‹ Rome et ses papesChapitre 190 sur 197 · LIVRE II , CHAPITRE VII. 3g I · texte numérisé non relu

LIVRE II , CHAPITRE VII. 3g I

administrateur , il supprima plusieurs de ces sinécures qui absorbent les revenus des États ; et Rome sous lui fut , dit-on , sans dettes. Une fois , il commit une grande faute en supprimant , pendant l'année du jubilé , toute espèce de spectacle et de divertissements. C'était frapper les Romains à la partie la plus sensible. C'était pour eux une piété trop sévère , et le mécontentement fut unanime.

Les efforts qu'il fit pour détruire la mendicité sont aussi dignes d'éloges. Les pauvres sont très-nombreux dans cette portion de l'Italie , malgré le grand nombre des hôpitaux et des maisons de retraite. L'industrie y est nulle ; l'agriculture elle-même ne peut offrir une occupation aux malheureux sans travail ; les monopoles , les fidéi-commis , la loi du célibat et la brièveté des baux , indépendamment des causes morales , l'empêchent de prospérer.

L'histoire dira si , sous Léon XII , la cour apostolique prit quelque part aux événements de l'Irlande , de la France , de l'Espagne et du Portugal. Elle sait déjà que les romains blâmèrent les économies de son gouvernement ; que les Juifs 1 qu'il tourmenta le maudirent , %

1 On sait qu'à Rome et clans les autres villes ecclésiastiques , les juifs habitent un quartier séparé Bounuié

et que l'italie , depuis l'Etna jusqu'au Tyrol , gémit d'avoir pour pontife le protégé trop complaisant d'un empereur qui la traitait en maître.

Puisse le prince qui lui succédera être libre , pénétrant et sage !

le Ghetto , qui se ferme chaque soir et est entouré de limites qu'ils ne peuvent franchir. Ri u sieurs de ces malheureux ont été contraints de quitter le territoire papal pour se réfugier en Toscane , dans le pays Lombardo-Vénitien et dans l'Autriche , où ils sont accueillis avec bienveillance. Ils quittent également le Piémont. On prétend que le gouvernement de l'Église veut les forcer de nouveau à prendre la marque distinctive qu'ils portaient autrefois. Souvent on a poussé la cruauté jusqu'à défendre aux chrétiens de louer leurs services à ces infortunés le jour du sabbat.

CONCLUSION

CONCLUSION

Lorsque j'ai dit que le .grand ressort de la puissance pontificale reposa sur l'aveuglement de l'espèce humaine , je le repète , ce n'est point le christianisme considéré comme croyance que j'ai envisage' , mais bien le christianisme descendu à l'état de gouvernement politique, soumis , comme tel , aux chances et vicissitudes communes , et tombé dans le domaine de la discussion publique.

On trouvera que je me suis peu étendu sur les commencements du christianisme; mais l'homme qui sait lire les connaît , et mon but était d'être court. J'aurais pu attribuer a l'Eglise ses péripéties de république , d'oligarchie, de monarchie et de despotisme ; il eût été aisé de découvrir le principe républicain dans le premier âge , l'oligarchie sous les patriarches et les évêques , une apparence de monarchie sous Grégoire I er , et le despotisme enfin sous

CONCLUS lOîf.

Grégoire VII ; mais cette distinction ne pouvait être absolue. J'ai négligé aussi de discuter , comme tant d'autres , l'origine de ces rescrits qu!on a nommés fausses décrétâtes. Cette question oiseuse en appelait d'autres. J'ai passé outre. Vers la fin du huitième siècle , sous Charlemagne , un inconnu , dit Isidore , publia une collection de canons qu'il attribuait aux anciens prélats de Rome et qu'il nommait décrétâtes.

Ces lettres consacraient la prééminence de l'Église romaine que déjà des papes , des conciles 1 avaient en partie proclamée et des monarques reconnue. Or , jusque-là , rien de nouveau ; mais on disait , et Baluze écrit , que Riculphe , archevêque de Mayence , les avait achetées à un marchand espagnol. Elles^firent donc grand bruit. On protesta contre leur source. Les évêques surtout les repoussèrent avec force ; car les décrétâtes, abaissant l'aristocratie ecclésiastique , la subordonnaient entièrement au siège romain , et déclaraient que sans le consentement de Rome il n'y avait point de concile valable. A la fin cependant elles obtinrent force de loi , et des canonistes les invoquèrent et les

1 Entre autres le concile de Snt clique en Illyrie , en «>49-

CONCLUSION

citèrent. On a dit que ces lettres forent la pierre fondamentale de la suprématie de la métropole romaine sur les autres Églises ; mais cette suprématie ne résultait-elle pas déjà des donations immenses dont l'évêque romain avait été l'objet ? Les décrétâtes du huitième siècle ne furent autre chose qu'un règlement de discipline parti du siège apostolique, et en concordance avec l'influence extérieure de ce siège. Fausses ou vraies , elles rentrent dans la classe des usurpations papales que nous avons énumérées.

