‹ Rome et Naples religion, philosophie, artChapitre 7 sur 21 · ES · texte numérisé non relu

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doutable, jalouse et homicide des peintres napolitains contre les artistes etrangers; espèce de société secrète et meurtrière, club d’artistes assassins, et dont les menaces terribles firent enfuir le chevalier d’Arpino et Guido Reni. L’on accuse cette ligue haineuse et sanguinaire d’avoir fait noyer deux élèves de l’intrépide Gossi et mourir de tristesse et de douleur le doux et religieux Dominiquin. On dit que ce saint et noble artiste, âme rêveuse et pleine d’amour, ne put survivre à sa belle fresque, qui tomba en poussière, corrodée par la chaux et le salpêtre que cette société de peintres barbares avait fait jeter dans la préparation dont on devait enduire le mur.

Maintenant, voici comment le ciel punit un jour cet homme cruel et féroce. Ribera avait deux filles; l’une d’elles avait nom Maria, et le peintre concentrait sur elle toute son affection, tout son amour.

En ce temps, don Juan d’Autriche était à Naples; en se promenant il vit Maria et la trouva belle. Et un soir Ribera, en rentrant chez lui, ne vit plus sa fille; il la chercha et l’appela en vain... Le prince débauché l’avait enlevée et la tenait cachée dans le palais.

Que faire contre l’audace et la puissance de don Juan? Comment se venger?... Impossible... Ribera dévora en silence son désespoir et sa douleur. Il se retira dans une simple et petite maison du Pausilype, espérant que la vue de la nature, la beauté du

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ciel et de la mer finiraient par donner le calme aux angoisses de son âme; mais ce fut une folle espérance. Il vécut une longue année dans sa douleur, dans cette souffrance muette et sombre. — Mais un soir on le vit monter à cheval et s’éloigner lentement, sans rien dire à personne. Sa femme, inquiète, l’attendit toute la nuit, tout le lendemain, tous les jours; mais ce fut en vain, Ribera ne revint pas. Ou le chercha partout, et on ne put le retrouver... Personne jamais ne le revit.... L’homme et le cheval disparurent comme deux fantômes.

Celte lin mystérieuse de Ribera a quelque chose qui saisit l’âme et la remplit de douleur et d’effroi.

Je ne connais, du reste, rien qui soit plus palpitant d’intérêt que la vie accidentée, folle, vagabonde, aventureuse de ces grands artistes italiens. Ames ardentes, natures puissantes et fécondes, ces hommes d’élite ne cultivaient pas seulement un petit coin de l’art, comme les artistes de nos jours, mais ils embrassaient la nature entière. Ils étaient non-seulement à la fois peintres d’histoire, peintres de portraits, peintres de paysages, mais encore poètes, sculpteurs, musiciens, architectes. . . O grands génies, hommes envoyés de Dieu, il faut nous incliner devant vous, le front dans la poussière; car vous êtes nos maîtres, car vous êtes nos pères!... Quand nous nous arrêtons devant vos œuvres sublimes, malgré nous notre âme se remplit d’une immense tristesse,

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et nous avons la révélation de notre stérilité, de notre néant, de notre impuissance. Pauvres ouvriers, nous voyons l’infécondité de nos mains, et nous sentons la faiblesse de nos bras. Froides statues de pierre, la pluie ruisselle sur dos membres, la mousse verdit nos lianes , le vent nous ébranle et fouette nos visages, et ceux qui passent ont pitié de nous!...

Parmi tous ces grands profils qui sont passés sous le ciel d’Italie au fond du quatorzième siècle , nous reconnaissons le Giotto, ce pauvre berger qui devint le restaurateur de la peinture, et qui sur une place de Florence éleva ce sonore instrument de marbre, ce campanile si léger, si frêle qu’on dirait une tige de lleur que le vent balance. Harpe sacrée qui laisse tomber dans l’air ses notes si plaintives.... Puis, c’est Orgagna, le peintre de la mort, qui fut aussi sculpteur , architecte , poète , et qui signait ses toiles : Orgagna sculplor , et ses marbres • Orgagna piclor ; — C’est Benvenuto Cellini, étrange et violent artiste, à qui il fallait du bronze à pétrir , qui court à Rome aux bruits de la guerre , se fait soldat, tire le canon contre Charles de Bourbon, et à Florence, brûlé par la fièvre et par l’ardeur créatrice et infatigable de son génie, fond cet admirable Persée, et jette impatient dans la fournaise tonte sa vaisselle pour bâter la liquéfaction du bronze. C’était son coup d’essai ; et il fit un chefd’œuvre; — c’est le pâle Dominiquin, génie rêveur

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et contemplatif, âme résignée et inoffensive, qui se consolait de la haine jalouse et du mépris des hommes dans les douces émotions de la musique, dans les calmes inspirations du silence et de la solitude, et dans les affections de la famille; — c’est le Caravagge, ardente et fougueuse nature, caractère farouche, ombrageux, dur et sanguinaire, homme de bronze qui tenait le pinceau d’une main et le poignard de l’autre; — C’est Léonard de Vinci, ce beau et noble vieillard, dont la vaste intelligence avait pénétré tous les secrets, qui faisait de la peinture, delà sculpture, de l’architecture, de la géométrie; et, qui tout en peignant son grand tableau de la Cène, traçait des plans stratégiques et envoyait au duc de Milan de gigantesques projets de monuments et de machines de guerre... — Savez-vous, au coin d’une place de Pise, ce lieu si plein d’une pieuse tristesse, et où l’on pleure sans se demander pourquoi?... Avez-vous vu, le soir, la lune descendre lentement entre les mystérieuses ogives de ce Campo Santo , laissant tomber silencieusement , sur la statue d’une tombe ou sur une fresque qui se détruit, ses longs rayons pâles et douloureux?... Oh ! lorsqu’un de ces petits souilles tièdes et plaintifs, comme le dernier soupir d’une jeune fdle, vient à passer sur les longues herbes; lorsque les frôles coloneltes du vieux cloître rendent des sons d’une douceur infinie, et que sur ce champ de mort, au milieu de ce monde

