ROME
Je viens de voir se dérouler dans toutes ses douleurs et ses péripéties sanglantes le long et funèbre drame de la semaine sainte; mais je ne me sens pas le courage d’écrire. Je suis sous l'inlluence de ce sentiment amer et pénible, de celte tristesse profonde que doit éprouver tout homme qui se voit blessé, dans ce qu’il a de plus cher, dans ce qu’il , a de plus sacré au monde, ses convictions religieuses.
En vérité , c’est un spectacle grandement affligeant, que celte quantité de huguenots et d’anglicans qui sortent, avec leurs femmes, du fond de leursTroides brumes, pour venir, par leur insultante et bruyante curiosité, mettre le désordre et la profanation dans notre temple. Il y a là quelque chose d’odieux et d’immoral qui révolte tout cœur noblement placé. Heureusement toute la jeunesse fran-
çaise qui se trouvait à Rome était profondément attristée de celte audace et de cette ironie, et protestait énergiquement contre tous ces scandales. — Essayez de prier et de vous recueillir, c’est ce que l’on fait ordinairement dans un temple catholique ; ici , c’est dans l’ordre des choses impossibles. — Vous voulez vous agenouiller; mais hàtez-vous de vous relever. Ne voyez-vous pas ces défroques rouges, ces casques, ces longs plumets? C’est la vanité anglaise, qui se pavane et se promène ainsi, attachée à une longue épée. Laissez passer la morgue britannique; car, si vous n’y prenez garde, elle vous mar chera sur le corps, tout aussi froidement qu’elle marche sur vos idées et sur vos croyances. 11 n’est rien , je crois , qui vous guérisse plus radicalement de l’anglomanie que le séjour de Rome. C’est alors que l’on connaît, parce qu’on a bien pu l’étudier, cette sorte de plante parasite, inodore et sans vertu, algue errante et voyageuse, lichen qui s’accroche comme une lèpre à tous les vieux murs, et dont je ne sais quel vent maudit a dispersé la semence sur la surface entière du monde; c’est la plaie des sauterelles d’Égypte... Comment oublier l’Anglais touriste, quaud on l’a vu errer, ou dans un musée ou le long des voies de Rome , ou dans la basilique du Vatican, laissant tomber sur tout sa fierté insolente, son dédain superbe et ignorant?... La fureur voyageuse de ces insulaires est inexplicable; leur
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esprit, leur passion unique, c’est la locomotion. Voyager toujours , toujours ; voyager pour courir , sans s’arrêter, sans voir, pour aller en dvant le plus vite possible. Il leur semble qu’ils sont sans cesse talonnés par leurs brouillards, par le spleen et la fumée du charbon de terre. — Taciturnes, sombres, timides, inquiets, ils sont comme travaillés intérieurement par un principe maladif qui les fait ressembler à un homme qu’on aurait abreuvé de mercure. — Leur instinct, c’est la dégradation, mais une dégradation aveugle, ignorante, qui ne s’arrête devant rien. J’en ai vu un qui se chargeait de caillous et d’un gros pavé d’une ancienne voie romaine; un autre arrachait une pierre à un mur du Colysée et s’en allait avec le regret de ne pouvoir emporter le
monument tout entier dans sa poche Oh! je te
plains, terre sacrée, qui es devenue la promenade et la grande route des nations !... Pauvre veuve désolée que l’on insulte et que l’on ilélrit , ô reine délaissée, tous les jours tu vois ces pâles et blonds enfants du Nord arracher de leurs mains impies les (leurs qui pendent encore à ta couronne! Italie, Italie, il est encore des cœurs qui t'aiment et te plaignent, et des yeux qui ont des larmes pour loi !..
Retiré dans une chapelle écartée, j’ai cherché à oublier la honte et la douleur que j’éprouvais de cet impie mépris des choses saintes, et à fuir celte foule qui se ruait curieuse comme à une représen-
in LOME ET NAPLES,
talion théâtrale. J étais là , abîmé dans ces amères pensées... Et lorsque j’ai levé la tête, j’ai vu devant moi la face sublimement triste du pape. Alors j’ai senti quelque chose de doux comme une consolation descendre dans mon âme , et j’ai eu une sorte de révélation d’un avenir meilleur préparé par le catholicisme...
