NAPLES
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Dans le plan de la pensée créatrice, la terre étant destinée à manifester extérieurement la puissance, la sagesse, l’amour de l'Être infini, elle dut à son origine, lorsqu’elle sortit de l’incubation féconde de l’esprit, apparaître resplendissante de cette jeunesse, de cette beauté, de cette lumière, de cette vie que Dieu s’était plu à épancher sur elle. Mais nous savons que le génie du mal vint bientôt troubler cette harmonie suave et ternir cet éclat primitif, cette splendeur matinale. Toutefois, il semble que certaines terres privilégiées ont encore gardé quelque souvenir, quelque reste précieux, quelque reflet de cette fraîcheur virginales, de ces splendeurs qui n’étaient que l’ombre d’une beauté supérieure. Les campagnes de Naples sont de ce nombre.
Je ne parlerai pas de la ville; toutes les villes se ressemblent. C’est le propre des ouvrages de l’homme. Mais ce qui sort de la main de Dieu, cela seul est toujours varié, toujours nouveau, toujours multiple, toujours complexe, dans son invariabilité, son éternité, sa simplicité, son unité. C’est ce qui explique les mystérieuses sympathies et le charme ineffable et secret que la nature offre sans cesse à l’homme qui se retire en elle, loin des bruits et des mouvements extérieurs. C’est ce qui explique ces grandes résurrections morales qui s’élaborent et s’opèrent dans le silence et la solitude des bois et des champs.
Cette terre riche, celte terre fertile, cette terre heureuse, au milieu de laquelle Naples élève ses dômes et laisse flotter ses vagues rumeurs, celte terre de promission, jamais on ne pourra trop la vanter, jamais on ne pourra trop la décrire. Et cela, parce qu’elle a pour elle ce qui charme, ce qui enchante, ce qui élève l’âme, ce qui la remplit, ce qui la dilate, ce qui est vraiment tout dans le monde sensible : le climat, la mer, le ciel, et cette indicible poésie qui s’exhale continuellement du sein d’une nature toujours nouvelle, toujours variée, en qui Dieu aime à verser largement les flots d’une vie, d’une lumière et d’une chaleur qui ne s’épuisent et ne tarissent jamais.
Je comprends l’effet merveilleux et salutaire que
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nébuleux et ses villes enfumées ; car le spleen avec ses ennuis, ses angoisses, ses désespérances, ses dégoûts de la vie et son amour de la mort, s’évaporera et disparaîtra bientôt aux vitales influences et à la chaleur de l’atmosphère de ces régions aimées du soleil.
En vérité, il est impossible de se faire une idée de la beauté séduisante et du charme particulier, inexprimable, inhérent au climat de Naples, et qui rappelait si merveilleusement aux anciens Grecs celui de leur voluptueuse et molle Ionie. Ces grands cieux limpides, cette mer unie et vermeille, cette lumière chaude et ardente qui éclaire et inonde tout l’horizon, cette végétation luxuriante que rien n’arrête et qui annonce une grande surabondance de vie; cet air pur, sain, tonique, fortifiant, tout imprégné des vivaces senteurs de la mer et des frais parfums de la terre, cette atmosphère molle, tiède, dont la douce et paresseuse chaleur pénètrent en vous par tous les pores, et surtout cette continuelle émanation de vie, ces exhalaisons de sève, tous ces effluves de la nature, que la poitrine aspire à chaque gonflement; toutes ces choses régénèrent l’organisation la plus délabrée, font revivre dans l’âme les germes les plus flétris, et communiquent à l’être entier cette énergie, cette verdeur, cette activité efficace, ces forces vivantes qui l’abandonnaient et le laissaient aride , désolé, comme une plante mourante. A la mys-
térieuse et molle inlluence de ce climat d’Orient, tout dans l’homme s’épanouit, se développe, se dilate, l’esprit et le corps. 11 éprouve une plénitude de cœur indéfinissable, un repos de la pensée, un heureux sentiment de l’existence, une absence de toute peine, de toute douleur, de toute amertume, de toute préoccupation, un quiétisme intérieur, et je ne sais quel amour de la vie, je ne sais quelle somnolence, quel assoupissement, quelle contemplation paresseuse et idéale, qui bercent son âme, endorment son esprit, et le tiennent comme oscillant, comme suspendu entre le sommeil et la veille, le vague et la réalité. C’est sous ce ciel que l’on voudrait vivre et mourir. L’existence y est si légère, si égale, si paisible, si facile, si enchantée, que l’on y sent à peine ces durs mouvements, ces chocs, ces réactions violentes, toutes ces misères qui partout ailleurs la troublent, la meurtrissent, l’attristent; et l’on se prend à croire que la maladie y est impossible et que la mort doit y arriver comme un léger et doux sommeil.
Avec son ciel unique, son climat, sa nature, sa mer, Naples est certainement la ville d'Italie que les descriptions des voyageurs ont la moins flétrie et la moins usée, parce quelle est toujours au-dessus de toute poésie, de toute peinture, parce que ses beautés sont d’un ordre qu’aucune forme de langage, qu’aucune couleur, qu’aucun pinceau ne pourront
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jamais ni exprimer, ni traduire, ni rendre. Au fond de son golfe, cette belle enfant de la Grèce s’étale nonchalamment et avec une grâce charmante sur les doux versants de ses molles collines, et semble jouer avec le flot bleu qui vient lécher avec amour le sable blanc de la grève. Voilà bien la véritable italienne, indolente, rêveuse, folle, insoucieuse, qui ne demande au ciel que la vie, et à la vie que l’amour. Que lui importe le Vésuve qui fume, et dont les entrailles se tordent et gémissent; que lui importe le sol qui ondule, qui se soulève, qui frémit et tremble sous son beau corps; rien ne peut la réveiller, ni rompre sa rêverie. Elle a trouvé là un abri, du soleil, de la chaleur, de la lumière, des parfums, un sable doré et tiède, et elle s’y est endormie aux doux murmures et aux suaves rumeurs de la vague, comme l’enfant aux notes monotones et caressantes de la femme qui balance son berceau.
La villa Reale est un délicieux jardin que la mer baigne dans sa longueur et où j’aime à venir aspirer les vivaces exhalaisons marines. C’est la promenade de tout le monde; les jeunes femmes, les jeunes hommes, les avocats en bottes vernies, les bonnes d’ischia, de Procida, de Capri, avec leurs costumes grecs, les moines bruns, les camaldules blancs, les petits Anglais aux jambes nues , le lazzarone en bonnet rouge et en caleçons, tout cela se heurte, se froisse, se coudoie et circule sur cette promenade dont l’aspect
A un caractère unique, étrange, particulier, et dont la variété a quelque chose de pittoresque , d’animé que l’on ne retrouve nulle part en Europe. — Vers le fond de la villa , il y a des endroits retirés où la foule ne va pas, de petites solitudes cachées sous l’ombrage des lauriers; et c’est là que je viens souvent passer des heures à regarder la mer. Je crois qu’il n’est rien dans la nature qui captive plus l’œil et la pensée que l’aspect de la mer; je crois qu’il n’est pas de paysage plus attachant, plus mobile, plus varié, plus nouveau que celui-là. Un nuage qui fuit, un coup de vent qui passe, un rayon de soleil qui court, une lame floconneuse qui s’élève et s’abaisse, une voile blanche qui traverse l’horizon, un goéland brun qui s’abat sur une vague, une barque qui s’endort au roulis, et surtout celte rumeur profonde, cette harmonie incessante, cette musique austère, verbe inconnu, qui montent éternellement du fond de ses entrailles, toutes ces choses et mille autres donnent à la mer un charme indéfinissable, un caractère particulier, une poésie toujours fraîche, toujours nouvelle, toujours jeune, toujours belle, toujours grande... 0 mer, je t’aime, et je te salue comme autrefois Child-llarold, le pèlerin désolé, des versants sublimes de l’antique Albano! Je t’aime, lorsque ton flot bleu vient mourir sur la grève en jetant ses notes plaintives; je t’aime, lorsque tu te tords comme une bacchante et que tu me dévoiles
les mystères de tou sein et les âpres beautés de tes errantes vallées!... Mais qui pénétrera le secret do l’éternel mouvement de ta vague qui toujours, à intervalles égaux, vient battre ce sable stérile?... Qu'eslce que celle large ondulation cylindrique qui roule sans cesse sur elle-même et s’avauce, leute et majestueuse, sur tou dos puissant?.... Quelle est doue la main qui t’abaisse et te soulève comme une poitrine d’homme? Sont-ce les battements de cette vie divine qui palpite et ruisselle en toi?... O mer sublime, dis-moi le sens de celle voix mystérieuse, de cette parole que nous ne comprenons pas, et qui, sans trêve ni repos, s’exhale des profondeurs de tes abîmes? — Que demandes-tu donc dans ce mot éternel?... Tu n’es peut-être qu’un vaste soupirail du fond duquel transpire incessamment l’immense douleur de la terre?...