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immobile des trépassés tout devient ondoyant, rêveur, indécis, flottant comme dans un vaporeux crépuscule ; alors , sans être artiste , sans être poète , l’on sent sa poitrine se gonfler de larmes et son âme se remplir de pensées douloureuses et de

religieuses tristesses La dépouille de l’homme

et les chefs-d’œuvre de l’art ont trouvé un pieux abri dans ce sévère asile. Les merveilleuses peintures d’Orgagna, de Gozzoli, de Giolto, ces pages profondes, austères, qui font rêveries morts, sont là sous la protection, inviolable et sacrée des tombeaux... O Jean de Pise, grand artiste que la foi fit sublime, j’envie la paix de ton sommeil à l’ombre sainte et vénérée de ces murs que ta main éleva à ceux qui n’ont plus ni maisons, ni soleil, ni amis!.!. — Mais voici venir, là-bas, dans le passé , deux voyageurs qu’il nous semble reconnaître. L’un d’eux est un homme fort, nerveux, aux épaules larges, à la construction osseuse, à la taille haute. Sa figure est noble et légèrement colorée; son front est spacieux et élevé; et sa barbe et ses cheveux , noirs, crépus et épais, annoncent la force et la vie. C’est une puissante et énergique nature. 11 donne la main à un jeune homme pâle, faible, timide, doux, aux formes élégantes et arrondies. De longs cheveux bruns et soyeux flottent légèrement autour de son cou, blanc comme un cou de femme. Ce visage ovale, ces lignes molles et pures, ces yeux noirs et veloutés, ces

traits d’une délicatesse et d’une douceur féminines , ce profil angélique, tout en lui révèle une de ces âmes élues en qui le ciel fait descendre ses plus suaves et ses plus chastes inspirations. . . Quels sont ces deux hommes?... Le premier s’appelle Michel-Ange et le plus jeune Raphaël . . .

Mais quittons ces régions sereines; peu d’artistes ont eu des existences glorieuses et fortunées comme Michel-Ange et Raphaël ; et au contraire beaucoup ont porté jusqu’au tombeau leur couronne d’épines... Suivons encore le génie aux prises avec la vie, la jalousie et la réalité.

Dans le cloître de l’église délia Annonziata, à Florence, j’ai vu la madone del Sacco, cette célèbre fresque d’Andrea del Sarto que Michel-Ange et Titien venaient souvent admirer. — C’était un bien grand et bien malheureux artiste, que celui qui fit ce chef-d’œuvre pour un sac de blé! — Ame aimante, simple, naïve, pure comme celle d’un enfant; cœur bon, doux, faible, et d’où la poésie et l’amour débordaient; pauvre fils d’un vieux tailleur, cet homme aima une belle femme et l’épousa. Mais cette femme le perdit.... Nous l’avons dit, Andrea était doux, simple et candide, et cette femme, par un contraste fatal avec sa beauté, avait dans son cœur toutes les laideurs morales. L’on pressent

toutes les angoisses, toutes les douleurs, toutes les ignominies, toutes les hontes qu’eut à supporter le malheureux artiste, dans le silence et la résignation... Et malgré tout il aimait cette femme; mais il l'aimait d’un amour si violent, si aveugle, si insensé, qu’il ne voyait, partout et toujours, qu’elle, dans scs méditations, dans ses rêves, dans son travail , dans son sommeil. S’il peignait une madone, malgré lui et par une inlluence mystérieuse et fatale, le portrait de sa maîtresse sortait toujours rayonnant de dessous son pinceau. Son imagination était comme frappée d’impuissance. C’est en vain qu elle se tordait, qu’elle se retournait sur elle-même; elle était devenue stérile et avait perdu son énergie dans la contemplation de la forme matérielle , dans le culte aride de son idole.

Il ne lui restait donc plus qu’un type qui sans cesse se présentait dans ses pensées, passait dans toutes ses inspirations; et toujours sur sa toile venait se dessiner le profil de cette femme sans cœur et saus entrailles. — Abîme d’égoïsme, d’orgueil et de vanité, cette femme absorbait en elle et pour elle les hautes facultés de celle organisation féconde; elle desséchait cette âme pleine de rumeurs divines, et coupait les ailes à ce génie timide et craintif. Pauvre Andrea!... Et cependant nous aimons à rêver devant les beautés virginales, les célestes profils et les grâces voilées de les naïves et douces madones. Il

Uè noMfc f;t Naples.

fallait donc que cette femme fût bien belle!... Artiste insensé, pourquoi donc adorais-tu cette forme vaine, cette froide image, cette enveloppe vide, cette statue creuse , ce superbe instrument qui ne rendait aucun son à l’unisson de ton âme?.. Il te fallait un ange pour t’aider à marcher dans celte vie amère, toi faible et chétif; un ange pour te consoler et te soutenir dans tes découragements, dans tes défaillances; et tu avais, à ton côté, un démon...

