqu’il vient à s’arrêter devant ces débris méconnaissables d’un monde qui n’est plus?... C’est le Capitole, Capitolium fulgens, dont les regards jaloux tombent avec amertume sur les marbres du Vatican. Tu es vaincu, tu es mutilé, tu es sans force, vieux Capitole, centre mystérieux et terrible d’où la puissance romaine rayonna sur le monde. Tes foudres sont éteintes, tes aigles abattues, et ton dieu est là, le front dans la boue et ne pouvant se relever ! La fronde du berger a renversé le colosse et le Christ a planté sa croix dans ses flancs. — C’est le Panthéon , ce caravansérail des divinités païennes, qui pleure encore ses dieux qui sont partis. — C’est le Colysée, ce grand corps délabré et dont les membres nus jaunissent au soleil; vieux lutteur à demi couché sur le sable et qui s’est enivré du sang des martyrs, vaste arène où le Christianisme a vaincu la mort et qui voit dans son enceinte déserte et silencieuse s’élever, calme et. triomphant, le bois du crucifié. — Puis le long des
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voies délaissées , le long de ces antiques voies qui gémissent dans leur solitude et leur abandon , c’est le funèbre cortège de tous ces monuments dégradés, de tous ces tombeaux vides, de tous ces palais écroulés, de toutes ces ruines pendantes, de toutes ces grandeurs tombées, de toutes ces générations sons l’herbe, de toutes ces pierres sans nom, de tous ces arcs-de-triomphc, de tous ces grands débris qui regardent tristement le paysan qui s’assied en sifflant à leur ombre. — Et celui qui passe sent son cœur se gonfler et se remplir d’amertume; et il s’en va en disant : c’est donc là tout l’homme!
Et dans un coin du Forum désert, il m’a semblé voir l’ombre errante de la Rome des vieux jours, ensevelie dans sa misère et ses larmes. Non , il n’est pas de douleur égale d ta douleur. Tes flancs sont stériles; tes mamelles sont desséchées; tu appelles tes enfants, et ils ne te répondent plus. Ilélas, tes jeunes hommes et tes jeunes filles sont tombés sous le glaive , le premier-né de la mort a dévoré leur beauté. Laisse donc couler tes larmes comme un torrent, ne donne aucun repos à ta paupière,car il n’est pas de consolations pour de telles angoisses. Tous ceux qui sont passés par le chemin, ont frappé des mains, ils ont hoché la tâte sur toi, disant : Est-ce donc là celle dont la beauté était parfaite et qui faisait la joie de la terre?.... O pâle fantôme, égaré dans les royaumes vides,
les douleurs sont vastes comme la mer (1 )!
— Rien ne peut rendre la nudité, la désolation de YAgro Romano. Dans son âpre et morne solitude, dans l’austère silence qui pèse éternellement sur ses ruines et éteint tous les bruits, dans la lourde atmosphère 'qui l’enveloppe et semble frapper tous les objets d’une sorte d’immobilité funèbre, il y a un caractère de sévère grandeur et de solennité religieuse qui pénètre votre âme et la remplit de tristesse et de douleur. Lorsque pour la première fois l’on voit se dérouler devant soi, ce désert sublime, ce vaste sépulcre, cette ruine immense, en un mot ce qui fut Rome, l’on sent son cœur se gonfler d’amertume et l’on croit avoir la vision d’une de ces antiques terres bibliques frappées de quelque grande malédiction de prophète.
Campagne nue, déserte, silencieuse, triste, délaissée, la désolation s’est assise sur elle, et il semble qu’un souffle brûlant a flétri et dévoré sa verdeur. Point d’arbres, point d’habitations, point de champs cultivés; terre inculte et insalubre, espèce de désert où ne croit qu’une herbe courte et rare, que tondent sans cesse d’immenses troupeaux de maigres cavales et de grands bœufs cendrés; vaste plaine ravinée, couverte de larges ondulations, où le Tibre roule ses eaux jaunâtres, et que traverse parfois la longue ligne de quelque vieil aqueduc qui court au-
(1) Jérémie.
dacieusement d’un horizon à l’autre. Rien ne rompt la monotonie, le silence, l’austère et religieux délaissement de cette terre désolée. Paysage unique au monde, son étrange et morne immobilité frappe et effraie la pensée; une sorte de terreur secrète, un frisson court dans vos veines; l’on craint de réveiller un écho et le bruit seul de vos pas vous inquiète et vous importune.