En sortant de la villa Reale, l’on voit s’élever et s’arrondir devant soi le Pausilype avec sa fraîche couronne de verdure. Lorsqu’on est au sommet de cette gracieuse colline, il est un endroit d’où la vue se développe vaste, immense, et d’où la campagne de Naples se révèle dans toute sa splendeur et sa magnilicence. U est impossible de rendre la beauté neuve du paysage qui se déroule sur les deux versants de la montagne. — Je gravis seul cette colline , et je m’arrête longtemps pour admirer la grandeur, la largeur et la variété indicible de ce coup-d’ceil. —
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A droite, Naples qui semble écouter l’éternelle mélodie delà vague qui lave sou sein de marbre; le dôme noir du Vésuve dont la fumée se replie comme une ondoyante ceinture sur ses lianes brûlés; aux pieds du géant, Portici et Résina, ces deux lilles imprudentes ; puis Castellamare, puis Sorrento cachée au milieu de ses treilles et de ses orangers et encore émue des chants du Torquato. — La mer, soulevée par une faible brise, est semée de mille petites voiles de pêcheurs. Le soleil court sur la cime blanche des flots et les éclaire; on dirait un vol de cygnes. — Au large, Capréé, qui dessine sur le ciel bleu sa vigoureuse et noire silhouette, semblable à un dromadaire qui passe à l’horizon. Ce fut là que Tibère enfouit ses voluptés, ses turpitudes, ses ignominies. — A gauche, le golfe délicieux de Baya; Pouzzoles, qui s’avance coquettement sur les eaux transparentes avec les arches insensées du pont de Caiigula; le cap de Misène qui s’élève hardi et solitaire, et plus loin surnageant au milieu des flots, Procida avec ses lilles grecques, Ischia et l’antique Epomée, volcan éteint, qui se dresse fier, immobile dans l’azur foncé, comme une pyramide ou une puissante borne placée à l’horizon. — Le soleil, qui décline lentement et se plonge dans les moites vapeurs qui montent de la mer, éclaire de sa chaude lumière ce magnifique paysage. Tout se colore, tout ressort, tout se dessine et s’articule avec une précision, une netteté, une fraîcheur,
une pureté de lignes inconnue à nos climats d’occident. Rien ne se perd; point de confusion, aucun détail n’échappe à la vue, et l’œil saisit facilement le plus petit objet, la plus faible nuance, le plus humble contour. 11 est impossible de se faire une idée de la teinte, de la transparence, de la chaleur, de la vie de cet admirable paysage. — A mes pieds s’ouvrent de petits vallons, remplis de fraîcheur et d’ombre, et d’où s’élèvent les vivaces senteurs des champs de fèves et de pois en (leurs. Sur les rochers, de magnifiques nopals dressent leurs larges feuilles vertes. Dans les haies, des violettes pourprées pleines de parfum et d’énormes aloës avec leurs feuilles fortes et nerveuses, indice d’une robuste et énergique végétation. La vigne jette gracieusement des guirlandes que le vent se plaît à balancer. Je ne connais rien de plus coquet et de plus gai que cette manière d’étaler ainsi les pampres de la vigne, cela donne à la campagne un air de propreté et de fête qui plaît infiniment à l’œil... A travers le pâle feuillage des oliviers et des lauriers, de blanches villas apparaissent çà et là, parsemées sur les versants de la colline, et abritées sous quelques palmiers. L’oranger, avec la verdure et le vernis de sa feuille et la couleur si éclatante, si tranchée de son fruit, frappe singulièrement et le fait prendre tout d’abord pour un arbre artificiel et imaginaire. — Que de séductions répandues sur celte terre de promission! Quelle douce et riche
ROMÈ ËT NAPI.ËS.
poésie, quelles fraîches et primitives harmonies, quels vaporeux et suaves parfums s’exhalent de ce sol antique et cependant toujours nouveau dans son inépuisable fécondité. Où donc cette nature privilégiée a-t-elle puisé cette inaltérable beauté, celte intarissable jeunesse, si ce n’est en celui qui est la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle?
II est des voyageurs doués d’un heureux naturel, qui ont fait du lazzarone un être éminemment poév tique, une nature à part, un enfant de la mer qui laisse aller sa vie folle et insoucieuse en chantant et en dormant bercé par les vagues de son golfe. Cependant il n’en est pas ainsi. Dans cette classe d’hommes qui pullule à Naples d’une manière effrayante, dans cette population à demi-nue, sale, voleuse, bavarde, que dévore la vermine et la paresse, que l’on heurte partout, qui naît, vit et meurt dans les rues, en plein air, sous un rayon de soleil; dans cette race indépendante, indomptable, dégradée, il est un peu difficile de ne pas reconnaître le type le plus avili et le plus repoussant de l’espèce humaine. Pour moi, je n’ai pu voir dans le lazzarone qu’un audacieux voleur de foulards et qu’un vorace et insatiable manqialorc di maccheroni. — Il est vrai qu’on m’a dit que le lazzarone était dégénéré, et pour le prouver, l’on m’a beaucoup parlé de Masaniello. Je vais donc es-
ROME ET NAPLES, sayer de répéter ce qui m’a été dit sue cet étrange héros que l’on a fait chanter si souvent sur nos théâtres.
— Masaniello était né à Atrani, village situé près d’Amalli, ancienne république qui joua un rôlè dans le moyen-âge, et qui s’élève sur le golfe de Saleme. Boccace regardait cette plage, avec celle de Reggio et de Gaëte, comme l’endroit le plus délicieux et le plus agréable de l’Italie, à cause de sa position. Le véritable nom du héros lazzarone était Tommaso Aguello; mais les Napolitains, par un usage assez commun chez eux, de ces deux noms n’en firent qu’un, et l’appelèrent Masaniello. Ses parents, pauvre famille de pêcheurs, avaient quitté leur cabane et la côte d’Amalli pour venir habiter Naples, et s’étaient logés dans le quartier le plus misérable de fa ville, près delà place del Mercato, dans un endroit appelé Piuzza Maggiore. Tommaso était jeune et n’avait que vingt-sept ans. Comme tous les pêcheurs du golfe il était brun, et la peau de son visage avait ce ton chaud et brûlé que donne le soleil. Sa figuré avait un certain caractère de franchise, de beauté et de distinction. Ce n’était ni le pêcheur, ni le lazzarone. Comme tous les hommes dont la vie fait dû bruit, il sortait de la ligne commune. Ses grands
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yeux noirs annonçaient l’énergie de son âme; son regard était triste et profond ; ses longs cheveux blonds retombaient naturellement sur ses épaules, et toute sa figure avait une rare expression de mélancolie et de noblesse qui trahissaient une nature supérieure, capable de grandes actions. Il portait le costume des mariniers; mais il avait modifié ce vêtement et en avait imaginé un qai donnait à sa taille élancée quelque chose de gracieux et d’élégant. Sa parole vive, douce, persuasive, l’éloquence de son geste, la générosité et la bonté de son cœur, le plaçaient au-dessus de ses camarades, qu'il dominait encore mieux par son courage et par son intelligence.
— Un jour, c’était en 1647, la femme de Tommaso entrait en ville avec un paquet assez gros; les gabellieri lui demandèrent ce qu’elle portait ainsi; elle répondit que c était son bambino, son enfant. Malgré cela, on voulut ouvrir le paquet , et au lieu de l’enfant on trouva de la farine. La femme de Tommaso fut aussitôt arrêtée et conduite en prison. — Le pauvre pêcheur se sentit frappé au cœur quand il apprit cette nouvelle; d’autant mieux qu’il y avait peu de temps qu'il était marié , et il jura par saint Janvier qu’elle serait vengée. Cependant, pour payer l’amende et délivrer sa femme, il fut obligé de vendre le peu qu’il avait, son linge, son lit, le portrait de sa femme, jusqu’à son anneau nuptial. 11 se ht plus
ttOMË ET NAPLES, misérable qu’aucun lazzarone. — Ce dernier malheur porta son désespoir à son comble....
Depuis quelque temps de sourdes rumeurs circulaient dans la ville. L’on venait de publier un édit pour la perception de l’odieuse gabelle sur les fruits; et chaque fois que le duc d’Arcos, alors vice-roi , passait dans les rues , le peuple suivait sa voiture en proférant des cris et même des menaces.
Or, un matin, un certain frère convers du couvent del Carminé, nommé Savino Saccordo, rencontra Tommaso Aguello sur la place ; il le tira à l’écart et lui dit mystérieusement : « Je t’attends dans deux heures à Vacqua délia Bufola. »
C’était une fontaine qui se trouvait dans un endroit isolé et caché de la campagne de Naples.
Le pécheur fut fidèle au rendez-vous.
« Tommaso, lui dit Savino d’une voix émue, n’est-il pas vrai que ta femme sort de prison, ta pauvre femme ? N’est-il pas vrai que pour racheter ce trésor tu as vendu tout ce qu’il te restait encore sur la terre?. . Tommaso, dis-nioi, maintenant si ta femme a faim, que lui donneras-tu?... carie pain est cher aujourd’hui , et bientôt ils nous feront payer jusqu’à l’air que nous respirons, jusqu’à l’eau que nous buvons! O maudits soient ces Espagnols!.... Écoute, Tommaso, sais-tu que demain, Naples peut devenir libre?...
— « Frère, que dites-vous là! » s’écria Tommaso.
— « Oui, demain, reprit le moine, la liberté et le bonheur peuvent se lever sur Naples. Mais pour cela il faut un homme; tu m’entends, rien qu’un homme. Mais un homme brave , inflexible , audacieux, d’un courage à toute épreuve, et que la mort n’effraie pas... Tu m’entends, Tommaso, il faut un homme qui se dévoue; et je te dirai que j’ai cru trouver en toi cet homme... Maintenant, dis-moi si je me suis trompé. »
— « prère, c’est le ciel qui me parle par votre voix. Qpe faut-il donc faire? »
, Ils se parlèrent encore longuement , après quoj Savino remit vingt carlini (1 ) au pêcheur, et ils se séparèrent.
Voici l’usage que Tommaso fit de cet argent. Il rassembla une foule d’enfants et de jeunes gens, leur acheta des bâtons; et, s’étant mis à leur tête, il parcourut avec eux la ville, en faisant mille choses les plus extravagantes et les plus étranges. Tout le monde le crut fou ; c’est ce qu’il voulait. Ils passèrent sous les fenêtres du palais du vice-roi, et, à l'imitation de son chef, toute la troupe cria : fuori, fuori gabelle, en montrant son derrière ; ce qui n’était pas précisément très-respectueux. Mais Toinmaso faisait le Brutus à sa manière.
Ainsi commença la révolte. Le premier pas était fait.
, (i) Le çarli» vaut à peu prés 43 centimes de notre monnaie.
Le dimanche matin, 7 juillet \ 647, les paysans arrivèrent en foule sur la place del mercato, à Naples, pour vendre leurs fruits. Parmi ceux-ci on yoyait plusieurs pauvres habitants de Pouzzoles qui étaient venus porter leurs figues. Les gabellieri voulurent exiger le paiement de l’impôt sur les fruits; mais les réclamations furent très-vives et très-énergiques, surtout de la part des marchands de figues , qui objectaient que tous les jours la valeur de ce fruit diminuait considérablement; ce fut inutile. Les paysans portèrent leurs réclamations au vice-roi; ce fut encore en vain. Alors la place se remplit de plaintes, de murmures, de désordres, et le mécontentement alla toujours croissant. Enfin l’orage fit explosion. Un parent de Tommaso donna le signal en jetant à terre sa corbeille de figues et s’écriant plein de fureur : « Ces figues sont à moi et j’ai' le droit d’en faire ce qu’il me plait! » et il les repoussait dédaigneusement du pied. Les enfants se jetèrent sur ces figues; mais les gabellieri, voulant les en empêcher , il s’éleva entre eux une rixe assez plaisante. Alors parut un envoyé du vice-roi, pour rétablir l’ordre par sa présence. Il réussit mal, car à sa vpe Masaniello ne put retenir sa fureur ; il saisit une poignée de figues et les lui jeta de toute sa force au visage. Aussitôt de tous côtés volèrent des fruits, des pierres, des bancs. On mit le feu à la maison de bois élevée pour te gabellieri , au milieu
de la place , ainsi qu’à tous les registres et papiers. Les archers accoururent, et ils furent repoussés par le peuple furieux.