Maintenant voulez-vous savoir la fin de cette existence malheureuse et manquée, de cette vie qui reposa toujours à faux?... Un soir, il se sentit malade, et il s’étendit sur son lit. La peste alors sévissait à Florence, les médecins déclarèrent qu’il était atteint de ce fléau. Alors sa femme, cette idole de boue, à qui il avait tout immolé, tout sacrifié, âme, génie, avenir, cette femme s’enfuit aussitôt, laissant le malheureux Andrea se débattre avec la maladie. Et il mourut ainsi, seul, abandonné de tous, tué par la douleur et le désespoir, plutôt que par la peste. Pauvre martyr! — Qui sait, combien il en meurt ainsi de ces jeunes artistes en qui le foyer de la vie s’éteint étouffé par les sens et le matérialisme ; combien il s’en flétrit chaque jour, de ces organisations d’élite d’où le génie est sur le point de jaillir? Dieu seul sait le nombre de ces existences pleines d’avenir à leur aurore, qui passent rapides, arrêtées dans leur essor et qui retombent tristement vers la terre. —

nOME ET NAl'LES.

Le monde en eu a de grands exemples. — Qui ne connaît la F ornarina !... O Raphaël, ange fait homme, la terre s’est voilée de douleur , lorsqu’elle t’a vu partir , toi si beau et si jeune, pour ces demeures qui nous sont inconnues , mais dont ton génie connaissait seul les sentiers!

11 est un homme cependant qui a méprisé les ivresses de la matière, et a pu échapper aux séductions et aux étreintes du serpent. Cet homme fut grand et fort; il marchait au-dessus de la foule, et sa tête, comme celle d’un géant, dominait tous les horizons de l’art. Sa vie fut chaste et fertile. Homme aux quatre âmes, uom di quair’ aime , dit Pindemonte, organisation complète, nature puissante et sortie d’un mou'e antique, il fut peintre, sculpteur, architecte et poète. Et par dessus les groupes lumineux des artistes, de ces êtres privilégiés en qui la divinité réside, nous aimons à contempler ce visage sévère, ce crâne aux cheveux noirs, crispés par l’énergie vitale, èe front haut et large, et cette tête fière et austère, ardent foyer, vrai cratère où fermentait et bouillonnait sans cesse la lave du génie. — O maître, grand-prêtre de l’art, il me semble encore vous voir là-bas, avec votre profd biblique, cheminer seul et silencieux sur la terre , et laisser derrière vous, à chacune de vos haltes, ces chefs-d’œuvre sublimes qui défient le passé et désespèrent l’avenir!

Cet homme étrange, n’eut qu’un amour; ce fut

celui de l’art. Seulement sur la lin de ses vieux jours, lorsqu’il eut peuplé l’Italie de ses ouvrages, il aima une femme. Mais cet amour fut noble, pur, chaste, religieux comme sa vie; cet amour, comme il l’a dit lui-même, épurait son âme et l’éperonnait vers le ciel... Michel-Ange aima comme Dante. Son amour resta toujours caché comme un précieux parfum dans le fond de son âme. Une fois seulement il osa, en tremblant et à genoux , baiser la main de sa chaste amante ; mais cette main était déjà froide. Viltoria Colonna venait de mourir !...

La vie de ce grand artiste, simple, retirée, fut toujours d’une dureté et d’une austérité cénobitiques. Sobre, frugal, sévère dans ses mœurs, d’une tempérance extrême, vivant sans luxe, il s’inquiétait peu des besoins de son corps, qu’il regardait comme son ennemi. Un morceau de pain, un peu de vin , quelques heures de sommeil, voilà tout ce qu’il croyait devoir accorder aux exigences de la matière. 11 aimait par dessus tout le silence et la solitude, ces deux grands éléments de toute inspiration, ces deux choses qui semblent nous faire pénétrer plus avant dans les mystères de l’essence divine. Génie infatigable, il ne se lassait jamais de créer. Cependant lorsqu’il ressentait le besoin de retremper son âme, il quittait pinceaux, ciseaux, fresques et marbres, et s’en allait errer sur les lianes nus et pelés, sur les pentes sauvages des Apennins, et se perdait dans les

mystérieuses vallées, dans les gorges sombres et arides de ces âpres montagnes. C’est au milieu de cette végétation de granit, de ces déserts de pierre et de marbre, au fond des grands bois sonores , ces secrets foyers d’harmonie, qu’il revenait à cette vie intérieure, vie énergique, active, intense et féconde. C’est au sein de la nature, dans ce temple sacré, que son oreille se rouvrait aux révélations divines, que son œil se dilatait de nouveau dans la contemplation du beau, de l’invisible, et que son âme retrouvait l’infini...

— Autrefois, ce n’était pas seulement au milieu des bruits et des mouvements du monde que l’on trouvait des hommes voués au culte de l’art; les calmes ombrages de la tente cénobitique abritaient aussi avec des savants, des orateurs, des sculpteurs, des architectes et des peintres. De pieux artistes consacraient leur talent à Dieu , et leurs existences pures, modestes, cachées, s’écoulaient et s’éteignaient dans le silence du cloître et la paix de la cellule comme des fleurs de la solitude.

— Un soir, l’on vit un pauvre Dominicain descendre lentement les versants dorés de Fiésole. Il était jeune et faible; et cependant sur son front pâle, dans ses grands yeux bleus, pleins de tristesse et de douceur, on pouvait lire sans peine une profonde pensée d’espoir et d’avenir. Quand il fut arrivé à Florence, il promena autour de lui son regard, etson

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visage prit une ineffable expression de joie religieuse. Puis il entra au couvent de San-Marco, d’où plus lard l’on vit sortir la grande et austère figure de Savonarole.