Et la ville éternelle surgit là, on ne sait comment, au milieu de cette solitude silencieuse comme une vision du passé, comme quelque chose qui ne tient pas de la terre. — C’est bien là la place de Rome. A l’orient l’on voit onduler les collines violettes de Tibur et de Tusculum et fuir les montagnes blanches et bleuâtres de l’antique Sabine; à l’entrée de la plaine, le Soracte, majestueux vieillard, dresse sa tète chauve comme une sentinelle avancée; et pour fermer l’horizon d’occident, la mer dessine sa longue ligne blanche. El Rome est là assise en souveraine avec sa splendide coupole qui s’embrase sous le soleil comme les cimes du Thabor.
A l’heure où tombe le crépuscule, si l’on vient à passer dans ces campagnes désertes, l’on entend s’élever autour de soi un murmure étrange, comme une longue plainte , comme une lente et vague mélodie empreinte de je ne sais quel charme rêveur, de je ne sais quelle austère mélancolie. Est-ce le génie de ces solitudes qui s’éveille dans ces longues et tièdes hcu-
res du soir et commence d’une voix grave et recueillie son chant de douleur? Est-ce quelque souille égaré dont la faible voix monte doucement dans Pair sonore? Est-ce l’esprit de ces nuits étoilées qui pleure sur ces races éteintes et répand dans le silence pieux sa plainte éternelle? Est-ce quelqu’ombre errante et désolée condamnée a gémir au milieu des tombeaux? Est-ce le pleur éternel de tous ces enfants de la mort qui transpire du fond des sépulcres? Vox in Rama audita est; une voix a été
entendue; c’est Jlachel qui pleure ses enfants qui ne sont plus! Oh! dans ces heures mystérieu-
ses, qui donc n’a pas senti une douleur, une religieuse tristesse , un je ne sais quoi d’immense , d’inconnu descendre lentement dans son âme? Qui donc en foulant cette cendre des monuments et des générations n’a pas été saisi par cette pensée inexorable, ardente, immense, plus profonde que l’abîme, plus haute que le ciel; la pensée de l’infini ?...
Comme je l’ai dit, la campagne de Rome n’est pas cultivée. Que fait donc le paysan? — 11 est insouciant, paresseux et sauvage. 11 garde ses troupeaux, mendie, dort et se chauffe au soleil; et se fait brigand selon la circonstance. Il a du reste un beau type de figure. Cheveux noirs, longue moustache, teint brun, traits rudes, heurtés et fortement accusés. 11 porte un chapeau qui a la forme d’un cône tronqué, il en relève un bord et y attache ou
des fleurs ou des plumes d’oiseaux sauvages, ou souvent même une queue de lapin. Son costume est assez simple; il se compose d’une veste ronde, d’une culotte de velours , de grosses guêtres de cuir, de sandales, et toujours du classique manteau jeté théâtralement sur l’épaule. Le manteau , c’est sa maison, comme le burnous de l’Arabe; il n’est pas jusqu’au plus petit garçon qui ne porte le sien avec une certaine fierté antique. Le costume des femmes est plus gracieux. J’en ai vu de vraiment belles avec leur corset rouge, leur jupe claire et ample, leurs bas blancs et une magnifique gerbe noire de cheveux, noués sur le derrière de la tête et traversés par un javelot d’argent. Leur carnation est chaude et colorée; on voit que sous celte peau brune et blanche coule encore un sang pur et primitif. Ces femmes là ne tiennent nullement de notre race appauvrie et dégénérée. Leurs formes, leurs contours, la noblesse et la franchise de leur démarche, la hauteur et la régularité de leur profil , tout en elle rappelle la pureté des lignes de la statuaire antique. C’est la beauté vraie , la beauté mâle, grave et forte, la beauté matérielle , sensuelle , en un mot la beauté unique de la forme et de la chair. Mais jamais cet idéal , ce vaporeux , cette exquise délicatesse , ces lignes suaves, ce front céleste qui penche, tout ce spiritualisme que rêve l’artiste et que nous rencontrons quelquefois chez nos femmes d’occident.
HOME ET NAPLES
De tous les arts de l’antiquité celui dont les œuvres sont l’expression la plus complète d’une civilisation avec ses croyances, ses mœurs, son industrie, ses habitudes, c’est, sans contredit, l’architecture. En effet le monument , c’est la page sur laquelle une génération a gravé son histoire. Sa vie est là tout entière écrite en caractères symboliques, non sa vie accidentée, fugitive; mais sa vie morale, religieuse, intellectuelle. Les ruines sont comme les fossiles, les couches, les stratifications à l’aide desquels le géologue étudie l’àge et les révolutions du globe. De tous les peuples passés à l’histoire,- aucun n'a été plus riche, plus prodigue, plus éloquent en monuments que le peuple romain. Partout où il a passé, il a laissé derrière lui de majestueux et impérissables souvenirs de sa grandeur et de sa puissance. Ainsi, non-seulement dans l'Europe, mais dans l’Asie, dans l’Afrique, dans tout l’ancien univers on retrouve encore soit debout, soit couchés sur le sol,
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ou bien enfouis dans les entrailles île la terre les membres épars, les gigantesques ossements, de cet être social, de ce Titan qu’on appelait l’empire romain.