Guidé par Masaniello , le peuple se porta au palais, il inonda les appartements du vice-roi ; les soldats ne purent le retenir. Toute la ville accourut, et ce fut un spectacle effrayant que de voir cette masse flottante d’hommes , d’enfants et de femmes , d’où s’élevait ce cri : « Ixva , leva le gabelle!...»
Pendant les premiers moments de l’émeute, le vice-roi était tranquillement à une fenêtre du palais, mangeant un biscuit qu’il trempait dans un verre de vin. Quaud il vit que le soulèvement prenait un caractère sérieux, il monta en voiture et voulut fuir; mais il ne put aller que jusqu’à l’église de Saint-Louis des Pères-Minimes de saint François de Paule. Il s’y précipita et fit refermer les portes sur lui. Pendant ce temps un arquebusier allemand tuait un homme. La vue du sang ne lit qu’exalter cette populace effrénée. On releva le cadavre sanglant, et il fut porté par la ville au milieu des vociférations et des menaces.
La voix de Masaniello fut impuissante pour réprimer ce premier et sauvage élan de fureur. Le peuple se livra à ses passions aveugles et brutales. Poussé par son instinct féroce de destruction, il mit le feu à plusieurs palais. Le feu c’est son arme favorite; c’est un agent dont l’action est terrible et rapide. Mais je ne veux pas entrer dans les détails de
ces scènes affligeantes. Je ne connais rien de plus hideux que le spectacle des sanglantes fureurs de ces masses stupides et sauvages.
Dans tout cela ce qui étonne , c’est l’empire que Masaniello avait acquis sur le peuple. Vêtu de son simple habit de marin , caleçon et chemise de toile, les jambes et la poitrine nues , inondé de sueur , une épée à la main, il était partout et dirigeait toutes les attaques. Son énergie et son audace entraînaient et fascinaient le peuple; on le suivait et on lui obéissait avec une docilité qu’on a de la peine à croire. Il était fier, mais bon et généreux, et il empêcha, par l’ascendant qu’il exerçait sur la populace, beaucoup de grands malheurs qui sans lui seraient arrivés. Il fut comme une vraie providence pendant ces jours de révolution. Il fit élever un tréteau sur la place del Mercato, et de là , comme du haut d’un tribunal suprême, il distribuait la justice à son peuple. Puis il traitait d’égal à égal avec le vice-roi. — Quand on pense que l’homme qui faisait ces choses-là n’était qu’un misérable pêcheur, sans aucune instruction, ne sachant ni lire ni écrire, livré à son seul instinct, à la seule inspiration du moment, n’ayant aucun des moyens de séduction qui servent à dominer les masses, on a grandement raison de s’étonner et de regarder cela comme un de ces faits que l’on essaie vainement d’expliquer, mais qu’il faut admettre...
De Naples s’élevait vers le ciel , avec les cris des
U ROME ET NAPLES
hommes et des femmes , un épais nuage de fumée. La vi||e semblait le foyer d’un vaste incendie ; e||e fumait comme son vplcan. C’était des ruines des palajs incendiés que montait ce flot de funiée. — Les femmes et les enfants accouraient de toutes parts les armes à la main et augmentaient le désordre. On traînait par les rues les cadavres des soldats, et or clouait leurs membres à des pi|pris sur les places publiques. L T ne profonde terreur planait sur |a ville; Masaniello régnait sur sqn tréteau et le peuple écoutait dans un religieux silence les paroles de son cl^ef à demi-nu.
pès les premiers jours du soulèvement, Masa- Ujello, c|ans la bonté et l’inexpérience de son aine, s'était copfié à un certain flerroni , un échappé de prisop, qui ne contribuait à la révolution que pour pouvoir, à la faveur du désordre, éviter les coups de la justice qui le poursuivait. 1| fut un des principaux acteurs de ce drame sanglant. Mais il voyait d’un œil jaloux les honneurs que le peuple rendait à Masanie||p, et il résolut de le trahir et de le yendre. Four ceja, il s’adressa à un maréchaj-de-camp nommé Grassi, qui fît cacher daps l’église del Carminé, dans le cloître du couyent et dans les rues qui mènent à la place del INfercato, un assez grand nombre de gens armés, espèces d e sicaires ou d’assassins que l’on appelait alors bravi.
Voici comment le ferroni exécuta sa trahison.
Pour soustraire Masaniello aux yeux du peuple, il lui dit de le suivre dans l’église parce qu’il veut lui communiquer une affaire de la plus haute importance. Le pécheur le suit sans arrière-pensée; mais à peine est-il dans l’église, qu’un coup d’arquebuse lui révèle ce qu’il n’avait pas soupçonné. 11 s’écrie aussitôt : « je suis trahi! » Mais plusieurs décharges couvrent ses cris , sans toutefois l’atteindre. 11 attribua ce fait au scapulaire qu’il portait toujours sur sa poitrine comme tous les lazzaroqi.
Aux cris de son chef et aux décharges des arquebuses, tout le peuple qui était sur la place se jeta avec impétuosité dans l’église. Sa fureur fut terrible; en un instant les dalles furent rougies du sang des bravi. Le lieu saint devint une horrible boucherie; deux sicaires furent égorgés sur le maître-autel. Quant à.Domenico Perroni, il fut trouvé dans une cellule du couvent, agenouillé aux pieds d’un religieux et lui demandant l’absolution de son crime. On l’arracha des bras du frère, et un homme le tua d’un coup d’arquebuse dont il avait appuyé le canpn contre sa poitrine pour ne pas le manquer. Après cela le peuple se répandit en vociférant dans ]r vjlle, çt portant au bout dé piques les têtes de ceux qu'il venait de massacrer.
Cet événement ne fit qu’accroître l’amour du peuple pour son idole. Ces braves pêcheurs regardèrent dès-lors cet homme comme un envoyé de Dieu,
comme leur véritable sauveur, et ils l’entourèrent de respect, de vénération et même d’une espèce de culte religieux.
Il est à remarquer que Masnniello n’avait jamais eu la pensée de renverser le gouvernement et d’usurper l’autorité royale. Il était arrivé au point où nous le voyons, insensiblement, sans le savoir, sans le vouloir, par la seule force des choses et pour ainsi dire malgré lui. Voici un fait qui le prouve :
Un jour, un homme masqué vint à lui et essaya de le tenter par ces paroles : « Masaniello , grâce à toi, nous marchons vers une délivrance certaine, et je vois déjà une brillante couronne qui va te ceindre le front sans que tu te sois donné la peine de la demander. « Masaniello détourna la tête avec une expression profonde de dédain et de fierté : « Taistoi, lui dit-il, je ne suis qu’un pauvre homme, et il ne me faut d’autre couronne que celle de la madone (1 ). Je n’ai d’autre pensée que de soulager ma chère patrie du poids qui pèse sur elle, et quand j’aurai accompli mon œuvre, quand j’aurai rendu à mon roi le trône que je cherche à lui conserver, alors, pauvre pêcheur, je redeviendrai pêcheur. Dans tous les cas, je ferai tout ce que je pourrai pour ne pas salir mon nom du titre de rebelle. ».
« — Tu te trompes, reprit l’homme masqué, l’on ne blâme le rebelle que lorsqu’il ne réussit pas. La vic-
(1) Corona veut aussi dire en italien chapelet.
toire justifie tout, et le droit est toujours du côté de celui qui triomphe. Prends-y garde, tes forces sont terribles, les temps favorables et les richesses de tant de nobles maisons peuvent être à toi. Ne méprise pas la fortune qui te sourit aujourd’hui, et souvienstoi de ce que je te dis : si tu as le malheur de te lier aux trompeuses promesses des Espagnols, tu es perdu , loi et les tiens. »
Pour toute réponse, Masaniello haussa les épaules et s’éloigna brusquement.
Le 11 juillet, cinquième jour de la révolte, une foule immense se pressait dans l’église del Carminé. Un notaire public lisait au peuple , dans la chaire même, le nouveau traité contenant les concessions et les promesses de paix et de bonheur du vice-roi. Après la lecture le peuple, plein de joie, entonna le Te Deum. Le vice-roi ayant appris l’heureux effet de ses promesses, envoya son capitaine des gardes pour engager Masaniello à venir à sou palais. Cette demande étonna d’abord le napolitain; il monta à cheval sur la place et demanda au peuple son avis : « Vopolo mio, volete voi cITio vada dal signor vicerè? » — « Si... si... » cria le peuple.
Il faut dire que Masaniello commençait toujours ses harangues par ces mots qui produisaient un effet magique sur les esprits : popolo mio , mon peuple.
Il était six heures du soir, le peuple encombrait les abords du palais, les rues étaient ornées de dra-
peries, les femmes, les vieillards étaient aux fenêtres, INaples avait un air de fêle inaccoutumé. L’on lit place au cortège qui s’avançait. D’abord , venait le cardinal-archevêque de iNaples dans sa voiture, puis après lui Masaniello monté sur un superbe cheval du cardinal. U était couvert d’un manteau de toile d’argent, sou chapeau était ombragé par un panache, à l’un de ses côtés pendait une épée et de l’autre un rouleau de papier. Son frère, Malteo, venait à côté de lui, à cheval, vêtu de son simple habit de pêcheur et le corps à demi-nu. Giulio Genuino, conseiller du peuple, fermait la marche dans une chaise à porteur. Avant d entrer dans le palais, Masaniello eut un moment d’hésitation et de crainte, lorsqu’il vil la quantité de soldats sous les armes qui en gardaient les abords; et, se retournant, il dit au peuple ces paroles : « Popoio mio, si dans deux heures vous ne me voyez pas sortir, démolissez le palais et ne laissez pas pierre sur pierre. » 11 se fit un moment de silence, puis il reprit : « Si je meurs, ô mon peuple, promettez-moi du moins de dire un ave pour moi. » Après quoi il s’élança au galop dans la cour du palais.