Pendant plusieurs jours , le jeune Dominicain jeûna, pria et pleura dans la solitude et le silence. Après quoi , il demanda avec timidité des pinceaux et des couleurs, et il se mita l’œuvre. — Ce peintre s’appelait Fra Giovanni Angélico; et cela se passait vers les derniers jours du quatorzième siècle.

Qui donc, en parcourant les galeries de Florence, ne s’est pas instinctivement arrêté devant une de ces mystiques toiles de l’artiste dominicain? Qui donc, en contemplant une de ces chastes et suaves peintures, révélation d’un monde inconnu et d’une sphère plus élevée, n’a pas senti quelque chose de doux et de pur comme une pensée religieuse descendre dans son âme!... Je me souviendrai toujours d’une Annonciation de Fra Giovanni. L’ange du Seigneur est à genoux ; il tient un lys d’une main, et de sa bouche enlr’ouverte sortent ces paroles, que le peintre luimême a écrites, selon un pieux et naïf usage de cette époque, et qui vont frapper l’oreille de la Vierge : Ave Maria gratia plena ... Aux paroles de l’ange on voit d’abord la frayeur de Marie ; la sainte pudeur colore sa joue et se révèle par son geste; mais on lit aussi dans ses traits la profonde résignation de son âme, et il semble que l’on pressente son

humble et timide réponse. Il y a dans ce tableau tant de religieuse poésie, tant de grâce mystique et voilée , la pensée qui l’a inspiré est si chaste , si pure, les couleurs en sont si douces, si délicates, les teintes si suaves, si calmes, et les figures y rayonnent d’une vie si céleste et si idéale, que l’on se prend à dire, que l’artiste qui a peint celte toile ne peut être qu’un saint. Qui sait les longues heures que Giovanni avait passées dans la méditation du simple récit de l’évangéliste , où il est dit comment l’ange Gabriel s’en vint, de la part de Dieu, annoncer à une pauvre fille du pays de Galilée qu’elle aurait un enfant, qui serait le Fils de Dieu?

Ce n’était pas dans les objets extérieurs, dans l’élude de la forme, dans la contemplation de la chair, que ce saint artiste cherchait l’inspiration et exaltait son âme; c’était dans le jeûne, la prière et la méditation. « Celui qui veut peindre, disait-il, a besoin de silence et de solitude, e che chi fa cose di Christo, con Christo dove stare sempre. » Son premier jet, sa première inspiration étaient pour lui choses sacrées; il les respectait et ne retouchait jamais ses peintures, disant, avec sa foi naïve, que c’était ainsi que Dieu l’avait voulu. Ce n’était qu’à genoux et dans les larmes qu’il peignait les figures de Jésus- Christ et de sa mère; et quand son tableau était terminé, il s’humiliait devant Dieu et le remerciait, ne se regardant que comme un instrument passif et

ROME ET NAI’LES

inerte, qui livré à lui-même était incapable de rien. Qu’il y a loin de cette vie simple , douce , pure , chaste, voilée, qui passait calme et silencieuse, à ces existences dissipées, jalouses, inquiètes, tourmentées, llétries par tous les souffles impurs, secouées par toutes les passions mauvaises de l’âme; à ces existences si pleines de bruit et si fortement accidentées de la plupart des artistes italiens qui vécurent au milieu des orages et des tumultes du monde.

Angélico donnait aux pauvres, scs frères, le petit fruit de ses labeurs, et son humilité était si grande, qu’il refusa au pape l’archevêché de Florence, disant qu’il ne se sentait pas à la hauteur de ce ministère, et qu’Antonino son ami en était plus digne que lui. Antonino fut nommé, et l’Église le compte au nombre de ses saints.

Lorsque l’on voit le fini, la délicatesse, la suavité de contours, le calme de la lumière, la douceur des profils, l’harmonieuse pureté de lignes des compositions de cet artiste, l’on se sent, à son insu, pénétré d’un sentiment de pieux bien-être; le cœur se complaît, se dilate, s’épanouit dans la contemplation de ses ravissantes et mystiques têtes de saints, et l’on comprend facilement que jamais une haleine impure, jamais une pensée profane n’ont passé sur l’âme si religieusement belle du pauvre Dominicain. Sa peinture, sa couleur, sa touche ont quelque chose de si léger, de si serein, de si idéal, que l’on dirait

que c’est un ange qui a promené ses pinceaux sur la toile. Cela est si vrai, que les Italiens, frappés et ravis de cette foi candide et fervente, et qui s’exprimait par des œuvres toutes rayonnantes de l’amour divin , lui donnèrent de son vivant le nom d' Angélico, et après sa mort celui d’il Beato, de bienheureux.

On peut regarder fra Àngélico comme le foyer d’où rayonna, sous le ciel italien, dans toute sa pureté virginale, cette école rêveuse et contemplative, dont les mystiques madones de la première manière de Raphaël sont les dernières et sublimes lueurs, les dernières fleurs embaumées.

En ces temps de foi, l’art était une adoration, uue elfusion, une extase pieuse, uue ardente aspiration de l’âme vers un monde invisible , une formule de la prière, un effort de la nature humaine pour s’élever à la contemplation du beau absolu.... Mais il vint un temps où le pauvre et modeste Dominicain devait être oublié, sinon méprisé — Peu à peu le génie catholique se voile et s’affaisse; et l’artiste, abandonnant les saintes traditions et la pensée religieuse , se jette dans le matérialisme païen, dans le culte de la forme, dans l’amour de la chair.

