ROME ET NA1T.ES
ceinture d'orangers. Les cloches chantent leur mélodie du soir dans l'air pur et sonore.... Rien ne peut peindre ce paysage neuf, radieux, éclatant, et toute couleur serait impuissante à reproduire la vigueur primitive et l’exubérance de cette végétation mâle et surabondante. — Derrière cet Eden se dresse une montagne aride et sombre. — Des nuages noirs s’amoncellent sur ses lianes. — L’orage se forme et se heurte violemment contre elle ; il la presse, il l’étreint, il l’entoure comme un immense serpent. — Courage , renverse ce mont et passe... dissous le granit et le marbre, et poursuis ta course échevelée. — Mais le nuage a travaillé , sué , pleuré en vain; il s’est épuisé de rage, il s’est évanoui. Et la montagne est toujours là, immobile, solitaire; elle reparaît plus radieuse, plus belle, plus fière, comme le génie de l'homme qui sort vainqueur des luttes d’ici-bas.
— Rien de plus ravissant et de plus enchanteur que la position de Mola avec ses lauriers, ses citronniers, ses myrlhes sauvages, et son peuple paisible et laborieux de pêcheurs aux cheveux blonds; couleur fort rare en Italie. — La mer est calme et unie comme un grand lac. Elle semble réfléchir sa beauté , sa transparence sur ce rivage, et l’éclairer et l’inonder de son rayonnement et de ses reflets lumineux. L’œil ne peut se détacher des contours arrondis de cette gracieuse baie, et l’on voudrait longtemps res-
HOME ET NAPLES
pirer l’air pur et vivace de cette terre... Séjour de jeunesse, de plaisir et d’une triste fatalité, Horace chante ses rivages , Cicéron y meurt sous le poignard de Popilius , et l’on y voit Scipion s’amuser à faire des ricochets sur le dos poli des vagues, et y chercher le sommeil et le repos qu'il ne peut trouver à Rome. — J’aime ces ruines que la mer lave et baigne mollement, et ces jardins où l’on aspire les âpres senteurs marines mêlées aux doux et énervants parfums des jasmins , des chèvre-feuilles et des orangers. Ce n’est plus un sentiment de tristesse désespérante, ce n’est plus un enseignement rude et inexorable qui meurtrit votre âme, comme devant les grandes ruines de Rome; c’est une enivrante et calme mélancolie qui vous pénètre par tous les pores et remplit votre être d’une sorte d’assoupissement rêveur dont le charme est inexprimable.
La lune sort lentement des noires découpures des .collines boisées qui couronnent ce beau rivage; la fumée s’élève blanche et floconneuse des toits; de moites vapeurs flottent dans l’air diaphane; de légers bruits s’élèvent et s’éteignent, et je sens en moi un bien-être, une plénitude de cœur dont je ne puis exprimer le charme. Oh! l’air est bon ici! l’on y boit la vie. L’âme se dilate dans une paix douce et sereine , le cœur se repose et la poitrine s’ouvre avec volupté pour aspirer les précoces parfums qu’exhale
cette terre primitive. — Ici la vie doitpasser heureuse et facile... Une terre riche et généreuse, un ciel sans nuages, une mer limpide et bleue, un soleil chaud et ardent, des bois, des fleurs, une nature toujours jeune, toujours variée, toujours nouvelle, que fautil de plus à l’homme? Certes dans ce petit coin ignoré du monde il y a beaucoup plus d’éléments qu’il n’en faut pour son bonheur.
C’est ici que l’on voudrait achever de vivre. Mais cette pensée est folle, insensée. Demain il faudra partir, et puis, partir encore.... Impitoyable et dure destinée du voyageur! Il ne cueille sur son chemin que des regrets, que des tristesses, que des fatigues ; une main fatale le pousse, une voix lui crie sans cesse : en avant, en avant; et il voit toutes ses joies se changer en amertumes....
Aujourd’hui , la jeunesse est voyageuse , et c’est un spectacle triste et qui cependant remplit l’ame d’espérance, que de la voir se lever ainsi, remuée par un instinct mystérieux, et marcher devant elle. Dans les temps antiques n’avons nous pas vu des penseurs austères, des esprits rêveurs, des chercheurs infatigables se lever aussi, prendre le bâton et s’en aller de par le monde à la recherche de ce je ne sais quoi, de cet inconnu vers lequel ils aspiraient si ardemment pour remplir le vide immense de leurs âmes.