Quelques instants après, il parut au balcon avec le vice-roi , qui l’embrassa plusieurs lois en présence de la multitude, qui applaudissait et hurlait de joie. Les clameurs étaient telles , qu’ayant voulu tous les deux parler des intérêts du peuple, il leur
ROME ET NAPI.ES
fut impossible d’ entendre leurs paroles. Alors Masaniello s’avança de nouveau au balcon, et posa un doigt sur sa bouche. A ce signe, ün silenbe profond se fit aussitôt au milieu de cette masse d’hommes. Pour mieux montrer son pouvoir au vice-roi, il lui demanda ce qu'il voulait qu’il commandât au peuple. 11 lui répondit de faire évacuer la place. Masaniello fit un signe, et en un instant la place fut déserte.
On a dit, ou simplement présumé, que les intentions du vice-roi étaient de faire périr Masaniello ou de le retenir prisonnier dans son palais , mais qu'il fût effrayé de l’ascendant prodigieux de cet homme sur . les Napolitains. Ce qu’il y a devrai, c’est qu’il le laissa sortir, après lui avoir offert plusieurs choses précieuses, que celui-ci ne voulut pas accepter, et après l’avoir décoré du titre ce capitaine-général du peuple.
Ce jour-là , le héros napolitain atteignit le plus haut point de sa gloire. Mais comme la vie humaine a deux versants opposés, l’un qu’il faut gravir, l’autre qu’il faut descendre; l'heure du triomphe de Masaniello marquait aussi le commencement de sa truine. C’est là une triste loi de notre nature à laquelle nulle existence, quclqu’éclat qu elle ail jeté , n’a pu échapper.
Les rebelles, les amis du désordre, une foule de misérables, qui ne rêvaient que pillage et massacre, ne lui pardonnèrent pas d’avoir accordé les deüx partis et d’avoir ainsi étouffé la révolution dans son
germe. Ce peuple inconstant , mobile , ingrat ,
comme le sont tous les peuples, commença à se détacher de lui, l’accusant de l’avoir trahi et de s’être vendu au vice-roi.
Ce qu’il y a de vrai , c’est qu’étourdi par les honneurs et les llatteries de la cour, Masanieilo abandonna sa petite maison pour habiter le palais du vice-roi. La vice-reine envoya chercher la femme du pêcheur dans sa propre voiture. « Vostra signa-, ria sia la molto ben venuta, » lui dit la duchesse en la voyant; — « E vostra eccellenza la molto ben ritrovata , » reprit spirituellement la femme de Masanieilo.
Dès ce moment son étoile commença à pâlir.
Quelques auteurs prétendent qu’on lit boire à Masanieilo un poison qui ne lui donna pas immédiatement la mort, mais qui dérangea les organes de son cerveau , et le jeta dans un état terrible de délire et d’exaltation qui présentait tous les symptômes de la folie. La vérité estqu’il tomba dans une sorte de mélancolie noire, dont il ne sortait que pour se livrer à des accès de fureur et à des actes de inonomanie qui faisaient peine à voir. 11 en est qui prétendent que cet état était simulé de sa part; d’autres qui disent que pendant que dura l’insurrection il prenait si peu de nourriture que son corps s’était affaibli extrêmement, qu’il était devenu d’une maigreur excessive, et que l’on peut croire que cette privation d’aliments, jointe à l’exaltation de son esprit, avait affaibli ses fa-
Rome et napLeS. si
Cültés intellectuelles et occasionné une perturbation et une violente irritation dans son cerveau.
Quoi qu’il en soit, Masaniello était fou. Il conseilm lait au peuple de bâtir un pont pour unir Naples avec l’Espagne; c’était, disait-il, le seul moyen d’arriver jusqu’au roi et de lui faire comprendre la véritable cause de ses plaintes. Le peuple prenait plaisir à l’entendre ainsi divaguer; car, tout en délirant, il disait parfois des choses justes et donnait même de bons conseils. On assure qu’avant de mourir il annonça et prédit quelques événements qui se réalisèrent plus tard.
— Le 17 juillet, jour dédié à la madone del Carminé, le cardinal archevêque se préparait à officier pontificalement, lorsque Masaniello entra dans l’Église, et, la voyant remplie de monde, il monta aussitôt dans la chaire et harangua le peuple. Il voulut se justifier des calomnies qui pesaient sur lui et se réhabiliter dans l’esprit de cette populace inconstante et passionnée. Il réveilla tous les secrets de son ancienne éloquence, montra tout ce qu’il avait souffert pour obtenir les avantages et les libertés que le vice-roi avait promis : «Pour vous, s’écria-til, j’ai vécu plusieurs jours sans manger, j’ai chassé le repos de ma maison, le sommeil de mon lit, je
veille la nuit et le jour, et ma faiblesse est telle que mes jambes ne peuvent plus me supporter , et ma maigreur est si grande que les os me percent la peau » et il pleurait amèrement. « O mes amis, continua-t-il , si vous pouviez voir mon corps nu , alors certainement vous auriez tous pitié du pauvre ' Masaniello ! » Et, ne se rappelant plus la sainteté du lieu où il était, il se dépouilla de ses vêtements.
Les frères du couvent le tirent aussitôt descendre de la chaire et le conduisirent dans une cellule, où ils lui prodiguèrent tous les soins que demandait son triste état. On le laissa seul dans la cellule, et là le calme lui revint peu à peu... De la fenêtre son regard tombait avec amour sur cette belle mer qui avait bercé ses premières années, et s’arrêtait instinctivement sur les hauteurs brillantes de Sorrento, si chères à son souvenir. Le murmure des vagues et l’aspect de la terre natale endormaient la douleur dans son âme , et faisaient rentrer la paix dans son imagination en délire. Il oubliait son existence présente , et se croyait au temps où il n’était que simple pêcheur... Mais des cris l’arrachèrent à sa douce et mélancolique rêverie. « Masaniello... Masaniello!... » C’étaient des soldats qui le cherchaient. — « Je suis ici , répondit-il avec force, le peuple a-t-il encore besoin de moi ? » Il se présenta aussitôt , et les soldats déchargèrent lâchement sur lui leurs arquebuses.
« Tradilori! ingrati!.. » s’écria-t-il, et il expira.
Le peuple se rua sur son corps; et, par une de ces frénésies qu’on ne peut expliquer, on détacha la tête du tronc et l’on traîna son corps mutilé par les rues de Naples. Puis on laissa le cadavre aux chiens , sans sépulture. O peuple impie et ingrat!.... La femme et la soeur de Masaniello, ces deux pauvres et faibles femmes, insultées et menacées, furent obligées de chercher un refuge dans le château....
Mais tout n’est pas fini. Dès que Masaniello fut mort, ne craignant plus le peuple qui avilit perdu son chef redoutable, le vice- roi se hâta de publier de nouvelles ordonnances pour annuler les concessions qu’il n’avait faites que pour apaiser les esprits. Le peuple recommença ses cris et ses émeutes.... Alors on entendit un inconnu élever la voix au milieu de cette multitude désordonnée et furieuse. Cet homme parla avec une force et une audace qui étonnèrent le peuple. U lui reprocha son ingratitude, son inconstance, son crime, et le menaça d’une juste punition du ciel pour avoir assassiné IVlasaniello et avoir laissé son corps sans sépulture. Les paroles de l'inconnu émurent profondément ces esprits si impressionnables, si mobiles. De tous côtés l’on entendit des pleurs et des gémissements; les femmes surtout témoignèrent leur douleur par des sanglots et des cris de désespoir. Alors on courut au cadavre sanglant et couvert de boue, on le
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lava dans de l’eau pure, puis, rapprochant la tête du tronc, on l'enveloppa dans un drap blanc. Ensuite, on transporta le corps dans l’église del Carminé, et on le laissa pendant un jour exposé à la vénération publique. Les femmes et les enfants vinrent jeter des fleurs sur le cadavre et toucher avec dévotion ses pieds et ses mains. Masaniello était devenu pour eux un saint , un martyr. Dans la nuit on fit les obsèques avec la plus grande pompe possible. Le corps fut promené découvert dans les rues de la ville, sur un brancard couvert d’un drap d’or. 11 avait à la main le bâton de maréchal , l’épée au côté et les éperons aux pieds. Le cortège était composé de tout ce qu’il y avait de religieux et de soldats dans la ville; les maisons étaient illuminées et les rues jonchées de fleurs ; après cela on revint l’ensevelir dans l’église del Carminé. Pauvre Tommaso!...
— Cette incroyable aptitude , cette tendance naturelle, ce véritable besoin du peuple de Naples pour le mouvement, le changement, le désordre et l’émeute, expliquent les mesures sévères et prudentes prises par le gouvernement. Malgré cela, on peut reprocher à la police de s’ être faite étroite, fatigante , ombrageuse, et de se montrer peut-être un peu trop avide d’argent. Ce peuple dégénéré sent l’esclavage; il en a du reste toutes les habitu-
ROME ET NAPLES, des, toutes les allures, toutes les bassesses, tous les abrutissements. L’absence du sentiment moral a étouffé en lui le germe des nobles actions, des hautes inspirations et des grandes choses. N’ayant pas la moindre notion de ses droits et de ses devoirs, il est contenu seulement par la force matérielle et brutale, et devant elle il s’avilit et devient rampant, ilatteur et hypocrite. Vain, léger, frivole, superstitieux à l’excès, il allie tout, et fait je ne sais quel mélange révoltant de religion et de vices, de piété et de corruption. Les madones décorent non-seulement les maisons particulières , mais encore les cafés , les loteries, les sicaires de toute espèce; on en voit partout , et bien souvent où elles ne devraient pas être. Le soir, on les illumine dévotieusement, et le filou et le rufiano , en passant devant elles, se découvrent et se signent avec autant de respect qu’un bon religieux. Voilà ce peuple qui prend tout avec excès , et par le côté extrême; qui dénature tout , même les choses les plus belles , et qui a fait du catholicisme une espèce d’idolâtrie mesquine et ridicule. — Quant au lazzarone proprement dit, il porte sur le front les flétrissures de la paresse , de la misère, de la servitude.