Alors, l’on vit venir des hommes puissants par le génie, fiers et orgueilleux comme cette antique race de géants dont parle la Bible; et l’œuvre de la créature osa jeter un audacieux défi à celle de Dieu.

ROME ET NAP1.ES

L’art aussi éleva sa tour de Babel... La pensée quitta les sublimes et sereines régions de l’inspiration chrétienne, elle descendit dans celle des orages; et l’artiste n’ayant plus la foi, qui est la mère des grandes choses, perdant ainsi le sentiment même de la beauté idéale et céleste, des hauteurs du spiritualisme tomba dans les froides ombres de la sphère des sens. L’esprit de l’homme, fatigué de cette tension continuelle vers les choses élhérées, se replia vers le monde réel et se reposa dans la contemplation froide et facile de la forme matérielle et sensible. La peinture méconnut scs hautes destinées; elle s’abaissa vers le sensualisme voluptueux de la tradition antique, vers le naturalisme brutal de la pensée mythologique; et désormais, ne cherchant le beau que dans la perfection de la forme, de la ligne et du contour, elle devint effrontée, nue, prosaïque, païenne, et s’éteignit dans l’idolâtrie de la chair. — L’art religieux , dont le but subüme avait été la manifestation de la beauté absolue, idéale, insaisissable, immatérielle, suprême, ayant perdu les clartés de la foi, oublia la chasteté mystique et rêveuse des types primitifs; il chercha autour de lui des modèles, et puisa ses inspirations dans la région froide et morte du monde matériel . Dès-lors l’artiste, ne recevant plus de révélation d’en haut, et ayant éteint à jamais en lui le souvenir du modèle idéal vers lequel auraient dû tendre toutes les aspirations de son âme, marcha l’oeil baissé vers

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la terre; et lorsqu’il voulut reproduire la tête suave et sereine de la mère du Christ, dans son impuissance il en fut réduit à faire poser sa Fornarina.

Toutefois, alors encore, malgré son mélange avec l’élément matérialiste, l’art ayant conservé le souvenir de sa grandeur, de sa noblesse et de sa pureté premières, l’art s’éleva à des hauteurs sublimes; il eut des moments magnifiques , et laissa ces reflets dont les splendeurs nous éblouissent encore. Mais depuis cette époque, dans ses transformations diverses, dans ses modifications infinies, il s’est toujours éloigné de plus en plus du foyer où il avait puisé la vie; et dans la courbe qu’il décrit, c’est avec douleur que l’on voit son orbite décliner peu à peu vers les froides brumes de l’horizon.

A l'heure qu’il est, l’art, ce n’est'plus une croyance, ce n’est plus une foi, ce n’est plus une religion , c’est un métier!... Cependant, disons-le, le sentiment religieux se retire parfois encore dans les profondeurs de quelques âmes jeunes et ardentes, et essaie d’y revivre. Mais ces âmes généreuses, trop rares et trop faibles, se consument en efforts impuissants, et s’éteignent bientôt dans l’épaisse atmosphère qui les environne et qui pèse sur elles.... Hélas! nous ne sommes plus que de pâles ombres!...

C’était un de ces soirs doux et tièdes comme nos longs soirs d’automne. La lune n’éclairait pas, et la nuit était si pure, si calme, l’air si transparent, si immobile, que les étoiles tremblaient à peine dans le ciel... Je me promenais seul dans un sombre réseau de petites rues, où nul mouvement, nul bruit étranger ne venait briser ma rêverie, lorsque j’ai entendu une voix douce qui chantait dans cette belle langue italienne une lente et pieuse mélodie, une prière sans doute, dont les notes se perdaient dans le silence de la rue. C’était une pauvre mendiante... Peu après une fenêtre s’est ouverte, et l’on a jeté à la pauvre femme une pièce de monnaie enveloppée d’un papier enflammé, afin qu’elle pût la trouver plus facilement au milieu de l’obscurité. Ingénieuse invention de la charité chrétienne!

Je ne puis dire l'effet qu’a produit sur moi, dans la sonorité et le calme de la rue, ce chant simple et

lent, si rempli de tristesse et de résignation. En écoutant cette mélodie et ces paroles étrangères pour moi, en voyant le mystère qui entourait la pauvre chanteuse, je me suis laissé aller à l’idée que c’était là peut-être l’ombre errante et plaintive de la Niobé des nations, qui venait ainsi pleurer ses douleurs dans l’ombre et le silence des nuits étoilées.

Puis toutes les petites madones, si nombreuses, qui nichent comme des hirondelles à tous les angles des maisons, s’étaient illuminées et me regardaient passer avec un tel regard de bonté céleste; la ville murmurait, doucement assoupie, et quelques femmes voilées passaient, ou plutôt glissaient rapides et sans bruit comme de légères ombres. Tout autour de moi semblait flotter dans un vaporeux crépuscule. Les églises avec leurs clochers d’où transpirait la prière, les palais au front de marbre d’où ne tombaient aucuns bruits, tout cela se dessinait, se découpait d’une manière si vague, si fugitive, si idéale, qu’on eût dit une décoration de théâtre qui se déroulait mystérieusement devant moi. Comment ne pas aspirer dans un mol abandon toute cette ineffable et religieuse poésie?...