Ce qui servit principalement au développement de l'autorité de l'Église chrétienne , ce fut la formation régulière et systématique du code canonique. Un moine italien, nommé Gratien, publia , en n/{0, une collection de canons, épîtres et sentences des papes , entassés avec ordre et par division de chapitres à l'instar des Pandectes que l'on commençait à étudier. Dans cet ouvrage , l'authenticité légale des décréta les fut hautement reconnue. Plus tard , en 1 234 > un ecclésiastique , Pennàforte , publia , sous Grégoire IX , de nouvelles décrétâtes. C'était la reproduction des maximes du livre de Gratien , qui tomba de la sorte en désuétude. Boniface VIII , Clément V , Jean XXII et plusieurs autres pontifes augmentèrent encore les dispo-

J90 CONCLUSION

sitions législatives mises en ordre par Pennaforte , et ce fut ainsi que se forma ce code canonique qui devint la grammaire obligée de tout ecclésiastique.

J'ai montré l'autorité pontificale , humble et persécutée dans son principe , s'élevant peu à peu par la tolérance et la faiblesse des princes ou l'ambition déguisée de ses dépositaires ; puis érigeant en articles de foi de simples actes de concession , bravant ceux qu'elle^ avait ménagés , et leur imposant le joug qu'ils laissaient échapper de leurs mains. Ces usurpations insensibles se consacrent à l'ombre de la barbarie par les mêmes moyens qui servirent à les établir ; et si quelques princes veulent lutter pour soutenir leurs droits , domptés par l'esprit du temps ou l'infatigable persévérance d'un pouvoir qui ne meurt point , ils cèdent ou succombent. Voila l'histoire d'une grande portion du moyen âge. Lorsque la réforme éclata , de toutes les causes de malaise , le despotisme religieux était le plus sensible. Partout il tranchait; l'Europe était tout imprégnée , et déjà l'avidité, les mœurs et l'intolérance des prêtres avaient pu révolter la pensée. On ne craint pas longtemps ceux que l'on méprise ; on ne les respecte jamais. Les cris des réformateurs apprirent

CONCLUSION. ÔÇ)~j

bientôt aux nations à rougir de l'homme et de la cour en possession de régler leur foi ; l'autorité papale pâlit ; des princes , des peuples la répudièrent. Elle se signala encore par quelques tentatives hardies , mais elle dut moins la vie à sa propre force et aux scrupules de ceux qui pouvaient l'éteindre qu'aux exigences dé la politique européenne.

Peu de terres ont été à l'abri des prétentions de la cour de Rome. Elle a étendu ses réseaux au-delà des mers, attaqué l'Orient, le Nouveau- Monde ; et le reproche d'envahissement , par l'intrigue et la ruse , peut s'appliquer à la majorité des prélats qui prirent place au trône des apôtres. Sans doute plusieurs , dégagés de cette ambition qui semble avoir été la condition essentielle de l'élection , pouvaient être d'excellents pasteurs. Attribuons leurs fautes à de perfides suggestions : combien* de princes qui ne sont grands dans l'histoire que parce qu'ils eurent de bons ministres ! Rarement les papes parvenaient au pouvoir dans la vigueur de l'âge. On intronisait des vieillards , parce que les vieillards sont les plus faibles , et les plus faibles les, plus dociles. Il fallait en outre à Rome, comme dans tout gouvernement électif, que l'élu se ployât aux vues de la classe prépondé-

398 ' coircLUsio* .

rante. Or quelle était cette classe? le clergé* ! et que voulait le clergé , sinon l'omnipotence sur tout ce qui portait le nom chrétien ? De là l'unité de doctrine et la monotonie de faits, qui caractérisent les annales du Vatican.

Tant que l'idée religieuse fut dominante , les prétentions de Rome^ toutes captieuses et sophistiques , furent à peine discutées. L'Eglise et ses magistrats disaient aux potentats : omnis potestas a Deo : Nous sommes les vicaires du ciel ; donc votre puissance et votre vie sont à nous. Les rois , les seigneurs n'étaient point philosophes , souvent ils chancelaient sur leurs trônes ; ils se soumettaient par ignorance ou par calcul. Ainsi l'empiétement était le résultat nécessaire de la. nature des choses , et ce pouvoir religieux , gouvernant en despote la conscience de l'homme, devait , par gradation , tenter d'en diriger les pas.