Sibaryte au («il noir , et gras voluptueux ,
Adorateur sacré du parmesan glueux,
Il a le cœur au ventre et le ventre à la tête.
Chanter, boire, manger, donnir , voilà sa fête !
Et le dos prosterné sur ses larges pavés ,
Il n’a les bras tendus et les regards levés Que vers le ciel lardé de ses pâtisseries :
Il n’adore qu’un Dieu , le dieu des porcheries :
Il admire son corps, il le trouve très-beau ,
Et craint le mal que fait un glaive sous la peau.
(A. Barbier, Ïambes).
Nul spectacle plus triste et plus affligeant que cette dégradation, que cette laideur monde, que tout ce matérialisme abject et impur, en face d’un si beau ciel, à côté d’une nature si riche et si splendide. Serait-il donc vrai que la beauté morale d’un peuple soit en raison inverse de la beauté de son climat'?...
KOMÈ ET NAPLES.
Je ne parlerai pas de l’immense et audacieux
tunnel, du Pausilypc, que Sénèque appelaitune longue prison; ni dece joli lac d’ Agnano, gracieuse miniature, diamant brut incrusté dans les montagnes et la verdure; ni de cette fameuse grotte du Chien, où le cicérone fait mourir et ressusciter cinquante fois par jour un malheureux animal dans le gaz qui s’y élève de quelques centimètres au-dessus du sol; ni de ce sehtier, âpre, sauvage et dur, qui du lac monte hardiment à la Solfatare, ruine encore chaude et fumante d’un antique volcan.... De là, par de petits fchemins remplis de fraîcheur et de verdure, nous Sommes descendus sur les bords de ce golfe enchanté de Baya que la nature a découpé d'une façon si mervëiliëusè. — La rouie court le long de la mer, et la poussièëë des vagues nous rafraîchit le visage. A notre droite, ce sont d’ithmenses rochers taillés par la nature avec une hardiesse effrayante ,et ou de gigan-
tesques cactus balancent au vent leurs larges et vertes raquettes... Les rochers s’éloignent, et voilà de fraîches habitations qui se montrent dans des massifs de lauriers, d’oliviers et d’orangers... Nous arrivons au lac Lucrin, où les gourmets de Rome, du temps des Apicius et des Lucullus, parquaient les huîtres. Dans une nuit de 1 538, je crois, il y eut un tremblement de terre, et le lendemain, à la place du lac, les paysans furent assez surpris de trouver une montagne , haute de quatre cents pieds et qu'ils appelèrent avec raison le Monte -Nuovo.
Prenons la droite, nous entions de plain-pied dans le sixième livre de l’Énéide. Voici le lac Averne sur lequel, au dire de Virgile, nul oiseau ne pouvait voler impunément. Mais les vapeurs méphitiques ne s'élèvent plus comme autrefois de ses eaux. Ce lieu était maudit et voué à une horreur éternelle; et aujourd’hui une gracieuse villa, bien blanche, bien coquette se contemple dans les eaux limpides et profondes du lac. Mais silence, voici la terrible grotte de la Sibylle. — La plus célèbre des sibylles de l’antiquité était celle de Cumes. Varron en compte dix, les sibylles de Perse, de Libye, de Delphes, de Cumes, d’Erythrée, de Samos, de Cumes ville d’Eolide, de l’Hellespont et de la Phrygie. Mais la sibylle italienne, connue aussi en Grèce pour avoir rendu des oracles dans le temple de Delphes, a été immortalisée par les chants du poète. C’est elle qui guida
le pieux Énée dans sa descente aux enfers.... Certainement Virgile, lorsqu’il écrivit ce beau chant, était loin de penser qu’une pareille destinée 1 attendait, et qu’un jour lui aussi devait servir de guide à ce Toscan audacieux qui s’était aventuré dans ces royaumes sombres. — A l’heure qu’il est, la sibylle a cessé de rendre ses oracles; son antre est muet, et tout le monde peut, moyennant quelques carlini, profaner son terrible sanctuaire.
En suivant un chemin tout bordé de ruines informes qui attestent les violentes secousses que leur imprima la nature, je me suis égaré dans cette campagne si chère aux Romains, et dont l’aspect offre aujourd’hui les contrastes les plus brusques et les plus étranges... Autour de moi s’élèvent de douces et molles senteurs; c’est un luxe de fleurs incroyable. Les haies sont remplies de larges violettes à la couleur chaude et ardente, et qui m’envoient leurs parfums pénétrants. Tout bourgeonne, la sève ruisselle partout, les buissons fleurissent, la vigne a déjà poussé de grands jets tendres, tous les germes se réveillent aux souffles tièdes du printemps. La vie circule et fermente dans cette nature avec une activité
et une énergie primitives J ai goûté un chai me
infini à me promener seul au milieu de cette végétation vivace et vagabonde , sur cette terre si vieille dans la mémoire des hommes, et dont 1 aspect cependant est toujours jeune et toujours nouveau...
9t> ftOME ÊT NAPLÈS.
Ciiiries éiait là; Cumes la grecque, Cumes la désolée. — Cette ville, Fameuse dans l’antiquité, et qui était le plus ancien monument des migrations des Grecs fen Italie , a disparu sous la végétation qui envahit chaqlie jour ses ruines et leur jette comme un linceul de verdure. Le paysan s’abrite aujourd’hui sous les beaux débris des splendeurs d’un autre âge. Çà et là , épars dahs les Champs, dans les vignes, vous voyez des fragments de mosaïques , dè colonnes, de marbres, de j)àhs de murs et des blocs de maçonnerie liés par un cinlent indestructible qui en a fait des rochers; et malgré tous les puissants efforts de cette ièbre volcanique, l’aspect général de la contrée a un caractère de désolation qui attriste et serre le cœur. — Des hauteurs, la vue plohge sur la mer qui dentelle ce rivage et lui jette la frange légère de son écume.
La grotte dont j’ai déjà parlé, et qui s’ouvre sur les bords du lac Averne, est, à ce qu’il paraît, improprement appelée grotte de la sibylle. Le séjour de cette célèbre inspirée des temps païens a été probablement dans une excavation souterraine et tortueuse creusée dans les rochers de Cumes. Mais qu’importé!... Cette prophétesse que quelques auteurs anciens nomment Daphné, d’autres Manto, et plusieurs Deiphobe, âvaitùne manière assez bizarre de rendre ses oracles. Elle les écrivait en vers sur des feuilles sèches, qtl’elle disposait symétriquement sur le sable à l’entrée de sa grotte. Dans cet ordre, ses vers avaient
ROME ET NAPLES. 9t
un sens; mais si le vent venait à souffler et à déranger ces feuilles, elle se refusait à les rétablir dans leur ordre primitif, et ceux qui étaient venus la consulter le plus souvent s’en retournaient n’emportant avec eux que des mots sans suite, que des caractères mystérieux, que des lettres mortes.
Mais revenons à l’indolente, à la voluptueuse Baya; sur ce rivage délicieux où tous les vices de Rome s’étaient donné rendez-vous... Rien de plus séduisant, malgré sa désolation, malgré sa misère, que la vue de cette belle plage. Il y a là, dans l’air, quelque chose de doux , d’enivrant, de tiède , de sonore, de transparent, d’enchanteur qu’il est impossible de rendre... Des paysans dansent la tarentelle dans un chemin creux, près d’un ancien tombeau; de jeunes filles brunes, les bras nus, nous apportent des fleurs et des débris de mosaïques que la mer rejette sans cesse; car elle a envahi ce côté du golfe et couvert ainsi quelques ruines... Il y a dans ce ciel une limpidité, une chaleur, une clarté qui rappellent celui de Tlonie, et vous vous croyez transporté sur le rivage grec. — Le soleil décline et jette une teinte chaude et dorée sur les trois belles ruines des temples de Vénus, de Mercure et de Diane. On ne saurait ex-
# *'l »*l « . . • 'i ... / ^ ,il.
primer l’effet que produisentces monuments qui tom-
HOME ET NAPLES, bent, placés là, sur la côte silencieuse, à côté de cette mer calme et bleue et dont l’austère mélodie réveille seule quelqu'écho endormi dans leur voûtes entr’ouvertes et pendantes. Leur tristesse et leur immobilité rêveuse contrastent avec le mouvement de toutes ces barques à l’ancre dont les mats se balancent comme des roseaux. — C’est ici que se montra dans toute sa folle et licencieuse magnificence cette aristocratie romaine si fastueuse, si vaine et si corrompue. Les Romains couraient à Baya comme vers un lieu de délices, et ils avaient couvert ce rivage de somptueuses villas, de temples et de thermes magnifiques. Le nom de Néron vous y poursuit partout, son souvenir et celui de sa mère s’attachent à vos pas et planent fatalement au-dessus de ces ruines plaintives. — Poussé par les conseils et les railleries de Poppée, qui l’appelait un pupille, Néron médita la mort de sa mère. Il l’attira à Baya, feignant de vouloir se réconcilier avec elle. La journée se passa en fêtes et en protestations de tendresse et de dévouement. Le soir, comme le ciel était étoilé et la mer calme, Agrippine, pour revenir dans sa villa, s’embarqua sur une galère que Néron avait ornée et préparée exprès pour elle. A peine la galère eut-elle quitté la côte, qu’elle s’ouvrit avec fracas, et Agrippine tomba à la mer. Mais, comme cette femme avait la vie aussi dure que le cœur de son fils, elle se sauva à la nage, et sa suivante, que les marins avaient prise
rom te et Naples.
pour elle, fut assommée à coups de rames... Agrippine était dans son lit, effrayée par cet accident dont elle pénétrait le secret, lorsqu’ Anicetus, affranchi de Néron, entra l’épée nue. Elle comprit... Alors cette femme eut un mouvement sublime; elle se découvrit et montrant son flanc, elle s’écria avec énergie : feri ventrcm !