Toutefois ces grands déplacements de populations, devenus plus faciles par les puissances phy-
KOMIS ET NAPLES.
siques que la science a su appliquer à nos besoins, symptômes probables de malaise et d’inquiétudo morale , ont quelque chose qui effraie et préoccupe l’homme qui songe au lendemain...
— J’ai passé une partie de la nuit à contempler la lune, qui semblait se balancer sur la mer, et à écouler dans un doux recueillement la parole mélodieuse que murmurait chaque vague. — O suave et intraduisible harmonie, éternelle musique des nuits italiennés !... O vaporeuses clartés errantes sur les eaux !... O souffles légers, esprits mystérieux de ces terres fortunées!... Poésie neuve et profonde, rêves infinis où l’esprit se plonge, ivresses de l'intelligence et des sens, chastes voluptés de l’âme !... oh ! bénissons Dieu de ce qu’il jette ainsi dans la vie de l’homme de ces heures fugitives qui nous révèlent les délices du ciel.
Àlbano.
Quant à la richesse et la fertilité du territoire, il faut l’avouer, l’Église n’est pas très-bien partagée. De quelque côté que l’on entre dans ses États, ils ne s’annoncent pas sous des aspects riants et agréables à la vue. Cette partie de l’Italie a sans doute été plus tourmentée, plus fatiguée par les hommes et les éléments. On dirait que le passage fréquent d’armées formidables a frappé ce pays de stérilité et que chaque pas de ces puissantes et grandes masses d’hommes est resté gravé comme un sceau sur cette terre flétrie. En venant de Florence, c’est un affreux ravin qu’il faut traverser; puis vient le désert malsain de , Ponte-Centino et d’Acquapendente.... Lorsque l’on quille la frontière du royaume de Naples, l’on entre dans les Étals romains par les mornes et silencieuses
solitudes des marais Pontins, où paissent des troupeaux de buffles et de maigres et sales cavales , et que traversent lentement de grands oiseaux aquatiques en jetant leur cri rauque et plaintif. Ces extrêmes frontières , trop éloignées du centre et du foyer de la vie, sont comme des membres morts qui tombent en putréfaction.
Il est impossible de ne pas admirer le caractère de beauté des femmes d’Albano. La régularité des traits, la noblesse des formes, la pureté des contours, cet air de force, de santé, d’énergie et de vie, toutes ces choses que la statuaire antique s’efforçait de reproduire se trouvent réunies en elles comme par enchantement. C’est bien là encore le sang pur et primitif de ces belles et Fortes Sabines dont les entrailles portèrent les maîtres de l’univers.
C’est des hauteurs d’Albano que lord Byron jeta à la mer ce salut sublime qui est justement regardé comme une des plus belles inspirations de la poésie moderne. — Le nom et fe souvenir du noble poète voué poursuivent dans toute Tltalie. Ce n’est pas seulement à ses beaux vers qu’il doit cette popularité, mais encore aux bizarreries et aux excentricités dé son caractère et de sa vie. Tout ce qu’il faisait tendait en général à l’exagération, à l’ostentation, et touchait même parfois au ridiculé. Il aimait à poser et à sé draper comme un acteur en scène. Voici
quelques faits qui le prouvent. A Ravenne, il voulut
'iMÜiaare 4fc» fc .. . îwa ad icq tait moi «Ira a ' . •
honorer à sa façon le tombeau de Dante. Pour cela, i! prit son plus brillant costume militaire, et, accompagné de ses satellites fidèles, amis dévoués de sa fortune, il alla gravement et sérieusement déposer sur le mausolée du fier Gibelin un exemplaire de ses œuvres. Quelle différence entre ces deux destinées, qui se touchent toutefois par le génie! Dante, exilé, pauvre, seul, sans amis, l’âme remplie de douleur, traîne sa vie errante, mange dans l’angoisse lé pain amer de l’étranger et va mourir tristement loin de Florence, celle mère de peu d’amour, parti Florcnlia mater arnoris. — Byron, exilé volontaire, promène sur la face de l’Europe sa vie de plaisirs, de débauche et de dissipation. Il a quitté sa patrie; mais sa fortune, ses amis, ses chiens, ses chevaux, ses valets, tout l’a suivi dans son pèlerinage. L’éclat du nom et de la richesse l’entourent comme une brillante auréole. Il ne connaît pas les misères et les douleurs de l’exil; il ne sait pas combien il est dur de frapper à la porte de l’étranger et de lui demander le pain de sa vie... — A Ferrare, Byron se fit enfermer pendant deux heures dans une espèce de cachot appelé faussement la prison du Tasse; et là, l’air effaré, il se promenait à grands pas et feignait par ses gestes d’imiter le désespoir du malheureux Torquato. Ses amis étaient dans l’admiration ; mais le custode, qui n’était nullement à la hauteur de cette comédie, le prit tout naïvement pour un fou. — En