C’est dans l’Asie que fut placé le berceau de la race humaine et par conséquent de toute civilisation. Ainsi c’est du fond de cette contrée mystérieuse que les arts et surtout l’architecture ont répandu leurs rayonnements sur le monde entier. L’Italie fut donc dès longtemps précédée, dans la civilisation et les arts, par l’Orient. Ceci est incontestable. Les peuples asiatiques ont laissé assez de monuments qui attestent encore par leurs magnifiques ruines les progrès de l’art dans ces âges lointains. L’histoire conserve encore le souvenir de l’antique splendeur de Palrhyre, de Babylone, de Ninive, de Tyr, de Sidon , ef dans une vallée silencieuse du Liban , le voyageur s’arrête étonné devant les ruines de Balbek, prodigieux débris d’une civilisation inconnue, merveilles mystérieuses d’un passé silencieux et dont la construction est attribuée par les Arabes à dès puissances surhumaines. L’Egypte, grave, sage et religieuse, l’Egypte, la plus éclairée des anciennes sociétés, préoccupée de la pensée de la rapidité et du néant de la vie, et ayant le pressentiment d’une autre existence, immuable, éternelle, a élevé des palais à la mort. De là ces gigantesques sépultures, ces vastes nécropoles et ces hautes pyramides
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véritables jalons du désert laissé^ par l’humaiilié pour marquer une des phases de sa transformation ascendante. Dans l’architecture égyptienne, Sérieuse , lourde , massive , ne cherchant que la forme solide, frappée pour ainsi dire d’immobilité et privée de vie , l’on retrouve le germe, la pensée première de cet art antique, resté comme un type de perfection et de pureté, et qui s’épanouit plus tard, sous le ciel chaud et limpide de la Grèce et de l’Iohie.
A son tour, transplanté sur le sol italien, l’art grec eut à subir des modifications importantes qui trouvent leur explication dans l’influence des idées de souveraineté, de stabilité, de puissance du peuple-roi. Les Romains, tout en imitant les Grecs, mais voulant exprimer par leurs monuments leur pensée dominante , pensée plus sérieuse , plus sévère, plus grave, plus absolue, pensée toute imprégnée de force et de grandeur, les Romains abandonnèrent les profils harmonieux et pleins de grâce, la ligne droite, longue et pure, l’élégante et légère colonnade avec son riche entablement du style grec pour y substituer une forme plus solide, plus solennelle, plus majestueuse et qui avait un caractère tout particulier de grandeur et d’immutabilité. Cette forme, c’est le plein cintre. Du reste, les Romains n’inventèrent rien, ils ne firent qu’emprunter ce nouveau mode aux Etrusques qui, les premiers, l’adoptèrent dans leurs constructions cyclopéennes
ROME ET NAP1JES
qui rappellent un peu , par leur lourdeur et leur étonnante solidité, la manière égyptienne.
L’adoption du plein cintre par les architectes romains peut être considérée comme constituant une grande époque dans l’histoire de l’art et contenant à l’état de germe et de rudiment cet art mystérieux et symbolique que le moyen-âge a vu éclore et se développer sous l’influence vitale et régénératrice de la pensée chrétienne. L’art chrétien s’empara donc du plein cintre romain. Mais cette forme, assez lourde d’ailleurs, ne put longtemps satisfaire le génie actif et fécond de cette époque pleine de verdeur et d’énergie. La pensée humaine, régénérée et rajeunie dans les eaux d’une croyance nouvelle , abandonna la forme païenne, forme essentiellement matérielle, qui comprimait ses élans et qui se recourbait prosaïquement vers la terre, n’osant s’élever vers le ciel qu’elle ne comprenait pas; et par un coup de génie elle brisa le plein cintre et l’ogive en jaillit rayonnante et radieuse. Dès lors l’art chrétien comprenant sa mission nouvelle, se détache de la terre; il s’élève comme la pensée de l’humanité régénérée, comme ses religieux élans, comme ses mystiques désirs , et monte sous des formes mystérieuses et idéales vers ces régions d'en haut, vers cette patrie céleste dont le paganisme n’avait pas eu la révélation. Et la vieille cathédrale, ardente inspiration de la foi chrétienne, est encore là, debout, au milieu
ROME ET NARRES.
d’une époque de transition et de décadence, comme une magnifique expression de l’idée fécondante du catholicisme, comme un sublime témoignage de la ferveur et de l’activité créatrice de ces âges pieux.