Ne prenons pas le chemin de fer de Castellamare, ce système de locomotive sent trop l’Angleterre et la Belgique. Montons dans un de ces calessini , si légers, si rapides, traînés ou plutôt enlevés par de petits chevaux entiers, pleins d’énergie et d’ardeur, et dont la robe noire et miroitée reluit au soleil comme l’aile du corbeau. Ce calessino est une des nécessités de la vie napolitaine ; car ici tout le monde se fait porter en voilure. L’ouvrier, le paysan, le moine, le lazzarone, femmes, enfants, tout cela s’entasse dans une de ces petites voitures à deux roues, espèce de tilbury primitif, qu’un de ces chevaux qui ont du sang arabe dans les veines traîne toujours au galop. J’ai compté jusqu’à douze et treize personnes superposées les unes sur les autres, accrochées, perchées, pendues de la manière la plus grotesque à ces malheureux calessini. Il n’est pas rare de voir un bon môine avec sa longue barbe porter fort gravement une jeune fille assise sur ses genoux.
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La fille est dans son droit, et le ipoine n’u fien à dire. Les deux premiers quj arrivent ont le siège, ceu^: qui viennent après se hâtent de profiter 4 es genoux des premiers arrivés, qui naturellement foriqent un siège, ainsi de suite; les autres se placent derrière, devant, à côté, et les enfants dans un filet de corde sous la voiture. — Mais nous galopons... Nous brûlons Portici, qui, grâce à l'opéra d’Auber, jouit en France d’une réputation populaire. Patrie de la barcarolle; population de pêcheurs; longue suite de maisons et de casins délicieux. Mais voici Herculanum... J’éprouve, en mettant le pied dans cette ville muette et vide, un sentiment indéfinissable de douleur, d’étonnement et de curiosité. Je me sens pénétré, dans cette cité ensevelie, de ce sentiment profond et vague de respect rehgieux qui se saisit dp vous lorsque vous entrez dans un cimetière... Une très-faible partie de la ville s’est hasardée au grand air, le reste n’a pu se dégager de dessous son manteau de lave, et dort encore dans la tombe. Deux raisons s’opposent à I’exliumation complète d’Herculanum. D'abord, la lave qui a coulé dans cette ville, comme la fonte dans un moule, est aussi dure que le granit; ensuite ne faudrait-il pas renverser Résina et Portici, ces deux soeurs insouciantes et paresseuses, qui voyant un jour cette place nette et libre, se sont tranquillement assises au soleil sans songer à leur aînée ensevelie sous leurs pieds. Ces deux villes sont
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bâties sur les toits d’Herculanum... Plus loin, c'est Torre del Greco et la Nunziata, villages que Pénuption de 1 794 a renversés et brCdés , et qui se sont re~ • levés et posés à la même placé. Le Napolitain aime tant la montagna . . . A gauche, sur un mamelon hardi et pittoresque, s’élève un couvent de camaldules. J’envie cette position... Comme la vie extatique et contemplative doit avoir d’intensité, comme la pensée doit se développer dans toute son activité et sa liberté, en ce lieu unique au monde et devant ce large horizon ! D’un côté la mer qui bourdonne et se perd dans l’infini, et de l’autre le Vésuve aux flancs noirs avec son panache de fumée qui se replie sous le vent. — Mais voici des tombeaux brisés, des colonnes couchées dans la poussière, de longues rues désertes, des maisons vides et ouvertes. Où sont allés les maîtres?... Tout parle de l’homme, et lui seul ne paraît pas... C’est donc toi, Pompéi! comme Lazare, tu sors de ton long sommeil et tu secoues la poussière du sépulcre. Mais ton peuple, ton bruit, ton mouvement, ta vie?... Rien ; la voix se perd dans le Silence... Quelle désolation, quelle misère, quelle tristesse!... Le bruit de vos pas qui réveille un écho dans ces maisons désertes, a quelque chose de sinistre et d’effrayant comme les pas du fossoyeur. Malgré soi l’on est saisi (Pune crainte inexplicable, et l’on se prend à marcher avec hésitation et à regarder en arrière comme un enfant peureux dans
HOME ET NAPLES, l’ombre de la nuit. Et si vous vous arrêtez , c’ist pour écouter si aucun bruit qui décèle la vie ne s’élève du fond de ce silence de mort; et il vous semble que votre présence est comme une profanation, comme une violation de cette étrange solitude. En vérité, pourquoi sommes-nous ici, voyageurs venus du pays des barbares? Pourquoi ne pas laisser dormir en paix cette veuve à qui l’on déchire chaque jour un lambeau de son linceul? — Laissez-la donc pleurer dans l’ombre et le silence; laissez-la cacher ses douleurs et ses meurtrissures. Dix-huit siècles ont passé silencieux, muets et sombres pour elle; et voilà qu’elle sort de sa longue nuit et qu’elle retrouve encore le soleil. — C’est bien le même soleil, mais non les mêmes hommes!
De toute l’Italie, les ruines de Pompéi sont les plus intéressantes, les mieux conservées, celles qui étonnent le plus fortement , et qui en un seul jour en apprennent plus au voyageur que toutes les dissertations scientifiques des archéologues. Là, tout est encore à sa place , tout se comprend , tout se touche, tout se voit; c’est la vie intérieure des anciens avec ses mœurs, ses usages, ses besoins, prise sur le fait. On dirait une ville que l’on a abandonnée d’hier. Un peu de cendre est tombée là, et tout a été effacé de la terre. — Au milieu duForum désert, et dont les colonnes sont brisées, un paysan jouait nonchalamment de la cornemuse; triste mélodie
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des ruines. — Une espèce de mauvais chanteur nous a suivis obstinément jusque dans le théâtre où se jouaient autrefois les chefs-d’œuvre d’Eschyle et de Sophocle, et nous a chanté, en s'accompagnant sur une guitare fêlée, un air du Barbiere di Siviglia. La mélodie de Ilossiui résonnait étrangement dans cette enceinte classique, et je suis étonné que les Muses ne se soient pas levées pour châtier le profane guitariste napolitain.
La cendre qui a enseveli Pompéi est assez friable, et tous les jours on découvre quelque nouvelle ruine avec facilité. Mais les travaux marchent avec une lenteur désespérante, et si cela continue il faudra encore attendre bien du temps avant l’entière exhumation de la ville. 11 est à déplorer que le gouvernement ne veuille ou ne puisse allouer une somme assez forte pour faire marcher les travaux des fouilles avec plus d’activité.
L’éruption du Vésuve qui ensevelit en même temps sous la cendre ou la lave Pompéi , Herculanum et Stabia, est la plus terrible et la plus destructive de toutes celles dont l’histoire nous a gardé le souvenir. Elle eut lieu l’an 79 de 1ère chrétienne. Pline le jeune, qui se trouvait alors auprès de sou oncle, Pline le naturaliste, qui commandait la Hotte romaine en station sous le cap de Misène , nous a laissé, dans deux lettres adressées à Tacite, des détails curieux sur cette catastrophe et sur la mort de
HOME ET NAPLES
son oncle, victime de son courage autant que de sa curiosité.
« Mon oncle, écrit-il, était à Misène, où il commandait la flotte. Le vingt-troisième d’août, environ une heure après-midi, ma mère l’avertit qu’il paraissait un nuage d’une grandeur et d’une forme extraordinaires... Il se lève, et monte en un lieu d’ou il pouvait aisément observer ce phénomène. 11 était diflicile de discerner de loin de quelle montagne sortait ce nuage. Depuis, l’événement a découvert que c’était du Vésuve. Sa figure approchait de celle d’un arbre, et d’un pin plus que d'aucun autre ; car, après s’ètre élevé fort haut en forme de tronc , il étendait uue espèce de branches... il paraissait tantôt blanc, tantôt noirâtre, et tantôt de diverses couleurs, selon qu’il était plus chargé ou de cendre ou de terre. Ce prodige surprit mon oncle, qui était très-savant , et il le crut digne d’être examiné de plus près... Il fait venir des galères, monte lui-même dessus, et part... 11 se presse d’arriver au lieu d’où tout le monde fuit et où le danger paraissait plus grand, mais avec une telle liberté d’esprit, qu’à mesure qu’il apercevait quelque mouvement ou quelque accident extraordinaire dans ce prodige, il faisait ses observations et les dictait. Déjà sur ses vais*seaux volait la cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu’ils approchaient; déjà tombaient autour d’eux des pierres calcinées et des cailloux noircis,
<00 HOME ET NAPLES
lout brûlés, tout pulvérisés par la violence du feu ; déjà la mer semblait refluer, et le rivage devenir inaccessible par des morceaux entiers de montagne dont il était couvert, lorsqu’après s’être arrêté quelques instants, incertain s’il retournerait, il dit au pilote qui lui conseillait de gagner le large : « fca fortune favorise le courage : tourne du côté de Pomponianus. » Pomponianus était à Stabia, en un endroit séparé par un petit golfe que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui se courbent. Là, à la vue du danger qui était encore éloigné, mais qui semblait s’approcher toujours, il avait retiré tous ses meubles dans ses vaisseaux, et n’attendait, pour s’éloigner, qu’un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce même vent avait été très-favorable, l’aborde, le trouve tout tremblant, l’embrasse, le rassure, l’encourage, et, pour dissiper par sa sécurité la crainte de son ami, il se fait porter au bain. Après s’être baigné, il se met à table et soupe avec toute sa gaîté, ou (ce qui n’est pas moins grand ) avec toutes les apparences de sa gaîté ordinaire. Cependant, on voyait luire de plusieurs endroits du Vésuve de grandes flammes et des embrasements, dont les ténèbres augmentaient l’éclat. Mon oncle, pour rassurer ceux qui l’accompagnaient... se coucha et dormit d’un profond sommeil ; mais enfin la cour par où l’on entrait dans sa chambre commençait à se remplir si fort de cendres, que, pour peu qu’il eût