Je suis entré dans une église. Quelques femmes du peuple, enveloppées de leurs longs voiles blancs, priaient ; et à la lueur faible et tremblante d’une petite lampe qui brûlait au fond du sactuaire, on eût dit qu’elles s’inclinaient sous quelque souffle céleste,

i eô home ët Naples.

comme ces pâles Heurs du soir. Ensuite ees pieuses femmes étaient si religieusement agenouillées, elles priaient avec tant d’amour, dans le silence rêveur et la sainte mélancolie de cette église, que j’ai cru comprendre les saints ravissements, les ineffables douceurs, les extases infinies que le ciel se plaît à verser dans ses âmes élues.

hOfctk ET NAPLES.

ni

« Écoutez; longtemps, comme tous les

hommes, j’ai cherché le bonheur dans cette vallée ,de larmes où nous sommes condamnés à traîner notre exil. J’ai frappé à la porte du monde; mais ce bonheur que j’appelais ne m’a pas répondu. Je l’ai demandé à l’amour... Il me semblait alors que la Providence, en me créant, m’avait prédestiné une compagne comme à Adam... Longtemps j’ai soupiré après cette sœur de mon âme ; longtemps j’ai cru que j’allais rencontrer cette partie qui devait compléter ma vie et faire de mon être un tout harmonieux et parfait. Mais, rêve insensé!... La femme est un fruit rempli d’amertume, et son cœur un abîme qui demande toujours et ne donne jamais... J’ai consumé les plus belles années de ma jeunesse dans un vain espoir, dans une aride attente; et après bien des déceptions, bien des mécomptes, bien des illusions perdues, j’ai reconnu que mon idole n’était qu’une sta-

HOME ET NAPLES

lue creuse, qu’un dieu d’argile et de boue. Alors, je me suis senti une profonde douleur au fond de l’âme et un grand vide dans le cœur. J’ai fermé les yeux sur le monde, et je me suis dit cette parole : Toile , lege,- lève-toi, et lis.

Je me suis jeté dans l’étude des philosophies humaines; j’ai longtemps marché dans ce ténébreux chaos, à la porte duquel on poyrrait écrire ces paroles de Dante : « 0 vous qui entrez, laissez toute espérance!... » Mais, las de voyager dans ces régions plaintives où l’on n’entend que le pleur éternel de l’intelligence de l’homme, que le blasphème de sa raison et le cri de son orgueil , je suis sorti à tâtons de cet abîme aveugle et j’ai été heureux de revoir encore le ciel et la lumière.

Mais où donc est la vérité? où donc est la sagesse ? L’abîme dit : Elle n’est n’est point en moi ; et la mer : Je ne la connais pas (t)/...

Mais , comme Dieu a toujours pitié de celui qui l’appelle, et vient en aide à l’intelligence qui aspire et gravite sincèrement vers lui , j’ai entendu , dans le silence et le désert de mon âme, une voix qui me disait : C'est moi qui suis la voie, la vérité et la vie!... Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres „• mais il aura la lumière de vie (2)....

(1) Job, xxvni , U.

(2) Joan

Alors il s’est opéré en moi un mouvement étrange; j’ai marché vers celte lumière qui venait dose lever dans ma nuit; et, pour écouler plus intimement les révélations qui se faisaient en mon esprit, j’ai brisé tous les liens qui pouvaient encore nie retenir à la terre. Je me suis enseveli dans le silence et la solitude de ce cloître; là, j’ai trouvé le calme et la paix, et j’ai pu entendre , dans le recueillement et loin de tout bruit, cette voix mystérieuse qui parle à tout homme qui se replie sur lui-même, qui s’isole; et donne ainsi, par l'immolation volontaire de son être matériel, un plus énergique essor, un plus hbre développement à sa vie intérieure et spirituelle.

Je vous ai dit que j’avais trouvé la paix sous les calmes abris de ces voûtes pieuses. Cependant, je ne puis vous le cacher, dans mon pénible voyage à travers le monde j avais vu toutes les douleurs, toutes les misères , toutes les plaies de la société ; j’avais sondé le large cancer qui la ronge , et dans la solitude de ce cloître , dans le silence de cette cellule, tous ces tristes ressouveuirs des souffrances de l’humanité viennent vivement affliger mou cœur et attrister ma pensée. . . Oui, je vous le dis, le monde moral chancelle sur ses hases; les vieilles doctrines s’en vont; mie rumeur sourde se lait entendre. Un malaise s’est emparé de la génération qui s’élève; une longue plainte est sortie de ses entrailles , et dans son incertitude elle lève les yeux en haut, et

iü hotofc et Naples.

attend dans le trouble et l’anxiété... qui donc viendra à son aide?... — Ecoutez : Dieu est nécessaire au monde physique, comme le cœur à la vie de l’homme. La négation de Dieu , c’est plus que la mort; c’est plus que le néant , c’est plus que le vide , c’est l’impossible. Eh bien ! la religion, c’est Dieu dans le monde social , dans le monde des intelligences, dans le monde des esprits. La religion , et je parle ici du catholicisme , car lui seul est vrai , la religion est donc nécessaire à l’existence du corps social, comme Dieu à l’harmonie de l’univers , comme les battements du cœur , comme le sang, comme la chaleur à l’économie de notre être matériel. La religion, c’est la vie, c’est le cœur, c’est le sang, c’est l’ame des sociétés; et sans elle, voici venir le trouble, le désordre, le malaise, la dissolution, les violences, les secousses, les mouvements incertains, opposés, en un mot le désordre avec toutes ses conséquences ruineuses.