HOME ET NAPLES
traversant le golfe de Spézia, deux de ses amis, Schelley et William Smith, se noyèrent. Quinze jours après, on retrouva les deux corps sur le rivage, séparés l’un de l’autre par une distance de quatre milles. Byron rendit à la mémoire de ses amis des honneurs qui rappelaient les temps antiques. Il fit brûler les deux cadavres, la nuit, sur un bûcher, en face de la mer. Certainement il y avait là quelque chose de beau et de solennel qui devait plaire singulièrement à l’humeur poétique du noble lord. Mais pourquoi venir encore tourmenter par le feu ces pauvres cadavres déjà meurtris et mutilés par les rochers et les vagues? — Il y avait dans le caractère de cet homme étrange beaucoup de grandeur mêlée à un orgueil immense et à beaucoup de petitesse. 11 affectait de ne pas aimer sa patrie; cependant personne n’était plus imprégné que lui de fluide britannique. Il avait l’âme pleine de cette vanité hautaine, de cette morgue insolente, de ce dédain stupide, de ce mépris superbe qui caractérisent si bien les insulaires. Voici la réponse brutale qu’il lit à une gracieuse invitation du grand-duc de Toscane : « Je n’aime pas les rois. » On peut ne pas aimer les rois , mais il n’est jamais permis d’être malhonnête. Il faisait le démocrate, et personne n’a poussé aussi loin que lui la fierté et l’absolutisme de l’aristocratie anglaise. Son caractère restera toujours comme une énigme inexplicable.... Quant à son génie, il a passé sur nous
llOME ET NAPLES. <25
comme un météore. C’est une comète ardente dont on ne peut suivre le vol... — Son âme est un abîme rempli de lueurs et de ténèbres, et du fond de laquelle l’oreille entend monter des sons inconnus, des rumeurs confuses et des harmonies sublimes et parfois effrayantes. — Sa poésie n’a plus ce calme, celte limpidité, cette sérénité antique; elle n’a plus cette austérité, cette solennité religieuse et inspirée des poèmes de Dante. Un élément nouveau et terrible y fermente et y bouillonne. C’est plus que de la tristesse, de l’ennui, de la mélancolie; c’est le dégoût, le mépris de la vie, un scepticisme désolant, un sombre désespoir; en un mot la révolte de l’orgueil contre Dieu. Byron, c’est le génie seul avec luimême, le génie condamné, comme l’océan, à creuser ses abîmes et à rejeter ses sables sur les grèves. C’est le poète qui a perdu la foi qui éclaire et qui élève; le poète livré, comme les sibylles, à tous les souffles dévorants d’une inspiration ardente, indomptable, échevelée, à tous les chocs de la pensée qui ne connaît plus de guide et qui ne sent plus le mors. Le génie de Byron s’épuisa vite à cette lutte, et Don Juan est resté comme un monument de cette vieillesse d’esprit prématurée, qui, dans son impuissance, versa sur tout son scepticisme moqueur.
Après la mort de ses amis Schelley et Smith, Byron tomba dans la tristesse, l’ennui et la solitude. 11 n’avait plus qu’un lien qui l’attachât encore à la vie, c’était
ROME ET NAPLES, sa fille naturelle, Allegra. Mais celte consolation, cet ange, un jour aussi l’abandonna... Je comprends toute la douleur qui dut descendre dans l’âme du poète lorsqu’il vit ainsi mourir celle en qui il avait mis toutes ses affections!... Dans sa tristesse et son amertume, il écrivit sur le tombeau de sa chcre enfant ces douloureuses paroles :
Andro a lei, ma ella no ritornera a me.
J’irai vers elle, mais elle ne reviendra pas vers moi. — Il tint sa promesse. — Voyant que tout tombait autour de lui, que l'abandon, le silence, la haine l’entouraient comme une lourde atmosphère; il prit une résolution fatale. Et un jour l’on vit son vaisseau sortir du port de Gênes et faire voile vers l’Orient.
Andro a lei. — Oui, Byron, la Grèce que tu avais trop aimée, la Grèce te vit partir vers ces demeures éthérées où t’attendait Allegra.