lu ). me et Naples. 101
resté plus longtemps, il ne lui aurait plus été libre de sortir. On l’éveille, il sorl, et va rejoindre Poni-
ponianus et les autres qui avaient veillé Les
maisons étaient tellement ébranlées par les fréquents tremblements de terre, que l’on aurait dit qu’elles étaient arrachées de leurs fondements, et jetées tantôt d’un côté, tantôt de l’autre , et puis remises à leurs places. Hors de la ville, la chute des pierres, quoique légères et desséchées par le feu , était à craindre. Entre ces périls, on choisit la rase campagne... Ils sortent donc, et se couvrent la tête d’oreillers attachés avec des mouchoirs... Le jour commençait... mais dans le lieu où ils étaient continuait une nuit, la plus sombre et la plus affreuse de toutes les nuits... On s’approcha du rivage pour exa miner de près ce que la mer permettait de tenter; mais on la trouva encore fort grosse et fort agitée par un vent contraire. Là, mon oncle, ayant demandé de l’eau et bu deux fois, se coucha sur un drap qu’il fit étendre. Ensuite, des fiammes qui parurent plus grandes, et une odeur de soufre qui annonçait leur approche, mirent tout le monde en fuite. Il se lève, appuyé sur deux valets, et dans le moment tombe mort. Je pense que la fumée trop épaisse le suffoqua d’autant plus aisément, qu’il avait la poitrine faible et souvent la respiration embarrassée. Lorsque l’on commença à revoir la lumière (ce qui n’arriva que trois jours après), on
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retrouva au même endroit son corps entier.... et dans la posture plutôt d’un homme qui repose que d’un homme qui est mort. »
Pendant ce temps, voici ce qui se passait à Misène, où Pline le jeune était resté avec sa mère :
« ...Il était déjà sept heures du matin, et il ne paraissait encore qu’une faible lumière comme une espèce de crépuscule. Alors les bâtiments furent ébranlés par de si fortes secousses qu’il n’y eut plus de sûreté à rester dans ce lieu... Nous prenons le parti de quitter la ville : le peuple épouvanté nous
suit en foule, nous presse, nous pousse Après
que nous fûmes sortis de la ville , nous nous arrêtons ; et là, nouveaux prodiges, nouvelles frayeurs, les voitures que nous avions emmenées avec nous étaient à tout moment si agitées, quoiqu’en pleine campagne, qu’on ne pouvait, même en les appuyant avec de grosses pierres, les arrêter en une place. La mer semblait se renverser sur elle-même et être comme chassée du rivage par l’ébranlement de la terre. Le rivage, en effet, était devenu plus spacieux et se trouvait rempli de différents poissons demeurés à sec sur le sable. De l’autre côté, une nue noire et horrible , crevée par des feux qui s’élançaient en serpentant, s’ouvrait et laissait échapper de longues fusées semblables à des éclairs... La cendre commençait à tomber sur nous... je tourne la tête, et j’aperçois derrière nous une épaisse fumée
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qui nous suivait en se répandant sur la terre comme un torrent. Pendant que nous voyons encore, quittons le grand chemin , dis-je à ma mère, de peur qu’en le suivant la foule de ceux qui marchent sur nos pas ne nous étouffe dans les ténèbres. A peine nous étions-nous écartés, qu’elles augmentèrent de telle sorte, qu’on eût cru être non pas dans une de ces nuits noires et sans lune, mais dans une chambre où toutes les lumières sont éteintes. Vous n’eussiez entendu que plaintes de femmes, que gémissements d’enfants, que cris d’hommes. L’un appelait son père, l’autre son lils, l’autre sa femme, ils 11e se reconnaissaient qu’à la voix.... Nous étions réduits à nous lever de temps en temps pour secouer nos habits; et sans cela la cendre nous eût couverts et engloutis... Enfin, cette épaisse et noire vapeur se dissipa peu à peu et se perdit tout-à-fait comme une fumée ou comme un nuage. Bientôt après parut le jour et le soleil , jaunâtre pourtant, et tel qu’il a coutume de luire dans une éclipse. Tout se montrait changé à nos yeux.... et nous ne trouvions rien qui ne fût caché sous des monceaux de cendre , comme sous de la neige. On retourne à Misène». » ( 1 )
La quantité de cendre qui, au dire de Pline, couvrit le rivage de Baya et de Misène, malgré sa dis-
ttewvliol tu '<*'* *f 'i
(1) Traduction de M. de Sacy.
tance du Vésuve, n’a rien qui nous étonne, puisque l’on prétend que les cendres de l'éruption de l’année 472 furent tomber jusqu’à Constantinople.
A l’heure qu’il est, le Vésuve se repose et ne laisse échapper de ses fourneaux qu’une immense fumée.
— A pied, le bâton à la main, comme un humble pèlerin, j’ai commencé à gravir la montagne qui brûle... J’ai traversé ces belles vignes qui s’élèvent sur la chaude et fécondante couche de cendre vomie par le volcan, et dont la sève ardente nous donne cette liqueur divine, le lacryma-christi... Des fleurs, des violettes pourprées éclosent sur les bords du sentier. — Après cette riante et calme nature, après cette mâle et fraîche végétation qui sc hâte de déployer tout son luxe, voici venir un immense champ de lave noire et aride. C’est une mer de bronze avec ses vagues âpres, immobiles, pétrifiées. On dirait qu’une profonde et puissante charrue a déchiré, soulevé, bouleversé cette couche stérile et rugueuse aussi dure que le fer.... Ici se retrouve le parallélisme éternel du bon et du mauvais génie, le dualisme des deux principes auxquels le monde semble avoir été livré, le perpétuel antagonisme du bien et du mal, la lutte incessante d’Osiris et de Typhon, d’Isis et de Nephtis, d’Ahriman et d’Ormuzd, des Izeds et des Dews, de la vie et de la mort, du ciel et de l’enfer. — Mais le paysage devient plus fortement accidenté. — Comment les flancs de celte montagne
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ont-ils pu rejeter cet inconcevable amas de scories et ces longs fleuves de lave?... C’est un tableau saisissant de désordre, de perturbation , de douleur et de grandeur désolée devant lequel la pensée recule et se remplit d’effroi.
L’ermitage, espèce de bouchon où l’on se repose en buvant du lacryma-christi , s’avance comme un hardi promontoire entre deux torrents de lave. Je n’ai point vu d’ermite; cependant il y a là une petite chapelle où un religieux vient quelquefois dire la messe Quelques carabiniers dorment paisible-
ment au soleil et sont censés veiller à la sûreté des voyageurs livrés à la merci de misérables guides... De ce lieu l’on voit se dérouler le plus grand , le plus beau paysage delà terre. C’est Portici, Résina, Torre del Greco qui blanchissent à vos pieds, Naples qui ressemble à un amas de blocs de marbre de Carrare, la mer immense avec ses voiles qui traversent l’horizon , et dont chaque vague scintille et reluit comme une gerbe de diamants; et puis toute cette heureuse et fertile Campanie, fécondée par son volcan, et où éclosent par milliers de riantes villas sous les oliviers, les pins et les hauts palmiers que balancent des brises tièdes et embaumées. L’éclat et la majesté inouïe de ce coup-d’œil, ce soleil dont la chaude lumière baigne le paysage et lui jette la vie , cet horizon infini qui flamboie, cette mer surtout qui resplendit comme une couche d’argent et qui festonne
ROME ET NAPLES, si mollement ces fertiles rivages, oui, toutes ces choses ne peuvent ni se peindre ni se décrire. C’est là que Satan aurait dû transporter le Christ, lorsqu’il voulut le tenter en lui montrant les splendeurs de la terre.
Devant nous, le cône du Vésuve se dresse noir, abrupte, rude et menaçant. Plus de verdure, plus de fleurs, plus de vie; rien qu’une nature calcinée et torturée par le feu; et pour végétation, tout autour de vous, qu’une lave dure, âpre, sombre, et qui s’est attachée et cramponnée là comme un monstrueux et vorace lichen. — Le cône est taillé presque verticalement, et la rude couche de lave qui l’enveloppe meurtrit et déchire les pieds, et en rend l’ascension fort fatigante. — Enfin, après une longue et pénible escalade, j’ai pu m’asseoir sur un fragment de rocher, aux bords du cratère. — De cet immense et formidable soupirail s’élève sans cesse un épais tourbillon de fumée sulfureuse, qui nous enveloppe comme un chaud brouillard. Le feu, les vapeurs, les fumées transpirent par tous les pores , par toutes les fissures de la montagne. La partie du cône qui regarde Pompéi est en pleine et active combustion. Le feu est là, il vous brûle les pieds. Grattez cette croûte, qui n’est ni de la terre, ni de la pierre, remuez cet étrange amas de matières brûlantes en fermentation, et la flamme jaillit. — Je suis descendu dans le cratère, entouré d’un nuage de fumée , et m’enfonçant
dans la cendre chaude, ou roulant avec des débris de rochers. Ces cendres sont formées par des pierres calcinées, broyées et pulvérisées par l’action puissante des éruptions; ce sont de vrais sables mouvants qui fuient sous vos pas et descendent avec vous.
Le fond du cratère est comblé par d’énormes blocs, des amas de rochers, qui forment sans doute une voûte naturelle et sont ainsi suspendus au-dessus de l’abîme dont on ne peut soupçonner la profondeur. Il serait dillicile de peindre l’horreur de ce lieu. C’est le désordre , c’est le chaos. — Roches brûlantes, sulfureuses, jaunes, rougeâtres. Vapeurs chaudes, infectes, étouffantes qui s’échappent avec force d’entre les fissures et les jointures des rochers sur lesquels l’on marche. — Et si l’on vient à lever la tête, on ne peut voir sans trembler ces immenses arêtes, ces âpres déchirures, ces dents aiguës et noires de l’abîme, ces lèvres hideuses, cette large mâchoire béante au-dessus de vous et qui semble vouloir se refermer comme la gueule ardente d’un monstre...