En contemplant ces merveilles du style ogival, on se demande involontairement s’il est vrai que l’art chrétien ait résumé en elles tous ses plus grands efforts? Si c’est là son dernier mot, sa pensée* suprême , la page où il a écrit ses plus hautes inspirations? En un mot , si c’est là le dernier terme qu’il lui a été donné d’atteindre? — L’avenir seul résoudra ce problème.
Cependant, ce style essentiellement religieux, ces ogives rêveuses, ces trilobés, ces feuillages, ces dentelles, ces capricieuses broderies, toute cette luxuriante végétation de pierre qui s’épanouit comme la fleur au soleil, ces lignes verticales, ces arêtes festonnées, ces clochetons aigus, ces flèches aériennes, idéales, fugitives, qui se perdent dans les vapeurs du ciel, tout ce symbolisme mystique, cette forme mélancolique et vaporeuse, cette architecture sacrée, austère, méditative, inspirée par la foi et la prière, tout cela a été abandonné, et, par une étrange aberration de goût, a été remplacé par ce style bâtard, sans couleur, sans caractère, sans inspiration et privé de tout principe vital, que l’on appelle Renaissance.
Dès que cette forme, servile copie du style grec
Digitizec
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et romain accouplés, parait à l'horizon de l'art, l'incroyable activité du génie créateur de la foi catholique sc calme, se refroidit, s’oblitère, fet sa sève s’arrête dans son abondante circulation. La pensée de l’artiste, comprimée par cet élément usé et vieilli, se matérialise et s’atrophie; l’ogive s'affaisse tristement, la fleur gothique sc flétrit et disparait, et l’art, dans sa nouvelle et folle tendance vers l’antiquité classique, tombe dans une déplorable et profonde décadence.
Les architectes des âges de foi et d’enthousiasme avaient recherché la forme aérieime, élancée , celle qui tendait avec leurs pensées vers le ciel; au contraire^ les ouvriers de la Renaissance abaissent l’ogive, la forcent de s’incliner et de ramper vers la terre, et adoptent la ligne horizontale grecque et les contours arrondis et lourds du plein cintre romain, l’eu à peu ils perdent non-seulement le sentiment religieux, mais celui même des convenances, et ils élèvent des monuments sans originalité, sans caractère, grossiers contre-sens, qui peuvent ressembler à tout, à des palais, des bourses, des théâtres, excepté, toutefois, à des temples catholiques.
Et, maintenant, comme nous avons déjà vu que la pensée spiritualiste et religieuse du moyen-âge avait laissé sa formule, son expression, son livre dans la cathédrale gothique, si nous cherchotts la formule , l’expression de la pensée matérialiste et
païenne de cette époque de décadence, levons les yeux, voici Saint-Pierre de Rome....
Le génie gothique s’est éteint désormais; son soleil s’est couché douloureusement derrière l'horizon du seizième siècle, et l’architecture, oet art souverain et noble vers lequel convergeaient admirablement toutes les forces matérielles et intellectuelles, toute l’activité ardente et féconde d’une société remuée par un levain nouveau, cet art jeune, fier, plein d’audacieuse et sublime liberté, cet art se flétrit, se dessèche; il tombe dans la froide et muette imitation, dans la pâle copie, et, ne puisant plus son inspiration au foyer de la foi, il est désormais frappé de stérilité, et devient païen, faux, théâtral et vulgaire. Dès-lors le monument n’est plus qu’une lettre morte, et l’art s’avilit et se dégrade à l’état de métier.
Nous avons cité Saint-Pierre de Rome parce qu’il résume en lui le style de cette époque caduque et mendiante, pâle reflet, froide parodie de cette belle forme antique, forme qui du moins était logique, car elle ne voulait exprimer que le sensualisme et le matérialisme de la pensée païenne. Nous avons encore mis ce monument en première ligne, parce qu’il a servi de type et de modèle aux époques qui suivirent, et qu’il a ainsi contribué à cette déplorable dégénération du goût. Toutefois nous regardons ce colosse de pierre et de marbre comme une œuvre
u Home et Napi.es.
grande et belle, et comme le dernier mot, Id sti J< prême effort d’un art qui désormais devait s’étein* dre dans la stérilité et l’épuisement. Il faut le dire* ce monument impressionne fortement celui qui lé mesure; et si on le contemple encore avec un profond étonnement, c’est qu’il a reçu le mouvement, le souffle, la vie sous l’ardente inspiration, sous les énergiques étreintes du plus grand génie des temps modernes. Sur son front l’on voit rayonner, comme une brillante auréole, la pensée de Michel -Ange. C’est ce géant de l’art, qui un jour, dans son activité créatrice, prit le temple commencé par Bramante et souleva dans les airs, comme une éblouissante colline, celte majestueuse et splendide coupole, symbole imposant et magnifique de la gloire et de la puissance de la papauté.