Il y a deux logiques dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral : la logique du bien et la logique du mal. Les sociétés, qui ne sont que des êtres collectifs, c’est-à-dire des masses d’individus, sont, comme ces individus pris isolément, soumises à ces lois inflexibles et rigoureuses. Toutefois l’être social est libre de se déterminer pour l’une ou pour l’autre de ces deux logiques; mais malheur à lui s’il se

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place sous l’influence de la logique du mal , il sera dans un ballottement continuel, dans une perpétuelle oscillation , et toujours comme suspendu entre la mort et la vie. Cet étal de souffrance et de malaise peut avoir encore une certaine durée; mais bientôt, secoué par tous ces souffles contraires , ébranlé par tous ces éléments de destruction qu’il porte en lui, on verra ce corps social se dissoudre, se démembrer, et la vie se retirer peu-à-peu de lui. C’est ce qui explique ces bouleversements et ces révolutions qui ébranlent si fréquemment nos civilisations démoralisées. C’est ce qui donne le secret de ces grandes chutes de peuples , de ces vastes désolations et de ces sanglants fléaux qui passent de fois à autre sur la face des nations.

Cependant, il ne faut jamais désespérer; c’est méconnaître la Providence. Et nous devons l’avouer, au milieu même de tous ces désordres, de cette torpeur, de ce marasme, un retour se manifeste, et quelques hommes généreux se sont levés pour l’appuyer de leur force et de leur courage. Ce mouvement de bas en haut, cette tendance vers une sphère plus élevée, toutes ces choses sont des indices certains que le mal n’est pas sans remède, et que le foyer des nobles instincts, des hautes inspirations et des grandes choses n’est pas encore éteint dans toutes les âmes.

Il faut donc, nous tous, hommes du monde,

HOME ET NAPLES

hommes (le Dieu , apôtres de la famille , de la trihune, de la chaire, seconder cet effort, cet élan timide, et, par notre influence, par notre zèle, par nos écrits , par notre parole , et surtout par la prédication de notre exemple , aider à la transformation religieuse et morale qui se prépare sourdement. C’est une œuvre nationale à laquelle personne ne doit refuser son bras. Nous sommes tous ouvriers, maçons, charpentiers, manœuvres. L’édifice nous réclame , et nous lui devons tous notre pierre, notre ciment, notre force et nos sueurs. A l’œuvre donc, à l’œuvre! humbles ouvriers, courbons la tête et travaillons avec énergie, courage et constance. Et si, vers le soir, fatigués de notre long labeur, nous nous asseyons sur la terre pour chercher un peu de repos et essuyer l’eau qui ruisselle de nos fronts, alors, bénissons le Père qui est làhaut, et disons en nous frappant la poitrine : Seigneur, Seigneur, nous soupirons vers vous du fond de cet âpre désert; écoutez la voix de nos plaintes et le cri de nos douleurs! Seigneur, Seigneur, que votre paix nous arrive et que votre lumière se lève sur nous!... »

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Les mornes solitudes du vieux Latium ont changé d’aspect sous les tièdes souffles du printemps , et se sont revêtues d’une robe éclatante de verdure. Cependant, les efforts inouis d’une végétation ardente n’ont pu réussir à cacher toutes les ruines et à effacer au front de cette terre toutes les rides de sa vieillesse. Du milieu de cette luxuriante jeunesse, de cette rayonnante fraîcheur d’une nature généreuse, inépuisable , et qui renaît toujours plus éclatante et plus belle, s’élèvent tristement de grands amas de pierres jaunies, d’immenses débris laissés là par un autre âge et dont le silence éloquent est une éternelle leçon pour celui qui passe par ces antiques sentiers... Malgré la beauté transparente du ciel, malgré la fraîcheur parfumée de l’air, malgré les lignes harmonieuses de ces illustres horizons, je sentais mon esprit s’imprégner peu-à-peu d’une tristesse vague, pleine de charme, et je |)ensais que

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cette terre n’était qu’un immense sépulcre et que chaque touffe d’herbe que mon pied foulait me cachait peut-être un tombeau... Je remontais, en écoulant la voix qui s’élevait de chaque ruine, vers ces jours d’autrefois, vers ces siècles lointains, pâles fantômes que l’on voit tourbillonner dans le fond de l’histoire, et des pensées pleines d’amertume, de douleur et de découragement se croisaient, montaient et s’abaissaient dans mon cerveau. — Et ma rêverie ne s’est rompue qu’aux lointaines mélodies des cascatelles de Tivoli.

L’antique Tibur est encore tout imprégné dés frais parfums de la poésie latine. Les souvenirs d’Horace, de Catulle, d’Auguste, de Mécène, planent toujours sur cette terre de délices, où le passé et le présent, la nature et l’art semblent s’être réunis pour en faire un séjour unique dans le monde. En vérité, qui donc, en errant dans les verts sentiers de ces fraîches campagnes , en passant sous les pâles oliviers qui peuplent ces douces collines; qui donc, en voyant tomber ces blanches cascades, en écoutant leur folle musique, leur chant plaintif et ces harmonies natives qui montent avec les vapeurs du fond de la vallée sonore; qui donc, au milieu de cette nature primitive, n’a pas senti son âme s’ouvrir, se dilater en quelque sorte, et sa pensée se perdre dans une rêverie sans (in ? — Qui donc ne s’est pas laissé bercer par toule cette vaporeuse et suave

poésie qui s’exhale de ces eaux, de cet air, de cette verdure, de ces ruines plaintives, en un mot de cette terre dont l’intarissable jeunesse, l’éternelle beauté et la fécondité inépuisable, sont un perpétuel contraste avec les monuments de la vanité et de l’impuissance de l’homme.