Souvent l'autorité séculière voulut user d'une arme qu'elle trouvait toute forgée. Faible et tremblante , Rome avait imaginé la distinction du temporel et du spirituel , et cette ligne de démarcation que les barbares avaient respectée , l'Église elle-même l'avait franchie. Les princes alors la lui opposèrent , mais leur tentative fut vaine. L'Eglise avait changé de rôle; le prin-

CONCLUSION . 3g9

cipe théocratique régnait , la théologie embrassait seule toute l'intelligence humaine , et cette

lu

mt

comme une hérésie complexe et trop subtile ; car , le spirituel passant pour la cause de Dieu et le temporel pour la cause de l'homme , la première semblait de droit comprendre et régler la seconde. Dans une échelle plus basse , qu'on jette le nom de Roi au milieu d'un débat privé , qu'on l'associe à la vie d'un homme , à l'accomplissement d'un fait , et bien des gens encore découvriront de l'honneur où tout est vil et dégradant , de la bonne foi où tout n'est que fraude , du bien en un mot où tout est mal. C'est le prisme des mots ; il^est inévitable. Des siècles s'écoulèrent avant la consécration de cette sage distinction par l'opinion vulgaire. A la fin les princes laïques , qui par leur propre exemple avaient encouragé les masses dans l'obéissance religieuse , devinrent puissants et forts ; la royauté put s'asseoir , se définir et se déterminer, et se définit et se détermina en tout au préjudice de l'unité théocratique : on sait le reste. Sans doute , durant les premiers siècles , on découvre de petits souverains et de petits peuples rebelles à l'influence du clergé; on les voit châtiant des évêques simoniaques et cri-

4oO CONCLUS 105.

minels , quand , autour d'eux , d'autres prélats tyrannisent des têtes couronnées. Mais cette disposition n'est qu'éphémère; ces petits peuples se fondent dans des royaumes esclaves , l'impulsion et la tendance deviennent communes.

Que si l'on veut toutefois considérer les papes sous le seul point de vue politique , on en trouvera qui furent et seront en tous temps jus- * tcment renommés. Mais, par malheur, il fallait que la compétence pontificale sortît de ses gonds et s'écartât de ses saintes limites pour acquérir aux successeurs de saint Pierre la haute célébrité des grands hommes. Presque tous les pontifes pratiquèrent moins l'humilité des apôtres que le despotisme des rois. Aucun d'eux cependant ne sut faire de l'Italie une nation. Les uns la trahirent en faveur des princes , les autres la défendirent toujours avec trop d'égoïsrae et de maladresse.

On l'a dit de nos jours , la papauté est une anomalie dans la civilisation moderne. Pendant des siècles la condition des papes fut telle dans l'opinion humaine, que leur nullité dut paraître un sacrilège et leur puissance une nécessité rationnelle. Mais aujourd'hui un nouvel ordre de choses a nivelé tous les cultes. Les lois sont changées et la sacrificature ne peut rester la

CONCLUSION. 4°'

même. Quoiqu'il en soit , un pouvoir quelconque, lorsqu'il est relevé après une première chute, ne peut échapper à une nouvelle qu'en évitant les phases et les errements qui amenèrent sa dissolution. Qu'à l'exemple de quelquesuns de leurs prédécesseurs qui se distinguèrent de la foule des prélats turbulents , les papes se contentent de cette surveillance spirituelle qu'on leur laisse , et leur part encore sera belle. Qu'ils se réduisent spontanément au noble rôle de pasteurs des fidèles ; que leur action , puisant sa force dans les canons apostoliques des trois premiers siècles , soit franche , paternelle , consolante et charitable : alors la chrétienté, ivre de joie les entourera de respect et bénira leur nom , comme elle bénit déjà sa croyance. Nous sommes chrétiens selon l'Évangile ; nous vénérons notre religion , parce qu'elle est riche de grandeur et de morale , et qu'elle ordonne la charité , l'amour du prochain , l'oubli des injures et les plus douces vertus. Mais nous savons que Jésus-Christ a interdit à ses disci- • pies la vanité , l'usage des passions viles et haineuses , et la soif des choses mondaines \ nous savons qu'il a dû s'indigner du haut des cieux en voyant ses prétendus représentants régner en maîtres sur une portion d'hommes , et divi-

/foa CONCLUSION.

ser en son nom les peuples et les rois. Après cela , que nos libertés religieuses , tout innocentes qu'elles soient , offusquent la cour romaine : peu importe. Les hommes , les circonstances qui jadis lui permettaient de les fronder, n'existent plus que dans l'histoire passée :

qu'elle jouisse donc en paix du pouvoir qu'elles lui laissent , et que , se souvenant qu'elles eurent leur source dans son vieil orgueil , elle comprenne que le dix-neuvième siècle

être les ferait plus larges.

< * o« eooco* coc« o»oc oc o© oc oc o« oc oe oc o© oc oc oc co oc oc < o»

Page 1