Ce qui frappe d’abord l’étranger qui se trouve en face de l’illustre basilique, ce sont ses proportions gigantesques, ses formes colossales, la majesté de sa pose, la solennité de son maintien, la surabondance, la profusion de ses marbres, la richesse de son ornementation, le fini de ses sculptures, la science classique de son plan, la forme symbolique de ses longues colonnades qui fuient en se recourbant de chaque côté et semblent deux bras tendus pour embrasser le monde; et surtout l’immensité de son enceinte, entrailles toujours ouvertes pour abriter l’humanité qui souffre, vaste portique où les générations
KOME ET NAPLES.
fatiguées de leurs éternelles migrations peuvent venir se reposer. Voilà bien l’image de la mère, la reproduction exacte et fidèle de cette église victorieuse et triomphante, nouvelle arche qui porte les peuples dans ses lianes. Aussi, rien là qui vous dise l’ancienneté, les malheurs, les défaillances, les combats, les sanglantes agonies, les douloureuses veilles de cette mystique épouse du Christ. Tout n’y parle que jeunesse, que joie, que grandeur, que puissance. Et elle s’élève brillante d’amour et de beauté; ses marbres sont blancs et sans taches , ses statues droites et intactes, son front immaculé rayonne; et c’est en vain que l’on y chercherait quelques rides, quelques blessures, quelques vestiges de la consécration du temps. C’est un magnifique cantique d’actions de grâce.
Cependant la nudité, la solitude de cette basilique, sa froide architecture, le grand jour cjui inonde son enceinte et l’éclaire prosaïquement, le bruit profane des étrangers qui la traversent dans tous les sens, tout cela lui ôte ce caractère d'austérité mystérieuse et de religieuse grandeur qui conviendrait à un temple catholique qui est l’expression de l’univers et du Dieu qui le remplit de sa présence. L’on se perd au milieu de l’immensité de ce monde de marbre, ses proportions colossales vous effraient, vous écrasent de tout leur poids et absorbent en quelque sorte votre être. L’on se trouve petit, l’on
se sent disparaître, l’on perd pour ainsi dire peu à peu jusqu’à la conscience de l’existence matérielle et l’on n’est rappelé au sentiment de la vie que par les mouvements réguliers et les pulsations périodiques du sang dans l’artère.
Malgré tout, Saint-Pierre de Rome, avec sa forme froide et païenne , copie d’un style qui s’épanouit autrefois sous le beau ciel d’Athènes , possède encore dans son ensemble quelque chose de singulièrement noble, d’essentiellement majestueux et grandiose qui s’harmonise admirablement avec les immuables et immenses lignes de l’horizon romain. Quand, par un de ces soirs sans nuages, vous voyez se dessiner dans le lointain ce long et magnifique profil grec, et apparaître, dans l’occident rougi, ce dôme embrasé, étincelant, immobile, alors quelque chose se remue dans votre âme, et, malgré vous, vous tombez d’admiration devant ce symbole éclatant, cette révélation rayonnante de l’Eglise universelle et triomphante.
Maintenant, quittons cette époque de décadence
où l’art, sans foi, sans enthousiasme, sans inspiration réelle, impuissant à reproduire la pensée religieuse et spirituelle, s’abaissa et s’éteignit dans l’imitation servile et morte d’un art dont la forme extérieure, avec son caractère immuable d’inflexibilité, de froideur et d’immobilité, ne pouvait plus désormais correspondre à aucune idée, à aucune croyance, à aucun sentiment de l’humanité qui s’était mise en marche. Nous ne suivrons donc pas l’art dans la voie profane , terrestre , vulgaire où il s’est égaré et où il chemine dans l’ombre , ne s’éclairant plus des rayonnements du beau absolu, primitif, infini, éternel, du beau qui, comme l’a dit Platon, est la splendeur du vrai, et oubliant le but idéal, le modèle suprême, le type immatériel vers lequel doivent tendre sans cesse toutes les aspirations de la vie supérieure de l’âme.