Tivoli sera toujours un lieu de délices tant qu’il y aura de la végétation sur ses collines, tant qu’il y aura de l’eau dans ses cascatelles, tant qu’il y aura des rumeurs au fond de ses ombreuses vallées, tant qu’il y aura surtout dans l’air que l’on y respire cette fraîcheur, cette pureté, cette énergie vitale qui redoublent l’activité des organes, et communiquent à l’être entier une force nouvelle et une sorte de plénitude et de sentiment heureux de l’existence...

Ce grand ciel romain, qui se déploie immobile et bleu sur votre tête , a une teinte particulière, teinte cliaude et ardente, qui jette sur le paysage qu’elle baigne et qu’elle inonde, un reflet de vie, une vétusté, une clarté, une splendeur que l’on ne saurait ni peindre ni décrire. Il y a dans cette atmosphère un rayonnement lumineux, une transparence, une limpidité qui font que tous les objets, tous les horizons, même les plus lointains, viennent se dessiner à l’œil avec une précision de lignes et une netteté de contours que l’on ne peut imaginer. — Il semble aussi que le ciel ail reflété sa beauté sur le visage de l’homme. J’ai vu de brunes jeunes tilles,

dont la pureté du protil, dont la noblesse des lignes

du visage, dont la grâce des poses, dont l'harmonie des contours, et ce je ne sais quoi d’accompli et d’idéal dans la forme, rappelaient admirablement celte perfection primitive dont l’art grec est la plus belle tradition. — Itien donc ne pourrait exprimer tous les charmes, toutes les séduisantes beautés répandues sur cette terre heureuse. L’on y respire avec la vie un parfum de végétation et de jeunesse qui épanouit le cœur; la poitrine se soulève avec amour; et l’œil ne peut s’arracher qu'avec un sentiment pénible et douloureux de la contemplation de cette nature brillante et généreuse.

Après les ruines gracieuses du temple de Vesta, qui se penche avec ses colonnes corinthiennes sur les vapeurs de l’abîme où s’engouffre l’Anio; après le temple de la Sibylle, les villas d’Horace et de Mécène; après ces débris, pages décousues d’un passé qui est encore plein de charme , vient un autre débris, plus récent et plus moderne, et qui nous parle d’une époque que nous touchons presque encore de la main • c’est la splendide villa d’Est. Ce monument, d’un âge qui est si près de nous, par une étrange fatalité, n’est déjà plus qu’un cadavre que l’on interroge avec anxiété, et où l’on cherche en vain quelques palpitations de vie.

Cette ruine nouvelle porte en elle quelque chose de triste et d’infiniment douloureux qui émeut trèsprofondément l ame et nous touche peut-être plus vivement que tous ces restes informes d’un temps dont nous perdons peu à peu la trace à travers les siècles écoulés. La vue d’un homme qui vient de mourir frappe bien plus fortement l’esprit que l’aspect d'un squelette poudreux et dont les ossements * ont blanchi au soleil. .. Monument superbe de la magnificence du cardinal Hippolyte, fils du duc de Ferrare, cette somptueuse villa, dont les mystérieux ombrages surent inspirer la muse plaintive du Tasse, est maintenant nue, solitaire, délaissée, et pleine de silence, de tristesse et de douleur. Le vent passe et gémit sous ses voûtes froides et muettes, et l’air efface peu à peu les fresques de ses grandes salles désertes. L’humidité verdit les murs qui se lézardent, et le lichen tapisse et ronge la pierre. Vous touchez le marbre, et le marbre pleure!... De hauts et vieux cyprès s’élèvent dans leur triste immobilité, avec leur sombre verdure que nul souffle n’agite et d’où pas un bruissement ne monte dans l’air, au milieu des vastes jardins abandonnés. — L’herbe qui croît dans les longues allées comme pour éteindre le bruit des pas; les fontaines taries et qui semblent taire leur murmure de crainte de réveiller un écho assoupi ; les parterres dessinés avec une régularité mathématique, et où pas une fleur n’ose se montrer

pour jeter son parfum, cette nature pétrifiée, froide comme le marbre, insensible et muette comme la mort, toute cette dure et austère poésie de la tombe, serre le cœur d’une manière étrange et remplit lame d’une immense et profonde mélancolie.

— La chute de l’Anio est un de ces grands spectacles devant lesquels la pensée de l’homme s’arrête immobile et comme frappée de stupeur et de stérilité. — Le soleil jette ses derniers rayons sur les verts sommets des montagnes. La vallée s’emplit d’ombre, de bruit, et se noie dans des vapeurs argentées. Les fraîches et vivaces senteurs du soir flottent dans l’air sonore, et la cascade hurle et se tord, comme une âme en peine, au fond de l’abîme tournoyant et ténébreux. Sa voix rauque et creuse ébranle les montagnes et fait vibrer leurs flancs de granit. L’écho se tait et se cache au fond des sombres ravines, car il croit avoir entendu dans ce bruit lugubre les sourds retentissements des pas du coursier de la mort.

Et je me suis rappelé les sublimes paroles du prophète :

« Jéhova, t’es-tu irrité contre les fleuves? Ta fureur s’est-elle allumée contre la mer?....

« Les montagnes t’ont vu et ont poussé de longues plaintes; les grandes eaux se sont écoulées, et l’a-

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