— Parmi les choses qui m’ont le plus profondément ému pendant la grande semaine, je citerai d’abord le sublime Miserere d’Allegri, dont la douloureuse et profonde mélodie semble contenir toutes les larmes et toutes les plaintes de l’humanité. Ce chant de deuil, de prière et de souffrance gémissait tristement comme un hymne de la nature, et rien ne pourra rendre l’effet de ces notes déchirantes, pleines de sanglots et d’amertume , qui tombaient lentement de la voûte avec les dernières clartés du jour. Cette musique n’est pas de la terre; l’inspiration divine a seule pu la révéler à l’homme. C’est une de ces graves et insaisissables harmonies que l’on n’entend qu’en songe, qui transpirent du ciel, et que des âmes extatiques et élues recueillent avec un pieux amour... Cela se passait en face de la terrible et sombre page du Jugement dernier de Michel-Ange. Et, malgré moi, mes yeux étaient fixés sur la figure grande et sévère du Christ. Le mouvement dur, inflexible, inexorable que fait le Rédempteur pour repousser les damnés dont les
brassonl tendus douloureusement vers lui, son geste impitoyable m’effrayaient et remplissaient mon âme d’angoisse et de terreurs secrètes. — Mais, non , ce n’est pas là , je le crois , je l’espère , la face divine, splendide, rayonnante et calme du sauveur des hommes. Michel- Ange a peint , sans doute , cette figure du grand-juge dans un mouvement de désespoir, de douleur et d’épouvante. C’est la lôte de Jupiter et non celle du Christ...
La seconde chose qui m’a frappé, c’est la grande bénédiction papale, urbi el orbi. — C’est le jour de Pâques; l’Eglise déploie toutes ses joies, étale toutes ses pompes. Après les douleurs, la misère, l’agonie de sang et les ignominies du Calvaire, le jour de la gloire, le jour du triomphe, le jour de la délivrance s’est levé, et les peuples qui marchaient au milieu des ténèbres ont été illuminés par des lueurs soudaines. Le monde ancien a chancelé sur ses bases d’argile, et le Dieu de la force a été foudroyé par les clartés de la croix. Une ère nouvelle s’ouvre, où l’humanité régénérée peut s’avancer à la lumière du Verbe et remonter les sublimes hauteurs d’où la tradition biblique nous apprend qu’elle est descendue.
Après la messe dite par le pape, le peuple inondait la place de Saint-Pierre, le canon grondait au château Saint-Ange. Le Saint-Père a paru au balcon de la basilique, et un silence religieux et solennel
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s’est fait aussitôt dans cet océan d’hommes. Et tous les yeux se sont levés pour voir ce quelque chose de mystérieux qui allait se passer entre le ciel et la terre.... C’est un de ces grands spectacles que l’on ne peut décrire. .. Le pape s’est dressé dans un mouvement d’inspiration sublime; et l’œil en haut, les bras tendus vers le ciel sans nuages, il semblait résumer toutes ses forces pour attirer les bénédictions de Dieu sur la ville et sur le monde. Ce n’était plus un homme. On eût dit qu’il ne touchait pas à la terre; une force surnaturelle contractait tous les muscles de son corps, sa tète rayonnait renversée en arrière, sa face ardente était animée par un souffle prophétique, et son regard, puissant comme celui de l’aigle , plongeait dans les visions d’un monde inconnu... Alors il m’a semblé voir le Christ se transfigurant sur la sainte montagne.... Puis, comme écrasé et ayant perdu ses forces dans cette ardente inspiration, il est retombé sur son trône, pâle, éteint , abattu , immobile et presque sans souffle.