Au milieu de cet immense chaos de ruines , de cet amas inouï de pierres qui sont entassées sur le sol romain et qui attestent l’incessante et dévorante activité de ce peuple qui , ne sachant où dépenser la surabondance de force, de sève, d’ardeur qui le travaillait après qu’il eut absorbé en lui la terre entière, se mit un jour à l’oeuvre pour laisser, lui aussi, aux générations futures son histoire et sa pensée écrites sur des pages impérissables ; au milieu de tous ces fantômes éloquents du passé, il est surtout, disons-nous, deux monuments qui s’élè-
vent, les plus entiers, les plus complets, palpitants encore d’un souille de vie, comme deux formules, deux manifestations, deux traditions vénérables des développements et des caractères de l’art dans la Rome ancienne.
Au fond d’une petite place qu’il faut deviner , et où viennent se jeter plusieurs rues étroites et tortueuses, l’on voit s’élever dans l’isolement et le silence le monument le plus parfait, le plus beau de l’antiquité païenne, et que tous les efforts du génie moderne dans la ville des Césars n’ont jamais pu surpasser. Construit par Agrippa , sous le grand règne d’Auguste, le Panthéon , véritable musée de dieux, royal étranger au milieu de la ville nouvelle, avec l’exquise pureté de son portique, la grâce et les admirables proportions de son fronton, chef-d’œuvre de l’art grec, avec la délicatesse, la suavité de ses lignes flexucuses, la douce courbe de sa voûte, la perfection de son ensemble, et ce je ne sais quoi de fini, d’achevé, d’harmonieux qui flatte et qui charme, le Panthéon restera toujours comme un type et comme l’objet constant des contemplations de l’artiste. Le temps çt les hommes, ces deux grands éléments de destruction, ont passé près de lui sans oser le toucher; et cela, parce que le beau, comme le vrai, comme le bien, a en lui un charme inconnu, une force secrète, un ascendant profond, souverain, irrésistible qui le protègent, le défendent et commandent le
respect et la vénération. En vérité, lorsqu’on voit ce merveilleux monument, avec son air de jeunesse, avec sa pose noble et solide, la pureté, la grâce de ses formes, la rectitude de ses lignes nullement infléchies, nullement déprimées, on ne saurait croire qu’il porte sur son front sans rides le poids de plus de dix-huit siècles. Seulement il a rapporté, de son long voyage à travers le temps, une ignoble et triviale coiffure, un ridicule travestissement, deux petits clochers trapus, rachitiques, grotesques, qui se sont assis maussadement sur son admirable fronton, et que le bon sens public, qui est un très-bon juge, a justement comparés à deux oreilles d’âne.
— Quand on sort de l’antique Forum, bouleversé et méconnaissable sous son ignoble et nouveau nom, Campo-Vaccino, yous passez sous l’arc de triomphe de Titus, et vous voyez se développer devant vous les grandes ruines du Colysée. Ici, ce n’est plus l’élégance, la pureté, la légèreté de la forme grecque; c’est le style romain dans toute cette sévérité, cette solidité et cette majesté grave et solennelle qui rappellent un peu l’immutabilité et la lourdeur de l’art égyptien. Le plein-cintre domine, avec sa belle et air. 1ère simplicité de lignes et sa courbe, dontl’aspect est si imposant, si harmonieux, si grandiose.
Fatiguée de ses longues veilles, de ses sanglants combats et de ses antiques vertus, Rome accepta la
domination brutale des empereurs et se plongea avec fureur dans tous les excès de la vie des courtisanes. Aussi ardente pour le plaisir qu’elle l’avait été pour la gloire, désormais sa vie énervée et sensuelle se résumait par ces deux mots : du pain et des jeux. Or, l’architecture qui exprime si bien les civilisations avec leurs modifications diverses, dut se ressentir de cette influence , et elle s’empressa de servir les passions de ce peuple dégénéré qui s’endormait, sous le despotisme et dans un lâche et voluptueux repos. C’est ce qui explique cette prodigieuse quantité de monuments, de théâtres, d’arènes, de thermes, de portiques, de villas, enfants d’une civilisation molle et vieillie, qui se sont entassés ainsi et pressés sur la terre du vleuxLatium . Les théâtres n’étaient pas assez vastes pour contenir cette foule qui se ruait impatiente, ardente, avide de plaisirs et de sang comme une bacchante furieuse; alors on se mit à l’œuvre, et l’on bâtit ce Cirque immense que l’on peut regarder comme l’expression vraie de cette époque de dépravation, de démoralisation, de frénésie, géant monstrueux , sorte de Léviathan qui pouvait recevoir plus de cent mille hommes dans ses vastes entrailles.