« Monsieur, me dit une espèce de rêveur allemand, voilà ma théorie des montagnes ignivomes. Tout tombe, tout meurt, tout rentre dans la terre. Là, tout se décompose et lui rend ce qu’il a reçu. Après cette opération, par infiltrations et suintements, la matière ainsi décomposée descend lentement des couches supérieures aux couches inférieu-
res, jusque dans les régions intérieures du globe, où se trouve le feu central. C’est dans ce vaste foyer, dans cet immense creuset que s’opère un travail mystérieux, incalculable. La matière s’y élabore, puis s’y volatilise. Redevenue ainsi substance primitive et subtile, réduite pour ainsi dire à l’état de vapeur, elle fait des efforts dont la violence et l’énergie sont indicibles pour percer la couche qui la comprime et s’élancer vers le ciel. Voilà la cause des volcans. En effet, les volcans ne sont que les soupiraux par où la matière purifiée s’évapore et s’échappe pour revenir dans l’éther éternel. Les laves qu’ils vomissent ne sont que les scories, les résidus, ou mieux, les parties impures et grossières qui se précipitent au fond de l’immense chaudière, ne pouvant se volatiliser. Ce travail puissant, cette ébullition, cette ardente fermentation ne peuvent s’opérer «ans secousses et sans convulsions. De là , ces tressaillements de la terre et ces mille phénomènes que la science n’a pas encore su expliquer d’une manière satisfaisante. »
Ce matin je me suis embarqué au grand môle, dans une de ces étroites et frêles barques napolitaines, et je me suis promené ainsi pendant des heures au milieu du golfe, laissant ma pensée errer indécise et vagabonde. Quand le temps est beau et la mer calme, il n’est, à mon avis, rien qui égale ces sortes de promenades, avec deux braves pêcheurs aux jambes nues, au bonnet rouge, à la poitrine couverte de médailles et de scapulaires , et qui vous rappellent Masaniello. Le mouvement lent et onduleux que la mer imprime à la barque a quelque chose de doux et d’assoupissant qui vous jette insensiblement dans une sorte de rêverie douce et contemplative, dont le charme est inexprimable. Et puis, c’est une si belle chose que cette large et vaste baie, avec cet ardent soleil qui l'éclaire, cette chaleur qui l’inonde, cette lumière qui l’enveloppe, qui la baigne avec amour, ce ciel d’Orient, si limpide, si profond, et sur-
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tout cette mer bleue et transparente, aussi pure que le firmament qui s’y contemple. Naples est là qui s’étale gracieusement sur les pentes onduleuses de ses collines , avec ses églises, ses forts et ses palais, et qui dort entre deux horizons si larges et si magnifiques; puis le frais Pausilype, avec son air de joie et de fête; au-dessous de lui le Vésuve dans son silence austère, et de l’autre côté cette longue ligne blanche que forment les maisons de Portici et de Résina, et que de loin l’on prendrait pour l’écume des vagues. —J’ai mis pied-à-terre sur la tiède et paisible plage deMergellina, si calme avec son peuple de pêcheurs, et j’ai gravi religieusement la colline du Pausilype qui s’élevait devant moi.— A un certain endroit de la colline, sur la droite, j’ai frappé à une mauvaise porte de bois; un pauve paysan est venu ouvrir. Je l’ai suivi dans un étroit sentier, sous une de ces gracieuses vignes taillées si bizarrement, au milieu des pois et des fèves en fleurs. Après une faible descente j’ai vu devant moi un petit mausolée délabré, ruine modeste entourée de verdure et ombragée par des lauriers et un chêne vert.
Voilà le tombeau de Virgile, m’a dit le paysan en se découvrant avec respect... En vérité, c’est bien là la place de la tombe d’un poète... Ce mausolée est comme suspendu 6ur l’entrée de la grotte du Pausilype, Naples est mollement étendue à ses pieds; devant lui la mer se déroule reflétant ce ciel chaud
lit
et fortement azuré de 1 Italie, et en face, au fond de l’horizon, toujours le dôme noir du Vésuve. L’auteur des Géor gigues doit bien reposer là, au-dessus de ce magnifique paysage, au milieu de cette nature éclatante qu’il a chantée avec tant d'amour. — De cette tombe, sur laquelle Pétrarque est venu religieusement planter un laurier, s’exhale je ne sais quel suave et céleste parfum de poésie. Quelque chose qui n'est pas de la tristesse, uu sentiment vague, pieux, plein de charme et de mélancolie, descend dans votre âme et la fait doucement vibrer... U vieux chanteur, où donc avais-tu trouve ce mystérieux secret du rhylhme et de la poésie que le monde aujourd'hui a perdu? Qui t’avait révélé cette harmonie profonde et sublime de la langue de l’homme, cette musique ineffable des mots?.... Mais taisons-nous devant la demeure sacrée , nous ne sommes que des profanes, nous ne sommes que des barbares; notre voix est confuse, creuse et éteinte, et notre parole est aride et froide comme celle des morts.... Adieu, poète! Mais que j’emporte pieusement avec moi, dans mon froid pays de prose, une branche de ce laurier qui abrite ton dernier sommeil. Souvent je contemplerai cotte brandie desséchée; et alors ma pensée pleine d’amertume et de douleur cherchera à remonter jusqu’à la sphère où tu habites...
Ame rêveuse et mélancolique, Virgile apparail à une époque de renouvellement, de transition, un
pied sur un monde qui chancelle et l’autre sur le seuil d’une terre nouvelle qui va se découvrir pleine d’énergie et de jeunesse, fécondée par le sang du Christ. D’un côté il louche, par sa poésie, aux temps antiques, et de l’autre, aux âges modernes dont sa muse contemplative avait eu la révélation. 11 arrive dans un siècle intermédiaire, placé entre deux civilisations: la civilisation païenne, qui se dissout et se décompose, et la civilisation chrétienne, qui se prépare et s’élabore dans la pensée de Dieu. Par celle position unique, il lie les temps antiques aux temps modernes et donne ainsi la main àllomère etàDante. C’est un des angles de cette trinité de génie par laquelle l’humanité s’est exprimée. — Ces trois poètes forment donc un triangle qu’aucune force ne saurait détruire. — Le temps abaisse les pyramides, mais il consolide et consacre les monuments de la pensée de l’homme, et Homère, Virgile, Dante grandiront et s’élèveront toujours dans leur voyage à travers les siècles.
Une pensée intime, une force mystérieuse les unit et les lie. — Pris isolément , chacun d’eux est incomplet, parce qu’ils ne représentent séparément qu’une période, qu’une phase de l’évolution de l’humanité. Mais, groupés ensemble, ils forment un tout homogène, une resplendissante unité. — Homère chante la jeunesse des sociétés, les temps primitifs et héroïques; Virgile, une
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civilisation mûre, une époque fatale de transition et d’enfantements où tout doit tomber et renaître; et Dante , une ère nouvelle pleine d’avenir, de jeunesse , de sève et de verdeur.
Ce qui vient à l’appui de ce que je dis sur le caractère de transition de Virgile, c’est sa poésie. Elle est, en effet, comme le reflet des deux points extrêmes de l’humanité, des temps primitifs et des temps modernes. Le poète latin a trouvé le premier terme dans les souvenirs des hommes et leurs croyances , et le second, il l’a pressenti, ou plutôt son génie seul le lui a révélé... Cette révélation, ce pressentiment sont incontestables... Ce n’est plus cet héroïsme brutal, ces vertus âpres, rudes et fortes des temps homériques, premiers développements de l’humanité ; cet enthousiasme de jeunes nations qui se lèvent pour chercher une femme, toutes ces passions nobles, grossières, primitives et terribles qui se développent dans toute leur bouillante énergie pour quelque jouet d’enfant. Virgile reflète et reproduit cette époque; mais il est audessus d’elle. Il se trouve placé dans un milieu toutà-fait différent, sous des lueurs nouvelles , et ses héros n’ont plus ni la taille ni la rudesse de ceux de l’Iliade; ce sont les enfants d’une autre civilisation. — Dans Virgile appai*aissent des inspirations jusqu’alors inconnues, des caractères neufs; les tressaillements maternels, les tendresses paternelles,
ROME ET NAPLES, les affections pieuses, les douces et exquises émotions du cœur, les joies et les tristesses de l'âme. Il découvre un horizon caché et fait vibrer des cordes ignorées. Il devine l’amour, non cette passion brutale et matérielle du paganisme; mais ce sentiment nouveau qui va se développer et naître dans la société chrétienne, avec ses délicatesses, ses remords, sa pudeur, ses douleurs, sa chasteté, sa mélancolie, et dont il puise le secret dans les mystérieuses profondeurs de son âme tendre et pieuse.
Dégagez Virgile de son bagage païen, et vous aurez presque un poète de la civilisation chrétienne. Dans la peinture de son enfer, vous retrouvez, il est vrai, Homère, mais vous pressentez Dante. La description des supplices rappelle la fable ancienne; mais la pensée morale et religieuse est plus haute et plus pure. Le spiritualisme de Platon a pénétré celte société et s’est infiltré dans les vers du poète, et la morale chrétienne qui va se lever sur le monde s’y révèle par je ne sais quel parfum mystérieux et rempli de charme. Son œuvre est comme ces constructions hybrides, monuments de l’indécision de ces siècles incertains et inquiets placés sur les limites de deux civilisations différentes. — Virgile continue Homère et commence Dante. — C’est un miroir à double face sur lequel les deux mondes peuvent se contempler.
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Mola di Gai ; te.
Je suis parti ce matin de Naples; mais avant de monter en voilure je n’ai pu m’empêcher d’aller jeter sur ce beau golfe un dernier regard rempli de regret, d’amertume et de douleur... O mer bleue et brillante! ô nature généreuse et féconde! ô ciel transparent et lumineux! ô terre d’ivresse et de poésie! ô suave et molle journée di primavera!... Et toi , Naples, qui te drapes dans les blanches vapeurs du matin!., je pars; mais le souvenir de vos enchantements viendra souvent traverser et rafraîchir mes rêves.
— Après la molle et voluptueuse Capoue, après les champs si riches et si fertiles de la verte et plan-
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tureuse Campanie, I on traverse le poétique Liris sur un pont de fil-de-fer. Ce pont se trouve placé là d’une manière assez choquante et contraste bizarrement avec les restes d’un bel aqueduc et les ruines
d’un théâtre de l’antique Miniurnes C’est en
vain que j’ai cherché l’ombre de Marius errante sur les roseaux des marais de Minturnes; je n’ai vu que quelques soldats rachitiques et fiévreux et qui rappelaient mal l’allure fière et hardie du barbare envoyé par Sylla pour égorger le proscripteur de Rome, et qui ne sut que tomber à ses genoux. Mais mes regards se sont reposés sur de fraîches haies où s’épanouissaient les premières fleurs de l’aubépine et d’où s’élançaient les hautes et ligneuses tiges de l’aloès... Les collines de Falerne, où se récoltait ce vin si aimé des anciens et si bien chanté par Horace, commençaient à verdoyer. — Nous suivons l’antique voie Appienne, regina viaram.... Une tiède et douce pluie de printemps vient de tomber, et de la terre s’élève un frais parfum de fleurs nouvelles. Chaque pierre, chaque feuille, chaque herbe brillent et reluisent; l’olivier secoue son pâle et humide feuillage ; toute cette nature prend un air de jeunesse , de vie et de fraîcheur matinale qui rappelle les terres vierges du Nouveau-Monde.
Voici Mola qui semble sortir de l’eau et sourire au dernier rayon du soleil. Elle s’avance dans la mer, coquette et riante, avec son épaisse et verte