— « Monsieur, m’a dit un jeune artiste, dès que la bénédiction a été terminée, Monsieur, vous le voyez, je pleure comme une femme. Je n’ai pas la foi ; et j’étais venu ici pour rire de ce coup de théâtre; mais, je vous l’avoue, je suis vaincu. . . Oui, je le sens maintenant, il y a là quelque chose qui est bien audèssus de l’homme! » — Je n’oublierai jamais ce cri de la conviction arraché du fond de l'âme.
O vous qui croyez que le catholicisme descend dans la tombe , vous tous qui montez sur les toits pour annoncer sa mort, venez donc à Rome pour apprendre à le connaître. Venez voir son foyer, et puis vous direz s’il est près de s’éteindre... Une vie féconde, inaltérable, ardente, divine, circule encore dans les larges veines de l’Église de Jésus-Christ; sa force inébranlable lui vient d’en haut, et c’est avec pitié et douleur, ô vous ses ennemis, qu’elle vous voit passer et mourir. Car, vous le savez, vous n’êtes que d’hier et demain peut-être vous ne serez plus. Vous vous éteignez dans de froides ombres, parce que vous, ne portez pas en vous ce qui éclaire, ce qui régénère, ce qui donne la vie : la foi, l’espérance et l’amour. L’on vous connaît à peine, et vous disparaissez perdus et emportés dans le tourbillon comme un pâle peuple de fantômes. Votre souffle engendre la douleur, la division, la haine et la mort. Enfants du désordre , de la révolte et de l’orgueil , c’est en vain que vous faites vibrer contre nous le glaive de votre langue; c’est en vain que vous voulez salir l’immaculée blancheur de nos marbres; apprenez-le, c’est une de nos vierges timides qui a écrasé la tête du serpent! La force est sortie du faible! Oui, le plus petit d’entre nos petits enfants a dans son cœur et dans ses bras plus de courage et plus de force que vous tous qui cherchez un appui dans le vide. — Dans la vérité seule est la
force; la force invincible , insurmontable , que rien ne peut arrêter, qui marche toujours et malgré tout, et qui passe, majestueuse et fière, par-dessus tous les obstacles. — Et voyez, ne sommes-nous pas déjà vieux de plus de dix-huit siècles? N’avons-nous pas fait de grands combats et de longues luttes? N’avons-nons pas été attaqués avec le fer, avec le feu, avec la dent des bêtes féroces, avec tout ce que la fureur de l’homme a pu inventer de tortures et de supplices? Nos cadavres n’onl-ils pas éclairé les jardins de Néron?... Mais rien n’a pu arrêter la vérité dans sa marche. Et le sang de nos martyrs a fécondé la terre, comme les douces rosées du ciel. Et nous avons fait des moissons abondantes, inouïes! Oui, quand un des nôtres tombait, on en voyait surgir mille!... Ce fut là un grand miracle... Et le bras du bourreau fut las de frapper! — Mais vous, montrez-nous vos combats, montrez -nous vos victoires, montrez-nous votre chef, montrez-nous vos titres. — Écoutez, voici les nôtres. Un jour, il fut dit par un crucifié à un pauvre pêcheur d’un lac de Galilée : « Tu es Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Église... » Et maintenant allez à Rome, et vous me direz si la parole du maître a été menteuse , et si cette pierre solide , sur laquelle notre édifice religieux a été élevé, a chancelé malgré toutes les actions destructives qui se sont acharnées contre elle. Les deux et la terre passeront, mais les paroles du
ROME ET NAPLES, fils de Dieu ne passeront jamais. Et je vous le répète, vous ne vivrez pas, vous n’aurez pas de durée, parce qu’au fond de la vérité seule est la vie et qu’au fond de l’erreur est la mort.
Le soir du jour de Pâques, j’ai admiré la fameuse luminaria, l’illumination de la basilique de Saint- Pierre. — Ainsi éclairée et rayonnante , avec son dôme en feu , celte immense église se dessinait dans l’ombre comme une fantastique et éblouissante vision. Il me semblait que la Jérusalem céleste se révélait au monde dans toute sa splendeur et sa gloire comme autrefois au sublime inspiré de Pathmos. ..