Et, maintenant, le soir, lorsque la lune laisse tomber ses pâles clartés sur ces grands débris immobiles, c’est une sublime scène de ruines. Tout devient ondoyant, mystérieux, vaporeux et vague. Les lier-
res qui pendent, les gradins écroulés, les arcades rompues, les voûtes brisées, sont alors comme autant d’instruments qui rendent des sons plaintifs, remplis d’un charme indicible et semblables aux rêveuses et lentes harmonies d’un orgue lointain. Et vous vous perdez dans une contemplation idéale, pleine d’une douceur infinie, et vous vous sentez tout pénétré de l’amère et triste pensée de la fragilité de l’existence de l’homme et de la vanité de ses grandeurs.
ROSIE ET NAPLES, transpire par tous les pores de la terre. Des terrasses de la villa, lorsque ces jeunes hommes verront dans les vapeurs ondoyantes de ces longs crépuscules du ciel romain llotter à leurs pieds les vastes ondulations des collines de la ville éternelle, et par de là cet océan de maisons, Saint-Pierre et le Vatican dans lour sublime silence et leur austère et religieuse immobilité, alors ils sentiront certainement quelque chose d’étrange se remuer dans leur poitrine, des cordes ignorées s’éveiller en eux, des inspirations ardentes illuminer leur front; et du fond de ces jeunes âmes l’on entendra s’élever des chants nouveaux et des mélodies remplies de charmes inconnus et de fraîcheurs primitives.
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Ce matin j’ai parcouru les magniliques galeries du Vatican et les Loges, sanctuaire où le génie de Raphaël rayonne et se dévoile dans toute sa splendeur et sa fécondité; temple qu’il remplit tout entier «le sa pensée et dont lui-même il est le Dieu.
Le Vatican, ce centre mystérieux de la puissance papale, ce Capitole vénéré de la Rome nouvelle, a quelque chose en lui, dans sa position, dans sa forme, qui frappe fortement la pensée. Retiré, solitaire, il règne là, plein d’une austère et religieuse majesté. Le silence et le mystère l’entourent et forment autour de lui comme une atmosphère où l’on n’ose pénétrer qu’avec crainte et respect. Séparé de la ville par le Tihre, il est dans Rome comme s’il n’y était pas. D’un côté il s’appuie sur un liane de la basilique de Saint-Pierre, et c’est là le seul point par où il semble loucher à la terre, communiquer avec elle et lui révéler cette force et cette grandeur qu’il ne tire que du ciel. C’est ici qu’il faut secouer ces idées étroites
de froid scepticisme et d’ironie philosophique qui sé sont malgré nous infiltrées dans nos esprits. Le dixhuitième siècle a déteint sur le nôtre ; c’était inévitable. Mais, c’est à nous de travailler à sortir complètement de ces zones ténébreuses et de ces sentiers fangeux où l’humanité s’est égarée. 11 nous faut la vie dans toute sa plénitude, dans toute sa force', dans toute son activité. Lavons donc la poussière qui souille nos visages, et marchons vers celte régénération que le catholicisme nous promet et que lui seul peut donner. Rome a de saintes eaux qui ferment toutes les blessures et où les âmes malades retrouvent la vie qui semblait vouloir les abandonner.
Je me suis penché à un balcon du Vatican pour aspirer la brise qui passait. Le soleil se couchait , le ciel était limpide et bleu. Toute la campagne de Rome , dans sa mélancolie , sa poésie , sa solitude et sa stérilité, s’étendait, verte et légèrement ondulée, jusqu’à la chaîne gracieuse des collines d’Albano, de Marino et de Tivoli... Je ne sais ce qui s’est passé en moi ; mais j’ai eu comme la révélation de la religieuse et grande beauté de cette terre sacrée. Cet étrange paysage et la ville éternelle se déployaient sous mes yeux comme la vision d’un monde inconnu. — Puis il m’a semblé voir l’esprit de Dieu planer au-dessus de ce chaos, de ce néant sublime, de ce je ne sais quoi qui n’est ni la mort ni la vie, comme autrefois au-dessus de la face ténébreuse
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et informe des eaux.... Un bourdonnement doux et monotone, une sourde et profonde rumeur s’élevaient de la ville, semblables à ces notes graves et religieuses qui s’exhalent des flancs harmonieux de l’orgue. Que voulaient dire cette voix vague, immense, monotone, celte plainte sévère, celte longue prière qui , du fond des entrailles de la vieille cité , montaient lentement vers le ciel comme les soupirs de l’esprit de l’abîme ?...\Que voulait dire cette parole étrange, voilée, verbe mystérieux, qui passait et flottait ainsi dans les vaporeuses et ondoyantes clartés du ciel?...