Le sentiment des arts est inné chez le peuple de Rome. Sur les longues dalles de basalte des trottoirs du Corso, j’ai vu de pauvres enfants dessiner avec du charbon des profils d’antiques d’une façon à faire honte à beaucoup de maîtres de dessin... Voici en peu de mots l'histoire d’un de ces artistes en herbe.
C’était vers les premières années du dix-septième siècle. Un cardinal qui passait dans un quartier silencieux de Rome rencontra un pauvre enfant, pâle et chétif, qui charbonnait ainsi , mais avec un soin et un amour tout particulier, une dalle du trottoir. Le bon cardinal, touché de la figure intéressante de l’enfant et de la hardiesse rare de son esquisse, l’emmena chez lui et lui donna son palais pour asile. L’enfant, heureux de sa nouvelle position, travailla d’abord avec ardeur et suivit régulièrement les leçons de l’Académie. Mais, au bout d’un certain temps, il se sentit pris d’une lâcheté, d’une insou-
ciance, d’une mollesse qui jusqu’alors lui avaient été inconnues. Il négligeait ses crayons; le goût de la peinture, l’amour derarll’abandonnaient,etil voyait ses facultés naissantes s’énerver et s’éteindre sous une influence fatale dont il eut la révélation. La passion de l’art l’emporta, chez lui, sur cette paresse naturelle à l’homme et dont le germe se développe si promptement dans une vie d’oisiveté et de mollesse. — La misère et la liberté, se dit-il, valent mieux que cette prison dorée. Les marbres de ce palais me glacent et m'écrasent; l’air de la rue est plus tonique et plus fortifiant que l’atmosphère factice de ces salons parfumes; la bonne chère m’abrutit et me tue; il fait mauvais vivre ici ! — Et sans rien dire à personne, un certain soir il s’enfuit comme un voleur du palais où on l’avait reçu... Il y avait, dans cette jeune âme ramassée dans la rue, une énergie de volonté incroyable; le génie, avec ses tyrannies, avec ses élans et scs aspirations vers la liberté, y fermentait, y bouillonnait déjà dans toute sa force. Cette décision subite et imprévue le prouve assez.
Il prit le chemin de Naples et pénétra, je ne sais comment, dans l’atelier du fougueux et terrible Caravagge. — Une fois que le secret de la peinture lui fut révélé, et ce fut bientôt fait, il partit, et s’en fut par l’Italie cherchant le grand air, l’inspiration et des modèles.
Après avoir pendant quelque temps promené sa
vie errante et son talent encore inconnu, se trouvant assez habile dans l’art de manier le pinceau , il revint à Naples, où il se maria avec la lille d’un pauvre brocanteur de tableaux. Sa misère était fort grande... Mais un jour, ivre de désespoir, poussé par une idée soudaine, et résolu de marcher hardiment vers la fortune qui se refusait à venir à lui , il se lève de bonne heure et va accrocher son meilleur tableau à la muraille d’une maison de la place. Cette singulière exposition attira l’attention, nonseulement de la foule, mais des artistes eux-mêmes, qui furent étonnés de la vérité, de la vigueur et de la hardiesse de cette composition étrange. C’était un saint Barthélemy écorché, et au bas de la toile on lisait ce nom : Giuseppe Ribera, Espanôl.
Le vice-roi acheta ce tableau et nomma Ribera, dit l’Espagnolet, peintre de la cour. C’est ainsi que la réputation et la fortune lui arrivèrent. — Il faut oser quelquefois forcer la porte lorsqu’on vous refuse l’entrée, et on l’a dit il y a déjà longtemps, la fortune sourit à l’homme audacieux.
Ce pauvre enfant en guenilles qui charbonnait les trottoirs de Rome devint le riche et puissant chevalier de Ribera, le peintre sombre et mélancolique qui ne traduisait que les tristesses, les douleurs, les misères de l’humanité, et qui ne sut voir la vie que sous son côté hideux et repoussant. 11 se plaça aussi, par sa fâcheuse influence, à la tête de celle ligue rc-