— C’est aujourd’hui le jour des Cendres, et j’ai vu pour la première fois Grégoire XVI à la chapelle Sixtine. Je n’oublierai jamais l’impression de cette cérémonie religieuse, si terrible, si lugubre de la distribution des cendres. C’est une de ces scènes qui se gravent profondément dans la pensée et ne s’en effacent jamais. Après avoir donné lui-même les cendres, le pape s’est assis sur un trône modeste , et il est tombé dans une sorte d’immobilité et d’impassibilité. Son silence, son affaissement avaient quelque chose de solennel , d’effrayant, de douloureux et de sublime. On eût dit une statue de marbre. De fois à autre, il élevait la voix, et celte voix avait un
timbre étrange; forte, pleine, sonore, elle vibrait sourdement dans les voûtes de la chapelle, où ses dernières notes se perdaient dans le silence et le recueillement... Le pape est âgé, mais c’est un noble et beau vieillard. Toutefois l’on peut lire sur ce front qui s’incline , sur cette face profondément triste, que le poids d’une religion est bien lourd à porter pour une tête d’homme.
Le canon du château Saint-Ange, qui a ouvert le carnaval, vient de le clore. Le silence, la douleur semblent s’appesantir sur Rome. Elle est rentrée brusquement, sans transition aucune, dans la tristesse, la monotonie et l’immobilité de sa vie habituelle. Le peuple d’aujourd’hui, grave, sévère, réfléchi, n’est plus ce fou d’hier qui promenait sa délirante gaîté et remplissait le Corso de tumulte et de bruit. C’est à peine si l’on peut le reconnaître. Où donc la vie s’est-elle retirée?...
Il me semblerait que la jeunesse est presque déplacée à Rome, au milieu de toutes ces images, de tous ces monuments de la mort. Je ne sais si je me trompe, mais le séjour de cette ville éteinte doit, de préférence, convenir à l’homme qui a vécu, à l’homme qui touche de près à la vieillesse, et dont
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l’âme inquiète a besoin de repos, de recueillement, et surtout de se hâter d’amasser des souvenirs pour donner un aliment à la dernière partie de sa vie qui approche. A la jeunesse, il lui faut plus d’activité, plus de mouvement, une poésie plus douce, moins austère, moins désespérante. La philosophie et les enseignements qui transpirent de toutes ces mines ont une forme trop grave, trop dure, trop sévère, trop impitoyable. Toute cette mise eu scène de désolation et de misères , tout cet appareil du néant et de la faiblesse humaine peuvent aiiliger et frapper trop profondément un esprit jeune et neuf, une imagination trop sensible et trop facile à s'exalter. Rome, on l’a dit avant moi , est la patrie des malheureux, la patrie des vieillards, la patrie de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui sentent le vide de la vie, et qui traînent après eux uu long bagage de ruines, ruines physiques et morales. Le grave, l’austère Poussin, qui avait vécu quarante-deux ans à Rome, disait avec amertume, dans ses derniers jours « : Je suis seul à Rome; car ici il n’y a point d’amis. »
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Longtemps il regarda les blanches étoiles
qui tremblaient dans les vieilles eaux du Tibre, et il pensa longuement à son vieux père, à ses frères, à ses amis, à tous ceux qu’il aimait. Il pensa à ces heures passées de douleur , de tristesse, de doute, de découragement; à ces heures de foi , d’effusion, d’espérance ; à ces heures de fol abandon, de fraîche poésie; à ces heures de jeunesse et de sève. Il pensa à ces tièdes allées où, par les longs soirs d’été, il avait tant de fois promené sa jeunesse rêveuse et méditative. II pensa aussi au ciel natal, à ces grandes et harmonieuses lignes qui fermaient son large horizon, à ces douces collines qui flottaient mollement dans les bromes du crépuscule , à toutes ces voix mystérieuses, légères, graves, profondes qui s’élevaient du fond de la plaine, du fond des vallons, du fond des bois sonores, du fond des vertes prairies... Il pensa à ces belles années de jeunesse, de vie, de force qu’il voyait fuir tristement derrière lui; à ces illusions, à ces espérances perdues, à toutes ces feuilles mortes qu'il avait vu tomber autour de lui... et longtemps il pensa à ceux qu’il aimait et qui n’étaient plus!...